DE LAUTORITÉ MORALE ET INFAILLIBLE DE L’ÉGLISE
Monseigneur,
Messieurs,
Nous avons commencé ces Conférences par établir la nécessité d’une Eglise enseignante, après quoi nous avons examiné la constitution de cette Eglise établie par Dieu pour enseigner les hommes. Revenant aujourd'hui à notre point de départ, c’est-à-dire à la (in pour laquelle l’Eglise a été établie, nous remarquerons que nul n’a le droit d’enseigner s'il n’est cer-
laiu de ce qu'il enseigne, et que nul n'a le droit de demander la foi à ce qu'il enseigne s’il n'est infaillible. Il y a celle différence entre la certitude et l'infaillibilité, que la certitude consiste à ne pas se tromper dans un cas donné, tandis que l'infaillibilité consiste à ne pas pouvoir se tromper. La certitude est le rapport actuel d’une intelligence avec une vérité ; l'infaillibilité est le rapport perpétuel de l'intelligence avec la vérité. La certitude fait partie des moyens et des droits de l'homme raisonnable; car, sans la certitude, l'intelligence ne serait qu’un vaste, doute. Mais l'infaillibilité n 'appartient pas à l’homme, ni à l'ensemble des hommes, parce que l’ignorance et les passions viennent sans cesse s'interposer entre leur intelligence cl la vérité ; d'où il suit qu'ils ne peuvent la découvrir, ou rester en rapport avec elle universellement et perpétuellement. Tout ce que peuvent faire les hommes, quand ils enseignent, c’est d’èlre certains, et aussi ne peuvent-ils pas exiger la foi à leur enseignement, c'est-à-dire une adhésion pure et simple, de cœur et d’esprit, à leur parole; car, leur parole n’étant pas infaillible , il reste toujours à voir s’ils ne se trompent pas , ou s’ils ne veulent pas nous tromper. Au contraire, lorsqu’une autorité est infaillible, il suffit de connaître ce qu'elle dit pour être dans le droit et le devoir d'y ajouter foi. Or, l'Eglise catholique, instituée de Dieu pour cuseigncr le genre humain, est tout à la fois certaine et infaillible : certaine de la vérité de son institution par
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Dieu , infaillible dans le dépôt de la foi dont la propagation et l’interprétation lui furent confiées. Elle est tout à la fois certaine et infaillible, parce que, si elle n’était qu’infaillible, son autorité reposerait sur un cercle vicieux, c'est-à-dire qu'elle invoquerait, eu faveur de son infaillibilité, son infaillibilité même; au lieu qu'appuyée sur la certitude rationnelle et morale de son institution divine, elle va de la lumière à la lumière, de la lumière naturelle à la lumière surnaturelle, de la certitude à l'infaillibilité, pour retourner ensuite, par réflexion sur elle-même, de l’infaillibilité à la certitude.
Nous avons déjà vu, Messieurs, ou plutôt entrevu, que l'Eglise possède la plus haute certitude rationnelle, puisqu’elle s’appuie sur les niées, l'histoire, les mœurs cl la société, avec une force dont ne dispose aucun autre corps enseignant, et qui lui assure ici-bas l’empire de la persuasion. Il nous reste donc seulement à traiter de sa certitude morale et de son infaillibilité.
La certitude ou l'autorité morale d’un corps enseignant résulte de trois conditions qui sont pour luimême et pour ceux qu’il enseigne la preuve qu’il est en rapport avec la vérité, et qu’il la dispense avec exactitude et respect. Ces trois conditions sont la science, la vertu et le nombre.
La science est la première condition de lu certitude ou de l’autorité morale : car, comment être certain si l'on ne connait pas, et comment connaître si
l'an ne sait pas? Lorsqu’on sait, au contraire, et plus l’on sait, plus on a pour soi-même et pour les autres une garantie de n’ètre pas trompé. La science est l'œil qui regarde, qui scrute, qui compare, qui réfléchit, qui attend et saisit la lumière, qui ajoute aux siècles passés le poids des siècles nouveaux, et, sentinelle patiente du temps, arrache pièce à pièce à l'univers ses éternels secrets. Si la science laborieuse et persévérante ne méritait aucun crédit, il faudrait désespérer de la vérité, et jamais, Messieurs, eu vous parlant, nous n’estimerons le désespoir comme quelque chose dont il faille tenir compte. La science est incontestablement un titre, encore qu’elle ne suffise pas toute seule à fonder l’autorité morale d’un enseignement. Or, l’Eglise a la science, elle est née dans la science, elle a sauvé la science, elle a lutté contre la fausse science, elle est, sous tout point de vue, un corps savant.
