Conférences de NotreDame de Paris
Nous avons prouvé la divinité de la duclrine catholique en deux manières : nous l'avons prouvée par ses résultats, en montrant que la doctrine catholique produit celte merveille de l'Eglise, à quoi rien n’est comparable, et qui surpasse évidemment toutes les forces
' Mon^'iRrieur AlTri*} yrc]teiè((U« tlo.
huinuilics; nous l'uvons prouNcc on élublissani quelle U eu pour fondateur Jésus-Christ envoyé de Dieu et Fils de Dieu. L'elTcl de la doctrine étant divin, cl sa source l'étant aussi, il est manifeste qu’elle porte cllcinénic le caractère de la divinité, ou, en d'autres termes, qu’elle est divine. Il semble donc. Messieurs, que notre tâche est accomplie, et qu'ayant mis au front de In doctrine dont nous sommes le ministre, le plus sacré des caractères et le plus certain, nous n’avons plus rien que dcu.x choses à vous dire, ou plutôt â vous commander : le silence et l'adoration.
Mais l’esprit humain est fait de telle sorte, il a été si bien trempé dans la lumière, que vit-il de ses propres yeux la main de Dieu lui stpportant la doctrine, il ne s'estimerait pas content de la recevoir s'il ne rei-evail avec elle le droit et la puissance d'en .sonder les profondeurs. Sans doute la voie d'autorité est une voie juste, naturelle, nécessaire à notre état présent; mais elle ne nous suffit pas. Car notre étal présent renferme les prémisses de l’avenir qui nous est promis, cl où rien ne nous rassasiera que la lumière vue de face dans l'essence même de Dieu. .Nous ne souhaitons pas. Messieurs, de voir dès aujourd'hui celle lumière dans sa plénitude infinie ; nous concevons que des bornes ont été inise.s â notre rcjjard et à notre horizon : mais si faible que soit notre regard, c'est le regard d’un esprit; si étroit que soit notre horizon, c'est un horizon tracé par la main de Dieu. Notie regard cherche la lumière, et notre horizon en contient
(les traits. Sitét donc ([u’unc doctrine nous est présentée, de quelque main qu'elle vienne, ^lous voulons y descondrc, l’interroger par le dedans, nous assurer cnlin quelle a d’autres signes de sa vérité que les signes extérieurs, si grands qu’ils soient. Je ne puis. Messieurs, échapper à celle loi de votre être, et je ne le veux pas ; je la respecte en vous comme en moiméme ; j’y reconnais votre origine et votre prédestination. Il faut donc, après tant d'années où je vous ai conduits dans les dehors du christianisme, franchir sous l’œil de Dieu les portes du temple, et regarder, sans crainte comme sans présomption, la doctrine elle-même, fille de Dieu et mère de votre àmc.
Je ne vous promets pas de vous en démontrer la su|)èriorité absolue; nous ne le pourrions qu’en quittant ce monde pour aborder aux clairs rivages de l’intini. Mais je vous promets qu’en lu comparant à toutes les doctrines qui ont essayé d’expliquer les mystères du monde, vous y démêlerez sans peine une incontestable cl divine supériorité. Je vous promets qu’une lumière en jaillira, qui, sans atteindre toujours jusqu’à l’évidence, en sera du moins un glorieux cré|)usculc, et i)cul-élrc meme quelquefois une sorte de nuance entre la raison de l’homme et lu raison de Dieu. Votre àme, en s’élevant avec des vérités obscures, les verra peu à peu blanchir dans l’aube de la conlcmplulion ; ^cllc s’iiahiluera, dans ce saint exercice, à des vols qui lui étaient inconnus, et s'étonnera un jour de la sublime légèreté des plus grands mystères.
Muis où prendrons-nous donc notre point d'appui pour fonder la doctrine et nous l’approprier? Üù pren- • (Irons-nous des termes de comparaison et des moyens de vérification? Messieurs, il ne nous sera pas néc(;s* saire de les chercher au loin. Dieu a mis proche de nous les instrumens destinés par sa Providence à nous conduire vers lui ; il nous les a donnés dans la nature et dans l’intelligence, dans la conscience et dans la société. C’est là le quadruple et unique palais qu’il nous a hâti, quadruple par la diversité de ses constructions, unique par le rapport qu'elles ont les unes avec les autres, et par le séjour indivisible que nous y faisons. Comme Dieu est tout entier et toujours présent à toutes les parties de l’univers, l’homme * est tout entier et toujours pn’sent à la nature, à son intelligence, à sa conscience, à la société; il y puise une vie qui s’éclaire constamment par la réverbération de toutes ses faces, et qui ne le laisse jamais dans l’ombre solitaire de lui-meme. La nature parle à l’intelligence, rintelligence répond à la nature; l’une et l’autre se rencontrent dans la conscience, et la société met le sceau de ses épreuves aux révélations de toutes les trois. C’est là notre vie, cl c’est là que toute doctrine rencontre sa vérilication. l’ne doctrine contraire, soit à la nature, soit à rintelligence, soit à la conscience, soit à la société, est une doctrine fausse, parce qu’elle détruit notre vie; une. doctrine qui leur est, , conforme est une doctrine vraie, partie (|u’elle adcrmii et étend notre vie, et que notre vie prise dans sa lo-
lalité, c'esl le ciel cl la terre, la matière et l'esprit, le temps et l’espace, l'homme et l'huinanite, tout ce qui vient de Dieu et porte avec sa (race une démonstration de lui et de nous.
