DEUXIEME CONFÉRENCE
10 décembre, 1848.
Jésus Chrislus heri, et hodiè, et in secula. " Jésus -Christ, était hier, il est. aujourd'hui, " et il sera dans tous les siècles." — Heb. c. 13. v. 8.
Monseigneur,
Mes Frères :
Le voyageur qui entre dans un pays peu fréquenté, rempli de sentiers obscurs, dont plusieurs peut-être vont aboutir à des précipices, doit avoir pour premier soin de chercher un guide, un conducteur fidèle : nous aussi, voyageurs à tant de titres, au moment du départ pour cette région lointaine qu'on appelle I'iiistoire primitive, demandons, qui marchera devant nous ? qui nous expliquera les mystères et les merveilles que nous allons
rencontrer ? qui préviendra nos écarts ? qui nous conduira heureusement au terme ?
Que ce monde visible ait commencé ; que cette terre ait été sans vie, sans forme, sans consistance, inanis et vacua ; qu'une foule d'êtres organisés, plantes, coquilles, poissons, reptiles, oiseaux et quadrupèdes, y soient venus les uns après les autres, et tous avant nous ; que nous ayons été réduits à une seule nation, à une seule peuplade, à un seul voisinage, à une seule famille, à un seul couple, à un seul homme, d'où tout le genre humain soit descendu dans le cours de six ou sept mille ans : voilà des vérités qui n'appartiennent plus aujourd'hui à la foi seule ; ce sont des faits acceptés et prouvés par la science, des faits qui ne peuvent plus être contestés, même par un incrédule.
Mais cette origine du globe et de ses habitants, qui a pu la décrire ? Où étiez-votes, historiens, qtiand Dieu posait les fondements de la terre ? Oui, si ce n'est les anges, fut témoin de ces jeux de la sagesse éternelle, lorsqic elle formait à son gré les mondes, et les lançait dans l'espace ? Qui fut le contemporain d'Adam au jour de sa naissance, pour recueillir de sa bouche le secret de sa nature
et de ses destinées, c'est-à-dire, des nôtres ? Les premiers hommes ont-ils écrit ? Existe-il un livre qui nous ait transmisd'histoire des premières révolutions de la grande famille ?
A l'aide des bibliothèques savantes et des monuments encore debout, nous remontons facilement à la découverte de notre Amérique, au moyen-âge, aux croisades, à Charlemagne, aux conquêtes de Mahomet, à la chute de l'empire romain sous les coups des Barbares, à Constantin ; au règne d'Auguste, couvrant de son sceptre l'univers, et dans cet univers une étroite mais fameuse contrée qu'on appe lait la Judée, et dans un coin obscur de cette contrée un village, et dans ce village un berceau, et dans ce berceau un enfant qui renversera le trône des Césars, et étendra son sceptre à lui sur des climats que les Césars n'ont jamais connus ! Nous remontons à Alexandre, à Cyrus, à Romulus ; Grecs, Perses et Mèdes, Assyriens, Egyptiens, nous les connaissons à partir de sept à huit cents ans avant l'ère chrétienne : au-delà dans l'histoire profane, c'est l'incertitude, la fable, la nuit des temps, à travers laquelle on découvre chez tous les peuples, sauvages comme civilisés, des lambeaux confus d'une histoire
beaucoup plus ancienne. Il y est parlé du chaos, de la création, d'un homme et d'une femme, souche commune des nations de la terre ; d'un âge d'or, d'un serpent, d'une désobéissance, d'un exil, de la promesse d'un rédempteur, d'un déluge après dix générations : autant de souvenirs d'une tradition unique et nécessairement véritable, mais point d'ensemble, ni de suite, ni de chronologie — ce sont, si l'on veut, des tronçons d'une colonnade, brisés, dispersés et couverts de poussière.