L’Eglise a la science de ce quelle enseigne; ce n’est pas par une foi aveugle qu’elle agit, mais par une foi fondée, ainsi que nous l'avons vu dans notre deuxième Conférence, sur les idées générales les plus élevées, sur des monumens historiques de la plus haute antiquité et de la plus sûre authenticité, sur l'expérience de l'influence heureuse cl civilisatrice quelle exerce dans le monde, enftu sur une tradition et un ensemble de faits de toute nature quelle explore et qu'elle agrandit sans cesse par ses travaux.
■ S'il y a quelque part science, étude, expérience, c’est
assurétneul dans une société où joue un si grand rôle le déploiement de toutes les forces de l'esprit , et qui a possédé, depuis l'origine des âges, et surtout depuis Jésus-Christ , une innombrable multitude d’hommes éclairés, qui ont rempli la terre de leur parole et de leurs écrits.
Et comment l’Eglise n’eùt-elle pas été savante ? Elle était née dans la science, à l'un des beaux siècles qui soient dans l'histoire , au siècle d'Auguste , précédé par d'autres qui avaient porté jusqu'à la perfection les lettres, les arts et la philosophie, afin qu’il ne fut pas dit que le christianisme était clos dans l’ombre. La science nous reçut au berceau , nous épia, nous étudia , nous combattit , nous donna des défenseurs parmi ces philosophes que nous venions détrôner, et dont beaucoup apportèrent au crucifié le triple témoignage de leur génie, de leur savoir et de leurs erreurs. Quand ensuite la science menaça de s’éteindre en Europe par l'envahissement des barbares, qui la sauva du naufrage? Qui prépara des nations nouvelles, dignes de posséder la vérité? Etaitce vos pères ? Ah ! vos pères I ils liraient l’épée, l’épée hier , l’épée demain , l’épée toujours ! voilà quel était eu eux votre partage, hommes aujourd’hui si fiers de votre science , et nous ne vous en blâmons pas. Vous étiez là , dans la personne de vos ancêtres , formant une barrière armée contre laquelle venaient se briser les iuvasions nouvelles, un immense carré européen , pour protéger au dehors ce qui se développait au
dedans : tandis que nous, dans uns ancêtres aussi, pacifiques et laborieux, nous reconstruisions la science avec ses débris, alin qu'un jour vous pussiez recevoir de nous cet héritage, et que la vérité, retrouvant un âge digne d’elle, ne commandât pas à des esclaves, mais qu’elle brillât dans un empire fondé sur la légitime conviction des esprits. Il vint, cet âge que nous avions préparé, il vint; et la scienee, fille ingrate et dénaturée, à peine tombée de nos mains dans les vôtres, s'insurgea contre nous, et nous accusa, nous qui avions travaillé quinze siècles pour elfe, nous qui l’avions accueillie de nouveau lorsqu echappée sanglante du glaive de Mahomet II, clic s'était jetée, tout éperdue, dans la robe de nos papes! Qu’avons-nous fait alors ? Avons-nous trahi la science ou subi son joug ? Ni l’un ni l'autre : nous lui avons résisté , nous nous sommes opposés comme un mur d'airain, non pas à elle, mais à ses égaremens; et aujourd'hui , enfans de la science , sauveurs de la science , protecteurs de la science , nous arrivons à une époque non moins glorieuse pour l’Eglise , celle où la science, reconnaissant la vanité de ses efforts contre nous, viendra dans nos temples nous chercher et nous offrir le baiser de réconciliation et de justice qu elle nous doit cl qu’elle nous donnera.
