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DIX-SEPTIÈME CONFÉRENCE

DE LA CERTITUDE SUPRA-RATIONNELLE OU MYSTIQUE, PRO DUITE DANS LESPRIT PAR LA DOCTRINE CATHOLIQUE.

Monseigneur,

Messieurs,

La doctrine catholique produit donc à la fois dans l’esprit humain une certitude rationnelle et uue vive répulsion. La force de la doctrine l'emporte évidemment, puisque, depuis tant de siècles, elle a résisté à celle répulsion persévérante. Mais, Messieurs, est-ce la certitude rationnelle du christianisme qui l’a soutenue toute seule dans la lutte? Est-ce ce bras de

chair, ce secours humain et visible, à qui elle doit d'avoir triomphé de tant et de si redoutables ennemis'? Ne le croyez pas, cela est impossible; toute doctrine qui n’a qu'un appui ralionucl, qui ne se défend que par la raison, est une doctrine impuissante, uue doctrine perdue, une doctrine morte, et, pour tout dire, en un mot, une doctrine académique.

Je veux donc vous montrer aujourd’hui deux choses : la nécessité pour le christianisme de posséder une certitude plus large et plus haute que la certitude rationnelle, et l'existence de cette certitude plus large et plus haute au profit de la doctrine catholique, et comme résultat de sou action.

La doctrine, je l'ai déjà dit, est la science du bien et du mal, la science de la vie. Elle appartient donc de droit à tout ce qui vit, en comprenant lu vie, à tout ce qui vit, en étant maître de sa vie, à tout ce qui vit, en pouvant diriger sa vie; c’est-à-dire aux êtres intelligcns. Mais la doctrine n'est quelque chose, elle n'est un guide véritable qu'autant qu elle donne la certitude; car uue doctrine qui ne donne pas la certitude est un fil qui se rompt entre les mains, comme ce fil qui égarait plus qu’il ne conduisait dans les détours fabuleux du labyrinthe. Or, la certitude rationnelle, conviction réfléchie et savante, n’est d’usage évidemment que pour un très- petit nombre d’hommes, capables de se rendre compte des motifs de leur adhésion à uu ensemble d’idées. Les enfaus

ne le peuvent pas, et l'enfance est le commencement de l'humanité; toute l'humanité passe au berceau, et est humiliée dans des langes qui ne lui permettent pas de connaître par elle-même la vie, dont elle est le portique. Au sortir de l'enfance , qui se prolopge bien plus que nous ne le croyons, d'autres nécessités s’emparent de nous; il faut gagner son pain quotidien; nous y sommes tous condamnés, et très-peu échappent à cette loi. Or, Messieurs, vous êtes assez avancés en expérience pour savoir ce que coûte de sueurs, d'inquiétudes et d’asservissement de la pensée, le besoin de sustenter sa propre existence, sans compter celles qui dépendent de la notre; et cette seule considération me met en droit de conclure que l'humanité est appelée à se gouverner par des motifs dont elle ne se rend pas scientifiquement raison. La science est le partage d’uue très-faible minorité, et, en nommant la science, je n'entends pas le plein faisceau des connaissances humaines, mais un simple rpmeau détaché de cet arbre vigoureux. Très-peu eutrcul dans le sanctuaire du savoir, même par une seule porte : que sera-ce s'il s'agit d une doctrine qui lient à tout et qui embrasse tout?

Or, la doctrine catholique, sous le rapport rationnel, a ses racines dans la métaphysique, dans l'histoire, dans la politique, dans les sciences naturelles : dans la métaphysique , par l’étude de Dieu et de l'àme, des substances spirituelles et de leurs rapports avec les substances matérielles; dans l'histoire, parce