Hâtons-nous de dire que cette histoire tant désirée se déroule à nos yeux ; que nos titres de famille au grand complet sont entre nos mains ; que mille ans avant les plus anciens historiens profanes, au sein des ténèbres et du silence où vont se perdre les commencements des sociétés — comme un phare superbe, recevant ses clartés des montagnes e'temelles, et les projetant au loin sur les ondes, les ondes du temps, s'élève, solitaire, Moïse, Moïse, historien, non d'un peuple, mais de tous les peuples, biographe du genre humain, annaliste de la création.
" Nulle raison, dit le grand Cuvier, de ne " pas attribuer à Moïse lui même la rédac-
" tion de la Genèse, ce qui la ferait remonter " à trente-trois siècles. "
" La vie de trois ou quatre hommes, " dit Bossuet, "remontait de Moïse à Noé, qui " avait vu les enfants d'Adam. "
Voilà pour l'antiquité de Moïse ; venons au caractère de ses écrits. On leur trouve, d'abord, ce cachet inimitable de sincérité et de vérité qui distingue les saintes écritures. Point de préface, point de précautions pour plaire ou pour être cru. Le fait, rien que le fait, raconté avec une telle impartialité que jamais en lisant on ne songe à l'historien ; dates précises, indication des monuments que les faits rappellent ; noms des personnes et des pays ; point de vanité nationale : les fautes les plus déshonorantes de ses pères racontées comme leurs vertus, et celles-ci sans éloge. Origine des arts et des sciences, mœurs, progrès et distribution des peuples, tout est clair, tout est à sa place : on sent que l'écrivain est sous la dictée d'une voix infaillible, et que ses inspirations viennent d'en haut. Aussi, dans sa sublime simplicité quelles connaissances de Dieu et de ses grandeurs, de l'homme et de ses devoirs ! Toute la philosophie païenne n'a fait que
balbutier quand on la compare au législateur du mont Sinaï : lisez-le ; lisez ses cantiques, surtout cet Audite cœli, qui fut son chant de mort ; lisez Job, qu'il paraît avoir composé parmi les sables du Désert, pour consoler les Hébreux dans leur long pèlerinage.
Par quelles mains ensuite cette précieuse histoire nous est-elle parvenue ? — Par les mains d'un peuple entier de témoins, qui depuis trente-trois siècles a gardé comme la prunelle de ses yeux les livres de Moïse et ceux des prophètes qui les accompagnent. Naturellement ingrat et incrédule, il y lit ses crimes, ses révoltes, ses éternelles résistances aux ordres de Dieu ; il n'en attache pas moins aux livres de Moïse sa vie, son passé, son avenir : les livres de Moïse lui tiennent lieu de foyer, d'autel, de nationalité, de tout, habe7ites solatio libros sanctos, disaient les braves Macchabées. Mille ans avant Jésus- Christ, on voit naître le schisme des Samaritains, qui divise les Hébreux en deux nations, en deux cultes ennemis ; l'un et l'autre conservent avec la même fidélité les livres de Moïse : et maintenant, dispersé depuis dixhuit cents ans, chassé de sa patrie vers les quatre coins du monde, re même peuple
compte toutes les pages, toutes les lignes, toutes les lettres des livres de Moïse ; démontre que tels ils sont, tels ils furent déposés par Moïse lui-même dans l'Arche d'Alliance ; attend l'accomplissement des promesses renfermées dans les livres de Moïse : c'est-à-dire, que par toute la terre, il porte avec lui les archives du christianisme, et sans le voir, sans le croire, il est le boulevard de la foi qu'il maudit !
C'en est, certes, assez pour nous garantir la vérité des récits de Moïse : et pourtant jene vous dis rien encore ni de ses prédictions et de leur fidèle accomplissement ; ni de ses miracles, opérés, non dans l'ombre, mais à la face du monde entier ; ni du concours de toutes les traditions antiques, du témoignage des premiers monuments et des premiers historiens profanes ; ni de la confirmation solennelle que lui prêtent la vie et les oracles des prophètes, de Jésus- Christ et de ses apôtres ; ni de l'accord unanime de toutes les églises chrétiennes : vous n'exigez point, j'en suis sûr, à cet égard, de plus longs développements.
