DE LA CHUTE
Monseigneur,
Messieurs,
Maintenant que nous savons pourquoi et par qui l'homme primitif a été induit au mal, il nous faut assister à la tentation elle-même, à cette scène d’où a procédé le mal, où commence notre histoire, et qui,, la première en date, est demeurée la première en grandeur jusqu au jour où le Fils de Dieu s’est montré parmi nous, et a donné dans sa mort un nouveau
cours à DOS destinées. Tout se rattache ici-bas à ces deux actions comme au principe des deux forces qui se disputent le monde. L’Éden a fait la ruine , le Calvaire a réédiiié, et nos actes issus de l'une ou de Tautre'de ces sources y remontent comme au sommet d'où découle avec leur puissance toute la vie du genre humain. Je ne puis vous proposer un plus haut sujet d'étude. Le drame de l'Éden ne vous appelle pas seulement au spectacle extérieur de l'origine du mal, il fera plus, il vous en révélera la science, et la science du mal vous révélera celle du bien. En apprenant comment l'humanité s'est perdue, vous apprendrez comment elle se perd encore aujourd'hui, et, par une conséquence nécessaire, vous serez instruits de ce qui peut la sauver.
On parle beaucoup dans notre temps d'ordre et de désordre, mais la question est de savoir en quoi consiste l'ordre ,^en quoi le désordre, où sont vraiment ceux qui détruisent et ceux qui édifient. Si on le savait, peut-être une grande incertitude nous serait épargnée dans nus travaux : nous ne marcherions plus entre les ruines, au hasard de les consommer en voulant les relever ; et chacun de nous accomplirait son œuvre en la connaissant par son nom et par ses effets. Eh bien ! ce que c'est que l'ordre et le désordre, je vais vous le dire ; je vais vous le dire non pas à la lueur de l'esprit de parti, mais au flambeau de l'Écriture divine. Je vais, dans l'histoire de la tentation primitive, vous dévoiler le mystère de toute ten-
lalmn , de toute révolution morale et politique. Descendus aux dernières profondeurs du mal , vous y puiserez un courage nouveau pour le. combattre en vous-mêmes et au dehors.
Toute tentation , et je prends désormais ce mot dans le sens d'induction au mal , toute tentation renferme nécessairement une puissance et un crime : une puissance, sans quoi elle manquerait d’efficacité; un crime, sans quoi elle n’y conduirait pas. L’esprit tentateur, placé en face de l’homme, innocent et soutenu de Dieu, a dû par conséquent chercher dans la nature des choses la plus grande puissance de crime qu’il lui fût possible de découvrir et d’employer, et chacune de ses paroles, en quelque manière qu’il les ait prononcées, a dû porter un coup juste, efficace, profond. Vous allez en juger. Quare — Pourquoi? Jusque-là , l'homme conversant avec Dieu n’avait entendu à son oreille que l’accent d’une intelligence supérieure qui en instruit une autre par amour; pour la première fois, il se sentait interpellé en cette insidieuse manière : Pourquoi ? Je vous étonnerai peutêtre en vous disant que cette interrogation était une puissance et un crime, et qu'encore aujourd’hui l’interrogation est la première puissance et le premier crime du monde. .
Un jour, le grand poète anglais Pope discutait avec un jeune homme sur le sens d’un texte grec. Après quelques hésitations, le. jeune homme, qui était un officier de l'armée anglaise, dit au poète : ■ Il me
semble qu'en metlnnl un point d'interrogation à la (in du texte, il deviendrait parfaitement clair. ■ Pope, mécontent qu'on l'cùt prévenu en fait de sagacité littéraire, répondit : « Eh! Monsieur l’officier, qu’est-ce qu’un point d’interrogation?» L’officier, regardant avec un sourire à demi-respectueux son illustre interlocuteur, qui n’avait pu perdre dans la gloire le malheur d’étre grandement contrefait, lui dit ingénieusement : « Le point d'interrogation est une petite chose tortue qui fait des questions. >
Messieurs, l’anecdote est peut-être mal placée dans cette chaire, mais son excuse est de vous révéler dans un mot spirituel la force de l’interrogation. Interroger, c'est mettre en question , et mettre en question , c’est introduire dans le monde un germe infaillible de révolution intellectuelle, morale et politique. Quand un homme déjà oublié posait devant le peuple français cette question fameuse' et si simple en appareuce : «Qu’est-cc que le tiers-état? » il créait une révolution, et depuis soixante ans quelle dure , nul ne peut encore en prévoir la fin. Ne vous étonnez donc pas que l’esprit du mal ait commencé par ce mot ; Pourquoi? On ne peut mettre en question que ce qui est, et ce qui est ayant toujours quelque fondement, la question retombe sur Je fondement lui-mème pour l’ébranler. Plus la question est vaste, plus le fondement l'est aussi; et plus l’est, le fondement, plus l’est aussi l’ébranlement qui résulte de la question. Or,, rien n’est si facile quit^de pqser uue question. Sparlacus disait : Pourquoi
des esclaves? Siéyès disait : Pourquoi des nobles? D’autres disent aujourd’hui : Pourquoi des pauvres? Remontez dans les révolutions, si haut que vous voudrez, toutes ont commencé par le même mot ; Pour- . quoi? En effet, la question engendre le doute, même avant l’examen, et l'examen y précipite la plupart des esprits incapables de le conduire jusqu’à son terme, et de s’arrêter dans la lumière en deçà des ombres qui la • circonscrivent nécessairement. Toute chose qui est, même la plus claire, a pour fondement quelque chose d’obscur qui ne satisfait point la raison, et qu’elle doit respecter sous peine de périr. L’incroyant s’imagine, en sa naïveté, que le mystère est l’œuvre des dogmes religieux. Insensé! qui n’a jamais pesé dans son esprit une simple goutte d’eau! Si je lui demande ce qu’elle est, il me répondra peut-être une première fois, mais à la seconde, mais à la troisième question, que me dira-t-il? Et qu’importe que le mystère commence plus près ou plus loin de nous? 11 n’en existe pas moins; il n’en est pas moins le fondement sur lequel porte toute science, comme la terre cultivable repose sur la stérilité du granit. Les Égyptiens avaient placé au seuil de leurs temples l’image du sphynx, sans doute pour avertir l’ami des dieux de l’impénétrable obscurité de leur nature : c’était un soin superflu. Le sphynx est visible partout: le sphynx, c’est le monde.