Je dois donc. Messieurs, vous faire voir la conformité de la doctrine catholique avec la nature, l'intelligence, la conscience et la société, et tirer de cette comparaison sans cesse renaissante devant vous des éclairs qui nous emportent dans les profondeurs de l’invisihle et dans l'immensité du surnaturel. Ce sera la dernière partie de nos Conférences , et encore qu'elle doive durer plusieurs années, je ne puis me défendre d'un sentiment de mélancolie en pensant que le jour s’approche où il faudra me séparer de vous , et où je ne verrai plus que de loin , dans l'infirmité des souvenirs, ces belles assemblées où Dieu était avec nous, l ne certaine consolation se mêle toulrcfois à la prévision de nos adieux, la consolation de l'homme qui touche à son terme, qui a accompli une carrière, et qui entrevoit l'heure où il pourra dire avec saint l’aul : J'ai comhallu un bon combat, j ai consommé ma course Sentez avec moi. Messieurs, cette tristesse et celle joie; car nos Conférences vous appartiennent autant qu'à moi; c'est un monument qui est sorti de votre cœur et du mien comme d'un seul principe , cl un jour, s’il plait à Dieu de nous accorder le repus de la vieillesse, nous pourrons, aussi bien les uns que
' 11'" Epili c * Tiniplliùc, «liap. t, vcin. 7.
les autres, nous dire, en repassant dans notre esprit les temps que nous avons aimés : J'étais de ces Conférences de Notre-Dame qui ont tenu notre jeunesse captive sous la parole de Dieu.
Monseigneur, l’Eglise et la patrie vous remercient ensemble de l'exemple que vous nous avez donné à tous dans ces jours de grande et mémorable émotion. Vous nous avez appelés dans cette métropole le lendemain d'une révolution où tout semblait avoir péri ; nous sommes venus, nous voici tranquilles sous ces voûtes séculaires; nous apprenons d'elles à ne rien craindre pour la religion et pour la France : toutes les deux poursuivront leur carrière sous la main de Dieu qui les protège; toutes les deux vous rendent grâce d’avoir cru à leur indissoluble alliance , et d’avoir discerné des choses qui passent celles qui demeurent et s'alTermisscnt par la mobilité même des événemens.
La doctrine est la .science des destinées. Nous vivons, mais pourquoi? Nous vivons, mais comment? Nous et tout ce qui est hors de nous se meut d'un mouvement qui ne s'arrête jamais. Le ciel marche, la terre est emportée, les flots .se succèdent aux vieux rivages des mers; la plante pousse, l’arbre monte, la poussière s'agite, et l'esprit de l'homme, plus inquiet encore que toute la nature, ne s'accorde à lui-même aucun repos. D’où vient? Qu’y a-t-il? Tout mouvement suppose un point de départ, un terme où il tend, un chemin par où il passe. Quel est donc notre |>oint
de départ, quel notre terme, quel notre eliemin'? C'esi à la doctrine de répondre ; c’est à elle de nous dire notre principe, notre lin, notre moyen, et de nous révéler avec eux le secret de nos destinées. Toute science ne va pas là. Les sciences inférieures nous apprennent la loi des inouvcnicns particuliers; elles nous disent comment les corps s’attirent et se repoussent ; quelle orbite ils suivent dans les espaces indéfinis de l’univers ; comment ils se décomposent et se reconstituent, et mille secrets de cette vie agitée et 'constante qu’ils mènent au seiu fécond de la nature; mais elles ne nous disent pas la loi générale du mouvement, le principe premier de tout, la lin dernière de tout, le moyen commun de tout. C’est le privilège de la doctrine , autant élevée atnlcssus de toutes les sciences que l’universel l’est au-dessus du particulier.
Or, Messieurs, ces trois termes qui comprenneul le système des destinées, celui que la doctrine doit nous révéler d’abord est sans contredit le principe des choses; car nous concevons sans peine que du principe dépend la fin , que de la fin et du principe découle le moyen. Le principe des êtres renferme évidemment la raison de la fln qui leur est assignée, comme leur principe et leur fin déterminent le moyen qui leur sera donné pour atteindre et remplir leur vocation.
