UE LA PUISSANCE COERCITIVE UE I. 'EGLISE
Monseigneur ,
Messieurs,
Nulle puissance ne saurait être conçue sans souveraineté, c'est-à-dire sans être indépendante de ceux qu'elle régit. Une puissance qui serait dépendante de ceux qu'elle régit ne serait pas une puissance, mais une servitude. La puissance spirituelle a donc nécessairement reçu uue souveraineté spirituelle, et elle lui fut donnée dans ce fameux texte : Tout ce
que vous lierez sur la terre sera lié dam le ciel, et tout cequevous délierez sur la terre sera délié dans le ciel *. Ce pouvoir de lier et de délier dans l'ordre spirituel n'est pas autre chose que le droit de gouverner, avec indépendance, les choses divines dont le dépôt a été confié à l'Eglise. L’Eglise n’a pas été envoyée aux hommes comme une esclave, mais comme une maîtresse; elle n’a pas été envoyée pour leur distribuer à leur gré la parole, la grâce et tous les effets de son ministère, mais pour les leur distribuer avec sagesse et justice, pour admettre à leur participation ceux quelle en juge dignes, pour repousser ceux qu’elle en juge indignes : autrement elle agirait en aveugle et perdrait les âmes au lieu de les sauver. Nous nous proposons donc, Messieurs, d’examiner aujourd’hui la puissance coercitive de l’Eglise, ou autrement sa puissance de lier et de délier, laquelle se réduit au droit d’imposer des pénitences dans le for intérieur, et au droit d’excommunier dans le for extérieur.
Il est de la nature des choses que tout mal engendre un malheur pour celui qui le commet, sans quoi le bien et le mal seraient de soi indifférons. Ce malheur, c’est la peine. Mais comme le but de la peine n’est pas une vengeance stérile, comme elle tend à l’amélioration du coupable en même temps qu’à la réparation du mal, il s’ensuit que toute
‘ Saint Mathieu, chap. 18, vers 18.
peine, dans l'ordre présent, est un mélange de justice et de miséricorde. Là où il n'y a que justice, le coupable est sacrifié; là où il n’y a que miséricorde, le bien est compromis. Cela posé, nous connaissons sur terre trois puissances pénales, la nature, la société civile et l’Eglise. La nature punit le mal dans le corps et dans l’âme : dans le corps par la maladie, la snuiïrance cl la mort prématurée; dans l'âme, en la dégradant, en lui étant ce qu'elle avait de virginal, de sensible et de saint. Là point de miséricorde, la nature fait sentir jusqu’au bout sqp aiguillon vengeur. Quand elle a flétri un homme, il est rare qu’elle lui permette de se relever. Si je considère la société civile, là encore je trouverai la miséricorde absente. La nature avilit, la société déshonore : car partout où la peine est publique, le déshonneur est inévitable, et partout où le déshonneur sévit, la miséricorde ne parait pas. Ni la nature ni la société ne possèdent donc la pénalité complète, la pénalité qui blesse et qui guérit, qui punit et qui réconcilie, qui frappe en aimant et abaisse pour relever. La nature a le glaive inexorable de la douleur et de la mort, la société a sa hache et ses bourreaux; ni l’une ni l'autre ne connaissent le vase où se cachent l’onction de la miséricorde et l’honneur du repentir. C’est à l’Eglise qu’a été confié ce mystérieux aromate; elle seule a le secret des peines qui réhabilitent, et cc n’est pas la dernière preuve de la divinité de son institution.