Et voilà pourquoi toute question ébranle le monde, pourquoi étant une puissance elle est aussi un crime.
Il ,va sans dire , Messieurs , que je ne parle point
d'une question faite avec modestie , pour s'instruire à la lumière d’une intelligence qui sait ce que nous ignorons. Autre chose est d’interroger d’en bas pour apprendre de haut. Autre chose d’fnterroger de haut pour jeter le doute en bas. L’enfant interroge sa mère pour en recevoir la vérité avec la foi. Le sophiste interroge son disciple pour lui ouvrir la perspective mystérieuse où s’abîme la raison qui ne veut reconnaître aucune autorité. C’est pourquoi je vous ai déîini l’interrogation telle qu’elle fut pratiquée par le premier tentateur, Vart de mettre en question ce qui est. Art terrible qui n’appartient pas à tout esprit, parce qu’il suppose une certaine profondeur, la connaissance des temps, le don d’envelopper l’erreur dans l’éloquence, et enfin tout le prestige d’une supériorité mise au service du mal. Ainsi entendue , l’interrogation est manifestement un crime, puisqu’elle a pour but le doute et la ruine.
Au premier jour de l’histoire, qu’y avait-il? Dieu et l’homme. Quelle société subsistait? La société de Dieu et de l’homme. Qu’y avait-il à ruiner? Cette société même et rien de plus. Aussi, l'interrogation dans la bouche du tentateur devait nécessairement être dirigée contre Dieu, c’est-à-dire contre le fondement primordial et universel de tout. Ecoutez-le ; Pourquoi Dieu vous a-t-il ordonné de ne pas manger de tout arbre du paradis^ . 11 semble, Messieurs, que
' Gfnése, ctiap. 5, \crs. t.
la qucslioii aurait pu être plus profonde et porter sur l'existence même de Dieu. Mais l’athéisme n'était pas plus possible alors qu’aujourd'hui. L'homme avait vu Dieu comme il le voit encore, à la source même de son intelligence, principe nécessaire de toute vérité, de toute justice, de toute raison, de tout être inanimé et vivant. Il l'avait vu, comme il le voit encore, dans une révélation positive qui ne lui permettait pas de confondre la personne et l'action divines avec aucune autre personne et aucune autre action. Dieu était devant l’homme aussi présent que l'univers, et si l’esprit du mal lui eût posé la question de son existence, il eût méconnu la première règle de toute tentation, qui est d'être plausible aGn d’être efficace. Mais quoique l’homme fût assuré indubitablement qu'il avait un créateur, il n'avait pas la même conscience des motifs qui dirigeaient ses conseils. Dieu habite la lumière, dit l’apôtre saint Paul, mais une lumièi'e inaecessible'; il est à la fois évident et impénétrable. Si certains que nous soyons de lui, nous pouvons toujours, en ce qui concerne ses ordres ou ses desseins, nous dire ou entendre ce fatal mol : Pourquoi? C’est en ce sens que le prononça l’esprit qui assiégeait l'humanité à son berceau. Il ne demanda pas à l'homme : Êtes-vous sûr qu’il y a un Dieu? Il lui demanda : Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé? El celte question qu’il posait alors, c’est encore celle qu’il pose
If' Épilrc à Timothée, chap. (à, vci's. tC.
aujourd'hui, celle qu'il posera toujours : aujourd’hui, comme alors, la question des ruines, c'est la question qui met en doute l'autorité de Dieu. Regardez autour de vous, dans ces débris qui composent l’ordre fragile où nous vivons : qui les a faits ? Quelle main a détruit l'antique édifice où l'Europe assise dans l'unité reconnaissait des lois et des pouvoirs sacrés pour tous? D’où vient que les peuples s'agitent et se brisent comme des flots qui ne savent pas leur route, et que les sujets avec les chefs , émus d'un commun effroi , attendent dans l’anxiété je ne sais quel sombre et inexplicable avenir? Vous me répondez que l’Europe est ainsi tourmentée parce qu'elle a perdu l'ancre de l'autorité; mais pourquoi l'a-t-elle perdue? Pourquoi le front des rois chrétiens n’a-t-il plus la douce auréole que le Christ y avait gravée le jour de sa mort? Pourquoi le respect s'est-il évanoui du cœur de tous, et la main du jeune homme touche-t-elle avec une virilité impie la main du vieillard? Ah! j'en sais trop la raison, et qui ne la sait, sauf ces aveugles qui aiment mieux s'ôter la vue que de regarder la vérité? La voix des sophistes, conjurée avec celle des princes, a sapé dans le monde l'autorité divine; l'homme s'est cru assez fort pour régner seul sur l'homme. Il a cru que son pouvoir serait plus grand, s'il émanait de luiméme, sa liberté plus vraie, si elle n'était limitée que par des lois révocables à son gré , et se jetant avec ardeur hors de toute dépendance, il a rompu le lien qui rattache les choseslerrestres au pôle du ciel. Un
moment la puissance humaine a paru eu effet sans bornes, et Ton a pu dire des rois ce''4ui est ècriWJ’A-^ lexandre au premier livre des Itfachabées, que la terre se tut devant eux. La foi en l'autorité divine qui suh- ^ sistait encore sacrait ceux-là ‘mèiifes qui ne la reconnaissaieut plus, efles présentait^ qu’ils le voulussent ou non, à la libre vénération des âmes. Mais à mesure qu’elle allait s’affaiblissant, le prestige de l’autorité^ humaine s’affaiblissait aussi, jusqu’au jour où il n’en est plus resté de trace surle'Tront de personne, et oùle dernier des enfans s’est demandé pourquoi il obéirait. C’est là notre histoire, et ce fut cell^ d’Adam. Il entendit comme ^lous la question ijui 'est le priiicip» d» tout mal et de tout^ ruine : Pourquoi Dieu vous a-t-il commandé? Pourquoi n’ôles- vous pas souverain? ”
Je dis qu’Adam l’eiftendit; car bien que la tentation se fût attachée d’abord à sa comfiiàgne, que lé^ÿ tentateur sans doute avait estimée plus' faible comme étant dépendante f elle n’en arriva pas moins jusqu’à lui, fortifiée d’une première chute et de l’amour (|u’il portait à cette àmc vaincue. Une parole de l’Écriture nous apprend même qu’il y eut -moins d’erreur que d’amour dans de crime i.qui consomma le malheur universel. A^am, dit saint 'Paul, nèf fut pas séduit dans la prévarication, tandis que la femme le fui*- Une passion déréglée* ajouta ninsi soit rharme à ^
l'° Ë|iitrc à Tiinolliùc,' ehap. 2, vers. t4.