Je pose donc cette question suprême , je la po.se avec vous et avec tous les siècles : Quel est le princiiie des choses? La doctrine catholique nous répond par ces premiers mots de son symbole : Credo iii Deum
putrem oninipolenletn , — Je crois en Dieu, père tout-puissant.
Rnteo(lez-la nous expliquer sa réponse :
Il y a un éire-principe; par cela seul qu'il est prindpe, il n’a pas de commencement, il est éternel, c’està-dire infini par la durée ; étant infini par la durée, il l'est aussi par la perfection ; car, si quelque chose lui manquait en perfection, il ne serait pas l'étre total, il serait limité dans son existence; il n'existerait pas par lui-méme, il ne serait pas principe. Il y a donc un être inflni en durée et en perfection. Or, l’état de perfec-’ tion implique l’état personnel , c’est-à-dire l’état d’un être qui a conscience cl intelligence de soi, qui se rend compte de ce qu’il est, qui distingue de lui ce qui n’est pas lui , qui éloigne de (ui ce qui est contre lui; en un mot, qui pense, qui veut, qui agit, qui est libre, qui est souverain. L’étrc-principe est donc un esprit infini à l'état personnel. Telle est la doctrine catholique sur le principe des choses, doctrine renfermée dans celle courte parole : Credo in Deum, — Je crois en Dieu.
Entendons maintenant la doctrine contraire ; car il •
existe une doctrine contraire, et vous ne verrez jamais, Messieurs, le christianisme énoncer un dogme sans rencontrer immédiatement une négation, négation destinée à le combattre, mais qui doit servir à le prouver. Car l’erreur est la contre-épreuve de la vérité, comme les ombres sont le contre-appui de la lumière. Ne vous effrayez donc pas d’une opposition si
pi'iimple à l’égard d'un dogme si muiiiresU* ; appelez-la l»lulot de vos vœux, et écoulez la première parole du lalionalismc contre la première parole <lu eliristiaiiisme : Credo in naturam, mntrein omnipoleulein, — Je ei‘ois en la nalnre, mère tnute-puixmnte. « • \ üus rentendez , le ralioiialisme , comme le chris-
tianisme, admet l'existence d’un principe des choses', mais |)our lui, c” est la nature même qui est l’êtreprincipe, l’ètrc nécessaire, l’ètre éternel, l’ètre souverain. Or, la nature, nous la connaissons, et il est évident pour tous qu’elle est à l’étal impersonnel, c’est-à-dire qu’elle n’a pas conscience de ce qu’elle est, qu’elle manque de l’unité intellectuelle par où chacun de ses membres vivrait de la vie universelle, et l’univers de la vie du moindre brin d’herbe compris dans son immensité. Nous sommes plongés dans la nature, nous y puisons l’aliment de notre existence; mais loin que nous y formions une seule vie par une intelligence commune à tous, nous ignorons jusqu’aux êtres qui nous touchent de plus près. Nous passons les uns à coté des autres comme des étrangers, cl l’univers ne répond à nos investigations douloureuses , que par le spectacle muet de son inanimée splendeur.
La nature est privée de personnalité, et c’est pourquoi le rationalisme, qui veut qu’elle existe par elle-même, délinil le principe des choses, nne foree infinie A l'élut impersonnel.
\ (lilà les deux doctrines.
Kl remar(|uez, .Me^ieurs, (|ik‘ l’esprit humain ne
saurail cii niiiifvoif une ll•oisi«■•llU‘ sur li‘.|>rim i|K‘ des rliuses. (lar ou liieti la nature existe par ellu-uièine et SC sulüt à ellc-ménie, ou Iticu il faut rlierdier sa ' cause et sou support auHlcssus d’elle, non |>as dans une nature aiialoaue douée de la inèiue iuliriiiilé, muis dans uu être supérieur répoiidaut par son es- w scuce à l’idée et à la foiielioii de principe. C’est l'iiu ou • l'autre. Si l’on choisit la nature, comme elle inanque de personnalité, il faut dire ((ue le principe des choses est une force itifinie à l'éUU impersonnel. Si l’on repousse la nature, il faut dire que le principe des choses est uu.être surnaturel, un être dont la conception lof^ique mène nécessairement à cette conclusion , que le principe des cho.scs est uu esprit infini à l'état personnel. Ainsi la raison humaine, quant à la première ((uestiou du mystère des destinées, la question du principe, est fatalement condamnée à l’une ou l’antre de ces professions de foi. Je crois en Dieu , — Je crois en la nature. "
C’est pourquoi il «y a dans le monde (|ue deux doctrines fondamentales , le théisme et le panthéisme : la |»remiére qui édilie sur l’idée de Dieu, la seconde sur le fait de la nature ; l'une (|ui part de l’invisihlc et de l’infini, l'autre du visible et de l’indélini. Quiconque n’est pas théiste est logi(|uemeut panthéiste, et quiconque n’est pas jianlhéiste est néces* saircment théiste, l'out homme fait .son choix entre ces deux doctrines, et la vie humaine s’enlace à l’une ou à l’autre comme à l'arhrc de vie et à l’arbre de
mort. Oïl vous u iloiinê («•iil-^lre le panlhèisme comme une rare découverte des siècles nouveaux, comme un trésor lentement extrait dc.s champs de la contemplation par le laheiir des sages ; le fait est * . i|u'il est aussi vieux que riiumanité corrompue, et * iiu'il suflit d'une télé d'enliiiit pour concevoir qu’il y a un Dieu, ou que, s’il n’y en a point, la nature est à elle-même son principe et son Dieu.
