‹ Conférences de NotreDame de ParisChapitre 6 sur 24 · CINQUIÈME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME CONFÉRENCE

DE L'ENSEIGNEMENT ET DU SALUT DU GENBE I1UMAIN AVANT L’ÉTABLISSEMENT DÉFINITIF DE L'ÉGLISE.

Monseigneur,

Messieurs,

line pensée vous h préoccupés jusqu’ici, si je ne me trompe. Pendant que nous vous exposions la nécessité d’une Eglise enseignante, sa constitution, son autorité rationnelle, morale et infaillible, l'établissement miraculeux de son unité, vous vous disiez : Oui, il doit y avoir au monde une Eglise enseignante ; oui, la constitution de l’Eglise catholique enseignante est

admirable ; oui , son autorité rationnelle et morale surpasse toutes les autres, et elle a donné des preuves de son infaillibilité ; oui, l'établissement de son unité dans le monde, à travers tant de difficultés et de changcmens, porte un caractère de divinité ! Cependant, peut-être, vous vous demandiez en même temps : Comment, si cette Eglise enseignante est nécessaire au genre humain, a-t-elle été établie si tard? Est-ce que l'homme n’avait pas besoin d’être enseigné avant Jésus-Christ? Ou bien, avant la venue de son fds, Dieu dédaignait-il le salut des hommes, et ne voulait-il les racheter qu'à un jour et à une heure lixes ? Mais vous vous rappeliez ces éclatantes paroles de saint Paul : Je vous conjure avant toutes choses d'adresser à Dim des supplications , des prières, des demandes, des actions de grâces pour tous les hommes.... car cela est bon et précieux devant Dieu, notre Sauveur, gui veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à la connaissance de la vérité. Il n’y a, en effet, qu’un Dim et qu’un seul médiateur mire Dieu et les hommes, l’homme Christ-Jésus , qui s’est donné lui-même pour la rédemption de tous '. Cela étant, comment l’établissement de l'Eglise, destinée à l'enseignement et au salut des hommes, a-t-il commencé si lard ? Il est vrai, Messieurs, que l’Eglise, sous sa forme actuelle, ne date que de Jésus-Christ ; mais, prise dans son essence cl dans sa réalité totale, elle remonte

* Saint Puul, I,e Epilrc à Timothée, chap. 2, vers. 1 et siiiv.

jusqu'au berceau de la création, selon cette énergique expression de saint Epiphane : « Le commence- > ment de toutes choses est la sainte Eglise catho- » lique » L'Eglise, en effet, n’est que la société des intelligences avec Dieu par la foi, l’es|»érance et la charité, et celte société s’est formée, quant à l’homme, aussitôt que l’homme sortit des mains de Dieu. Dès l’origine, elle eut ses prêtres, ses sacrifices, ses lois, son enseignement; l’objet de cette Conférence est de vous montrer quel était cet enseignement, et comment il a suffi au salut de l'humanité, même avec toutes les dégradations qu'il eut à subir dans la suite des temps.

Le terme extrême de la lumière, en ce monde, c'est le christianisme, c’est-à-dire la connaissance de Dieu créateur, législateur et sauveur; et le terme extrême du bien est aussi le christianisme, c’est-à-dire l imitation de Dieu , manifesté dans sa nature par la création et la rédemption. Et, d'un autre côté, le terme extrême des ténèbres, en ce monde, c’est l’athéisme, c’est-à-dire l'ignorance du la négation absolue de Dieu, et le terme extrême du mal est aussi l’athéisme, c’est-à-dire la destruction de toute base qui serve à établir la distinction du bien et du mal.

Il suit de là que la Providence de Dieu tend à amener tous les hommes au christianisme, c’est-àdire à la plus grande lumière et au plus grand bien ;

1 ('.outre les Hérésies, Ihr. I, chap. S.

cl, qu'au contraire, le démon tend à amener tous les hommes à l'athéisme, c’est-à-dire aux plus grandes ténèbres et au plus grand mal. Or, l’un et l’autre. Dieu et le démon, l'ami et l'cuncmi du genre humain, pour amener les hommes à leurs fins, n’avaient pas de moyen plus naturel que de les enseigner, puisque, par sa nature, l’homme est un être enseigné. El il fallait que cet enseignement datât de l'origine même du monde, puisque, dès l'origine, Dieu a voulu sauver les hommes par la lumière et le bien, et que le démon a voulu les perdre par les ténèbres et le mal. Il nous faut suivre. Messieurs, ce double enseignement, en commençant par celui de la lumière.