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ta tentation directe, alin que rien ne manquât dans rétemelle leçon que devait, nous donner fa déchéance (le nos premiers pères.
Quelle fut cependant la réponse de l’homme à l’interrogation du séducteur? Nous nous nourrissons (les arby^es qui sont dans le paradis, mais pour le fruit de l'arbre qui est au milieu du paradis', Dieu nous a ordonné de rïen point manger et de n'y pas toucher, de peur que peut-être nous ne mourrions* . Vous le voyez, déjà la foi n’est plus entière : au lieu d’un recours énergique à l’autorité divine, qui avait imposé le commandement, une lueur (l’incertitude se produit dans ce mot^ peut-être, appliqué à la sanction de la loi.. La loi n’est pas mise en doute, mais la peine, parce que ce n'est pas la loi qui fait le mystère, mais le motif qui l’a dictée. La loi était patente, le motif caché, et il ne faut pas croire (|u’aucune préoccupation du conseil divin n’eùt troublé jusque-là les deux cœurs soumis à ceUc épreuve : ce serait ignorer l’horreur que l’intelligence a de l’inconnu. U est probable que, même avant la tentation, ifhe recherche inquiète et vaine avait jeté quelques 'nuages sur l’innocence de nos premiers aïeux, et que la question du tentateur répondait à une blessure entrevue dans les replis de leur àme. Ils étaient libres, par conséquent peccablcs, et quand le rationalisme sè
demande comment, dans une perfection et une félicité
' Gciic:>c, 3, vers. 2 et 3.
aussi grandes que la leur, ils ont pu trouver l'occasion d'un déplaisir suivi d'une faute, c'est ne pas se douter de ce qu’il faut pour ôter à l'homme la puissance de faillir : il ne lui faut pas moins que la possession de l'infini. L'inGni est le seul bien qui corresponde à la prédestination de notre cœur, et qui soit capable, en y coniblant tout vide, d'y éteindre l'abus possible de la liberté. La perfection de nos premiers pères et leur béatitude n'étaient qu’initiales, un germe Immense, qui leur donnait plutôt qu’il ne leur ôtait la faim d'un état meilleur. N'étant pas rassasiés, il restait en eux le désir, et avec le désir une source d’inquiétude et d'illusion. Pour peu qu'ils détournassent la vue de Dieu, seul terme de leur plénitude future, ils s'exposaient à des abîmes d'autant plus profonds que leur âme était plus grande, leur félicité plus gratuite, leur perfection plus obligatoire. En un mot , quiconque ne possède pas l'inGni peut être trompé par le fini.
Cependant, la mère des hommes n'avait pas succombé au piège de l'interrogation ; elle avait confessé Dieu et reconnu son autorité dans la loi qui l'arrêtait au pied d’un mystère. Mais , ayant laissé entrevoir quelque ombre de doute sur l’issue qu'aurait une désobéissance, l'esprit du mal ne s'attacha plus qu’à ce point, et il eut recours pour ébranler la foi de sa victime à une puissance qui est encore aujourd'hui lu seconde puissance et le second crime du monde. Il prononva ce simple mot : Nequaquam , — Pas
du tout, c’est-à-dire qu’i^ fi succéder la négation à l’interrogation. .
Que lu négation , Messieurs, la négation toute pur^ et sans |)rcuves , soit une puissance , qui de vou^ pourrait en douter dans un siècle o^ elle a tout détruit? N’eiissious-nous aucun moyen de (jpmprcndre^ sa force, il faudrait encore nous humilier devant elle et la reconnaître, comme l'on fait d’une domination qui est sans que l’on explique pourquoi. Mais nous sommes loin de cette impuissaucc à nous rendre compte du terrible effet de la négation. Tous les esprits étant solidaires, parce qu’ils ont la même nature avc^les mêmes élémens de connaissance et de certitude, lorsque quelqu’un vient à nier devant nous ^un principe ou une conséquence dont nouf ne doutons point^cette contradiction nous cause une stupeur <|ui rejaillit aisément jusqu’aux sources de la j)enséc, pour en troubler ^ l’harmonie et la securité. Nous nous disons : Voilà un . homme qui nie ce que j’affirme , un homme comme moi, une intelligence comme la mienne... Suis-je donc bien .sûr de ne pas me tromper? Et plus l’t«prit qui nous oppose la négation est supérieur au nôtre par l’étendue ou la culture de ses facultés, plus nous sentons s’accroître l’inquiétude que nous cause ce schisme , intellectuel. L’unitq est en toutes choses le principe de l’ordre et le signe du vrai; elle est en particulier,^ sous le nom de sens commun, le nçcud (^i rassemble tous lus hommes en une même lumière, et bien que cette lumière ne conserve pas uneforcc égale jusqu’aux
exfrèmités du cercle où elle conlieul riiumnnilé, cependant sa nature est toujours d'unir en éclairant. D’où\ient que chaque intelligence qui se dérobe au i faisceau de sesT rayons apporte néces.saireraent une perlurbat^n , non pas dans la vérité, mais dans la ^ preuve qu'elle donné de sa présence au.\ esprits qu'elle vivifie. C'est une révolte dads le royaume des idées.