La première des peines divines dont l'Eglise est armée, e'esl l'aveu, l'aveu voloutaire. Et dans celle peine il y a justice : car si vous avez eu le courage de commettre la faute, pourquoi pas devant l'univers ? Si vous n'avez pas craint de mal faire devant votre cœur, pourquoi pas devant l'humanité tout entière? Et cependant celte justice est miséricordieuse. Car ce n'est poiut au inonde, à un monde sévère et corrompu, qu'on vous ordonne d'avouer vos fautes; c'est à un seul homme, dans le plus profoud secret, à un homme humble et doux, semblable à ses frères par la tentation, mais épuré par la victoire; et cet aveu vous abaisse sans vous déshonorer, vous touche plus qu’il ne vous frappe, vous rapproche de vousmème et de Dieu ; de vous-même, par le bien que vous sentez vivant dans votre cœur, de Dieu, par le pardon qu'il vous octroie. Quand les protcslaus ont détruit la confession, quand ils ont envoyé les hommes se confesser à Dieu, qu'oul-ils fait que laisser l'âme seule avec le péché, et que chasser la miséricorde par peur de la justice ? Et vous, Messieurs, quand, pur un instinct meilleur, vous vous préoccupez de systèmes pénitentiaires, est-ce que vous u'èles pas sur la trace de Jésus-Christ et de son Eglise? Est-ce que vous ne cherchez pas à transformer la vindicte publique en expiation, afin que le coupable sorte de vos inaius puni, mais sauvé, alleiul par la boute et la douleur, mais rameué par elles au sentiment et à l'honneur du bien ? C'est votre pensée, l'un
de vos vœux les plus chers el les plus digues de respect : pourquoi donc méprisez-vous dans l’Eglise le mystère de l'expiation ? Pourquoi ne voyez-vous pas que l'œuvre accomplie par eflé-éif celle-là même que vous avez l'ambition de réattsér^Ear vous n’en êtes qu'à l’essai, el quels essaisWbus bâtirez bien d’ingénieuses prisons ; vous étoufferez bien un homme entre quatre murs; vous lui imposerez bien des privations que vous n'estimez pas être des tortures, parce quelles n'arracheront pas le sang : mais, quoi que vous fassiez, vous déshonorerez toujours l'homme, el vous n'aurez trouvé le chemin de sou cœur que pour y verser plus à fond le poison du désespoir. Oui, il faut des pénitences plutôt que des peines; il faut l’expiation plutôt que la répression; il faut la réhabilitation plutôt que la mort : oui, mais vous ne le pouvez pas. Songez donc que cela est fait; laissez les hommes venir aux pieds du prêtre, et vous ferez plus qu’avec vos chaînes, vos bourreaux et vos rêves. D'ailleurs, quels crimes atteignez- vous avec tout cet appareil pénal? Le meurtre, le vol, la violence. Mais il y a un mal qui péhèlre dans les cœurs, qui ronge les familles, qui corrompt les uations el les livre pieds el poings liés au premier conquérant venu. Est-ce que ce mal ne vous échappe pas? Nous, avec l’aveu volontaire, nous atteignons tout, les crimes publics et les crimes secrets ; nous les atteignons d'avance, dans la pensée qui les prépare, sur le troue comme dans l'échoppe de l’artisan. Voyez ces
princes qui soûl hommes comme nous, plus hommes que nous, cl pur cela même plus à plaindre : ils ont aulour de leurs vices des gardes cl des honneurs; la vérité n’approchC pas d’eux, même lorsqu’on peul les insulter, car l'insulle n’apprènd rien. Laissez faire, voici un pauvre prêtre,. un capucin, dont personne ne sait le nom : il monte ces escaliers superhes, il entre, il pénètre là même où les confidens n’arrivent pas; il s'assied, et le prince s'agenouillant lui dit : Confiteor tibi, Pater. Et à qui dit-il cela? Ce n’est pas à un homme, c'est à l’humanité tout entière; c’est l'humanité tout entière qui le saisit, qui l’étreinl, qui lui dit : Sire, vous avez péché, vous n’ètes pas digne d’approcher de Dieu.
Si l’on était venu dire à Auguste, se promenant daus ses jardins avec Horace ou Mécène : Il y a là-bas un homme avec une besace et un bâton, qui se dit envoyé de Dieu pour entendre l’aveu de vos fautes; n’aurait-il pas regardé cet homme comme un fou 1 Eh bien! Messieurs, cette folie a prévalu. Et remarquez, je vous prie, qu’à tout moment, dans le christianisme, nous ne trouvons que cela, des folies; et ces folies nous les justifions devant vous, vous, l’élite de ce siècle, et vous les écoulez, et vous dites : Pourtant, cela est beau !