Dieu choisit deux voies pour enseigner l’homme, la tradition et la conscience. Par la tradition. Dieu se manifestait aux hommes extérieurement, au moyen d’une paèole et de faits sensibles dont la mémoire pouvait se perpétuer facilement; par la conscience, il se manifestait aux hommes intérieurement, en imprimant en eux, d’une manière indestructible, la distinction du bien et du mal, qui renferme l’existence d'uu être supérieur, fondement de cette distinction. La tradition toute seule n'eût mis les hommes en rapport avec la vérité que d’une manière pour ainsi dire mécanique, sans que rien leur indiquât au dedans le besoin et le goût de la vérité; la conscience toute seule les eut mis en rapport avec la vérité par le besoin et le goût, mais sans que rien réglât le sentiment, sujet de sa nature, à l’illusion, à l’excès et au changement.

Si, au contraire, les faits intérieurs et extérieurs sc correspondaient, si la voix de Dieu dans la tradition et la voix de Dieu dans la conscience s’appelaient l’une l'autre; si, semblables à ces deux tours que vous avez rencontrées eu entrant dans Notre-Dame, elles sc tenaient à votre droite cl à votre gauche, tout le long de votre carrière, vous pressant et vous parlant, il ne devait plus alors vous rester de ressources pour leur échapper, sinon de ces ressources qui accableul devant Dieu et devant soi ceux qui osent en user.

Dieu enseigna donc les hommes par la conscience et la tradition. Il forma leur âme à sa ressemblance par une infusion de lumière cl de bonté, présent corruptible, mais non pas capable d’être totalement anéanti, présent imparfait, mais qui joint à la tradition, c’est-à-dire à la parole divine, enseignée d âge en âge à la postérité de l’homme, suffisait pour le conduire à sa glorieuse lin . Notre premier père apprit de Dieu même quelle était cette lin , d'où il venait et où il devait tendre; il pénétra d’un regard, en entendant Dieu parler, tous les secrets et tous les ressorts de sa destinée; sa lumière intérieure, vivifiée et rassurée par celle lumière extérieure, se reposa dans la paix combinée de l'évidence et de la foi. Le fleuve de la tradition avait jailli de Dieu dans la conscience de l’humanité ; il ne s’agissait plus que de le soutenir et de le renouveler dans son cours, selon les besoins créés par l'inconstance et l’oubli des générations. Cinq fois, en quarante siècles, Dieu

en ouvrit les sources et en élargit les rives, en Adam, en Noé, en Abraham, en Moïse cl en Jésus-Christ, et cinq fois avec des circonstances solennelles qui remplirent l’univers de leur bruit. En Adam, la parole divine fut illustrée par la création ; en Noé, par le déluge; en Abraham, par la fondation du peuple juif; en Moïse, par les lois et les foudres du Sinai ; en Jésus-Christ, par les merveilles de sa naissance, de sa vie et de sa mort. Et à chacun de ces avénemens de la parole, de ces tremblemens de terre de la tradition, il fut impossible au genre humain de ne pas écouter et de ne pas entendre. Comment son oreille eut-elle été fermée en présence de la création qui venait de s'éveiller autour de lui , et qui lui apportait dans toutes ses brises le nom de Dieu ? Comment l’eût-ellc été, après que le déluge, répandu sur les crimes du monde, lui eut donné de la justice divine une si terrible leçon ? Comment l'eùt-ellc été aux noms d’Abraham et de Moïse, qui, par l’Egypte, par la mer Rouge, par l’Euphrate, par la dispersion des dix tribus d'Israël et la captivité de Juda dans Babylone , étaient sans cesse jetés au centre du mouvement politique de l'univers 1 Comment l’eùt-ellc été surtout, lorsque Jésus-Christ eut dispersé ses apôtres pour porter la bonne nouvelle aux iles, aux mers, aux montagnes, aux déserts, à toutes les nations ? Et encore nous n'apercevons ici que les grands courans de la parole divine ; les innombrables ramifications qui s'en détachaieul pour s'ouvrir passage jusqu'aux

extrémités les plus reculées de l'humanité , nous échappent nécessairement, bien que nous en découvrions çà et là des traces certaines. Sept cents aus avant Jésus-Christ, par exemple, le prophète Jonas ébranlait Ninive par l'annonce des vengeances de Dieu, et jetait sous la cendre cette vieille capitale que nous aurions crue abimèe dans la plus antique ignorance des choses du salut.