Ainsi l’Eglise est un corps savant. J'ajoute que ce caractère n'appartiem à aucune autre autorité religieuse au même degré. Hors de l’Eglise , nous trouvons d'abord l'enseignement des religions non chré-
tiennes : ont-elles le cachet de la science 1 La science, dans les castes sacerdotales de l'Inde, de l'Egypte et de la Grèce, ne se manifestait point au dehors ; c'était un secret qui n'avait pas le caractère scientifique. La religion mahométane est un autre exemple. Le Coran n’est qu'un plagiat de la Bible ; Mahomet n'a attaqué qu'un petit nombre de points du christianisme, le mystère de la Sainte-Trinité et la divinité de Jésus-Christ; il a reconnu l'unité de Dieu, la création du monde et même toute la série historique des hommes inspirés, Adam, Noè, Abraham, Moïse : mais il a blessé le christianisme, et, à l'instant même, quelle a été la vengeance de cet attentat? Sa religion a été condamnée à n'étre plus qu'une religion non chrétienne. Il avait voulu rejeter la pierre angulaire, la pierre angulaire est retombée sur lui ; l'ignorance pèse sur sa nation, cette nation dont les émissaires viennent aujourd’hui mendier quelques parcelles de notre science, magnifique hommage que Dieu leur fiait rendre à la supériorité des peuples chrétiens. Mais ils ont beau prendre des habillemens européens; leur sultan a beau donner des festins à l’européenne...,. Non, la malédiction de l'ignorance est sur celte terre : ils ont nié Jésus-Christ, la science n'y paraîtra qu'avec Jésus-Christ.
Voulez-vous considérer les hérésies chrétiennes? Pour la plupart, elles ont .encore la science : ces sectes vivent dans des contrées honorées du culte des lettres et des arts, car elles n'uot pas nié Jésus-
Christ. Mais admirez un autre prodige. Celle science, qui nous conserve l'unité et vit en steur avec elle, que fait-elle chez ces sectes ? Elle y dévore leur religion ; elle y fait ce qu’elle a toujours fait, des hérésies. Les hérésies, en se détachant de l’Eglise, ont emporté la science sous leur manteau ; mais la science a fait comme l'épée, qui use le fourreau; le fourreau n’était pas assez fort , et jamais ces hérésies n’ont vécu plus de trois ou quatre siècles. La science est pour elles comme un océan orageux qui frappe , se relire, revient, jusqu'à ce qu’il emporte les continens dans un vaste et universel naufrage. Aujourd’hui, le protestantisme est arrivé à cette ère fatale : il commence son quatrième siècle, et avec son quatrième siècle commence sa ruine, que déjà les esprits attentifs découvrent, et qui se cache à peine aux esprits légers et prévenus.
Donc la science, première condition de la certitude ou de l'autorité morale, appartient à l'Eglise catholique : les religions non chrétiennes ne l'ont pas ; les sectes séparées sont rongées par elle.
Mais, quoique la science soit un des caractères de la certitude morale, elle ne suffit pas pour arriver à ce degré d'assurance qui est la preuve irrécusable de la vérité. La science est une puissance de l’esprit; or, il y a dans l’homme une puissance plus grande encore, qui est celle de la volonté. Là réside le librc-arbilrc, ressort principal de nos actions, et qui commande à l’esprit lui-mème, jusqu’à lui faire voir ce qui n’est
pas, et à le nourrir des plus pitoyables illusions. La scieuce est alors un vain remède contre l'erreur ; subjuguée par la volonté, elle se met au service de ses passions, et abuse de la lumière même contre la vérité. En uu mot, l'homme peut corrompre la science, selon l’expression de Bacon, et c’est pour* quoi il a besoin d’avoir une garantie quelle ne trahit pas ses devoirs et sa fonction ; il a besoin d'un incorruptible médiateur entre l'esprit et la volonté, et ce médiateur, vous l’avez nommé, Messieurs, c'est la vertu. Car la volonté ne pousse la science à l'illusion qu'au profit des sens et de l'orgueil ; et toutes les fois que la vertu corrige la science, et que la science éclaire la vertu dans une même âme, il s'y fait uu jour semblable à celui du ciel, aussi proche de la perfection qu’il est permis à l'homme de le souhaiter.
