PREMIÈRE CONFÉRENCE
3 décembre, 1848.
Jesui Chriitus heri, et hodîè, et in ucula. " Jésus-Christ était hier, il est aujourd'hui, " et il sera dans tous les siècles." — Heb, c. 13. r. 8.
Monseigneur, Mes Frères :
Dieu est éternel; en Dieu, rien ne finit, rien ne commence ; en Dieu, point de passé, point d'avenir : Il est, voilà son attribut suprême, son adorable nom. Ego sum qui sum. Nulle de ses œuvres extérieures ne possède cette immuable existence, la créature serait égale au
•créateur; et cependant tous les êtres, visibles ou invisibles, que sa toute-puissante volonté a fait éclore, ont pour caractère une durée à laquelle nous n'entrevoyons ni terme ni limites. Les astres continuent de suivre la route assignée à chacun d'eux au moment de sa formation. La terre, affermie sur ses hases, comme parle l'écriture, offre une même constante succession de jours et de nuits, de Saisons et d'années. A sa surface, il est vrai, tout change, tout se renouvelle : animaux et plantes, races humaines avec leurs individus, leurs familles, leurs peuples, leurs générations, disparaissent et s'en vont avec une effrayante rapidité ; mais au milieu de ces vicissitudes, rien de matériel ne se perd, rien, pas un brin d'herbe, pas un cheveu de notre tête, pas un seul atome : vérité qui a déjà donné de profonds soucis à plus d'un incrédule. " L'impie, " dit Bossuet, " aspire au néant, et ce misérable partage (il " le voit) ne lui est pas assuré. "
Combien plus dans le monde des intelligences, ne sont-elles pas lumineuses ces traces d'une main qui travaille pour l'éternité ! Créées à Vimage de Dieu, nos âmes portent gravés en elles le sentiment, le désir, le besoin, et par conséquent la certitude de leur immortalité : sentiment, désir, besoin, démontrés invinciblement par le témoignage du genre humain ^ par notre penchant inné vers tout ce qui est grand, sublime, parfait ; par cet amour de l'â^ gloire et de la renommée j par ces lumières j^rophé» tiques des mourants de tous les pays, ce chant d^ cygne qui leur échappe d^s lèvre^s : Je pars, je vais
rejoindre tnes pères, je vous attendrai, je ne mourrai pas tout entier^ Non onmis morlor — Je verrai mon Dieu et mon sauveur, Videbo Deiini salvatorem meum ; par cette conscience, qui n'est que la voix de Pieu évoquant, ajournant toutes les causes au tribunal d'une rétribution complète et dernière ; par cette faim et cette soif immense de la vérité, viande des esprits, comme l'appelle Mallebranche, fruit de Varhre de vie, nourriture éternelle, que s'assimilent tous ceux qui la mangent; par ce vide infini que ressent notre cœur à la vue des biens d'ici-bas. Et d'ailleurs, qui pourrait la détruire, cette âme, ce moi tout spirituel, cette substance incorruptible? Serait-ce elle-même? Sa destruction par elle-même serait un double acte de vie. Serait-ce Dieu ? Il nous aurait trompés.
Le métaphysicien dit, et c'est d'une évidence péremptoire : Je nomme l'immortalité ; je conçois l'immortalité ; je suiç fait pour l'immortalité ; je suis donc immortel.
Si le moindre grain de poussière se retrouve, après toutes les combinaisons matérielles ; si la plus faible intelligence porte en soi le germe et la preuve d'une vie sans bornes : faudra-t-il s'étonner que l'œuvre de Dieu par excellence, cause finale de toutes ses autres œuvres ; que la grande chaîne des rapports qui lient au créateur toutes les créatures, tout l'univers ; que l'œuvre de la religion, le chrislianismej I'église soit éternelle ? qu'on puisse dire de l'Eglise : Etle était hier, elle est anjourdliui, elle sera dans tous les siècles^ Faudra-t-il s'étonner
que cette Cîté de Dieu, dont rarcliitecte naquit avant Vetoile du matin, dont les premières pierres furent posées il y a six mille ans, dont les murailles s'étendent pour embrasser les quatre coins du monde, se polissent sous le marteau des persécutions, se couvrent d'emblèmes victorieuses, s'élèvent pour atteindre les voûtes immortelles — faudra-t-il s'étonner, je le répète encore, que cette Cité de Dieu n'ait à craindre de périr ni par les ravages de la vétusté, ni par les assauts de ses ennemis, ni par les luttes séditieuses de ses enfants ?