C’est un don déjà vérité, Messieurs, que sur une question aussi capitale que celle du principe des choses, vous n’ayez à choisir qu’entre deux doctrines, et (|ue l’une rejetée, l'autre se montre avec le caractère infaillihie de la nécessité logique.
.\ quoi vous attendez-vous maintenant, .Messieurs? Nous pensez peut-être que je vais vous démontrer l’evislence de Dieu ? Je vous déclare que. pour rien au
monde je ne voudrais vous la démontrer, non parce que la chose est impossible, mais parce que telle n'est pas la question. L’existence de Dieu n’est pas un dogme qui soit par terre, et qu'il faille tirer de la poudre; c’est un dogme qui est debout, qui se tient entre l’Eglise dont je vous ai fait voir l’autorité divjne, et Jésus-Christ dont je vous ai prouvé la divinité personnelle. Dieu a été le fond de tout ce que nous avons vu jusqu’à jirésent. Il s’est révélé à nous comme se révèlent tous les êtres, par son action. Si Dieu n’avait pas agi sur la terre et s'il n’y agissait pas encore tous les jours, nul ne croirait en lui, quelque démonstration qu’en lissent la métaphysique et l’élo-
quence. L’humanité croit en D,icu parce qu'elle le voit agir. La question n’est donc pas de le démontrer mais d’en approfondir l’idée, et de la porter devant * l’esprit à tout l'éclat qu’elle y peut obtenir.
Ecartons même ces preuves positives de Dieu ; oublions ses travaux dans le monde, et supposons que • nous ayons devant nous la question toute nue de son existence. 11 ne s’ensuivra pas encore qu’il y ait nécessité de la démontrer directement. Car notre esprit porte en lui-même la certitude qu'il y a un principe des choses, et, en outre, que ce principe est nécessairement ou Dieu ou la nature. Il ne s’agit plus que de choisir, et une affaire de choix est toute autre chose qu’une situation où le raisonnement doit tout créer.
J’ai à mettre en regard le théisme et le panthéisme, voilà ma Uiche ; j’ai à rechercher lequel des deux est en harmonie avec la nature, rintelligence, la conscience et la société, voilà ma force.
Avant de commencer cette comparaison, ou plutôt en la commençant, je ferai une remarque, c’est que Dieu est ici-has le plus populaire de tous les êtres, tandis que le panthéisme est un .système purement scientifique. Au milieu des champs, appuyé sur soh instrument de travail, le laboureur lève ses yeux vers le ciel, et il nomme Dieu à ses enfans par un mouvement simple comme son âme. Le pauvre l’appelle, le
mourant l'invoque, le pervers le craint, l'homme de bien le bénit, les rois lui donnent leurs couronnes à porter, les armées le placent en tète de leurs batail-
Ions, la vicluirc lui rend grâce, la défaite y cherche un secours, les peuples s'arment de lui contre leurs tyrans; il n'est pas un lieu, un temps, une occasion, un sentiment où Dieu ne paraisse et ne soit nommé. L’amour lui-même, si sûr de son charme, si confiant dans son immortalité propré, n'ose pas pourtant se passer de lui , et il vient aux pieds de ses autels lui demander la confirmation dos promesses qu'il a tant de fois jurées. La colère croit n’avoir atteint son expression suprême qu'après avoir maudit cet adorable nom , et le hiaspheme est un hommage encore d'une foi qui SC révéle en s'oubliant. Que dirais-je du parjure? Voilà un homme qui est en possession d’un secret d'où dépend sa fortune, son honneur ; lui seul le connaît sur la terre, lui seul est son juge. Mais la vérité a un complice éternel en Dieu ; elle appelle Dieu , à son secours, elle met le cœur de l'homme aux prises avec le serment, et celui-là même qui sera capable d'en violer la majesté ne le fera pas sans un tremblement intérieur, comme devant l’action la plus lâcbc et la plus forcenée. Et pourtant qu’y a-t-il dans cette parole : je le jure? Rien qu’un nom, il est vrai, mais c’est le nom de Dieu. C'est le nom qu'ont adoré tous les peuples, auquel ils ont bâti des temples , consacré des sacerdoces, adressé des prières; c'est le nom le plus grand, le plus saint, le plus efficace, le plus populaire que les lèvres de l'homme aient reçu la grâce de prononcer.