qu’elle s'appuie sur des faits qui se sont passés à toutes les époques du monde, et qui se complètent encore chaque jour; dans la politique, puisqu’elle a changé la face de la société, et qu’elle lutte sans cesse contre des forces sociales qui tendent à modifier son œuvre; dans les sciences naturelles, puisque tout ici-bas exprime Dieu, manifeste Dieu, parle de Dieu, et qu’il n’est pas un arbre le long d’un ruisseau, pas un grain de sable au bord des mers, pas un astre dans le ciel, rien qui ue vienne de Dieu, qui n’aille à Dieu, qui ne subsiste par lui et ne raconte ses lois. En sorte que la doctrine catholique a des liens avec toutes les connaissances possibles, et qu’il est nécessaire de toucher à tous les points de celte vaste circonférence, pour arriver à la certitude rationnelle du christianisme. Qu’on interroge un métaphysicien, un historien, un médecin, un jurisconsulte, il ne doit réponse que sur sa science particulière : pour nous , qui représentons la certitude rationnelle du christianisme, nous devons réponse à tout, de quelque sphère que parte l’objection. C'est le droit de tous de nous interroger sur tout; c’est notre devoir de satisfaire à tout, et si nous demeurons muets, je ne dirai pas que nous trahissons la doctrine ; mais notre silence prouvera du moins la difficulté de la connaître dans son infini développement, puisque ceux-là mêmes qui lui dévouent leur vie, peuvent être quelquefois, je ne dis pas ébranlés, mais étonnés, et obligés d’attendre des siècles la réponse iné-

viiablc que le temps apporte toujours à la vérité. Exigerez-vous donc du genre humain une telle science ? Messieurs, il en est trop évidemment incapable, et par conséquent si la doctrine catholique n'avait d’autre appui que la force rationnelle, elle périrait, parce que, après tout, c’est la multitude ignorante qui fait le fond de l'humanité, et que la vérité lui a été destinée autant qu'à vous, mieux qu’à vous, puisque les âmes, considérées en elles-mêmes, sont égales, et que c'est nécessairement le plus grand nombre qui doit l'emporter dans la balance de Dieu.

Vous me direz : Nous en convenons, et aussi Dieu a préparé aux ignorans une certitude rationnelle indirecte, c’est-à-dire que, connaissant leur impuissance, ils s'en rapportent à ceux qui savent, à l'aristocratie dépositaire de la science et de la certitude rationnelle. Eh bien ! Messieurs, quand j’admettrais cela, et je prouverai qu'il ne peut pas en être ainsi, mais quand je l’admettrais, vous oubliez qu’il existe sur la terre deux autorités enseignantes : une autorité qui affirme, c'est l'Eglise catholique, et une autorité qui nie, c'est celte vaste conjuration des esprits dont je vous ai présenté quelques traits dans mes Conférences précédentes. En sorte que le peuple, quand il veut, je le suppose, s’en rapporter à l’autorité, est plus embarrassé que jamais ; car il voit, d'un coté, une Eglise admirable, un ensemble d’hommes qu’ou n’a vu que là, qui croient, qui affirment, qui baptisent, qui s’immolent pour leur foi ; il voit ce grand spectacle de

l'enseignement catholique exprimé, dans la pierre, par les basiliques; dans la parole, par la prédication; dans la vie, par la charité ; dans le sang, par le sang répandu en témoignage ; il voit ce grand et héroïque spectacle : mais il voit aussi des hommes qui détruisent les basiliques, qui prêchent contre l’Eglise, qui opposent la philanthropie à la charité, les livres aux livres, le mailre d’école au curé, le prosélytisme de l’incroyance au prosélytisme de la foi. Est-il donc facile au peuple, spectateur d’une si épouvantable guerre, de s'en rendre un compte scientifique, et de discerner philosophiquement dans ce double écho, qui frappe sans cesse son oreille étonnée, la voix qui ne le trompe pas 1

Deux philosophes faisaient une traversée dans uue barque ; ils se prirent de querelle sur des points de métaphysique et de religion. Il y avait, à côté d’eux, un capucin qui se montrait fort attentif à la discussion. La traversée finie, les philosophes se levèrent ' et dirent au moine : Mon pèfe, vous avez entendu nos raisons, quel est celui à qui vous donnez gain de cause ? Le capucin s étant recueilli : Messieurs, répondit-il, je vous ai écoutés avec l'attention la plus profonde et avec le plus grand plaisir, et s’il faut vous dire ma pensée.... Mais faut-il que je vous la dise, ma pensée ? — Oui, crièrent ensemble les philosophes. — Eh bien ! je n'ai pas compris un seul mol de tout ce qui a fait le sujet de votre entretien.