Volontiers, direz-vous, c'en est assez : mais le procès de Moïse ? Ne l'a-t-on pas con-
vaincu d'ignorance, d'erreurs, d'absurdités nombreuses ? Des écrivains célèbres n'ontils pas ruiné, anéanti son autorité ,? — Il est temps de répondre à ces graves accusations. Nous sommes au milieu du XI Xe siècle de l'ère chrétienne, siècle de guerres terribles, à son début ; puis, de recherches, d'études, d'expériences en tous genres ; siècle de changements, cela va sans dire, tous les siècles l'ont été : il n'y a qu'un point qu'on semble oublier toujours — c'est le cœur humain, qui s'obstine, hélas ! à demeurer stationnaire.
Le XVI Ile siècle, auquel nous succédons, se donnait le titre fastueux de " siècle des lumières." Il le méritait peut-être par ses découvertes dans les sciences naturelles ; car sous tous les autres rapports, il s'effaçait devant le siècle de foi, de génie, de goût, de gloire, de grands hommes chrétiens, le siècle immortel de Louis XIV, qu'avaient préparé Rome et l'Italie personnifiées dans le pape Léon X.
Eh bien, mes frères, la dernière moitié de ce XVI Ile siècle vit ce qui ne s'était point vu en Europe depuis le règne de Julien l'Apostat : un complot général pour renverser
de fond en comble la religion, l'Eglise de Jésus-Christ. On invoqua contre elle l'histoire, les arts, les sciences et les savants : physique et chimie, astronomie, géologie, chronologie, furent rangées en bataille ; la littérature surtout s'en mêla, et ses échos, morts ou mourants aujourd'hui, vinrent retentir jusque sur les paisibles bords du fleuve qui coule devant nos murs. A la tête de ce mouvement sinistre, figurait un homme à talents rares, au cœur pervers, qui crut pouvoir s'immortaliser par ses attaques contre Dieu, les choses saintes, l'histoire sainte, mais surtout Moïse. Et quelles furent les armes de ce nouveau Julien? — Le manteau de la science (le manteau, ce n'était que cela, on a fini par le comprendre), l'entraînement du style, mais surtout et partout le ridicule, le rire. Il voulut rire de Dieu et de son \ œuvre : âge du monde, ordre de la création, unité des races blanche et noire, longue vie des premiers hommes, arche de Noé, déluge, tour de Babel et que sais-je encore — il se moquait, il riait de ces prétendus contes d'enfants, bons pour nourrir la crédulité et l'ignorance du moyen-âge. Et ce rire sacrilège, ce rire de Cham, volait de bouche en bouche, gagnait les lèvres des princes (les
imprudents !), se répétait par la bourgeoisie, descendait jusque dans la boutique de l'artisan : ah ! mes frères, si nous fussions nés cinquante ans plus tôt, aurions-nous échappé à cette frénésie presque universelle ? L'homme dont je parle, au fort de son triomphe, disait : " Dans vingt ans, Dieu verra beau jeu," croyant prédire la fin du christianisme, et les funérailles de l'église catholique ! Effectivement, on vit "beau jeu": vingt ans ne s'étaient pas écoulés qu'une grande nation, celle qui la première avait bu jusqu'à la lie la coupe empoisonnée, entra dans des convulsions sociales et morales, dans une carrière de fureur et de sang inouie chez aucun peuple, ancien et moderne : les temples profanés, les autels abattus, le culte proscrit, ses ministres égorgés ou exilés ; le vénérable successeur de Pierre arraché à son siège, traîné de cachot en cachot, mort entre les-
mains de ses féroces ennemis Je m'arrête;
ce n'est pas le moment de réveiller ces affreux souvenirs. Vous connaissez, d'ailleurs, les incidents de ce "jeu," de ce drame terrible, dont les acteurs furent les premières victimes ; et vous demandez sans doute à trente millions de Français, à deux cent millions de Catholiques actuellement répandus
sur la terre, si c'était bien là la fin de l'Eglise et du christianisme !