C était donc avec raisoo que saint Paul écrivait aux Hébreux : Apres que Dieu eut parti U nos pires en bien des fois et en bien des manières par ses prophètes, il nous a enfin parti par son propre fils Et remarquez, Messieurs, que le progrès de la tradition n'élail pas seulement dans son renouvellement et son expansion, il était aussi dans sa forme. Jusqu'à Moïse, la tradition est orale ; à Moïse, elle est écrite ; à Jésus- Christ, elle devient sociale. A mesure, que le genre humain résiste à l'enseignement de la vérité. Dieu l'établit sur un airain plus puissant, lui communique un élément plus actif et plus immortel. De quoi se plaindre ? Fallait-il que la lumière, pour être justifiée, attentât à la liberté morale de l'homme? La conscience et la tradition faisaient leur devoir : c’était à l’homme de faire le sien. Elles faisaient leur devoir, comme aujourd'hui, Messieurs, elles le font devant vous. Car, je vous le demande, quelle est notre force en vous parlant ? Qu’esl-ce qui vous ordonne de nous

' Epilre aux Hébreux, cliap. 1, vm. I.

écouter, lorsque nous vous annonçons des choses si extraordinaires pour ceux qui out été élevés eu dehors de leur connaissance et de leur pratique ? Ah ! c’est que nous remuous en vous la fibre où est éternellement vivante et enchaiuée la vérité de nos paroles ; c’est que la coùscience vous parle de Dieu avec nous ; c'est que la tradition dont nous sommes l'organe a dans le fond de votre âme uue sœur, un témoin, un complice ! Dieu vous poursuit avec cette épée â deux trauchans de la conscience cl de la tradition, que l’Apocalypse nous montre sortant de la bouche sacrée de Jésus-Christ.

De son côté, Messieurs, que pouvait faire le démou pour détruire la lumière et le bien dans le monde ? Il ne pouvait non plus qu'enseigner, il ne pouvait qu'opposer enseignement à enseignement, corrompre la tradition et la conscience. Je dis corrompre la tradition et la conscience ; car il ne lui fut pas permis de créer uue tradition et une conscience. Lui, créer ! créer uue tradition ! Mais la tradition est une parole première, une parole qui est uu élément de la pensée, uue parole qui fonde, qui a une postérité sans aïeux : cl nulle créature, surtout une créature perdue, ne peut dire de ces paroles-là. Les êtres finis composent et décomposent la parole, comme tout le reste ; ils ue la créent pas. L’esprit du mal était donc daus l’impuissance d'établir uue tradition athée ; sa seule ressource était de se truiucr derrière la vérité, pour la déshonorer, comme ces animaux faibles et

lâches qui suivent uuc proie lu nuit, et lu meurtrissent en trahison. Il pouvait encore bien moins créer une conscience, c'est-à-dire allumer dans l'homme une lumière primordiale d’erreur, y produire un goût originel d’athéisme ; parce que si l’erreur et l’impiété arrivaient à subsister par soi, le mal serait l’égal du bien, le néant l’égal de l’élre. En un mot, le démon avait la force de corrompre, non celle d’édifier; il n’y a que Dieu, et le chrétien par Dieu, qui édifient. C'est pourquoi nous disons d’un homme pieux, que c’est un homme d’édification, et on ne saurait rien dire de plus d’une créature. Car édifier vient immédiatement après créer. Entre vous et nous , Messieurs, la question est de savoir qui édifie, qui édifie dans l’àmc, qui édifie dans le corps, qui édifie dans la société, qui édifie pour l’éternité. Osez-vous penser que vous étendes hommes d'édification? Ah! je vois bien que vous détruisez , et quand vous avez détruit, effrayés de vous-mêmes, je vous vois aussi tendre vers la religion une main suppliante, cl lui dire : Par pitié, jetez un peu de votre manteau sur nous, car le temps est sombre et il fait froid.

Considérons donc, Messieurs, l’esprit de ténèbres aux prises avec la tradition et la conscience, l’esprit de ruines avec l'esprit d’édification. C’est toujours notre sujet, puisque je vous y ferai voir la supériorité de l’enseignement divin jusque dans les triomphes de renseignement pervers.