Je viens, mes frères, poser et résoudre cette grande question : je viens étudier, admirer, adorer avec vous cette œuvre de Dieu, cette religion, cette Eglise, dépositaire du secret de notre existence passée, présente et future ; me soumettre avec vous à ses oracles, chercher avec vous les moyens de réaliser ses brillantes promesses; suivre avec vous sa marche triomphante à travers les siècles ; reconnaître avec vous que ses destinées sont les destinées du monde.
Voulez-vous savoir quel motif a pu m'engager dans une entreprise tellement au-dessus de mes forces ? Je vais vous le dire en peu de mots.
Au moment où la civilisation européenne s'agite, se trouble, s'élance dans la terrible carrière des révolutions civiles ; où tant de peuples atteints de ce frémissement dont parle le roi-prophète, Quare fremuerunt génies, s'efforcent de briser tous les liens du passé — s'irritant contre les
obstacles— mêlant quelquefois aux cris d'une fiévreuse liberté des menaces contre cette religion seule capable de reconstruire leurs sociétés en ruines — ordonnant à Dieu, à son Christ de se taire : tandis que lui, asssis au haut du ciel, se moque de leurs vains complots. Qui habitat in Cœlis irridehit eos, fait gronder autour d'eux la foudre, Tune loquetur ad eos in ira suâ, et les menace, lui, du silence de la mort \ au moment où l'enfer, profitant delà confusion universelle, redouble ses attaques contre l'Eglise, le christianisme, toutes les vérités, tous les devoirs ; au moment où, dans notre pays, dans notre Canada, l'un des plus anciens séjours en Amérique de cette heureuse civilisation que donne et qu'entretient la foi, tous les esprits sages s'inquiètent et se demandent quelles seront pour nous et pour notre avenir les suites de tant de phénomènes lugubres — il m'a paru non seulement utile, opportun, mais nécessaire, d'essayer à raminer votre foi, à l'éclairer, à vous rappeler ce qu'elle fut dans tous les temps, ce qu'elle a été, et ce qu'elle est pour vous en particulier et pour votre commune patrie — sans vous cacher. Dieu m'en garde, l'abîme qui s'ouvrirait devant vous, si cette foi venait à s'éloigner de vous, pour aller faire le bonheur d'un peuple plus docile à ses inspirations.
Maintenant, mes frères, si vous me demandez quel sera le plan de ces conférences, je vous répondrai qu'il se trouve tout entier dans le texte dont j'ai fait choix, Jésus Christus herî, et hodiè, et insecula, et dans le rapide commentaire que vous
venez d'entendre. Le grand fait de la création sera notre point de départ. Des milliers de siècles ne suffiraient pas pour contempler en détail ce qu'un Verbe, une parole toute puissante y fit éclore de merveilles. Nous nous y arrêterons seulement pour reconnaître la place que nous occupons, nous, dans l'immense échelle des êtres visibles et invisibles : nous, si petits, si voisins du néant ; nous, si grands toutefois, si voisins de la divinité.
Nous entrerons dans ce mémorable jardin, berceau de l'humanité : nous n'en sortirons qu'après avoir lu d'avance des volumes sans nombre connus sous le nom d'histoire ; nous n'en sortirons qr' '^ 3S avoir entrevu la porte d'un autre jardin, théâtre d'une autre créatio7i, où l'homme renaîtra du sang, du sang d'un Dieu I Instruits déjà de bien des mystères, nous errerons assez longtemps autour de ces lieux ou retentit, hélas ! la sentence d'un irrévocable exil. Puis nous nous embarquerons sur \q fleuve des temps ; nous parcourrons les six âges du monde, guidés dans notre course par la révélation, éclairés de distance en distance par des phares de plus en plus brillants, jusqu'à celui qui s'élèvera devant nous avec cette auréole : Je suis la lumière du monde. Nous voguerons alors au grand jour du christianisme, non sans écueils, non sans tempêtes, non sans pertes désastreuses, mais toujours sans crainte de naufrage. Parvenus enfin aux rives contemporaines, nous jetterons l'ancre, pour fixer nos regards sur l'avenir : bien endurcis, bien aveugles serons-nous, si un pareil voyage et de pa-
reilles scènes n'ont pour effet, comme ils auront pour but, le renouvellement de notre foi et la réforme de nos mœurs !
Du reste, mes frères, je n'entends point vous asservir à des formes rigoureuses, à un simple enchaînement de preuves et de conséquences. Le fond sera puisé dans l'histoire ; mais je veux être libre de rapprocher le présent et même l'avenir des événements les plus antiques. Je veux surtout, et partout, et à tout propos, saisir les applications morales et sociales. Je m'appuierai au besoin sur la science et les savants ; j'interrogerai la nature, les monuments des arts, les langues et les coutumes des peuples, et plus souvent encore, peut-être, votre raison et votre cœvu*.