Mais revenons : quel était donc le motif de cette guerre acharnée et déloyale contre Moïse ? Etait-ce la création, le déluge où les autres faits que je vous rappelais tout-àl'heure ? Nullement : c'était la chute de l'homme, la peine du péché, la promesse d'un rédempteur ; c'était Jésus-Christ et son Eglise qu'annonçait toute la loi antique. Jésus avait dit : Si vous croyiez en Moïse, vous croiriez en moi ; car à est de moi qnil a écrit ; on ne l'ignorait pas : le tort de Moïse était de porter dans ses flancs le germe du christianisme.
Eh bien, mes frères, qu'est-il arrivé ?
— L'accomplissement de l'oracle : L'impiété s est donné un solennel démenti. Comment ? Tous les faits mosaïques ont été confirmés, attestés, garantis par la science de nos jours ; et cela sans qu'elle ait cherché à leur donner cet appui, sans qu'elle l'ait voulu, malgré même son penchant à combattre la foi ! Vous le verrez amplement dans la suite de ces entretiens. Pour le moment, je me borne à vous citer un écrivain que vous n'accuserez pas d'avoir été trop facile à persua-
der ; c'est Lesage, dans ce bel Atlas Historique qui a fait l'étude et l'admiration de l'exilé de Sainte-Hélène :
" Oui," dit-il, " Moïse domine au-dessus des. "générations et des siècles, comme une colonne impérissable de vérité. Hérodote, Manéthon, les marbres de Paros, les historiens chinois, le sanscrit, demeurent de 500, de 1000 au-dessous de lui ; aucun de ces témoignages antiques ne peut l'atteindre, ni le contredire, ni l'affaiblir ; au contraire, la nature et les hommes se trouvent de toutes parts en parfaite harmonie avec ce qu'il dit : — aussi, touché de cet accord merveilleux, la foi religieuse triomphe, et frappée d'un tel résultat, l'incrédulité philosophique chancelle; vaincue par ses propres lumières, elle se voit contrainte d'avouer qu'il y a dans tout cela quelque chose de surnaturel, qu'elle ne comprend pas, mais qu'elle ne saurait nier." Voilà Moïse, voilà notre guide trouvé. Mes frères, nous pouvons partir.
Remontons par la pensée à cet instant où l'univers n'existant pas encore, n'étant qu'à l'état possible, ou à l'état d'idée divine, l'ouvrier suprême des mondes se disposait à son immense travail ; à cet instant où la
pierre angulaire du globe fut posée, attx applaudissements de tous les enfants de Dieu :
Ils chantaient : cependant le grand œuvre commence. Dieu vient ; il vient aimé de la toute-puissance.
Sortie des êtres du néant ! la création ! mystère, sans doute, puisqu'il s'agit des opérations d'un Dieu ; comment, pour nous, qui nous perdons si souvent à vouloir comprendre celles de l'homme, en serait-il autrement ? Mais c'est un mystère-vérité, que la foi, la raison, la science proclament aujourd'hui de concert. La foi l'a consigné dans la première page du plus saint et du plus ancien des livres : Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. La raison dit que nous-mêmes d'abord, et ensuite tous les êtres visibles, nous avons reçu la vie, et ne nous la sommes point donnée ; que la matière est contingente et n'existe que par une cause première ; qu'un monde éternel est une absurdité manifeste. La science vient à l'appui de la foi : écoutez un de ses oracles ; c'est Cuvier, l'Aristote des temps modernes, le plus profond de tous les naturalistes.