Or, l'Eglise, Messieurs, ne possède pas seulement la vertu, comme médiatrice entre l’esprit et la volonté, comme un arôme étranger qui purifie la science, mais sa doctrine même est une vertu. Les vérités, qui en composent le tissu, ne sont pas de pures spéculations, mais des vérités qui entraînent une foule de conséquences morales, terribles à la nature. La croix, le détachement de soi-même, la pénitence, tel est le but du christianisme, le résultat de son action persévérante. Être crucifié avec Jésus-Christ pour vivre avec Jésus-Christ, voilà ce que l'Eglise ne cesse de prêcher dans tous ses enseignemeiis, par
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tous ses symboles cl toutes ses cérémonies; c’est-àdire qu’elle est en contradiction constante avec le monde et la nature déchue. Admettre, sans les pratiquer, les vérités qu’elle annonce, c’est déjà une vertu ; que sera-ce de les admettre pour les pratiquer? Nous ne sommes donc pas des académiciens qui élaborent dans le silence du cabinet des découvertes utiles aux jouissances de l’humanité, et qui ensuite les portent fastueusement au milieu d'assemblées publiques où les ballemens de mains, les pensions et les honneurs les dédommagent de leurs sueurs et de leurs veilles. Nous, Messieurs, quand nous apportons la vérité aux hommes, elle sort d’un cœur brisé, elle vient du pied de la croix; cette vérité dit que le cœur de l’homme est un abime et qu’il faut le purifier par une austère pénitence; elle vient du sang et elle demande du sang; si vous étiez tentés de mettre en doute sa pureté, elle vous répondrait : Comment ne serais-je pas pure, puisque je suis née crucifiée ?
Jetons maintenant les yeux sur les religions non chrétiennes, et sur les sectes chrétiennes; posséderont-elles ce second caractère de la certitude morale? Vous savez ce que sont les religions païennes, religions de plaisirs autant que d’ignorance. Vous connaissez Mahomet ; en même temps qu’il rendait la science impossible, il détruisait la moralité, et léguait à ses disciples des mœurs infâmes et des espérances éternelles aussi infâmes que ses mœurs.
Si nous passons aux sectes chrétiennes , il y a du bien dans leur sein, par cela seul qu’elles conservent avec Jésus-Christ quelque relation ; cependant leur vertu n’est point, comme celle de l'Eglise, une vertu de sacrifice. La vertu catholique détruit l’orgueil dans sa racine, tandis que le protestantisme, en donnant tant de prix au sens privé de l’homme , laisse subsister l’orgueil. Et pour rendre la chose plus claire, prenons un exemple. Il existe un empire en Europe qui compte au moins soixante-dix millions d’hommes; ces peuples sont chrétiens, et ne diffèrent de nous que par la rupture de l’unité, car,
. pour le dogme , entre eux et nous le débat est peu de chose; cet empire renferme ileux élémens, l’un civilisé, l’autre barbare, ce qui est admirable pour la force; la nation est pieuse de sa nature : et cependant avec ses soixante-dix millions d’hommes , avec ses ressources de civilisation et de barbarie, avec son christianisme, l’empire russe n’a pas pu produire encore une fille de charité : ni lui , ni toutes les puissances protestantes ensemble! Pourquoi? C’est que , pour aimer à un certain degré , il faut une foi profonde , il ne faut pas seulement une raison qui sache discuter, mais il faut adorer, s’abîmer, s’anéantir ; jamais les protestans, avec leur vertu d’honnétes gens , u’nrriveront à ce qu’il faut de folie dans l’amour. On reproche à nos saints d’avoir été des insensés : oh oui I ils avaient perdu le sens! Estce qu’on peut aimer sans être fou ? Aimer, c’est
s'immoler, c'est estimer la vie de celui qu'on aime plus que deux mille fois la sienne ; c'est préférer tout, les tortures, la mort, plutôt que de blesser dans le fond du coeur celui que l’on aime. N'est-ce pas la de la folie? Souvenez- vous de ces soldats qui, dans des temps encore voisins de nous, allaient, sans souliers et sans pain , combattre sur la frontière , et mouraient contens, en criant de leur dernier souffle : Vive la république! C’était aussi de la folie, mais de cette folie sublime qui crée et sauve les nations, et qui, agrandie sur le Calvaire, dans la personne d'un Dieu, a recréé et sauvé le monde, cl, transmise à l’Eglise catholique, y perpétuera jusqu'au dernier jour, avec l’héroïsme de la vertu, la splendeur de l’autorité.