Je ne m’arrêterai pas, Messieurs, aux autres peines que l’Eglise impose dans le for intérieur, comme sont la prière, l’aumône, les privations. Nous aurions les mêmes remarques à faire sur elles
que sur l'aveu volontaire; mélange de justice eide miséricorde, elles ont toutes pour but de détruire le fond d’orgueil et de concupiscence qui est en nous. Je passe donc aux peines du for extérieur, qui se réduisent à l'excommunication, c'est-à-dire à la soustraction plus ou moins complète des biens spirituels dont dispose l’Eglise, au retranchement partiel ou intégral de sa communion. Cette peine est aussi de droit divin, c’est-à-dire établie par Jésus- Christ, qui disait à ses disciples : Si votre frire a péché contre vous, reprenez-le entre vous et lui; s’il vous écoute, vous aurez gagné l’âme de votre frire; s'il ne vous écoule pas, choisissez un ou deux témoins, afin que tout se termine entre eux et vous. Que s’il ne les écoute pas, dites-le à l’Eglise, et s'il n’écoute? pas l’Eglise, qu'il vous soit comme un païen et un puhlicain1. Cette peine, Messieurs, est à la fois juste cl miséricordieuse; juste, parce que toute communauté repose sur des engagemens réciproques, et que la participation à ses droits exige la participation à scs devoirs; miséricordieuse, parce que, sans violence, et en ne faisant qu’accepter les dispositions du coupable luimême, elle peut déterminer le retour de l’âme qui s’éloignait de son plein gré, sans connaître assez l’abîme où elle se précipitait. Toutefois, comme il s’agit ici du for extérieur, d’un rapport public de l’Eglise avec un de ses membres rebelles, la sévérité
1 Saint Mathieu, cliap. 18, vers, 15 ctsuiv.
remporte évidemment sur la douceur, et il faut considérer l'excommunication non plus seulement comme une peine salutaire, mais aussi comme l’exercice d'une haute liberté. Nous avons vu que l'Eglise était libre dans son action spirituelle, libre de répandre la vérité par la parole, la grâce par le sacrifice et les sacremcns, la vertu par toutes les pratiques qui en sont la source et la confirmation : c’est là ce qui constitue sa liberté positive, sa liberté de faire. Mais il est une autre liberté, non moins nécessaire et précieuse, c’est la liberté négative, la liberté de ne pas faire, sans laquelle aucune souveraineté n’est possible, et même aucune dignité. Or, l'Eglise possède cette liberté par l’excommunication.
Sans le pouvoir d'excommunier , que serionsnous? des esclaves. Quiconque n’a pas la liberté de refuser son service, est un esclave ; quiconque a la liberté de le refuser, est maître et seigneur. Il faut que les potentats le sachent bien : le dernier d'entre les prêtres peut se refuser de communiquer avec eux. Il faut que les Théodose sachent bien qu'ils trouveront des Ambroise, qui, les voyant venir tout couverts du sang de Thcssalonique, les attendront sur le seuil et leur diront : Vous avez des soldats, vous pouvez forcer les portes du temple; mais si vous entrez, je sors. La liberté de sortir, c’est la première liberté de l'hummc de cœur : malheur à qui ne la possède pas!
Au temps des discussions de saint Thomas de Can-
lorbéry avec Henri II d’Angleterre , l’archevêque avait signé, dans le palais du prince, des articles contraires aux libertés de l'Eglise ; après l’avoir fait, il se retirait, précédé d'un diacre qui portail la croix. Arrivé à l'antichambre du palais, le diacre posa la croix contre le mur et laissa passer I evéque. Et comme celui-ci lui en demandait la raison : < Parce » qu’aujourd'hui, répondit le diacre, vous avez trahi » l’Eglise de Dieu, je ue porte plus la croix de- » vanl vous. » Thomas Becket se mil à verser des larmes, et, aussitôt qu’il fut [entré chez lui, il rétracta ce qu'il avait signé. Eh bien! Messieurs, où est la beauté de ce mot : « Je ne porte plus la croix » devant vous? » D'où vient que Thomas Becket, cette grande âme, verse des larmes? D’où vient que ce diacre, bien que sa conduite fût répréhensible, selon les règles ordinaires, a mérité un souvenir d’admiration ? C’est que sa parole était une parole d’homme libre, d’homme d'honneur; de chrétien, la parole d'un homme qui refuse son service à l’iniquité, et devient, par cette simple abstention, plus fort et plus grand que son seigneur ; c’est qu’elle voulait dire : « Vous êtes l'archevêque de Canlor-
• béry, vous avez été chancelier d’Angleterre, l’ami » du roi; moi, je ne suis qu'un pauvre diacre; mais
• vous venez de trahir l’Eglise, je suis trop grand
• pour porter la croix devant vous. » C’était une excommunication sublime.