" Ce qui est certain, c'est que la vie n'a '* pas toujours existé sur le globe ; et il est " facile à l'observateur de reconnaître le point
" où elle a commencé à y déposer ses produits. "
Ailleurs il dit : " Moïse nous a laissé une " cosmogonie dont l'exactitude se vérifie " chaque jour d'une manière admirable. Les " observations géologiques récentes s'accor- " dent parfaitement avec la Genèse, sur l'or- " dre dans lequel ont été successivement " créés tous les êtres organisés. "
Un de nos savants d'Amérique ajoute :
" Si j'entends quelque chose en géologie, loin " de conduire à l'idée d'un monde éternel, " elle prouve, plus directement que ne le peut " faire aucune autre science, que le monde "avec ses habitants a eu un commencement, " et qu'il renferme en soi les forces chimiques " nécessaires pour accomplir sa destruction, " dès que ces forces seront mises en liberté "par la volonté du créateur."
Adorons cette main toute-puissante, cette parole, ce verbe par qui tout a été fait : arrêtons-nous à contempler la marche et la grandeur de son travail. Remarquons-y d'abord un caractère qui doit nous faire pressentir en tremblant nos propres destinées, puisque l'homme sera formé à V image de Dieu. Ce caractère, c'est la liberté. Dieu,
pour qui le temps n'est rien, met six intervalles à l'accomplissement de ses ouvrages, intervales désignés dans l'écriture sous le nom de jours : il se repose chaque fois, ordonne, considère, approuve et bénit les . êtres que son verbe a produits : Et vidit Deits quod es set bonum.
Avant tout, la matière de toutes choses fut créée, In principio creavit. Point de forme, ni de corps proprement dits- — les éléments en confusion ; sur ce globe, point de terres, ni de mers, ni d'atmosphère, ni de lumière : c'est le Chaos des Anciens. L Esprit de Dieu, dit l'Ecriture, planait comme ^lne colombe sur des masses liquides et les préparaît à la vie ;
La unit couvrait encore la matière iufécoude : L'Esprit de Dieu s'étend sur les gouffres de l'oude, Les couve sous sou aîle, et verse dans leur seiu Son âme créatrice et sou souffle divin.
Et Dieu dit : Que la lumière soit, et la lumière fut : premier jour, première époque de la création.
Les esprits lumineux du XVIIIe siècle n'épargnaient point ici le ridicule à Moïse. La lumière avant le soleil, disaient ces profonds observateurs ! la lumière \e premier jour, et le soleil, source de la lumière, le qitatrième jour,
c'est-à-dire, après des milliers d'années peutêtre : éclairer les gens sans flambeau !
Aujourd'hui, l'on rit encore, mais le rire a changé d'objet. Depuis les découvertes d'Young, de Fresnel et d'Arago, les savants conviennent que ce que nous appelons lumière ne vient point du soleil comme de sa source ; qu'elle n'est point une substance à part : qu'elle est due aux vibrations de l'éther, de ce fluide éminemment subtil qui remplit l'univers et pénètre tous les corps ; vibrations que nous voyons occasionnées par une foule d'autres causes que le mouvement du soleil : par exemple, le choc des cailloux, les mélanges chimiques, et surtout les combinaisons électriques. Il y a plus : le terme dont se sert Moïse signifie lumière-feu,) d'accord avec les savants, qui se persuadent de jour en jour plus fortement que la lumière, la chaleur, l'électricité et le magnétisme ont une même nature, et qu'ils ont dû exister avant la formation des corps terrestres ! Les plus hardis frondeurs se demandent comment, au sein de la nuit des temps, l'auteur de la Genèse a pu si bien savoir ce qu'était la lumière ? L'humble chrétien, sans étalage de science, répond : C'est qu'il avait un bon maître,
La seconde époque, le second jour, vit la séparation des eaux supérieures et inférieures, et la formation de l'atmosphère, que couronne le ciel des nuages. Point de terres visibles, un vaste océan couvrait le globe entier. Point de vie encore : du reste, la lumière, la chaleur, l'air, l'eau et tous les éléments étaient prêts pour le règne végétal ; mais il lui fallait un appui, un sol.