Le troisième caractère de la certitude morale, c'est le nombre, non pas le nombre matériellement pris, mais le nombre ajouté à la science et à la vertu ; car il est manifeste que plus il y a d'hommes savans et vertueux groupes autour d'une doctrine, moins elle laisse de prise à la faiblesse humaine et au soupçon. Or, l'Eglise possède aussi le nombre. Ce n’est pas un petit troupeau d’hommes qui la compose, hommes à part de la foule, qui ne pourraient être entendus par elle, et qui formeraient comme un collège privilégié dans l'humanité. L’Eglise, à ne considérer même que celle qui est enseignante, renferme une multitude considérable d’hommes de tous les pays et de toutes les conditions, auxquels
il faut joindre une foule d'hommes de l’Eglise enseignée qui possèdent autant la science et lu vertu que les membres de l’Eglise enseignante, et qui rendent témoignage, par leurs lumières et leurs actes, à la vérité catholique. Il y faut même comprendre ceux qui , moins éclairés , rendent néanmoins par leur adhésion témoignage à la même vérité, en montrant qu'elle va à toutes les natures, à toutes les intelligences, à tous les cœurs.
Quel sera l’enseignement humain qui pourra se comparer à l'enseignement de l’Eglise , et se flatter de posséder au même degré la science, la vertu et le nombre ? Les religions non chrétiennes n’ont ni la science ni la vertu, et si elles se glorifient de leur nombre, c’est un nombre sans valeur, puisqu’il n entraîne avec lui qu’une plus grande masse d’ignorance et de vices. Les sectes chrétiennes ont la science, mais une science qui les dévore, et tôt ou tard les fait expirer dans le rationalisme, à moins qu’elles ne se préservent de la dissolution, comme les Grecs, en faisant de leur hérésie le tombeau de toute culture de l’esprit; elles ont aussi quelque vertu, mais une vertu médiocre, qui ne saurait atteindre aux grands dévouemeus de la charité et de l'apostolat ; et quant au nombre, elles n’en ont pas vestige, du moins chez les proteslans, puisque chacun, en vertu du jugement privé, n’y offre que sa pensée personnelle, et reste toujours, malgré la communauté du nom et l’apparence d’une assemblée, un protestant unique et isolé.
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L'Eglise, au contraire, est un corps savant, mais dont la science n'altère point la foi, un corps vertueux, mais d’une vertu non humaine, qui porte le dépouillement de soi jusqu’à l'héroïsme de la pauvreté, de la chasteté et du martyre volontaires ; un corps immense, mais dont les proportions colossales et multiples s'allient à la plus stricte unité, à cette unité qui est le nombre par exccllcuce, et dont les anciens philosophes avaient fait à bon droit le principe des choses. Quelle plus haute autorité, et par conséquent quelle plus haute certitude môralc ! Lui opposerons-nous, dans un autre ordre, l’autorité et la certitude des mathématiques ? Les mathématiques sans doute ont en leur faveur une parfaite évidence intellectuelle ; mais étrangères à la volonté, et cultivées par un petit nombre de savans, elles ont infiniment moins de. rapports que l'enseignement de l'Eglise avec tous les besoins de l'humanité, et ne possèdent qu'un seul genre de preuves, qui suffit néanmoins pour les établir avec le degré de certitude qui leur est nécessaire pour agir sur l'esprit humain et accomplir leur destination. Si personne ne les nie, c'est que personne n'a intérêt à les nier, parce qu’elles ne touchent que le cerveau, et n'ont aucun contrecoup dans le cœur. Tandis que l'Eglise, c'est la tète, c'est le cœur, c’est l'homme, c'est le centre et la circonférence ; elle est comme une toile tendue d’un pôle à l'autre de l'univers, où viennent se heurter tous les intérêts et toutes les passious ; comme une
horloge inflexible qui répond l’heure véritable des choses à tout point de l’espace, et à tout moment de la durée. Faut-il s’étonner qu’elle ait des ennemis, et la uégation même qui en est faite ne forlifie-l-elle pas la preuve de l’adhésion qui lui est donnée, en témoignant de son impartialité et de sa nécessité?