De même que Dieu avait ouvert cinq sources

principales de la tradition, l'ennemi des hommes les dégrada par cinq voies principales, savoir : le polythéisme et le dualisme, avant Jésus-Christ ; le judaïsme, le mahométisme et l'hérésie, après Jésus- Christ. Le polythéisme était une corruption de l'idée de Dieu par la multiplication de son être et l’abaissement de sa nature ; le dualisme, une corrupliou de l'idée du bien et du mal, en leur attribuant deux principes coéternels l'un à l'autre ; le judaïsme, une corruption des rapports historiques de Dieu avec l’homme, en les détournaul de leur véritable sens ; le mahométisme, une corruption du christianisme luiméme par un savant et affreux mélange du dogme de l’unité de Dieu avec les mœurs païennes ; l’hérésie, une corruption successive de tous les dogmes catholiques par l'interprétation de la raison privée substituée à l’infaillible autorité de l'Eglise. A chaque mouvement que Dieu faisait pour éclairer et sanctifier le monde, l’esprit de ténèbres en faisait un parallèlement au sien, d'autant plus habile que celui de Dieu était plus profond. Mais tous ses efforts ne parvinrent pas à constituer l'athéisme, qui était son but final, ni à renverser la notion du bien cl du mal. Le polythéisme, quoique la plus grossière des dégradations de la vérité, conservait encore parmi les hommes l'idée de la divinité , cl même d'un Dieu suprême, la pratique d’un culte, les sacrifices, la prière, les remords, les expiations, la crainte des peines de l’autre vie, l’espoir d’une récompense pour

les cœurs religieux. Le dualisme maintenait avec éclat la distinction du bien et du mal, par cela même qu’il l’exagérait. Le judaïsme, en restant loin de l’Eglise, dont il gardait les titres originaux, donnait à son témoignage le lustre d’une inattaquable impartialité. Le mahométisme propageait jusqu’aux rivages les plus inaccessibles de l'Afrique et de l’Asie la connaissance de l’unité de Dieu, le nom des patriarches et de Jésus-Christ lui-méme, et l’hérésie, dans les points qu’elle n’attaquait pas, leur prêtait la force de sa tradition et de son inimitié.

Ainsi, Messieurs, renseignement de l’erreur tournait encore au profil de l'enseignement de la vérité; Dieu, la religion, le devoir restaient visibles à l’horizon de tous les peuples, môme les plus dépravés, comme la lumière du jour apparaît encore au monde sous les vapeurs amoncelées qui présagent la tempête. L’erreur a joué partout plus ou moins le rôle que jouent aujourd'hui les sociétés bibliques; en voulant répandre l’hérésie , elles répandent aussi des semences de vérité.

Restait à corrompre la conscience du genre humain. Le démon suscita contre son éloquence l’éloquence terrible des sens : deux voix s’élevèrent du cœur de l’homme, l’une qui le portait au respect de lui-méme, à la pureté, à la sainteté, l'autre qui le conviait à descendre jusqu’à la brutalité de l’animal. Celle-ci ne fut que trop écoulée; mais Dieu tenait en réserve, contre le succès du mal, un secret qui devait centupler l’eni-

pire de la conscience profanée. Le remords y naquit de l’expérience de la dégradation. L’homme tombé sentit dans son fond se remuer le ver du reproche ; sa dignité lui apparut par son infamie. L'ennui, le dégoût , le mépris de soi le saisirent comme des bourreaux , et lui révélèrent qu’un Dieu toujours présent dans son âme, en vengeait contre lui-mème l'immortelle majesté. El comme le remords était né de la chute, la réhabilitation naquit du remords.

Oh! oui-, pauvre âme blessée par le mal , vous ne sauriez éteindre en vous la conscience, et plus les sens vous poussent bas , plus il peut y avoir en vous des résurrections subites , de ces résurrections du Lazare qui arrachent l’âme au tombeau, cl prouvent que la dégradation même renferme un levain de vie et d’immortalité.

Il fallait donc une arme plus puissante encore contre la conscience : elle s’est trouvée dans le raisonnement. Le raisonnement est une faculté de l'homme, un admirable instrument donne aux êtres finis, qui, ne pouvant, comme Dieu, embrasser la vérité d’un seul regard, ont besoin de la découvrir et de l’explorer à la façon d'une mine, où chaque filon met sur la trace d’un autre. Mais le défaut du raisonnement est, qu’à une certaine profondeur, il perd de sa lucidité, et que l'enchaînement de la déduction, dans ces régions avancées, ne se saisit plus que par des esprits très-exercés. Or, ainsi que nous l’avons vu, le nombre de ces esprits subtils et surs est très-borné; la