Messieurs, ce capucin, c’est le peuple, c'est I bu-

inanité avec sa robe de bure et sa corde; c'est l'humanité illettrée, pauvre, couverte de sueur, haletant pour gaguer un misérable pain. Et vous croyez que Dieu a mis son satui au prix de tous les logogriphes que vous agitez depuis six mille ans! Ah! j’en jure par la bonté divine, il n’en est pas ainsi; la vérité n'est pas un sphynx qui propose des énigmes à l'homme, et qui dévore les malheureux incapables de les expliquer.

Et puis, quand les peuples s'en rapporteraient à une autorité purement humaine, quoi! Messieurs, il y aurait donc deux classes d'hommes : l’une, qui entrerait en communion directe avec la doctrine; l’autre, qui la recevrait de seconde main ; l’une, qui aurait la vision de la vérité, qui parlerait avec Dieu ; l’autre, qui ne verrait rien que par l’homme, ne parlerait qu’avec l’homme, ne recevrait que de l'homme celte vérité, que lessavans auraient contemplée par le privilège de leur naissance. Eh ! Messieurs, ce serait alors une foi humaine, ce serait ce que nous appelons une certitude morale. On croirait à la doelriue catholique comme on croit à l'existence de César, parce qu’il y a des hommes qui attestent que César a existé. Dieu et César n'auraient que la même certitude!

En outre, si la doctrine catholique est véritable, s’il est uue doctrine religieuse en ce monde, est-ce que la certitude de cette doctrine doit venir d'en bas? Est-ce qu’il faut que l'homme escalade le ciel, comme l’romcthéc, pour en arracher le feu sacré? Est-ce

que c'est l’homme qui, avec ses moyens intimes, doit arracher la vérité du sein de Dieu, ou bien est-ce Dieu qui doit descendre pour le chercher, le prendre et l’emporter? Est-ce cette parole du Christ qui est véritable : Quand j’aurai été élevé de terre, f attirerai tout après moi 1 ? Ou bien est-ce l’homme qui doit attirer Dieu, comme ces appareils que nous plaçons au sommet des édifices pour faire descendre la foudre? Doit-on mettre au bas de la statue de l’humanité, communiquant avec Dieu, ce que l’on a mis au bas de la statue de Franklin :

Eripuit coda fulinen, sccptrumque tyrannis?

La doctrine catholique est-elle l'effort de la raison humaine pour arriver ù la vérité ; est-ce une conquête violente contre une souveraineté qui nous est hostile, et qui nous mesure avec avarice l’eau et le pain du ciel?

Quoi! Dieu a répandu sur la terre ce qui est nécessaire à notre nourriture matérielle avec une profusion sans mesure; il a planté les bois, et semé les moissons avec une infinie variété ; nous n’avons qu’à baisser les mains, qu'à donner un léger coup de charrue pour que la terre se couvre de produits; le soleil So lève chaque matin et se couche chaque soir; la pluie monte et descend ; la rosée et la chaleur sc succèdent sans interruption ; nous n'avons pas besoin

4 Saint Jean. eh3p. 12, vers. 52.

d’entrer dans des laboratoires pour en extraire les substances bienfaisautes, elles sont à uos pieds, elles ne demandent qu'uDe légère coopération de notre part, et alors même que nous ne la cultivons pas, souvent la terre est encore féconde. Et quand il s'agit de la nourriture de l'esprit, du salut éternel, vous voulez que ce soit l’homme qui fasse tout, et Dieu rien ; que ce soit la charrue de notre raison qui creuse de pénibles et rares sillons dans la terre de la vertu et de la vérité; et qu’il ne vienne là que ce que nous aurons semé ou plutôt créé nous-mêmes à grandes peines; vous voulez que, couchés sur des livres, pendant des siècles, nous ne puissions savoir qu’algébriquement que c’est Dieu qui a fait le monde et qui est mort pour lui ! Cela n’est pas, Messieurs; la vérité, c’est une mère qui tient ses enfans sur son sein, qui leur donne le lait, qui sollicite leur faim, et ne demande qu'à les nourrir; et l'humanité, c'est l’enfant qui n’a qu-’à se baisser pour trouver la vie. Oui, il doit y avoir une voie divine de la vérité, une voie simple et facile; oui, le soleil de la vérité se lève et se couche chaque jour; la pluie de la vérité tombe du ciel ; le vent de la vérité souffle à l’Orient et à l’Occident; l’esprit que touche la vérité n’est pas conquérant, il est conquis ; il ne va pas la chercher le premier, c’est elle qui vient à lui, qui l’embrasse, qui lui dit : Mon fils, je suis à toi, je ne te demande qu’un effort, c’est de ne pas me repousser!