Et plus l’Eglise vit, plus ces caractères de certitude morale quelle porte avec soi augmentent de lustre et de force. Car sa science croit toujours, en ce sens que des générations nouvelles lui apportent toujours le poids de leurs lumières, et qu'appliquée à de nouveaux faits, à de nouvelles mœurs, à de nouveaux peuples, celte science est sans cesse confirmée par des expériences nouvelles. Sa vertu croit aussi, en ce sens que le nombre d'hommes qui la pratiquent devient plus grand avec les siècles, et qu'ainsi le témoignage qui en résulte ne cesse de s'agrandir. Plus l’Eglise approchera donc du terme, plus il sera déraisonnable de contester son enseignement; et au contraire, plus elle était proche de son origine, pins elle avait besoin de témoignages extérieurs et éclalans de sa mission. De là vient que bien qu’il y ait toujours des miracles dans l'Eglise, néanmoins ils étaient plus nombreux au commencement qu’aujourd'hui.
Toutefois, il ne suffit pas que l’Eglise soit certaine de sa mission et de son institution divine; il ne suffit pas qu’elle ait pour elle et pour les autres une incomparable autorité morale : il faut encore qu’elle
soit infaillible, c’est-à-dire qu elle ne puisse pas se tromper dans renseignement de la doctrine dont elle a le dépôt , car si elle pouvait se tromper, les esprits qu'elle enseignerait resteraient juges de savoir si , dans chaque cas donné, elle ne s'est pas trompée. Or, elle a été établie précisément, parce que ce discernement de la vérité ne peut être fait par le genre humain composé d'enfans, de peuple et de gens éclairés, mais sans loisir suffisant. Si l'Eglise n'était pas infaillible, elle n'aurait pas le droit d’exiger la foi ; elle uc pourrait que s’adresser à chaque individu , en lui disant : Voilà comme j’entends tel et tel point de dogme , de morale et de discipline générale ; voyez si votre raison est d’accord avec la mienne. Elle cesserait par conséquent d'étre une autorité enseignante pour devenir ce que sont devenus les ministres proleslans, de simples lecteurs de la Bible , sauf au peuple à l'entendre comme il le jugera convenable. Et encore les ministres protestans sont en contradiction perpétuelle avec le principe qui leur sert de base; car, tout en déclarant que le droit de chacun est d’interpréter la doctrine, néanmoins ils ne peuvent s’empêcher de donner à leurs fidèles leurs interprétations particulières, et agissant ainsi avec autorité, ils maintiennent, jusqu'à un certain point, dans les divers pays, les différences qui distinguent chacune de leurs sectes, luthériens, calvinistes, anglicans. C’est par la force de l'autorité enseignante qu'a lieu ce résultat, cl par l'oppression des peuples enseignés, puisque cette
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autorité qui les enseigne est fausse , contradictoire non seulement avec les autres autorités protestantes , mais encore avec elle-même. En un mot , Messieurs , le genre humain doit être enseigné , comme nous l’avons établi dans notre première Conférence; il est nécessairement enseigné , qu’il le veuille ou ne le veuille pas; et il n’est pas juge de l’enseignement qu’il reçoit , parce qu’il n'en est pas capable. D'où il suit qu’il doit être enseigné par une autorité qui ne puisse pas le tromper, et qui ait ainsi le droit d'exiger sa foi. Tout autre mode d’enseignement est un mode tyrannique , puisqu’il soumet l’homme à une autorité faillible, qui peut l’asservir à l’erreur.
Mais celte infaillibilité, nécessaire à l’Eglise établie de Dieu pour gouverner le genre humain, n’est pas un apanage de notre esprit. Elle suppose, en effet, que l'intelligence ne sera jamais obscurcie par l’ignorance et les passions , ces deux sources fécondes de l'erreur. Or, l’homme est sans cesse exposé à l’ignorance par la faiblesse de son intelligence , qui est finie, et aux passions par la faiblesse de son coeur, qui est corrompu. Tout ce qu’il peut faire, c’est de s’en affranchir dans un cas donné, c’est-à-dire, d'être certain. Le genre humain , pris en masse , est affecté de la même impuissance , et affecté à un degré plus grand encore, parce qu'il est beaucoup plus sujet à l’ignorance et aux passions que tel homme pris en particulier dans certaines conditions d’études et de vertus. Sans doute si le genre humain ne fût pas
tombé dans Adarn des privilèges de sa créa lion, il eût reçu de ses communications perpétuelles avec Dieu une lumière et une pureté suffisantes pour le conduire; mais cet ordre n'existe plus. C’est l'Eglise seule qui reçoit l’esprit de Dieu , c'est elle qui a succédé aux droits primitifs du genre humain. C'est par elle que nous pouvons seulement rétablir nos rapports originels avec Dieu, c’est à elle qu’il a été dit : Je suis avecvous jusqu’à la consommation des siècles' .