En est-il de même du panthéisme? Où le cherche-
— io —
rons-nous? Vetipz avec moi, Messieurs, IVappons à celle porte; elle est illustre, et plus d’une main célèbre aussi l’a heurtée. Nous voici devant un sage. Prions-le de nous expliquer le mystère de nos destinées; car il l’a pénétré. .Mais que nous dit-il ? (|u’il n’y a au monde qu’une seule substance. Pourquoi? Parce que la substance est ce qui est en soi, et que ce qui est eu soi est nécessairement unique, inliiii, éternel. Dieu. Voilà donc tout réclaircissemenl de notre vie posé sur une delinition mélapliysique. Je n'examine pas si elle est vraie ou fausse, si les conclusions qu’on en lire sont légitimes, s’il est aisé ou non de définir autrement In substance, et de renverser par cela même tout l’échafaud de celle doctrine. Je défie seulement l’humanité de la comprendre; car, vous-mêmes, Messieurs, vous, initiés dés votre enfance aux spéculations des mots et des idées, vous n’en .saisiriez le tissu, si je vous l’exposais, qu’avec une éxiréme difficulté. Peut-être même beaucoup d’entre vous n’y réussiraient pas; car rien n’est plus rare que la sagacité métaphysique, que cet œil qui écarte de devant lui toutes les réalités, et pénétre d’un regard fixe le monde des abstractions. Vous sentiriez bientôt se gonfler les veines de votre front, une sorte d’éblouis- .semenl saisir votre pensée au fond de ses plus intimes replis, et tout disparaître devant vous, le réel et l'idéal, dans une défaillance douloureuse. Et ce serait là, dans ces subtiles et inabordables profondeurs, que la vérité première aurait caché sa face! Ce serait là qu’elle al-
leiulruil le genre liuinain |iutir lui dieler sou sort ! Le croyez- vous? Pour moi, je ne le crois (uis, je crois uu Dieu du pauvre et du simple ; je crois au Dieu que la culiane connail, (|ue renrance écoute, dont le malheur sait le nom, <|ui a trouvé des voies pour arriver à U»us, si petits qu’ils soient, et qui n’a d'ennemis que l’orgueil de la science et la corruption du cæur. Je crois à ce Dieu-là ; j'y crois |)arce (pie je suis homme , et , en répétant a\ec tous les peuples et tous les âges le ()reniier article du symbole de l’Ivglise, je ne fais que me dire liommc et m’inscrire à mon lang dans la communauté naturelle des âmes.
Vous l'avouerai-je. Messieurs, c’est la première fois depuis que je suis chargé du ministère de la parole divine, c’est, dis-je, la première fois que j’aborde cette (|uestion de l’existence de Dieu, si toutefois on peut l’appeler une question. Jus(|u'ici je l ui dédaignée comme inutile; j’ai cru qu’il ne fallait pas démontrer à un lits l’cxistenec de son père, et que (|ui ne le connaît pas ne mérite pas de le connuitre. Mais le cours de la pensée m'a contraint de vous en dire quelque chose, et toutefois, en faisant à l’ordre logique celte concession, je n’ai pas voulu vous laisser penser que j'eusse pour but de satisfaire au besoin de votre coeur, ni du peuple cl du siècle où nous vivons. Grâces à Dieu, nous croyons en Dieu, et si je doutais de votre foi, vous vous lèveriez pour me repousser du milieu de vous : les portes de celte mélrop(de s’ouvriraient d’elles-mémes sur moi, et le peuple n’aurait besoin
que d’un rejfard pour me confondre, lui qui tout à l'heure, au milieu même de l’enivrement de sa force, après avoir renversé plusieurs générations de rois, portait dans ses mains soumises , et comme associée à son triomphe, l'image du Fils de Dieu fait homme... (Applaudissemcns.)
N’applaudissons pas. Messieurs, la parole de Dieu; croyons-la , aimons-la , pratiquons-la , c’est la seule acclamation qui monte jusqu'au ciel et qui soit digne de lui.