masse des hommes est mauvaise logicienne, et facilement séduite par la ressemblance du sophisme avec la réalité sévère du raisonnement. Tout le monde entend la tradition, qui n'est qu’un fait ; tout le monde entend la conscience, qui n’est qu’un cri : mais le raisonnement se joue par mille ruses , dans le labyrinthe de l’esprit, et il a fallu toute la sagacité d’Aristote, l'un des plus pénétrans penseurs qui aient existé , pour en démêler, dans de longs volumes, les plis et les replis. C’était donc là le véritable sceptre de l’erreur, et ce que n’avait pu, sur le genre humain, la corruption de la tradition et de la conscience, le raisonnement était appelé à l’accomplir. En effet, tandis que la tradition, dégradée, avait laissé partout des traces de la vérité, tandis que la conscience, asservie par la volupté , avait partout et toujours poussé des gèmissemens, le raisonnement a eu seul la gloire de raser jusqu’aux fondemens le temple sacré du vrai et du bien. Il a été le père de l'athéisme, l'auteur du blasphème total; il a donné le néant à quelques âmes qui s’eu sont réjouies. Néanmoins Dieu, qui doit être en tout le maître, avait aussi préparé un remède contre ce terrible ennemi , et ce remède était l’anarchie produite par le raisonnement dans son propre empire. On vit tous ces illustres penseurs, ces rares génies, doués des plus beaux dons de l’intelligence, impuissans à fonder une école durable, et se succéder comme des Ilots qui se brisent au rivage, et s’ensevelissent l’un l’autre par l’effet même de leur

mouvement. L'humanité fut avertie qu'il n'y avait là pour elle ni science, ni sécurité, ni paix; pas une cabauc où dormir une nuit, pas même un songe où se prendre et se bercer. Le rationalisme, amusement mortel de quelques esprits distingués, source des ruines les plus achevées, passa toujours assez loin de l'humanité pour lui laisser la conscience et la tradition ; la conscience dans ses entrailles, la tradition dans scs sanctuaires.

La conclusion de tout ceci, Messieurs, c'est que Dieu a constamment pourvu à l'enseignement du monde, avant comme après Jésus-Christ, non pas toujours au même degré, il est vrai, mais toujours suffisamment pour que le salut fut possible aux hommes de bonne volonté. J’achèverai de vous le montrer, en vous exposant brièvement les conditions nécessaires au salut.

Ces conditions sont au nombre de trois : il faut pratiquer la vérité au degré où on la connaît ; il faut embrasser et pratiquer la vérité supérieure à celle où l’on est né, dès qu’il est possible de la connaître; il faut mourir en aimant Dieu par-dessus toutes choses.

Il faut d’abord pratiquer la vérité au degré où on la connaît; car celui qui ne pratique pas la vérité qu’il connaît, hait ou méprise Dieu, qui est la vérité même : il est jugé par sa propre conscience. Celui, au contraire, qui adhère d'esprit, de cœur et d'action , à toute la vérité qu’il connaît , est sain et sauf devant Dieu, selon la doctrine expresse de saint Paul :

(i loin, honneur et paix sur tout homme qui opère le bien, le Juif d’abord, et ensuite le Grec, car il n’y a

pas d’acception de personnes en Dieu Et ceux-là

ne sont pas justes devant Dieu qui ont connu la loi écrite, mais ceux-là seront justifiés qui Vont accomplie. Comme, en effet, les Gentils, qui n’ont pas la loi écrite, font naturellement ce qui est commandé par cettt loi, ils sont à eux-mêmes leur loi, et montrait que la loi est écrite dans leur cœur, par le témoignage que leur rend leur conscience, et par des pensées qui les accuseront, ou qui même les défendront, au jour où Dim jugera les choses cachées des hommes, selon l’Evangile, par Jésus-Christ

En second lieu , il faul embrasser et pratiquer la vérité supérieure à celle où l'on est né, dès qu'il est possible de la connaître. Celui qui repousse la vérité supérieure qu'il peut connaître, est coupable comme celui qui ne pratique pas la vérité inférieure où il est né. Il hait au fond la vérité, parce que la vérité mieux connue lui demande de plus grands sacrifices. Vous direz, peut-être, qu'il est difficile de passer de la vérité inférieure à la vérité supérieure. Mais d’où vient cette difficulté sinon de nous-mêmes , sinou parce que nous ne pratiquons pas la vérité au degré où elle nous est connue ? Quoi! vous voulez que Dieu vous éclaire davantage, et vous n’accomplissez pas même les devoirs que vous impose une lumière moins