J’en suis donc assuré : il y a sur la terre, par rap-

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port à la doctrine catholique, une certitude plus large et plus haute que la certitude rationnelle. Cette certitude doit être large comme l'humanité, haute comme le ciel, facile comme un Dieu qui aime cl qui n'est pas avare. Celte certitude doit être une conviction illettrée; car il n’y a qu’une conviction illettrée qui soit large comme l'humanité, et, quoiqu'illeltréc, elle doit être une conviction translumineuse; car, si elle ne donnait pas de lumière, elle ne servirait à rien ; et, si elle ne donnait qu’une lumière humaine, elle ne serait pas en proportion avec le monde divin qu'elle doit révéler, Entin, celte conviction doit exclure le doute, parce que, autrement, elle ne serait pas une certitude. Or, j’affirme que la doctrine catholique produit dans l’humanité une semblable conviction, et je vais le montrer. J’en rechercherai une autre fois les causes et les conséquences.

La doctrine catholique n’attend pas que l'homme soit à l’âge de raison pour s’emparer de lui; elle, qui habite les palais des rois et ses propres palais ; qui se lient à la porte des grands tombeaux où dorment les consuls et les générations; elle s’abaisse jusqu’au berceau de l’humanité, et, aidant le cœur de la mère naturelle avec son cœur de mère divine, elle nourrit ses eufans du lait des vérités les plus profondes. L’enfant écoute, il fait le sigue de la croix qui a sauvé le monde, il croit à Jésus-Christ.

La doctrine catholique, qui persuade l’enfance, ne dédaigue pas non plus de persuader l’homme du peu-

pic; elle l'aborde, elle lui dit : Mon frère l'ouvrier, lu as été condamné à manger ton pain à la sueur de ton front; tu portes pour vêtement plutôt un cilice qu’une étoffe lissée par la main des hommes, tes semblables; ô cher petit frère, comme disait saint François d’Assise, sois content de ton sort. Ecoute, voici que la vérité vieul à toi ; elle t’enseigne que tu es fils et frère d'uu Dieu, que tu es l'ami de Dieu, qu’il est venu du ciel pour tous, qu'il a donné son sang pour toi. O mon frère l'ouvrier, tu es une créature sublime et sacrée ; tu ne le connais pas; réveille-loi, regarde-toi, ouvre les yeux de ton âme, ne regarde pas en dehors ton corps qui n'est rien ; regarde eu dedans et saisis dans ton intérieur ce que c’est qu'une âme faite à l'image de la divinité. L'Eglise persuade ce pauvre homme; il se fait en lui un rayonnement d'en haut; son âme entend ce que la raison n'entend pas ; il devient une admirable créature, une sainte gloire de Dieu; il croit, il aime, il donnerait son sang pour Dieu et ses frères ; il y aspire, et, en frappant sur son enclume avec son marteau, il croit sentir les coups que reçut le Sauveur, il se dit : Que cet air est doux ! Que ce feu est agréable 1 La foi, qui a transfiguré son âme, transfigure aussi sa peine.

Au-dessous encore du peuple, dans les landes de l'histoire et de l'humanité, je rencontre les barbares, race dure et forte, qui ne connaissait que la raison de l’épée? Ils furent pourtant soumis par l’ascendant de l’Eglise ; sa doctrine, si douce et si pure, trouva le

chemin de leur cœur, et le transforma par une conviction où la science n'avait assurément aucune part.