Je devrais (inir. Messieurs, puisque vous m’avertissez de l’heureuse inutilité de mon discours. Permettezmoi cependant, avant de le clore, de rechercher pourquoi l’idée de Dieu est populaire , et si celte popularité ne serait qu'une vaine illusion du genre humain.
Nous avons dit que nous avions en notre pouvoir quatre moyens de vériGcation des doctrines : la nature, l’intelligence, la conscience et la société. Si donc l’idée de Dieu est légitime, elle doit puiser sa force dans ces quatre sources de lumière, tandis que le panthéisme y rencontrera nécessairement sa condamnation.
La nature est un grand spectacle, elle épuise aisément nos yeux et notre imagination : mais a-t-elle le caractère d’un être sans cause, d’un être qui existe par soi? Peut-elle dire comme Dieu, dans Moïse : Egu sum qui sum, — Je suis celui qui suis? L’inGni est le premier caractère de l’être sans cause : la nature al-elle ce caractère? Regardons-la , tout ce que nous y voyons a des limites, tout y est ligure et mouvement.
figure (lélenniDée, mouvement calculé; tout y tombe sous l'empire étroit de la mesure, même les distances qui demeurent inconnues à nos instrumens, mais qui ne le sont point à nos conceptions. Nous sentons la borne là même où notre œil ne la voit pas; il nous suffit de la saisir dans un point pour la conclure partout. L’infini est indivisible, et n'y eût-il dans l'univers qu'un atome soumis à notre faible main, nous saurions que la nature est finie, et que son immensité n'est que le voile éclatant de sa misère.
Si la nature était par soi-méme, elle aurait de plus le caractère de la liberté absolue, c’est-à-dire de la souveraineté : car, de quoi peut dépendre un être qui n'a pas de eause? Mais est-ee là ce que nous remar- ((uons dans les opérations qui nous manifestent sa vie? L’univers est serf; il roule dans un cercle où u'apparait aucune spontanéité ; la pierre reste où la main l’a mise, et l'astre suit une orbite où nous le retrouvons toujours. Ces mondes prodigieux par leur masse et leur mouvement n’ont Jamais révélé à l’observateur qu’un mécanisme sourd et aveugle, une force esclave, une désespérante impuissance de dévier de leur loi. Et l'honiinc lui-même, l’homme en qui seul apparaît sur la terre cette liberté dont nous cherchons vainement la trace dans tout le reste, l'homme est-il souverain? i\ait-il à l’heure qu'il a marquée? Meurt-il à l'heure qu’il désignera? Peut-il s’affranchir de ce qui limite et meurtrit son existence? Comme la nature dont il fait partie, il a sa grandeur, mais une grandeur
qui Iruhit d'aulaiit |iiii$soii iiilirinilé. Il est scinlilabit; à ces rois qui suivaient le triuiiiphatcur au Capitole, cl dont rabaissement s’accroissait des restes mêmes de leur majesté, \ussi deux scutimens naissent à 1a fois du spectacle de l'univers : l'admiration et la pitié. Ct tous les deux, se lortiliaut l'un par l'autre, concluent ensemble à la vanité de la nature cl à la recherche de son auteur. C’est le langage des mondes, c’est leur élo<|uence éternelle, c'est le cri de leur conscience, si l'on pouvait donner ce nom à la force (|ui les contraint de parler pour un plus grand qu'eux, et de redire à tous les échos du temps et de l’espace le cantique de la créature au (’.réatenr : Aon nobis. Domine, non nobis sed nomini tuo gloriam, — \on pas à nous. Seigneur, non pas à nous la gloire , mars à voire nom! Oui, mondes sacrés qui roulez sur nos tètes, astres brillans et joyeux qui menez votre course sous la main du Très-Haut, iles fortunées »|ui dressez vos rivages dans l’océan du ciel, oui, vous n’avez jamais menti à l'homme!
Il n'importe pas, Messieurs, de savoir si le panthéisme essaie ou non de détourner de sou sens le spectacle de la nature. O qui im|)orte, c'est que l'homme pris en général, l’homme de l'humanité, voie du premier coup d'a-il (|uc l’univers n’existe pas par lui-même. Jamais la mélaphysi(|ue ne détruira cette impression profonde causée à l'homme par la vue des choses dont se compose la scène où nous vivons. Tu enfant saisit l’incapacité du ciel et de la terre ; il la
voit, il lu seul, il lu touche, il y rcviciiili’u toujours comme ù un seutimciit invincible (|ui fait partie de son être. Vous aurez beau lui dire qu'il est Dieu ; il lui suffit d'avoir eu la lièvre pour comprendre que vous vous moquez de lui.