Troisième époque. Et Dieu dit : Que les montagnes, tes plaines, les vallées, les continents, les iles s'élèvent ; qzie les mers se retirent dans leurs vastes bassins : et appareat arida.
Ici commencent les êtres organisés, la vie. D'abord les plantes les plus simples, les mousses, les gazons ; puis les herbes, plus hautes, herba, les arbustes, les arbrisseaux, et enfin les arbres, les arbres à fruits, arbor pomifera.
Cette gradation, cette suite de créations végétales, formellement indiquées dans la sainte-écriture, est confirmée par les recherches de la science. Vous allez dire : nous croyons Moïse, puisqu'il était évidemment inspiré ; notre admiration est d'autant plus grande de voir que, n'étant ni physicien, ni géologue, ni naturaliste, il ait possédé ces
secrets intimes de la nature à peine découverts au bout de trois mille ans et plus. Mais comment nos savants ont-ils pu vérifier des faits passés longtemps avant la création de l'homme ? Quelles archives ont-ils donc compulsées ? quelles bibliothèques ont-ils explorées ?
Ici, mes frères, sans trop aborder des questions étrangères à la tribune sacrée, et surtout sans discuter les systèmes si variés des géologues modernes, je puis vous rappeler un fait qu'ils admettent unanimement : c'est que V enveloppe de notre globe (plus tard j'aurai à vous dire sur son intérieur des choses qui vous paraîtront assez peu rassurantes) se compose de plusieurs séries de roches ou terrains posées irrégulièrement les unes sur les autres, les plus profondes étant en apparence les plus anciennes et les plus bouleversées par des révolutions qu'on attribue à la chaleur du dedans. Les couches succès-, sives qui forment une série, à partir du noyau ou des roches primitives, sont caractérisées par la présence de plantes et d'animaux transformés en pierre solide, ou, comme l'on dit, à l'état fossile. Ils appartiennent à des espèces qui pour la plupart n'existent plus, quoiqu'elles aient une grande analogie avec
les nôtres. Ces plantes et ces animaux fossiles, si bien nommés les médailles de la création, se retrouvent dans des positions qui ne contredisent point le texte de la sainte-écriture ; au contraire, ils indiquent très-clairement les trois grandes époques où dominèrent successivement les végétaux, les innombrables races marines, et les animaux terrestres. Les premières traces de vie, situées immédiatement au-dessus des roches primitives, sont celles des plantes, qui se montrent ensuite, à mesure qu'on s'élève, sous des espèces de plus en plus compliquées. Quelques-unes sont d'une taille gigantesque : ce sont des mousses rampantes de trois cents pieds, des fougères hautes de cinquante pieds, des espèces de foin de soixante-cinq pieds !
" A cet âge, dit Cuvier, appartiennent ces " fameux amas de charbon de terre, ou de " houille, ressource de l'âge présent, et restes " des premières richesses végétales qui aient " orné la face du globe. Les troncs de fou- " gères, dont ils ont conservé les empreintes, " nous disent assez combien ces antiques " forêts différaient des nôtres."
Voyez, mes frères, la bonté mystérieuse de la Providence. Elle sait qu'un jour l'homme,
qui est encore à naître, couvrira le monde de ses champs et de ses demeures ; qu'ayant sans cesse besoin de feu pour se chauffer, préparer ses aliments, exécuter les travaux des arts, il manquera de bois, de combustibles ; elle lui en amasse longtemps d'avance ; elle en dépose dans des voûtes, à l'abri de l'incendie, d'intarissables provisions, qu'elle a encore soin de distribuer à toutes les grandes régions du globe !