Or, toute révolte produit l'anarchie, et toute anarchie engendre une faiblesse dans la société qu'elle atteint. Sans doute', il y a du remède, et la vérité conserve toujours, malgré la défection partielle des intelligences, les caractères qu'elle tient de son originc'au sein même de“Dieu.‘Les âmes qui la trahissent reçoivent une altération^econnaissable, et comme Caïn fut marqué d',un sfgne qui révélait à tous le premier auteur du^^ sang versé , il y a aussi des stigmates de la vérité ' violée. Mais il faut les discerner; au lieu d'un jour unique répandu partout, le ciel se divise en zones où''^ les lénèbrls ont une fausse lumière, et l'œil le plus fermé est quelquefois] trompé par ces ressemblance^ ' de rèrreur îvec le vrai.
IVequa^uam morlc inoriemini, — Non, vous ne mourrez point, puclle* puissance, .Messieurs, ne dut point avoir (Ætte première négation? Elle venait d'un esprit manifestement sup<‘rieur à l'homme, et elle portait sur la chose la plus ob.scurc pour lui, sur la mort. Qu'était-cc que la mort? Nul être vivant ne l'avait encore vue? N'était-ce point une menace, un mensonge fait ù la Imntc par la justice? Il y avait là tout
un monde où le pressentiment était plus fort que la pensée, et où le vague des horizons prêtait merveilleusement à la fascination du doute. Hélas! nous avons depuis connu et contemplé la mort; elle vil sous nos yeux dans ce sépulcre de soixante siècles où elle q^e cesse d’appeler et de coucher sa proie. Elle vit plus près de nous encore dans les passions qui syrvivent au péché, et qui nous enseignent avec une inépuisable' éloquence ce que c’est qu’une âme sé;parée de Dieu.
Nous connaissons les deux morts dont le^ommandement divin faisait peur à nos pèrœ.^a mort du corps et la mort de l’âine, et ce qui était pour eux une prophétie est devenu pour,nous la plus lamentable dés réalités. Eh bien! ppurlanl, la^ môme né^tion qui * , les ébranla dans leur foi n’a pas^couvé dans la nôt^e une résistance mieux préparée. A la parole divine qui nous menace d’une consommation dans la mort,*d’ud|||^ mort éternelle, dont celle que nous voyons n’est ql^P le prélude et la figure , nous opposons la parole toujours vivante de l’antique serpenL-A^eqMayMomwSrte moricmini, — IVon, vous ne mourrez point. H^d’csI pas de négation que notre intelligence accepte avec plus d’empressement, avec^p^s.^de joie, autour de laquelle elle amasse avec plus d'aïSeur les ombres du raisonnement. Tout nous sert contre la mort éternelle, la bonté de Dieu, sa justice, sa sagesse, le sont nos fautes, et pardessus tout la mystériq fondeur qui nous cache l’autre vie, et dans l’aufté celte mort finale et suprême que l’Écriture a|^’
uom tranquille , mais d'autant plus elTrayant , de seconde morl^. Il y a des hommes qui croient tont, pxcepté cela. Il y a des hommes qui croiraient à la mort de Dieu sur le Calvaire, s’ils pouvaient croire à la mort de l'homme au-delà du tombeau. En sorte qu'on peut dire, avec vérité, que le genre humain succombe devant la même négation qui a causé la perle de ses premiers ancêtres.
Oh! que l'arme avait donc été choisie avec une exécrable perspicacité, et quelle a bien gardé son poids et son tranchant! Oui, ce n'est ni le mystère de la Trinité, ni celui de l'Incarnation, ni rien de spéculatif qui fait la difficulté entre Dieu et l'homme; ce n'est pas même la loi : on la reconnaîtrait et on. la reconnaît encore, c'est la conséquence de la loi violée. Et si vous n’y croyez pas , Messieurs , à cette conséquence, si votre esprit recule épouvanté devant l’idée de la vraie mort, confessez que vos premiers pères ont pu comme vous ne pas y croire; et qu'ainsi l’histoire de leur chute est au moins l'histoire de votre cœur, écrite il y a six mille ans par quelqu’un qui le connaissait bien.
Je ne m'arrêterais pas maintenant à vous montrer le crime de la négation, vous ayant montré sa puissance, si je n'avais à vous faire remarquer combien ce, procédé intellectuel est vicieux par lui-même et porte dans sa propre nature des fruits empoisonnés.
' Apocalypse, cliap. 20, vers. t4.
Il semble , Messieurs, que je dis là quelque chose d’étrange, et que la .négation soit une forme logique aussi légitime que l’aflirmatian.«Quel mal de nier ce qu’on estime n’ètre pas prouvé? N’est-ce pas à l’aflirmation qu’appartient la charge de la preuve , et ne suffit-il pas de nier simplement qe qui est afûrmé simplement? Sans doute, et j]en conviens, toute afGrmation n'est pas une vérité; mais l’afGrmation «est forme de la vérité , tandis que la négation n’est rien que la résistance d’un esprit. Or, le monde ne vit pas de résistance, il vit de .certitudes au moins présumées, et lorsqu’il est en possession d’une doctrine qui lui donne la raison de ses devoirs et le courage de ses souffrances , c’est un crime de l'y troubler par une ^ négation arbitraire qui lui arn^hc les fondemensUe son existence sans lui en apporter de^ouveaux. .Ce n’est pas alors à l’affirmation à fairq sa preuve, mais J à la négation. Ainsi, l’humanité CKuif Ojgu, en uij^
; puissance, une sages^,^ une bonté suprêmes qu’ell^
'' ne se repr(>sente pas partout cl iqujours avec la même clarté, mais dont la notion constante,^ quoique plus ou moins imparfaite, ne l’a nulle part aband^jj^ée.