Voulez-vous descendre encore, arriver jusqu’au terme où l'intelligence ne décroît plus, tant elle est à sa limite la plus inférieure? Nous voici chez des tribus sauvages. Un prêtre se fraie passage dans leurs forêts avec un bréviaire, une croix et un violon. Après avoir prié, il prend en main le violon, il en fait frémir les cordes comme un écho de la raison divine, il joue ; les sauvages sortent de leurs lanières ; ils regardent, ils écoutent ; l'homme qui joue coupe une branche d’arbre, il en fait uuc croix, il la plante eu terre et leur dit, en mutilant sur scs lèvres les débris qui composent leur langue : Sur le bois que vous voyez, un Dieu a été crucifié pour vous, mettez-vous à genoux, adorez-le, et soyez baptisés au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Quittez vos flèches et votre nudité ; formez une sainte république de frères; que chacun travaille pour la communauté; semez, plantez, récoltez pour ceux qui ne peuvent ni semer, ni planter, ni récolter. Et voilà que s’élève l’admirable société du Paraguay, cette fameuse république devant laquelle les républiques d’Athènes et de Rome ne furent qu’un jeu d’esclaves. Je n’en nomme pas les auteurs; quand je passe devant Saint-Pierre de Rome, et qu'on me demande qui l’a fait, je ne réponds pas, car tout le monde sait que c’est Michel- Ange Buonarolli.

Vous le voyez. Messieurs, la doctrine catholique

enfante partout, et sous toutes les formes, une conviction illettrée, dans les enfans, dans le peuple, dans les barbares, dans les sauvages. Mais ce n’est encore là qu'un très-petit phénomène en comparaison de celui que je vais vous signaler. Il est tel savant qui étudie la doctrine catholique, qui ne la repousse pas avec amertume, et même qui dit sans cesse : Vous êtes bien heureux d’avoir la foi ; je voudrais l’avoir comme vous, mais je ne le puis pas. El il dit vrai, il veut et ne peut pas; car l'étude et la bonne foi ne conquièrent pas toujours la vérité, afin qu’il soit clair que la certitude rationnelle n’est pas la certitude première sur laquelle s’appuie la doctrine catholique. Ce savant donc connait la doctrine catholique, il en admet les faits, il en sent la force; il convient qu'il a existé un homme qui s'appelait Jésus-Christ, lequel a vécu et est mort d’une manière prodigieuse; il est touché du sang des martyrs, de la constitution de l’Eglise; il dira volontiers que c’est le plus grand phénomène qui ait traversé le monde; il dira presque : C’est vrai ! Et pourtant il ne conclut pas , il se sent oppressé de la vérité, comme on l’est dans un songe où l’on voit sans voir. Mais, un jour, ce savant se met à genoux; il sent la misère de l’homme, il lève les mains au ciel, il dit : Du fond de ma misère, ô mon Dieu, j’ai crié vers vous! A ce moment, quelque chose se passe en lui, une écaille tombe de ses yeux , un mystère S’accomplit , le voilà changé! C’est un homme doux et humble de cœur;

il peut mourir, il a eouquis la vérité, il est semblable à nous; et qui est-ce qui l'a fait semblable à nous? Une force qui n'est pas la force rationnelle ; car il avait péri par la force rationnelle; il est ressuscité par une autre puissance.

Ainsi le phénomène de la conviction illettrée ne se passe pas seulement dans les pauvres et les ignorons, il se passe aussi dans les savans. Mais cette conviction illettrée, qu’esl-ce que c’est? N’est-ce pas tout simplement l'autorité enseignante de l’Eglise catholique qui subjugue les âmes? Je réponds que non. C’est une erreur de penser qu’un catholique, même ignorant, n'entend rien à ce qu’il croit, et qu'il courbe uniquement sa tète sous l’autorité de l’Eglise , sans autre motif d’adhésion. Cela est faux, en droit comme en fait. En droit, nous ne disons pas : Je crois en Dieu et en Jésus-Christ, parce que l’Eglise y croit; mais je crois en Dieu, en Jésus-Christ cl en l’Eglise catholique elle-même, parce que Dieu y croit, et le veut, et le dit, et le sait. Et si, avant d’avoir la certitude divine de l’infaillibilité de l’Eglise, nous avions foi en sa parole, notre foi serait une foi humaine, notre certitude, une certitude humaine. En droit, celte supposition est donc fausse. Voici l'acte de foi : Mon Dieu, je crois à tout ce que vous avez révélé, et qui nous est proposé par votre Eglise , parce que vous êtes la vérité même, et que vous ne pouvez ni vous tromper ni nous tromper. Le motif premier de la foi, c’est la véracité de Dieu; la véracité de

l’Eglise n'est que le motif secondaire et dérivé. Eu vertu de l’acte de foi, appuyé sur la véracité diviue, j’en fais un sur la véracité de l’Eglise , dont l'autorité émane de Dieu.