Ne voyez donc pas , Messieurs , dans l'infaillibilité de l'Eglise un privilège étrange et incompréhensible. C'est , au contraire , tout ce qu'il y a de plus simple et de plus nécessaire aux hommes , le rétablissement de leurs rapports avec la vérité. S’il y a quelque chose d’étrange dans le monde, ce n'est pas que la vérité soit donnée par Dieu au genre humain dans nn enseigement pur d’erreurs; c'est que cet enseignement soit méconnu, malgré le besoin que nous en avons, et le désordre introduit en nous par le péché originel peut seul expliquer celte anomalie. L'Eglise , remarquez-Ie , Messieurs, ne crée pas la vérité; la vérité est en Dieu, elle est dans la parole que Dieu a parlée aux hommes , et tout le privilège de l'Eglise est d’enseigner cette parole sans pouvoir la transformer en erreur. Comment enseigner le genre humain, comment lui demander sa foi sans la possession de ce privilège! Aussi, Messieurs, toute religion qui ne se
1 Saint Mullucu. clnip. 28, vers. 20.
dit pas infaillible, se convainc d’erreur par cela même; car elle avoue qu elle peul tromper, ce qui est le comble tout à la fois du déshonneur et de l'absurde dans une autorité enseignante au nom de Dieu. Elle avoue n’élre qu’une philosophie, et aura par conséquent le sort d'une philosophie. Vous en avez eu la preuve récemment ; vous avez vu des hommes se poser devant l’humanité comme fondateurs d'une religion : beaucoup, parmi eux , étaient des hommes de talent, d'enthousiasme et de bonne foi. Eh bien ! ils ont échoué devant la nécessité d’une mission divine, d’une promesse d'infaillibilité. Tous ensemble, et leur chef à leur tête , ils n’ont osé se présenter devant vous et vous dire : Ecoulez cl croyez, car nous sommes infaillibles ! Et c’est pourquoi le raisonnement les a brisés. Car ce qui fait tout périr aujourd'hui, ce qui fait que le monde est flottant sur ses ancres, c’est le raisonnement, c'est que l’homme ne croit plus à l'homme, cl ne veut pas eucore se soumettre à Dieu. Sans une autorité divine, il n'y a rien de stable, rien de fort, mais du vent qui passe, en détruisant. Si la société s’ébranle d’un bout de l’Europe à l’autre, que croyez-vous qui l’agite dans ses fondemeus? Ce n’est pas le fer qui renverse les princes : le fer se croise avec le fer ; la force se heurte contre la force ; quand les puissances de la terre n’ont à lutter que contre la force, elles écrasent de leurs armées ceux qui se soulèvent. Mais l’ennemi terrible, celui qui renverse toute chose, cl contre lequel ni république, ni roi ne
peuveul rien, c’esl le raisonnement, le raisonnement qui n'a plus le contre-poids de l'autorité et de l'infaillibilité.