En regardant la nature, l'homme voit des réalités; en regardant son intelligence, il voit des vérités. Les réalités sont iinies comme la nature qui les contient; les vérités sont infinies, éternelles, absolues, c'est-àdire plus grandes que l'intelligence où nous les découvrons. La nature nous montre des ligures de géométrie; rintelligence' nous révèle la loi mathématique elle-même, la lui générale et abstraite de tous les corps. Elle fait plus, elle nous révéle la loi métaphysique, c'est-à-dire la loi de l'être quel qu'il soit, la loi qui s'applique aussi bien aux esprits qu'aux corps. A cette hauteur et dans cet horizon , l'univers disparait aux regards de notre esprit, ou du moins nous ne le voyons plus que comme le reflet d'un monde supérieur, comme l'ombre d'une lumière sans rivages; le réel s'absorbe dans le vrai, qui est sa racine, la réalité se mesure par la vérité.
Mais où est-elle, la véritét Où est son lieu, son siège, son essence vivante? Est-ce une pure abstraction de notre esprit î N'est-ce que l'univers agrandi par un rêve? S'il en était ainsi, notre intelligence ellemême serait un .songe; la vérité, qui nous parait le principe de tout, ne serait que l'exagération et comme l'extravagance de la réalité sensible.
Dirons-nous qur lu vérité a pour siéec notre propre esprit? Mais notre esprit est borné, la vérité ne l'est pas; notre esprit a commencé, la vérité est éternelle; notre espritest susceptible de plus et de moins, la vérité est absolue. Dire que notre esprit est le siège de la vérité, c'est dire en termes obscurs que notre esprit est la vérité même, la vérité vivante : qui est assez insensé pour le croire? Outre la contradiction qui existe entre la nature de notre esprit et la nature de la vérité, ne voyons-nous pas les intelligences dont se compose le genre humain dans une guerre perpétuelle d'affirmations et de négations? La vérité serait donc en guerre avec elle-même ? Elle dirait oui et non a la fois , tout en restant absolue. C'est le comble de la démence.
Si la vérité n'est pas un vain nom , elle n'est dans l'univers qu'à l'état d'expression, et dans notre esprit qu'à l'état d'apparition ; elle est dans l'univers comme l'artiste dans son œuvre, elle est dans notre esprit comme le soleil dans nos yeux. Mais par delà l'univers et notre esprit, elle subsiste en elle-même, elle est une essence réelle, infinie, éternelle, absolue, existant par soi, ayant conscience et intelligence de soi; car, comment la vérité ne s'entendrait-elle pas elle-même, puisqu'elle est la source de tout entendement? Or, dire cela de la vérité, c'est définir Dieu : Dieu est le nom propre de la vérité, comme la vérité est le nom abstrait de Dieu.
Il y a doue un Dieu, s'il y a une vérité. Vous plail-
il de dire (ju’il n’y a pas de vérité ? C’est votre affaire, et je ne vais pas contre.
Peut-être, Messieurs, vous sentirez mieux encore la force de cette conclusion en l'appliquant à l'ordre de la conscience. De même que la vérité est l’objet et la vie de l’esprit, la justice est l’objet et la vie de la conscience. La conscience aperçoit et approuve une régie des droits et des devoirs entre les êtres doués de liberté. Cette règle est la justice. Mais où est-elle, la justice? Est-ce un simple résultat de la volonté humaine? En ce cas, la justice n'est qu'une convention, une loi fragile née aujourd’hui et qui tombera demain. Est-ce un ordre fondé sur la nature'même de l’homme? Mais cette nature est variable, corruptible, sujette à des passions qui l’égarent. Ce qui est l'ordre pour l’un sera le désordre pour l’autre. Il faut donc, si la justice est une réalité, qu’elle soit une loi éternelle et absolue, réglant les rapports des volontés libres, comme les mathématiques sont une loi éternelle et absolue réglant les rapports des êtres matériels, et la métaphysique une loi éternelle et absolue réglant les rapports des intelligences avec tous les êtres soit existons, soit possibles. En dehors de cette notion, la justice n’est qu’un mot qui arme les forts contre les faibles, les heureux contre les malheureux. Or, cette notion entraîne nécessairement celle de Dieu, puisqu’une loi éternelle et absolue ne saurait être une réalité que dans la personne d’un être subsistant par soi, ayant une volonté active et droite, ca-
jiable de proiiiiiljçiicT un ordre, de le soulenir, de réeompeiiser l’obéissance et de punir la rébellion.
La vérité est le premier nom de Dieu, la justice est le second.