En second lieu, et en fait, ce qui se passe en nous, quand nous croyons, est un phénomène de lumière intime et surhumaine. Je ne dis pas que les choses extérieures n’agissent pas sur nous comme motifs rationnels de certitude ; mais l’acte même de celte / certitude suprême, dont je parle, nous affecte directement comme phénomène lumineux; je dis plus, comme un phénomène translumincux. Car, la doctrine catholique nous parait encore, à nous, plus évidente que toute autre doctrine , même naturelle ; nous éprouvons pour elle ce que nous n’éprouvons pas pour d’autres doctrines. Nous sommes affectés à son sujet par une lumière, que je ne puis mieux désigner que par le nom de translumineuse , comme ou dit transatlantique, pour exprimer les régions situées au-delà des mers atlantides. S'il en était autrement, comment voulez-vous qu’il y eût proportion entre notre adhésion, qui serait naturelle, rationnelle, et un objet qui surpasse la nature et la raisou ? Je puis bien, en vertu de l’évidence naturelle, admettre des phénomènes, des causes et des lois qui sont à la portée de ma raison ; je puis bien, entre ma lumière naturelle et des objets naturels, établir un rapport qui fait la certitude rationnelle ; mais je ne peux pas, entre la lumière naturelle et un objet surhumain, établir

une proportion. Or, là où il n'y a pas une proportion entre la lumière de l'intelligence et l'objet de cette lumière, il n'y u pas de certitude ; car la certitude suppose une proportion entre l'intelligence et son objet, et il est métaphysiquement absurde de dire qu’entre une intelligence bornée et un objet sans mesure, entre une quantité finie et une quantité infinie, il s'établisse une proportion.

Je l’atteste donc, et nous tous, catholiques, nous l'attestons , nous sommes frappés par la doctrine catholique, non pas comme ténèbres, mais comme lumière ; non pas comme on le serait en entrant sous une voûte sombre, mais bien comme en entrant sous une voûte illuminée, radieuse, dans uu édifice immense, sans limite, et dont nous n’apercevons pas toutes les proportions, dont nous ne calculons pas toutes les dimensions, mais dont l’éclat nous saisit et nous transporte hors de nous-mêmes. Et c'est ce qui fait que pour ces choses incompréhensibles nous avons un dévoûment si grand , résultat d’une certitude si absolue, qu'elle exclut toute espèce de doute.

Car c'est là le troisième caractère de la conviction catholique, même illettrée ; elle exclut le doute. Au moment où le chrétien a la foi , le doute lui est impossible. Ou peut, il est vrai, perdre la foi, et encore est-ce un phénomène qui s'accomplit difficilement, et qui ne s'accomplit guère que dans la jeunesse ; mais , enfin, au moment où existe la conviction illettrée,

produite par la doctrine catholique, le doute est impossible. Si ce doute existait, vous l'entendriez, il vous serait manifesté, vous sentiriez le cœur du catholique et scs discours chanceler; mais, dites, sommes-nous des hommes qui faisons effort pour nous persuader certaines vérités au-dessus du commun? J'en appelle à vous, vous avez vu des catholiques, sommes-nous des hommes de doute? D’ailleurs, de quoi s'agit-il? Nous, catholiques, nous attestons les phénomènes qui se passent en nous ; vous êtes les maîtres de ne pas nous croire , de manquer d'oreille et de discernement. Je ne veux pas et je ne puis pas vous contraindre, mais je vous le répète : Nous n'avons pas de doute, et nous le prouvons par notre conduite durant la vie et à l'heure de la mortl Voyezvous ce peuple entendant d’un côté la parole de l'Eglise, qui affirme, et, de l'autre, votre parole, qui nie; le voyez-vous hésiter? L'enfant qui fait sa première communion est-il troublé par la crainte de se tromper? Vous remuez le ciel et la terre contre des enfans, des paysans, des soldats, des femmes; armés de pied en cap, chevaliers de l'erreur, vous montez à cheval bardés et caparaçonnés, et vous descendez dans la lice contre la vile plèbe de l'humanité : le peuple chrétien vous écoute-t-il ? Il passe son chemin, il va à l'éternité sans vous regarder, sans vous entendre.