Eh bien! qu’un enfant se lève du milieu du peuple, et nie l’existence de Dieu, croirez-vous qu’il sera l>^^ de lui en donner la démonstration? Pour moi, j’estime que non , j’estime que c’est à lui de prouver^ qu’il n’y a point de Dieu. C’est.à vous, lui dirais-je, à vous dernier venu dans les siècles, à vous que votre mère a nourri au nom de Dieu , à vous dont l’exis-
tence a élé protégé par cc noni souvemin , et à qui «Ile doit la justice et la tendresse dont elle fut environnée avant tout mérite, c'est à vous de prouver au monde que sa croyance en la divinité n'a pas de fondement. Le monde a Vécu, il vit de cette croyaiiee; il n'a trouvé qu'en elle le principe, de ses devoirs et la • justification vlë scs droits; il n'a jamais pu comprendre d'où pouvait descendre la vie, si elle ne venait de cet océan primitif qu'il appelle Dieu, et où il a jeté l'ancre d'une invincible espérance et d'une immortelle foi. Il vous plaît de sortir de cette communion dos esprits, de nier votre père du ciel avec vos pères du temps , de braver l'horreur que le soupçon seul de l'athéisme a soulevée toujours : ch bien! vous le pou- ' vèz, je le veux, j'y consens , mais j'attends vos preuves. Vous en avez sans doute, et vous en avez d’irréfragables, qui ne sont pas seulement des doutes, des lueurs, des |)robabilités, mais qui soient aussi grandes que l’idée de Dieu et que la foi de l'univers. Je les attends, parlez, et si vous ne me dites rien, si vous vous bornez à des conjectures, à l’étal de votre âme qui ne vous renvoie pas l'écho des choses divines, je me luirai à mon tour, vous plaignant de ne pas entendre la voix que toute la terre entend cl de ne pas voir la lumière que toute intelligence a vue.
Cc que je dis de rexislcncc de Dieu , je le dirai aussi de l'Église catholique et de sa doctrine. Vous assurez qu’on ne vous donne pas des preuves suffisantes de leur vérité ; mais y pensez-vous? L’Egli.sc^
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catholique vit. N’eùt-elle à vous présenter ni les prophéties qui l'ont préparée, ni les miracles qui l'ont mise au monde, ni la suite des choses par où elle tient à tout ce qui est vrai dans l'histoire, ni la divinité visible de son fondateur , elle vit enfin , et une partie de l'humanité vit d'elle et par elle. Élle a fait des hommes et des sociétés; elle a fait plus encore, elle a créé dos vertus. El vous pensez qu'il suffit de la nier pour être tranquille avec votre conscience , et avec les jugemens de Dieu. Vous demandez qu'elle vous prouve sa légitimité! C'est à vous de prouver que vous êtes digne de la comprendre et de compter parmi ses enfans. C'est à vous d'établir contre elle que votre intelligence mesure un horizon plus vaste que le sien, que vos pensées ont réalisé dans le monde plus de bien que les siennes, que vos vertus sont plus grandes, vos mœurs plus chastesÿ votre autorité plus haute, et qu'à vous seul , ramassé dans un jour et dans une idée, vous pesez autant que les siècles et la place qu'elle occupe ici-bas. Si vous ne le faites point, elle se taira, elle aurait du moins le droit de se taire. Quand l'Arabe passant au pied des pyramides leur jette un coup de lance, les pyramides se taisent.
J'irai plus loin , Messieurs , je mettrai la négation en face , non pas d'une doctrine dont la vérité .soit aussi éclatante que celle de la doctrine catholique , mais en face d'une doctrine fausse, qui ait seulement l’avantage, comme l'islamisme, d’avoir fourni une longue carrière , et de s'être identifiée avec l'âine de
plusipiirs iiadnns. CerU's, en lani que clirélien, je sais que (lire à l’islamisme; je sais combien pauvre est son liisloire, combien faible sa morale, combien Irisle sa civilisation, combien enfin sont mal assis tous ses fondemens. Mais ce qui n’est rien pour moi, baptisé dans la lumière et la pureté de l’Évangile , est assez fort pour se moquer de toutes les négations de l’incroyant et pour lui dire avec une audace logique : Tu n’as pas de quoi refuser hommage à mon existence , et je n’ai pas besoin de te produire les preuves qui la vengeraient de ta légèreté. Je vis depuis douze siècles; toi, lu CS né d’hier et tu mourras demain; passe et laissemoi à mon œuvre. J’ai fait une œuvre, moi; toi, où est ton œuvre? Pour attaquer ce qui a fait, il faut avoir fait : pour attaquer ce qui vit, il faut avoir vécu: enfant, as-tu vécu, as-tu fait?