Or, qu’il y ait des hommes pour (|ui la vérité et la justice ne soient qu’un jeu philosophique, qui s’enferment dans la solitude orgueilleuse de leur pensée pour y bâtir leur gloire sur des systèmes qui portent leur nom, cela se comprend. .Mais l'humanité pauvre et souffrante n’en est pas là ; elle a besoin de vérité pour se nourrir, de justice |iour se défendre, et elle sait que le véritable nom de l’une et de l'autre, c’est le nom de Dieu; <|ue la véritable force de l’une et de l’autre, c’est la force de Dieu. Elle ne s’y est jamais trompée. Quand on l’opprime, elle lève ses mains vers Dieu, elle en inscrit le nom sur scs drapeaux, elle dit à l’oppresseur cette dernière cl solennelle parole de l’àme qui croit et espère : Je vous cite au tribunal de Dieu!
Ce tribunal a lut ou tard son heure, son heure temporelle et visible, outre son heure éternelle. Les rois y comparaissent dés ici-bas, et les nations aussi. C’est ce tribunal |)crmauenl au sein de l’erreur et de l’iniquité qui sauve le monde. En vain l’orgueil veut rabattre; le peuple sauvé par lui le .sauve à son tour. S’il n’y avait j)armi nous que des sages, l’idée de Dieu pourrait y périr, car un homme seul est toujours puissant contre Dieu; mais hetireusemeut les nations sont faibles contre lui, parce (|ii’elles ne peuvent se
passer de justice et de vérité. Elles le protègent cou Ire les savantes chimères d'une fausse sagesse ; elles en maintiennent la mémoire avec une fidélité qui n'en conserve pas toujours la parfaite notion , mais qui du moins n'a pas permis jusqu'à présent que le soleil et l'histoire vissent un peuple athée. Quoi qu'on ait fait. Dieu est resté la pierre angulaire de la société humaine; aucun législateur n'a osé le bannir, aucun siècle ne l'a ignoré, aucune langue n'a effacé son nom. .\ussi hien sur la terre que dans le ciel , il est parce qu'il est.
Mais si Dieu a pour lui la nature, l'intelligence, la conscience et la société, que reste-t-il au panthéisme? où sera son point d'appui? Il le cherchera, Messieurs, dans les ténèbres d'une métaphysique abstruse : il s'isolera de toutes les réalités, de tous les sentimens et de tous les besoins, pour se composer un labyrinthe dont la pensée ne saura plus retrouver les issues. Il en perdra lui-même le fil; enfermé dans la prison subtile qu'il se sera construite, il sera pris du rire de l'orgueil qui s'est trompé lui-méme, et appelant à lui, du fond corrompu des âges, les esprits curieux des doctrines rares, il jettera sur Dieu et sur le genre humain l'anathéme du mépris. Dieu passera sans l'entendre, et le genre humain sans lui répondre. Faisons comme eux, passons aussi.
.Nous avons de Dieu une triple intuition : intuition négative dans la nature; intuition directe dans les idées de vérité et de justice; intuition pratique dans
la société humaine. La nature, en nous montrant des caractères incompatibles avec un être qui existerai l parsoi-méme, nous fait remonter jusqu'à sa source; les idées de vérité et de justice nous nomment Dieu sans qui elles ne seraient rien ; la société humaine , qui ne peut se passer de lui, nous prouve son existence par sa nécessité. Mais outre ces révélations constantes et inamissibles, il en est que la divine Providence sème de loin en loin sur la route des nations; elle frappe des coups de foudre, elle- déchire des voiles , elle donne de sa présence un sentiment si plein et si profond, que nul ne s'y trompe, et qu'un peuple entier laisse échapper de son cœur ce cri unanime et involontaire : Dieu ! c’est Dieu ! Nous assistons, Messieurs, à une de ces heures où Dieu se découvre; hier il a passé dans nos murs, et toute la terre l’a vu. Pourrais-je donc me taire devant lui ? Pourrais-je retenir sur mes lèvres tremblantes la prière de l’homme qui, un jour de sa vie, a vu son Dieu de plus près?
O Dieu, qui venez de frapper ces coups terribles, Dieu, le juge des rois et l'arbitre du monde, regardez dans une lumière propice ce vieux peuple français, le fils aîné de votre droite et de votre Eglise. Souvenezvous de ses services passés, de vos bénédictions premières ; renouez avec lui l’antique alliance qui l'avait fait votre homme; appelez-cn à son cœur qui fut si plein de vous, et qui tout à l’heure encore, dans les prémices d’une victoire où rien de royal ne fut épargné par lui, vous donnait des gages de l’empire qu’il
u'accordc plus qu'à vous. O Dieu juste et saint, par cette croix de votre Fils que leurs mains ont portée . du palais profane des rois au palais sans tache de votre épouse, veillez sur nous, protégez-nous, éclairez-nous, prouvez au monde une fois de plus qu'un peuple qui vous respecte est un peuple sauvé.