Et cependant, malgré celte nécessité de l'infaillibilité, l'Eglise catholique est la seule qui ail osé se dire infaillible. Les religions païennes , loin d’y prétendre, n'osaient pas même enseigner une doctrine à leurs sectateurs ; la religion mahomélanc se contente de faire lire le Coran à ses disciples ; les protestans rejettent loin d'eux l'infaillibilité, et n'enseignent quelque chose aux peuples qu’en contredisant perpétuellement leur principe. Ne rien enseigner, ou faire lire un livre réputé divin, voilà toute la ressource des religions qui ne se disent pas infaillibles. Et si vous demandez pourquoi elles ne se disent pas infaillibles, e’est qu’elles ne le peuvent pas, c’esl quelles sentent très-bien que leurs variations perpétuelles ou l'absurdité de leurs dogmes trahiraient sans cesse celte prétention. Il n'est pas si aisé qu’on le croit de se dire infaillible. Toute fausse religion commence par l’homme, et quel est l'homme assez hardi pour proclamer infaillibles ses pensées cl celles de ses successeurs ? Comment Luther, par exemple, se serait-il proclamé infaillible, lui qui attaquait l'infaillibilité de toute Eglise? Tout homme qui veut fonder une nouvelle religion , c’est-à-dire corrompre une ancienne religion, car nul que Dieu n'a fundé une religion sur la terre, tout homme qui a ce dessein se trouve tout à la fois dans la nécessité et dans l’impossibilité
de se proclamer infaillible. S'il ne se proclame pas infaillible , lui el ses successeurs , il n'obtiendra pas la foi de ses propres sectateurs , il périra par le raisonnement, qui introduira dans sa doctrine une variation sans tin. S'il se proclame infaillible , il sera la risée de l’univers. Voilà pourquoi les faux inventeurs de dogmes se cachent au fond des temples, ensevelissent dans le mystère et sous des formes symboliques leur doctrine, ou bieu invoquent le raisonnement, comme les hérétiques , et bâtissent sur ce sable mouvant des Eglises éphémères , des dogmes fugitifs. L’Eglise catholique , en se proclamant infaillible , a donc fait ce qui est sans doute absolument nécessaire, mais ce qui est au-dessus des forces de l’homme. Et celte infaillibilité s'est réellement manifestée en elle par une constance indestructible dans ses dogmes et sa morale, malgré la différence des temps , des lieux et des hommes.
Pourquoi ne riez-vous pas quand je vous dis que je suis infaillible, non pas moi, mais l’Eglise, dont je suis membre et qui m’a donné mission? Encore une fois, pourquoi ne riez-vous pas? C’est que l’histoire de l’Egli§e lui donne quelque droit, même à vos yeux, de se poser comme infaillible; c’est que, dans une suite de dix-huit siècles accomplis , à travers tous les mouvemens de l’esprit humain, elle est restée ferme comme une pyramide. Vous voudriez bien l’insulter à cause de cela même ; vous dites bien : Ce n’est qu'un tombeau, cl il u’y a au fond qu’un peu
de cendre. Oui, mais ce lombeau, c’esl celui du Christ, celle cendre esl une cendre qui vil longtemps, et toujours la même, et, malgré vous, elle vous donne à penser.
C'est, direz-vous, le principe même de l'infaillibilité qui a produit ce résultat. Mais on a beau se croire infaillible, si on ne l'est pas réellement , rien ne peut empêcher les variations et les contradictions produites par la différence des esprits. Comment se fait-il que Grégoire XVI et les évêques de son temps aient les mêmes pensées que tous leurs prédécesseurs, eux qui vivent sons des influences si nouvelles? Que le peuple croie comme les chefs de la doctrine, parce qu’il les regarde comme infaillibles, à la bonne heure ! Mais les chefs eux-mêmes, s'ils n'étaient guidés par un esprit supérieur, immuable, infini, comment conserveraient-ils l’unité de la doctrine ? Reconnaissons, Messieurs, dans cet accord des faits avec les principes, le caractère divin qui seul peut l'expliquer. Il doit y avoir dans le monde une autorité enseignante ; cette autorité enseignante doit posséder les plus hauts caractères de certitude ou d'autorité morale, et de plus elle doit être infaillible, afin de pouvoir exiger la foi de ceux quelle enseigne et qui ne peuvent pas être juges de la doctrine. Or, l’Eglise catholique seule enseigne tout le genre humain, ou du moins porte seule le caractère de la catholicité ; seule elle possède tous les caractères de la certitude morale, à leur plus haut degré; seule elle a osé se dire infaillible, et
l'histoire de sa doctrine prouve eu effet , par son admirable et incompréhensible unité , qu'elle a reçu ce don précieux par lequel l’union primitive des hommes avec la vérité s'est trouvée rétablie. Partout ailleurs uous ne trouverons que des idées locales , variables , contradictoires, des flots succédant aux flots, tandis que l’Eglise catholique ressemble à l'océan qui environne et baigne tous les conlinens.