Tous les grands faits, j'espère, et toutes les grandes vérités de la religion avec les erreurs actuelles les plus séduisantes, auront leur place et leur tour ; au moins assez de ces vérités et de ces erreurs pour donner à vos convictions une nouvelle énergie, assez pour vous mettre en défiance contre cette inondation de systèmes et de théories qui distinguent l'époque où nous vivons.
Me sera-t il accordé de remplir un si vaste cadre, dans une seule ou dans plusieurs années ? Votre zèle et votre assiduité m'y accompagneront-ils jusqu'à la fin ? Dieu le sait ; il peut tout par les plus faibles moyens ; sa grâce ne nous sera point refusée : comptons sur elle, mais implorons-la avec ferveur, avec persévérance.
Une question fort naturelle, qui déjà, j'en suis
sûr, s'est présenté à votre esprit, est de savoir à qui je me propose d'adresser principalement ces conférences ?
Je vous dirai que je m'attends a un auditoire composé de personnes dont les degrés d'instruction et les besoins religieux sont extrêmement variés. Quelques-uns ont eu le malheur de rencontrer des occasions périlleuses, d'entendre des discours, de feuilleter des livres propres à développer le germe d'un doute funeste. C'est cependant leur cœur plus que leur intelligence qui souffre, qui est malade — au cœur donc, par l'intelligence, il faut appliquer le remède.
D'autres, entraînés par le torrent des passions, ou perdus dans le tourbillon des affaires, sont à l'état d'indifférence ou d'oubli des vérités éternelles : il s'agit de les réveiller d'un sommeil infiniment dangereux.
D'autres, en beaucoup plus grand nombre, loin de laisser obscurcir leur foi, se plaisent à l'étudier, à la pratiquer, et n'ont point de plus douce consolation que d'entendre toute espèce d'instruction religieuse : ils feront notre joie, mais espérons qu'ils ne feront pas seuls notre couromie. Des uns et des autres, il y en a qui possèdent les avantages d'une éducation supérieure, et pourraient s'accommoder d'un style plus soutenu, de recherches plus profondes, de raisonnements plus métaphysiques ; mais la plupart de mes auditeurs ont droit à un langage clair et facile, à des preuves telles que le commun des hommçs comprennent du premier
coup, à des conclusions qui n'exigent plus d'être commentées. Heureusement, la religion, par cela même qu'elle est nécessaire à tous, s'adapte à tous les caractères d'esprit. Elle a donc pour base des faits que tous peuvent saisir et apprécier, les ignorants aussi solidement que les savants. La vérité chrétienne, c'est le Soleil ; dissipez les nuages, et tous les yeux le peuvent également contempler. Peu importe qu'un observateur curieux y découvre au bout de son télescope aujourd'hui deux taches, demain trois, après-demain point du tout. L'astre est là, on le voit, on jouit de sa lumière — que fautil de plus ?
Ce qu'un fidèle qui n'a que son école et son catéchisme aura compris et goûté, l'homme de lettres ne manquera pas de se l'approprier sans effort. C'est donc à celui-là que je dois ordinairement m'adresser, ce qui ne m'empêchera pas d'offrir à celuici bien des considérations plus en harmonie avec ses études habituelles.
Je n'aime point ce qu'on appelle proprement la controverse religieuse. Né au sein de l'erreur, nourri dans tous les préjugés imaginables contre cette Eglise dont je viens aujourd'hui vous exposer les éternelles grandeurs et l'infaillible doctrine, je n'ai mis bas les armes qu'après un opiniâtre examen de ses dogmes et de sa morale. Je sais ce qu'il en coûte pour s'arracher à l'esclavage intellectuel, le pire des esclavages. Par là j'ai appris à plaindre le malheur des autres ; je n'y puis insulter, et dans tout ce que je dirai ici, mes frères, je veux fuir
de mon mieux la gueinre offensive — ce que je dois aimer et préférer, c'est la méditation calme et paisible d'un chrétien qui se rend, à lui-même et devant Dieu, raison de sa foi.