Quatrième époque, quatrième jour. Le règne végétal a commencé pour ne finir qu'avec les temps, Chaque espèce porte en soi le germe d'une reproduction sans fin : ce brin de mousse, en mourant chaque jour, ne périra peut-être jamais ; ce grain de blé est prêt à se transformer en une tige nouvelle, portant ses épis, où d'autres grains devront se développer ; dans ce gland qui vient de tomber, est un chêne entier avec sa racine, son tronc, ses rameaux, ses feuilles, ses fruits à venir : qui pourra compter et dire combien en un seul gland, de forêts sont renfermées !
Mais où êtes-vous quadrupèdes, oiseaux, reptiles, poissons, coquilles, vers et insectes ? Votre nourriture se prépare ; mais il vous
faut, comme à toutes les plantes qui ont de la beauté ou des couleurs, les douces influences du soleil, les jours et les nuits, les variations des saisons et des climats :—
Et Dieu dit : Que les astres paraissent dans le firmament ; qu'ils s élancent à travers V espace ; qice leur marche harmonieuse mesure la durée de mes ouvrages ; que les jours, les mois, les années, les temps commencent : il dit, et tout fut fait, Dixit et omnia facta sunt.
—Et la milice du ciel s'ébranle ; désormais dans une langue qui ne demande que des yeux pour interprête, elle va chanter la gloire de son auteur : Cœli enatrant gloriam Dei. Tout se meut, tout éclaire, tout brille : soleil, âme de notre système, à nous ; soleil, image matérielle de la divinité, objet du culte de tant de peuples ; soleil, à qui nos sauvages d'Amérique offrirent tant de cruels sacrifices — lune, aux rayons argentés, aux clartés silencieuses— étoiles, dont chacune est peut-être le foyer d'un monde d'adorateurs du Dieu que nous servons ; toutes circulant par des orbites immenses autour d'un centre universel ! Quel est-il, ce centre ? Où est-il ? — Impossible de le dire ici-bas ; nous le saurons, nous le verrons.
Quelques mots en nous se'parant, mes frères, sur les masses, les mouvements, les distances des corps célestes, à commencer par cette planète qui soutient notre frêle existence. Notre terre a neuf mille lieues de circonférence ; c'est un globe, et malgré les inégalités apparentes de sa surface, jamais ouvrier mortel n'en a formé de si parfaits ; en suivant son orbite autour du soleil, elle nous emporte avec une vitesse de quatre cents lieues par minnte, tandis qu'en tournant sur elle-même elle nous fait parcourir six autres lieues également par minute. La lune, pour nous le plus voisin des astres, est éloignée de quatre-vingt-dix mille lieues ; elle nous accompagne sans cesse, tournant autour de nous et sur elle-même une fois par mois ; elle n'a point par elle-même de lumière, elle ne fait que nous renvoyer, comme un miroir, celle qui lui vient du soleil ; son diamètre est de sept cent quatre- vin o-ts lieues ; sa surface est très-inégale : ses montagnes sont plus hautes qu'aucune des nôtres. Le soleil est un million et un tiers de million de fois plus gros que la terre ; son poids est tel que, si l'on pouvait le poser dans le bassin d'une balance, il faudrait trois cent cinquantecinq mille terres pour lui faire équilibre ; sa
distance est de trente millions de lieues: c'est-à-dire, qu'un voyageur qui à la naissance d'Adam serait parti pour le soleil, en faisant trente lieues chaque jour, n'en serait pas encore revenu — et pourtant notre petit monde à nous, notre système, dont le soleil est le centre, embrasse des planètes trentesix fois plus éloignées, outre nos comètes, dont quelques-unes n'achèvent leur révolution autour du soleil qu'après des milliers d'années ! Mais ces distances incroyables ne sont encore rien. — L'étoile la plus proche, écoutez ceci, l'étoile la plus proche connue, est tellement éloignée que si, au lieu du voyageur dont je viens de parler, nous supposons une barque à vapeur, faisant, comme sur l'océan, cent lieues par jour ; cette barque lancée à travers les espaces célestes, mettrait pour arriver à l'étoile près de six cent millions d'années, ou cent mille fois le temps qui s'est écoulé depuis la naissance d'Adam !
et toutes les étoiles sont probablement
aussi éloignées les unes des autres que cellelà l'est de nous.
