L’'ABBE JOHN HOLMES
Saul, Sanl, pourquoi me persécutez-vous ?
Brisé par la fatigue d’un long et pénible voyage, accablé par de tristes préoccupations, un jeune Américain entrait, il y a quelque soixante ans, dans l’église d’une paroisse canadienne limitrophe du New-Hampshire. Après s’être un peu remis, il jette les regards sur ce qui l'entoure ; soudain, la colère s'empare de lui. Imbu des préjugés protestants à l'égard du culte catholique, il voit avec rage les tableaux religieux suspendus aux murs; ces objets de lidolâtrie papiste révoltent son âme généreuse mais égarée, et, dans un transport d'enthousiasme puritain, il fait an ciel cette prière, qui devait être si peu écoutée: “ Mon Dieu, est-il possible que des
hommes éclairés se réunissent dans ce temple pour vous insulter en cffrant à ces idoles, à ces vaines représentations d'êtres créés par vous. les prières qu'ils vous doivent. Donnez-moi la force de Samson pour qu’un jour je puisse renverser ces temples, dussé-je comme lui rester Anseveli sous leurs ruines et trouver ma mort dans le triomphe de la vérité.”
Le jeune homme qui faisait ce souhait impie devait, un jour, agrandir et multiplier ces temples, qu'il voulait alors détruire, et être un soutien de cette Eglise, colonne et firmament de la vérité. Ce n'est encore que Saul sur le chemin de Damas, cherchant, avec la même droiture de conscience, à servir Dieu. La voix mystérieuse qui doit l'appeler à Jérusalem va bientôt se faire entendre.
Découvrir les desseins de Dieu sur nous, trouver la mission qu'il assigne à chacun, est une étude sérieuse, hérissée de dangers, Quelquefois, notre vocation se révèle à nous après de longues re-
“cherches : parfois, quelque chose comme un rayon d'en haut, comme l'étoile mystérieuse qui indiquait jadis aux Roïs de l'Orient le berceau de l’'enfant-Dieu, trace la voie que nous devons suivre, Combien le jeune protestant que nous venons de présenter à nos lecteurs était alors éloigné de sa vocation! Comme il soupçonnait peu les des: seins de la Providence sur lui ! Lui qui rêvait alors le renversement du catholicisme, devait être un jour une des plus belles figures de notre clergé, uni de nos meilleurs écrivains, un grand ora-
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teur, un homme aux idées larges, ce profond penseur, qui a conçutous les grands projets réalisés depuis sa mort : la fondation d'écoles normales, la création d’une université catholique, la colonisation des cantons de l'Est, l'union des provinces de l'Amérique britannique.
Issu d’une ancienne famille américaine, trèsattächée aux traditions de ces puritains émigrés de l'Angleterre en Amérique à ia recherche de la liberté de conscience, Freedom to worship God, selon leur expression, le jeune Holmes s'était senti poussé de bonne heure vers la vocation religieuse. Ce penchant se développa au coliége de Dartmouth et s’accentua au point qu'il parla à ses parents d'étudier la théologie. Non père n’abonda pas dans son sens. [lle retira du collége, et, vendant tout ce qu'il possédait à Hanover, dans le sud du New-Hampshire, il émigra à Colebrook au nord du même état, où il acheta une grande propriété. Il voulut que son fils laidät dans une vaste exploitation agricole qu'il venait d'entreprendre. Son fils dut plier, mais il ne se résigna pas. Lui-méme racontait plus tard que, lorsqu'il parcourait les champs, ses pensées étaient bien loin des travaux qui devaient l’'occuper. La forte nature qui lentourait développait en lui son penchant vers les idées religieuses et s’harmonisait avec l’état de son âme. De toutes parts des montagnes encaissent Colebrook et s’étagent l’une au-dessus de l’autre en immenses gradins, C’est un pays triste d’aspect et portant à la réverie, à la mélancolie, Le
spectacle continu de cette nature tourmentée, offrant partout l'empreinte de la main puissante du créateur, détachait ses idées des choses de la terre pour les élever dans les régions de la contemplation. Il se sentait inquiet, absorbé par ce sentiment vague qui domine les grandes âmes au moment où elles interrogent l'avenir pour lui demander le secret de leurs destinées, etil cherchait à résoudre les graves problèmes posés par son imagination en lutte avec sa raison.
Un jour, se sentant plus accablé que de coutume, il se jette à genoux, demande à Dieu de l'éclairer. Il se relève, et de suite la pensée de se rendre au Canada pour continuer ses études se présente à son esprit. C'était pour lui une inspiration d’en haut. Sans balancer davantage, sans prendre congé de ses parents, il s'enfuit au pays destiné à devenir sa patrie adoptive.