Après Zama, Scipion , jeune encore, pouvait tenir des propos superbes à l’endroit du vieux général vaincu ; mais un écolier sorti tout imberbe des rostres puériles de l’intelligence, qu’a-t-il à dire même à des ruines, qui ne le renvoient éloquemment aux jeux de son école? Pour vaincre Annibal, il faut être Scipion; pour vaincre l’erreur , il faut être la vérité , cl par conséquent une afiirmalion qui se soutienne de son propre poids, cl du poids de ses œuvres. Sans cela on n’csi qu’un bavard et un fou , même contre l’islamisme. Car l’islamisme, tout faux qu’il soit, est meilleur que ce qui n’est ricu. Il a produit des vertus réelles, quoique imparfaites, la croyance en Dieu, la
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prit-rc, riiospilalilé, l’cspcrance d'une autre vie , et lui opposer une négation vide, une simple résistance de l’esprit, c’est ouvrir un tombeau pour y convier un malade à l’immortalité. Vous rencontrez un pauvre couvert de haillons, et vous lui dites : Mon ami, mais vous avez là des haillons, hâtez-vous de les jeter. Insolent! donnez-lui un vêtement plus digne, donnezlui le vôtre , et il jettera ses haillons sans que vous ayez' besoin de l’en avertir par une insulte colorée de pitié. De même, vous rencontrez un homme qui croit mal,. mais qui croit quelque chose, ne le dépouillez pas de ce peu, sous prétexte de l’éclairer; donnez-lui, en échange de l'afOrmation incomplète ou corrompue qui fait vivre son esprit, une plus pure ‘et plus solide affirmation , ou bien taisez-vous , et faisant un retour sur la nudité de votre âme, admirez ce pauvre qui est encore vêtu d’un reste de vérité par un reste de foi. C'est ainsi que s’csl conduit le christianisme à l'égard de l’humanité courbée sous le faix de l’erreur. Quelle doctrine, si jamais on avait le droit de procé- <ler par négation, quelle doctrine l’ciit fait avec plus d’apparence de légitimité que le christianisme? Il tenait l’Évangile dans sa main, et il n’avait devant lui qu'un amas sans logique et sans histoire d'extravagantes superstitions. Et pourtant, le christianisme n’est point monté au Capitole pour y renverser par une négation hardie le régne des faux dieux. Il est entré dans la boutique du pauvre et dans l’aréopage des nations pour leur annoncer le vrai Dieu, le Dieu iui
connu, celui auquel l'ingénieuse Athènes avait élevé cet autel prophétique que rencontra saint Paul , et qui lui servit d’exorde , lorsqu'il nomma Jésus-Christ pour la première fois dans la capitale de l'éloquence et de l'erreur. Le christianisme a donné avant d'ôter, il a dit oui avant de dire non , et même le non ne parait pas dans le symbole qui est la pierre angulaire de son édifice, et que les apôtres ont laissé au monde couvert de leur signature et de leur sang. Voulezvous, en contraste du procédé de la tentation, entendre la voix qui éclaire, la voix qui fonde, la voix qui appelle et qui convertit à Dieu? Lcoutez-la, bien que vous l'ayez mille fois écoutée, écoutez-la de nouveau sous cct arbre tragique où vous venez d'assister au langage qui a perdu le genre humain. Creilo: je crois. — Credo : je crois en Dieu, le Père tout-puissant, qui a fait le ciel et la terre, les choses visibles et invisibles.— Credo: je crois en Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, qui pour nous autres hommes et pour notre salut est descendu du ciel, qui s'est fait homme, qui a été crucifié , mort et enseveli pour nous , et qui est ressuscite. — Credo : je crois au Saint-Esprit, Seigneur et vivilicateur, qui est adoré et glorifié avec le Père et le Fils , qui a parlé par les prophètes. — Credo : je crois l'Eglise, une, sainte, catholique et apostolique. — Civdo : je crois à la rémission des péchés , la résurrection de la chair et la vie éternelle.
Voilà, Messieurs, comment le christianisme a sauvé
le monde, en lui donnant une doctrine meilleure que l'ancienne, et qui devait nécessairement la détrôner par la force de ses principes et de ses œuvres. Jugez donc quelle misère et quel crime, quel abus lamentable de l'intelligence, lorsqu'un inconnu, un homme sans caractère et sans mission , sorti tout au plus de la vile échoppe du génie, partant de lui-même eniin , dit négation et anathème à tout ce qui est , à l'Eglise, à l'Évangile, au Christ, à l'humanité qui les a reçus, béuis et adorés , aux reliques des apôtres , au sang des martyrs, à la foi et aux vertus de soixante siècles! Et cela pour nous donner en échange sa raison qui proteste et son cœur qui se révolte! Qu'est-ce qu'une protestation, sinon une impuissance? Qii'est-cc qu'une révolte, sinon une ruine? Qu’est-ce qu’un homme qui se retire, sinon une feuille qui tombe? El ce peu de chose , on nous le donne encore avec l'exaltation de l'orgueil pour soi , et l’exaltation du mépris pour nous !
Jusqu’ici, Messieurs, toutes les paroles de la tentation ont été des paroles d’alTranchissemenl: Soit que le tentateur ait demandé à l’homme pourquoi Dieu lui avait fait une défense, soit qu’il en ait nié la sanction pénale, dans l'un et l'autre cas, il flattait le goût naturel de tout agent libre pour l'indépendance absolue. Mais là ne pouvait s’arrêter l'action séductrice, car elle ne renfermait que le doute et la négation. Et l'homme ne saurait vivre de ces deux élémens : l'homme est un esprit, et l'cspi-il est un ressort aflir-
malir. Il peut bien passer par le doute et la négation, détruire en lui la |>ensce qu'il a reçue de ses pères; mais cela fait , le tourment du doute le saisit, et il a besoin d'en calmer l'aiguillon par une doctrine quelconque, où il se repose de la douleur de ne plus croire. C'est pourquoi le génie du mal se gardera bien de le laisser sur une simple négation. La négation lui était nécessaire pour déraciner dans sa victime le tronc puissant de la vérité : maintenant , il faut qu'il verse dans la plaie, comme un baume réparateur, le poison d'une doctrine sans fondement, et qu'il détourne ainsi de son cours naturel l'inépuisable activité' de l'esprit. Après donc avoir dit : Pourquoi f Après avoir dit : JVon, il ajoute immédiatement : Dieu sait qu’au jour où vous aurez mangé de l’arbre , vos yeux s’ouvriront, et vous serez comme des Dieux, sachant le bien et le mal '. Cette afiirmalion est la troisième puissance et le troisième crime du monde.