Est-ce là le doute? Ou bien une certitude illettrée et translumineuse? Car si c'était une certitude lumineuse seulement, ce pauvre ouvrier, cet enfant, cette

fille pourraient vous répondre, et ils ne vous répondent rien. Vous leur faites de la métaphysique et de l'histoire, vous leur dites : Mais c’est l'Eglise qui l’a fait serf, lu es souverain naturellement; c’est l’Eglise qui t'a fait pauvre, tu es riche naturellement; ta faim, c'est l'Eglise; la soif, c'est l'Eglise; la chemise trouée, c’est l’Eglise; ton lit délabré, c’est l’Eglise; ta femme qui se meurt, c’est l’Eglise ; toutes les souffrances, c’est l'Eglise; et tu ne vois pas cela? Si, du moins, vous vous adressiez à moi, ma parole pourrait se mesurer avec la vôtre; mais ce peuple, que voulez-vous qu'il vous réponde, s'il n'avait que sa science et sa raison? Heureusement, et grâce à Dieu, il a une lumière divine devant laquelle la vôtre n’est rien ; il éprouve devant vous ce que l’on sent quand on voit, * devant le soleil, l’aveugle qui le blasphème. Nous voyons le soleil de la vérité éternelle, et vos paroles, contre lui, nous ne les entendons même pas : elles sont comme le sifflement du pâtre à côté du bruit de l'océan.

Il existe donc. Messieurs, une conviction illettrée produite par la doctrine catholique, conviction translumineuse, et qui exclut le doute; certitude véritable, mais qui n’est pas rationnelle, puisqu’elle est illettrée, non fondée sur levidence et sur le raisonnement ; certitude inamissible dans l'humanité, quoiqu’elle soit amissible dans les individus.

Je sais bien que vous nous contestez cette inamissihilité, et que, ne pouvant rien contre elle dans son

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passé, vous prophétise/ contre son avenir. Messieurs, l'avenir est quelque chose de bien incertain, et quand ou a le passé contre soi, je crains fort, à vous dire vrai, qu'on li ait aussi l'avenir. Quand on a vécu dixhuit siècles, en ayant affaire au temps, à la science et à la liberté ; quand la science a tout tenté contre vous, et la liberté aussi, sans vous détruire, il y a démonstration que la science, la liberté et le temps ne pourront pas davantage à l'avenir.

En somme, nous avons vécu jusqu'à présent. Aujourd'hui même, le Christ a une année de plus; encore quelques heures, et l’airain de l'éternité, résonnant aux oreilles des hommes, leur aura dit : Le Christ est plus vieux d’une année.

Et cette année, comme les précédentes, vous nous avez combattus sans nous vaincre; nous respirons encore. Si même nous regardons un peu loin en arrière, jusqu'au commencement de ce siècle, nous aurons lieu d'admirer ce que la Providence a fait pour nous. Alors celte basilique était fermée, ces autels par terre, celle enceinte déserte : cl voici qu'après quarante ans de liberté , de science et de cours du temps, ces portes sont ouvertes, ces autels debout, et vous, Messieurs, vous réjouissez, par votre immense assemblée, ces vieux murs qui ont tant vu d’hommes, et qui s’étonnent de les voir plus pressés que jamais. Je prophétise donc aussi, et je vous donne ici-méme rendez-vous dans quarante ans. Votre sourire, Messieurs, m’avertit que je n’y serai pas. Il est ti .23

vrai que je suis voire ainé, et j’en remercie Dieu, puisque c’est ce droit d’ainessequi me permet de vous euseigner et de vous ouvrir mon cœur. Mais enfin, vous y serez dans quarante ans; Dieu vous donnera ce temps pour éprouver sa force et votre faiblesse. Observez donc le mouvement de la science et de la liberté humaines; notez dans votre mémoire les attaques que nous subirons d’un bout du monde à l’autre, et cela fait, à pareil jour, regardez l’heure qu’il sera pour vous et pour nous.

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