Nous allons suivre sur la terre bénie du Canada ce jeune Américain, qui y a été poussé d’une façon si extraordinaire. Nous allons essayer de rassembler quelques-uns des traitsde cette grande individualité qui, pendant trente ans, a exercé une influence si bienfaisante sur une partie de notre population.
Doat thon the ehrouded future aeun, And view thy path, a vonth, a munt
est en 1815 que le jeune Holmes, poussé par une vocation irrésistible, vint au Canada dans le but de poursuivre ses études. Comme il fallait d’abord songer au plus pressé, à vivre, le futur orateur de Notre-Dame de Québec, alors un adolescent de 16 ans, entra comme garçon de peine chez un tanneur de Sherbrooke. Au printemps de cette année, un instituteur des Trois-Rivières se trouvant dans cette ville, remarqua le jeune Holmes, et demanda à son patron de le lui céder. Celui-ci y consentit, et M. Burroughs retourna aux Trois-Rivières avec son élève. Tout s’enchaînait pour le conduire au port inconnu où il se dirigeait d’une façon si mystérieuse. Il était à peine aux Trois-Rivières que le curé de Yamachiche, M. Ecuier, fut frappé à un examen des élèves de M. Burroughs de l'intelligence du jeune Américain. Il le fit venir chez lui, et continua son cours d'instruction. Sous les soins de cet homme de bien, l'esprit de John Holmes s'ouvrit à la lumière de la vérité. L'œuvre de Dieu se dessinait de plus en plus et, en 1817, il fut baptisé dans l’église d'Yamachiche.
Le voilà donc entré dans la voie qu'il devait
parcourir en amassant tant de mérites pour le ciel, tant de gloire pour l'Eglise, et en accomplissant de si grandes choses pour le salut des âmes ! Maintenant il marchera à grands pas vers sa mission, En 1819, le nouveau néophyte fait sa philosophie à Montréal, puis en 1820 nous le retrou”’ons à Nicolet, où il subit les premières épreuves imposées aux serviteurs de Dieu, Cest du coliége de cette paroisse qu'il écrivit à son père pour la première fois depuis sa fuite du foyer domestique. Il s'exeusa d’avoir pris congé d'une façon si singulière, french leave, selon l'expression anglaise. Sa lettre répandit la joie däns Ja famille, depuis longtemps dévorée d'inquiétudes à son égard. Pour M. Holmes, savoir son fils vivant, ce n'était pas assez; il voulait l'avoir auprès de lui. Aussi se mit-il en route vers le Canada, et un beau jour le jeune ecclésiastique fut tout surpr's de voir son père au collége de Nicolet. À cette époque on ne voyageait pas par chemin de fer entre les deux pays, et M. Holmes lit la longue course qui sépare Colebrook de Nicolet à cheval. Il trainait après lui un autre cheval que son fils monterait pour retourner à Colebrook. Il lui fit part de son désir de le ramener dans la famille, mais le jeune homme fut inébranlable, et force fut au père de retourner seul chez lui. Avant de quitter Nicolet, il avait laissé à son fils un de ses deux chevaux, nourrissant sans doute l'espoir qu'il s'en servirait bientôt pour reprendre le chemin du foyer paternel. Malgré cette cruelle séparation qui
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dut tant coûter au cœur du vieux puritain, le père et le fils se réconcilièrent sincèrement. Celui-ci retourna dans sa famille plusieurs fois. Il y allait dans un double but: pour jouir pendant quelques instants de l'affection de ses parents, et pour les engager à partager avec lui les bienfaits de la vérité. Son amour pour le salut de ces âmes qui lui étaient si chères, l’emporta trèsloin. Un jour, à l'insu de ses parents, il faisait un catholique d’un de ses jeunes frères au berceau. Par un pieux strataswème, il réussit à le baptiser en faisant mine de jouer avec l’enfant placé sous le filet d'eau d’une pompe.
Plus tard ses sœurs vinrent au Canada successivement et toutes, au nombre de six, embrassèrent la religion catholique.
La famille avait conservé une profonde affection pour ce fils et ce frère catholique, et elle l'estimait tellement que sa conversion était, à ses yeux, une preuve de la fausseté des abominations que les protestants débitent contre notre religion. Lorsque dans le cercle de leurs relations sociales, ses sœu:s entendaient des personnes se répandre en calomnies contre les catholiques, elles répondaient: ‘“ Cela ne peut être, car notre frère est trop bon pour embrasser un culte qui serait si abominable.” Il était, par la seule puissance de sa vertu, un apologiste du catholicisme,
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