En effet, qu'avez-vous entendu autre chose de tous ceux qui vous détournaient de la doctrine d'obéissance et de vie? Que vous ont-ils dit, sinon que votre intelligence avait droit à une lumière sans limites , qu'elle était le juge suprême du bien et du mal, de la vérité et de l'erreur, qug toute ombre était pour elle une insulte, tout mystère une folie, toute dépendance une Usurpation de sa souveraine autorité. Il n'est pas un sage séparé du christianisme qui ne '
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, promette à ses disciples ^ dès la première leçon’ , ^la pleine vue des clioses ^ et tout au plu^ , s’il lui reste une lueur de modestie., renverra-t-il à l’avenir, niais ’ à un avenir humain et- philosophique^ l’accom plissement de cette vision absolue qui est, dans sa pensée,
. le droit, la -gloire et la Xélicilé naturelle de l’espriti Vous serez comme des Dieux, sachant le bien et le . mal : ainsi l’ont entendu nos premiers pères,' ainsi l’entend encore, sur' un mode qui ne change pas, leur inquiète postérité. Et cette étonnante aflirmalion conserve éternellement la puissance quelle eut. dès le premier jour. Dépourvue de toute preuve, contraire à toute. expérience, elle agit avec la souveraineté d’un a.xiéme, et ceux qui s’y rendent .ne songent même pas à la contester, tant elle leur payait d’une évidence . qui. précède l’évidence même. C’ést, Messieurs; que quand on rejette la lumière de Diéu.comme le sou-’
■ tien et le complément nécessaire de la nôtre , il faut * bien croire que la nôtre suffit, et que par conséquent elle peut tout nous révéler. Car , d’avouer f|tic notre . raison est infirme, bornée, -incapable de saisir avec clarté l'ensemble infini des choses, et de rejeter- en même temps l’autorité dé la raison, divine , ce serait al|ier, avec l’airèctalLon (^e l’indépendance, la soumisr
sidn 'contradictoire d’une incompréhensible humilité!
; Nous ne pouvons entrer en révolte contre la lumière * de Dieu que par le sentiment profond de n’en point avoir besoin , et dès lors , le mol de l’orgueil à l’orgueil devient d’une saisissante justesse : Vous serez
comme des. Dieux, sachant le- bien et le mal.
Ajoutez , Messieurs, que l’esprit, étant fait pour la vérité, est affirmatif de sa nature , comme je vous le disais tout à l'heure , et que s'il perd les affirmations qui ont leur fondement eu Dieu, il se livre aisément ' aux premières qb'on lui présente avec l'empire du génie, de la hardiesse et de la uoiiveauté. L'intelligence, aifaiblie par la soustraction de son aliment naturel, qui est lé jnste et le vrai, ressemble à une mer privée du tribut de ses fleuves, et dont les eaux diminuées' reçoivent avec joie les impurs limons que lui portent çà et là des eaux de hasard. Tout est bon à qui n’a rien. Et plus la négation a été profonde dans, un esprit, plus il est accessible à la séduction dé l'absurde, en sorte qu'il n'y a rien de crédule à l'égal d'un incroyant.«e /'eront, dit saint f’aul, des maîtres qui citatouillent leurs oreilles, et se refusant à la vérité, ^courront au-<ievant des fables'. L'homme qui ne croit point à Dieu croit à un songe; celui qui ne croit plus à Jésus-Christ croit à Voltaire. Le premier système venu sur l'origine des choses, depuis les rêveries des gnostiqnes jusqu'aux théories de BuiTon,
' le trouve prêta crier merveille. Dites-lui que de toute éternité il existait un vide infini peuplé d'atômes innombrabics , il le croira. Dites-lui que les atomes se cherchant dans le vide,, en vertu d'une réciproque attraction, se sont enfin rencontrés et unis pour former
II* Ë|ji(re i Tiiuolhce, cha|t. i, vers. 5 cl 4.
le premier solëii, il le croira. Diles-lui que ce soleil, une fois suspetidu dans l’espace, a ressenti l’effet d’uue impulsion qui a déterminé l’orbite où rouie sa masse, il le croira. Dites-lui que quelques fragmens s’en étant détachés sous l’effort de la rotation, il les a retenus autour de lui à une certaine distance , les attirant et les repoussant à la fois, pour s’en faire des satellites , dont le mouvement se coordonne avec le sien, il le croira. Diles-lui qu’un de ces globes de seconde main , s’étant un peu refroidi , s’est trouvé à .Mine Icmpéraliire qui est celle même de la fécondité,
. (^t a commencé à produire des plantes , des arbres , puis des animaux de plus eu plus parfaits, et cniin riiomme, il le croira. Dites-lui que la température de la terre, s’élanl ensuite affaiblie, a perdu son énergie primitive de production, et n’a plus que la force d’entretenir les espèces déjà émises sans pouvoir en émettre une seule nouvelle , il le croira. Dites-lui tout ce que vous voudrez, hormis que Dieu a créé le monde, et il le-croira. Sa foi sera proportionnée toujours à l’ardeur de son incrédulité, et s’il eu vient à haïr Dieu et l’Évangile,- il n’y a rien de monstrueux sorti d’une bouche impie qu’il ne reçoive avec le délire de l’adhésion. Si vous voulez lui donner des preuves, il vous criera qu’il n’en a pas besoin et que la chose est évidente de soi. ' • .
O vous donc, né dans un siècle incroyant cl qui aspirez à la gloire de fonder une doctrine , ne vous donnez pas plus de tourment qu’il ne convient à un
si incüiocre projet! Si la nature vous a fait lu don de parler* ou d'écrire, cela suffit, et encore n'est-il pas assuré qu'il faille ni une plume, ni une bouche d'or : le plomb a réussi souvent. Prenez de la joie avec vos amis, et dites à ce siècle superbe tout ce qu'il vous plaira, le rêve que vous avez eu la veille ou celui que vous, aurez demain. Il ne vous demande pas autre chose pour vous croire, vous aimer, vous admirer, vous appeler immortel de votre vivant, et vous élever une statue après votre mort.