Il est quelques vérités tellement évidentes que nous ne devons point y consacrer les moments courts et précieux de ces conférences. Telle est, par exemple, l'existence de ce Dieu Suprême, que tout proclame, au-dedans comme au-dehors de nous ; existence qui seule peut expliquer la nôtre ; existence que jamais impie ne contesta, si ce n'est dans son C(Bur^ Dixit insipiens m corde sua : Non est Deus, Vous n'hésiterez pas à reconnaître qu'en Dieu tout est grand, infini, parfait : puissance, sagesse, providence, justice, amour — qu'il est l'auteur et la fin dernière de toutes choses — que sa créature intelligente ne saurait lui refuser un culte et des hommages. Quant à sa triple-unité, base de la foi chrétienne — triple-unité dont notre âme est une si vive image — tri pie -unité que les peuples anciens ont plus que soupçonnée : témoin, l'Inde, la Chine, la Perse, l'Egypte et jusqu'à notre Amérique— triple-unité si magnifiquement révélée en cent endroits des saintes-écritures — tripleunité qui fut invoquée sur notre berceau et le sera sur notre tombe: vous n'aurez point, j'en ai le ferme espoir, ni l'orgueil absurde de vouloir en pénétrer le mystère, ni la folle témérité d'en nier la certitude. Trinité- Sainte, un seul Dieu, recevez nos adorations !
" Notre ignorance métaphysique de la Trinité, "
disait le Lord Erskine, l'une des premières célébrités du barreau d'Angleterre, " n'est point dimi- " nuée par la révélation; mais notre ignorance mo- " raie est dissipée par ces paroles : Dieu a tant ** aimé la monde qiCil a donné son fils tmique, afin *' que quiconque croit en lui ne pérît point ; et par " ces autres paroles: le Consolateur qui est le Saint- *' Esprit, que le Père enverra en mon nom, vous en- " seignera toutes choses."*^
" De toutes les objections qu'un incrédule peut " faire, aucune n'est plus misérable que celle puisée " dans le défaut de pouvoir comprendre." Ainsi s'exprimait Haller, l'un des plus vastes génies du XVIIIe siècle, universellement connu par ses profondes recherches, surtout dans les sciences médicales.
Il faut croire ce qui est appuyé sur des preuves incontestables, et attendre, -çoviX voir intuitivement. Nous sommes remplis de mystères ; nous ne pouvons ouvrir les yeux, ni faire un pas sans rencontrer des mystères sans nombre. Je lève le doigt, c'est un fait bien certain ; cependant je défie tous les savants du monde de l'expliquer. En attendant, je le lève et l'abaisse à volonté.
Leibnitz, le gi'and Leibnitz, dans un discours où il exprime sa croyance en la Sainte-Trinité, dit : " Il ne faut jamais oublier la distinction entre ce " qui est au-dessus de la raison et ce qui est contre " la raison. "
" Il est fort remarquable " écrivait Daguesseau, " que le mystère de la Trinité qu'on regarde comme
le plus incompréhensible de tous, est néanmoins celui dont la plus raisonnable philosophie de l'antiquité, c'est-à-dire, celle de Platon, semble avoir le plus approché. Il n'y a qu'un pas à faire pour arriver jusqu'au dogme que la religion nous enseigne, et ce dogme paraisssait aux platoniciens si peu contraire à la raison, que vous savez combien le commencement de Tévangile de St. Jean fut admiré par un de ces philosophes, qui ne pouvait comprendre que des Barbares eussent pu aller si loin. "
Mes frères : Il y a quatorze cents ans, au bord d'une mer fameuse par ses tempêtes ; sillonnée autrefois par des milliers de flottes, tantôt marchandes, tantôt guerrières ; théâtre des plus terribles batailles navales des temps modernes — se promenait, à la fraîcheur du soir, un des plus beaux génies, vm des cœurs les mieux faits dont l'histoire ait conservé le souvenir. Entraîné, jeune homme, dans de funestes égarements, il avait eu le bonheur d'entendre une suite d'instructions où il reconnut la vérité catholique, et le bonheur encore plus grand d'être docile à la grâce, qui lui demandait de ces sacrifices si pénibles quand ils sont à faire, et qu'on aime tant à se rappeler quand ils sont accomplis. Augustin était son nom. Les yeux fixés tour à tour sur la vague silencieuse qui venait expirer à ses pieds, et sur les charmantes nuées du ciel d'I-
talie, il se répétait : " Comment expliquer, com- " ment comprendre ceci : Le Père est Dieu ; le Fils " est Dieu ; l'Esprit-Saint est Dieu, et tous trois " ne sont qu'un seul et même Être mystérieux, qui " m'a fait, qui a fait le ciel et la terre et la mer ? " Tout à coup, il aperçoit sur le rivage un enfant d'une rare beauté, assis, tenant en main une coquille avec laquelle il venait de creuser une petite cavité dans le sable. Il avait empli sa coquille d'eau, et l'y versait lentement. — " Que fais-tu là, mon enfant ? " dit Augustin. — " Ce que je fais ? je vide la mer ; je vais la faire toute entrer dans ce petit trou î " Un éclair brille à l'esprit d'Augustin: " Cet enfant, " dit-il, " c'est moi ! "