* Epitrc aux Romains, chap. 2, vers. 10 ctsuiv.

grande ! Vous demandez une montagne, el vous ne pouvez pas porter un grain de sable ! Ecoutez l’oracle divin : Celui qui accomplit la vérité vient il la lumière1, c’esl-à-dire celui qui se conforme, à la lumière qu’il connaît, arrive à voir la lumière qu'il ne connaît pas encore. Et de plus, voici le jugement : cest que la lumière est renne dans le monde, el que les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises ; car celui qui agit mal hait la lumière, et ne vient pas à la lumièi'e, de peur que ses oeuvres ne lui soient reprochées *. Qui que vous soyez dans cette enceinte, soit que vous ayez vu le jour parmi des polythéistes, des juifs, des mahométans, des prolestans ou des catholiques, la lumière de Dieu a lui sur vous plus ou moins : suivez-vous cette lumière ? Faites- vous ce que la tradition et la conscience demandent de vous? Si vous ne le faites pas, à quoi bon Dieu vous éclairerait-il davantage ? Il ne ferait qu'accroître votre crime.

La troisième condition pour être sauvé, c’est de mourir en aimant Dieu par-dessus toutes choses ; car telle est la fin du christianisme. La fin de la loi, c'est la charité dans un cœur pur 3 . Quiconque aime Dieu est ni de Dieu \ C'est afin d'aimer Dieu qu'il faut le connaître ; c’est pour nous le faire aimer qu’il a en-

• Saint Jean, chap. 3, vers. 21.

2 Saint Jean, chap. 3, vers. 19 el 20.

3 Sninl I*an1, lro Epilre à Timothée, chap. 1, vers. î».

4 Saint Jean, lre Epilre, chap. vers. 7.

voyé son propre fils : quiconque l'aime esl sauvé. Or, de deux choses l'une : ou l'homme qui meurt est parvenu assez avant à la lumière, c’est-à-dire au christianisme, pour avoir eu, durant sa vie, tous les moyens d’aimer Dieu comme il doit être aimé; ou bien, après avoir connu et pratiqué la vérité autant qu’il l’a pu, il n’est pas arrivé assez avant à la lumière pour avoir possédé les moyens d’aimer Dieu suffisamment. Dans le premier cas, l’homme est sauvé par les voies ordinaires de la Providence; dans le second cas, il peut recevoir, à l'heure de la mort, ce qui lui a manqué sans sa faute, et il est sauvé par les voies extraordinaires de la Providence, par celle infusion de la grâce et de l’amour, que l’Eglise appelle le baptême de feu. Mais, remarquez-le bien, Messieurs, nul n’est sauvé par des voies extraordinaires qu’autanl que les voies ordinaires lui ont manqué, et voilà pourquoi tout homme est tenu d'embrasser la vérité supérieure à celle qu’il a d’abord connue, parce que c’est celte vérité supérieure qui doit naturellement le conduire à l’amour qui sauve.

Je me résume, Messieurs ; il y a deux cités dàns le monde, la cité de la lumière et la cité des ténèbres. La cité de la lumière est enseignée de Dieu au moyen de la tradition et de la conscience, afin d’amener les hommes à la connaissance de Dieu et à son imitation ; la cité des ténèbres est enseignée du démon par la dégradation de la tradition et de la conscience, et par le raisonnement, afin d’amener les hommes à l’a-

théisme, c'est-à-dire à la méconnaissance de Dieu et à la négation du bien et du mal. Mais ni par la dégradation de la tradition et de la conscience, ni par le raisonnement, la cité des ténèbres ne peut prévaloir contre la cité de la lumière, et effacer du monde la notion de la divinité et la distinction du bien cl du mal. Tout homme nail donc dans la lumière et dans Je bien à un certain degré. S'il veut être sauvé, il doit pratiquer le bien au degré ou il le connaît, monter au degré supérieur cl à la vérité totale, dès qu’il le peut, et, de la sorte, il arrivera à l’amour qui sauve, soit par les voies ordinaires de la Providence, dans le cas où il aura connu et pratiqué toute la vérité, soit par les voies extraordinaires de la Providence, dans le cas où il aura été empêché malgré lui de couuaitre et de pratiquer toute la vérité. Cela étant. Messieurs, votre sort est dans vos mains; ce n’est pas Dieu qui manque à l’homme, c’est l’homme qui manque à Dieu.

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