Vous serez comme des Dieux , sachant le bien et le mal : flatterie profonde que l'incrédule appelle une extravagance dans la Bible , et qui , après six mille ans , s'est encore jouée de son cœur ! Flatterie qui est aussi grand crime que grande puissance, puisqu'elle est la déification de la raison humaine, c'est-àdire le plus haut degré d'usurpation qu'une intelligence libre puisse commettre à l'égard de Dieu. Nous ne pouvons pas chasser Dieu de l'univers, [parce que l'univers ne nous obéit pas, mais nous pouvons le détrôner de notre esprit, parce que notre esprit consent à ce que nous voulons, et élever à sa place, dans une royauté sacrilège, cette faible pensée qui est la nôtre et qu'un atôine suffit pour étonner, .\ussi. Messieurs, prenez garde à ce qui va suivre. L'homme ne s'arrêtera pas dans ce haut lieu où l'orgueil l'a fait asseoir, en lui promettant la pleine lumière. A peine y a-t-il louché, qu’il s'émeut de si peu voiq, et que le doute redescend dans son cœur avec rapidité, mais un doute
bien autrement grave que celui par lequel s’inaugura sa déchéance. Le premier doute n’étail qu’un chemin,' on prétendait s’en servir pour aller à la découverte du vrai : on cherchait , on espérait , on croyait encore, sinon à un dogme, du moins à l’esprit; maintenant, la route est faite, l’expérience accomplie, et le ' doute qui revient est un doute conGrmé, un doqte de lassitude et d’épuisement. La raison affaissée sur ellcméme, comme un voyageur énervé, confesse son impuissance par son désespoir, et l’énergie de l’orgueil,
, la seule qui lui reste, achève de lui ôter le courage en lui interdisant de revenir sur scs pas. Alors, qu’arrivc-t-il? Il arrive le dernier mot de la tentation que je ne vous ai pas encore dit : La femme vit que l’arbre était bon à manger, et beau à voir, et d’utie suave apparence', et ayant pris île son fruit, elle en mangea'. C'est-à-dire que le cercle où la raison se nourrit d’elle-mèmc s'étant achevé dans le doute, comme il avait commencé par le doute, rien n’étant pins clair et solide pour l’intelligence , tout étant par terre enfin , il reste cependant debout deux choses ; et quoi. Messieurs? Il reste la matière , qui est l'arbre de la science du bien et du mal, et il reste les sens, par où nous pouvons entrer eu rapport avec la matière. Voilà le dernier mot. Quand l'homme, à force lie se séparer de Dieu en se concentrant eu soi, a \ii baisser et s’obscurcir la lumière qui l'éclairait,
’ Cnu’M-, chap. 5, vers.
quand tout cc qui a nom. Dieu, âme, justice, vérité, temps futur, éternité , est devenu problème et ruine pour lui, il voit sc dresser, à la place de toutes , '
ces choses balayées , une réalité d'autant plus forte que rien ne lui fait ombre et contrepoids. Il voit seulà seul, dans un duel implacable, la nature vivante, la nature qui n’est qu'un arbre portant des fruits, une , poussière colorée;^! la voit se faisant Jour malgré lui dans tous les porcs de sa chair et. s’y assurant un invincible empire^. Dépouillé de tout' le res^, nu et pauvre, il se jette surv^ débris impur sauvé du naufrage universel; if* s’y àttaclie avec un enivrement désespéré, et dit à- son âme. Vil en a encore une Ceci est bon, mange. ^
Son âmel oh! om, son âmer^cu a encore une, mais c'est pour son-i||hlheur.'Car, au lieu qu'elle lui ^
^it été donnée pour a’^^ÊI0tyers Dieu, elle ne lui l^plus'qu'à imprimer à ses sens quelque chose d’in.- -r, fifini qui agrandit l«.<fr faim et multiplie leur brutalité. Si, à l'aide du doute et delà négation, il se trabs- f ligurait en un sordide animal ',*^ses besoins seraient* bornés par la nature , il ne demanderait à la terre que l'herbe et la fange d^haque jour. Mais l'àmc nte pour la vérité, la juÿ^^^t l'amour, l'âme ne trouvant plus dans ces hautes régions l'aliment qui lui convient, se rejette sur les sens, y passe toute «ntière et y^^fiscite des besoins d'une telle énergie que l’on peut dire d’eux ce que saint Paul a dit de la puissance et de la»ii^|e8se divine : O nlliliulo! oh ! qui pourra
mesurer la hauteur, la largeur et la profondeur des désirs qui s’élèvent dans les sens de l'homme sépare de Dieu et recevant encore de son âme celte grandeur que Dieu seul pouvait remplir! Néron souhaitait que le peuple romain n'eùt qu'une tète pour l’abattre d'un seul coup : c'est le cri des sens exaltés par l’âine, cri sublime autant qu'immonde, où l'on reconnaît la divinité dans la fureur. *
Voilà donc le terme : Comedit, l’homme mangea. La révolte commence par la déification de la raison , elle se termine par le règne du ventre.
Bossuet, peignant quelque part la décadence de l'empire romain, dit ces mots : • Rome rit et meurt. > Certes, cela est grand et digne de Bossuet. Pourtant, je ne sais s'il n'eût pas mieux dit encore : Rome mange et meurt. Car le rire n’est que l’accident des chutes humaines , et n’exprime pas suffisamment peut-être le matérialisme abject où se précipite l'homme séparé de Dieu. CnnmlU : c’est le mol par lequel l’Ecriture achève le récit de la première révolution morale de l’humanité, mot fastique dans sa bassesse, et qui se retrouve au fond de tout ce qui finit. Balthazar mangeait quand tomba sous l’épée de Cyrus l’empire des Chaldéens; il tenait à la main la coupe ravie aux sacrifices du vrai Dieu, coupe sacrilège renfermant à la fois la négation et la volupté, lorsque le doigt prophétique écrivit sur la muraille , en face de lui , l'heure et la cause de sa condamnation. Ainsi finit Rabylone dans^un festin; ainsi Rome passa dans un autre festin;