Voulez-vous une autre comparaison ? La lumière se répand avec une vitesse de plus de soixante-dix mille lieues par seconde :
elle vient du soleil en huit minutes. Eh bien, de la plus proche étoile elle çnet dix ans à venir, et les astronomes ont observé des étoiles dont la lumière ne nous arrive qu'au bout de deux mille sept cents ans ; et l'on pense qu'il en existe dont la lumière, avec cette même vitesse de soixante-dix mille lieues par chaque seconde d'horloge, mettrait des millions d'années pour venir jusqu'à nous !
Voulez-vous une dernière comparaison par rapport à la plus proche étoile ?
Ce petit monde que nous habitons, où comme je viens de le dire, il y a des planètes trente-six fois plus éloigées que nous du soleil ; ce petit monde, qui a plus de deux mille quatre cent millions de lieues de diamètre, à l'œil de l'observateur qui serait placé dans la plus proche étoile, ce petit monde serait caché par un fil d'araignée !
Quant au nombre des étoiles, qui pourra s'en faire une idée ? Numéro, stellas si potes. Vous connaissez la Voie Lactée ou le Chemin de St. Jacques ; cette vaste bande de lumière blanchâtre vient d'une mer d'étoiles, qu'on peut distinguer au télescope, et les astronomes ont déjà compté six mille de ces Voies Lactées qu'ils appellent nébuleuses /
" Qui oserait dire," c'est la remarque du savant Arago, " qu'avec des instruments plus " parfaits nous ne découvririons pas de nou- " veaux astres, de nouveaux mondes ? La " puissante main du créateur les sema dans " l'espace avec profusion ; il les fit innom- " brables comme les grains de sable qui cou- " vrent les rivages des mers ! "
Vous direz peut-être : Si l'univers renferme tant de millions d'astres, parmi lesquels notre magnifique soleil figure à peine comme une étoile ; si du sein de ces astres, notre monde n'est qu'un grain de poussière, qu'un fil d'araignée dérobe à la vue — qu'est-ce donc que cette chétive terre, dont nous nous disputons les chétives parcelles ? Qu'est-ce que nous, qu'est-ce que l'homme pour oser se dire le roi de la création ? Qu'est-ce que V homme, pour fixer le souvenir d'un Dieu qui se joue ainsi dans V immensité de ses œuvres ? Quïd est homOy qiwd memor es ejus.
Ce qu'est l'homme ? ce que vous êtes, mes frères ? Plus que cette terre, que vous foulez aux pieds, et vous faites bien ; plus que ce soleil visible; plus que ce monde et mille millions de mondes matériels. Ces distances inconcevables, en un clin d'œiî vous les fran-
chissez : en un clin d'œil votre esprit, votre ame arrive à la dernière étoile de la dernière nébuleuse, prête à s'élancer encore mille fois plus loin. Ces masses étonnantes, vous les pesez ; ces orbites où elles vont se perdre par leur éloignement, vous les tracez, vous les mesurez : cent ans, mille ans d'avance vous annoncez les phases de la lumière d'un astre, les changements de sa vitesse, son retour précis à tel ou tel point du ciel. Pour vous donc le temps, l'espace, les mondes ne sont rien : et soit qu'avec Cuvier, pénétrant dans les entrailles du globe, vous arrachiez, si je l'ose dire, à Dieu le secret d'une longue chaîne de créations et de révolutions qui s'y sont succédé ; soit qu'avec Newton, élevant en haut vos regards, vous découvriez cette force, ces lois qui président à la marche de l'univers, votre esprit, votre ame dépasse toutes les limites créées, et ne recule que devant l'infini. Grande est donc votre nature, grandes sont donc vos destinées, grands sont donc vos devoirs ! A l'heure qu'il est, mes frères, une voix plus puissante que la mienne vous invite à y penser.