Plus une nation s'éloigne de la foi, plus il nous
— Uâ —
faut retenir cette sainte fierté chrétienne, qui faisait dire aux Musulmans, en parlant de saint Louis : « Nous n’avons jamais vu d’aussi fier chrétien. » Plus l’Eglise est outragée, plus elle doit, comme un homme d’honneur, sc tenir ferme sur sa liberté. A Rome , dit-on , lorsqu’un homme s’ôte la vie par un suicide, on le regarde comme un aliéné, et on ne lui refuse pas les cérémonies de la sépulture chrétienne. On le peut à Rome, où le christianisme règne dans toutes scs splendeurs ; ici, nous ne le pouvons pas. Il faut être tolérant, mais non pas tolérant jusqu'à l’ignominie. Et, remarquez bien. Messieurs, que la liberté de ne pas faire est plus forte encore que la liberté de faire. Un homme parle, on peut lui couper la langue; il lève les mains au ciel, on peut les lui abattre ; il court, pour administrer les Sacreiuens, on peut entraver ses pas. Mais, au contraire, pour obtenir de lui qu’il agisse, s’il ne le veut pas et ne le doit pas, • pour lui arracher les paroles de l'absolution et de la consécration, que fera-t-on? On le tuera, peut-être. Mais c’est là son triomphe, car quand on est mort on ne fait plus rien. La mort anéantit la liberté de faire, clic consacre la liberté de ne pas faire.
Il est inutile de nous arrêter davantage sur la puissance coercitive de l'Eglise, considérée dans sa nature purement spirituelle et intérieure, parce que rien n’est plus facile à comprendre que nulle société n’est sans lois, et que quiconque ne veut pas
observer les lois d'une société ne doit s'en prendre qu'à lui si cette société le repousse, ou lui impose des conditions pour rentrer en grâce. Mais il se présente ici une question plus grave, qui a sans doute préoccupé votre esprit pendant que je vous parlais. Vous vous êtes dit : La puissance de lier et de délier, maintenue dans les bornes purement spirituelles, sans l’appui d’aucune force civile, est une chose toute simple et qui va de soi. Mais l’Eglise n’a-t-elle pas usé d’une coaction matérielle pour faire observer ses lois? N’a-t-elle pas appelé la puissance civile au secours de la puissance spirituelle? C’est là qu’est la difficulté. Comment l’Eglise est-elle fondée sur la grâce et la persuasion, si on a dressé des échafauds sanglans pour la défendre? Je suis bien aise, Messieurs, d’être appelé sur ce terrain, et je vais in’y placer franchement, sans faire plier l’histoire devant l’Evangile ni l’Evangile devant l’histoire.
Il est certain que l'Eglise n'a pas le droit du glaive matériel. Jésus-Christ se retourna vivement vers ses disciples, un jour qu'ils voulaient faire descendre le feu du ciel sur uue ville qui les avait repoussés, et il leur dit avec reproche : Vous ne savez pus île quel esprit vous êtes; le fils de l’homme n'est jxis venu pour perdre, mais pour sauver *. Cet esprit, Messieurs, s’est perpétué dans l’Eglise, non pas scu-
lemenl tandis qu'elle était persécutée, mais encore au temps de son triomphe. Je ne vous citerai pas les paroles de Tertullieu, d’Origène, de saint Cyprien, de Laclauce, de saint Athanase, de saint Hilaire de Poitiers, de saint Jean-Chrysostôme : un fait éclatant en dira davantage. Lorsqu'à la fin du quatrième siècle, deux évêques espagnols dénoncèrent aux magistrats les priscillianisles, et furent cause que plusieurs perdirent la vie par jugement, le pape Sirice, qui gouvernait alors l’Eglise universelle, s'éleva contre eux ; saint Ambroise les sépara de sa communion ; saint Martin se repentit toute sa vie d’avoir communiqué une seule fois avec eux; eufiu ils furent condamnés en 390 dans un concile de Milan, et eu 401 dans un concile de Turin. Deux siècles après, saint Grégoire-le-Grand écrivait à un patriarche de Constantinople, à propos de quelques hérétiques qui avaient été maltraités dans une sédition : • C’est une * prédication nouvelle et inouïe, que d'exiger la foi > par des supplices! » Un concile de Tolède, tenu en 633, ordonna que personne ne serait contraint à professer la foi, laquelle doit être embrassée volon*tairemeut et par persuasion : cl ce canon a été inséré dans le corps du droit canonique.
Il est donc certain que l'Eglise, en tant qu'Eglisc, ne possède pas le droit du glaive matériel, qu'elle est fondée sur la persuasion, que la foi ne doit pas être arrachée par la violence. Cependant l'autorité civile, qui a la puissance du glaive, ne peut-elle pas
employer la rigueur, non pour obtenir la foi, qui est uu fruit de la grâce et de la persuasion, mais pour défendre l'Eglise contre les attaques de ses ennemis, et pour empêcher toute manifestation extérieure contre la foi? Voilà, Messieurs, un nouveau point de vue sous lequel il faut envisager la question qui nous occupe.
Dans toutçs les sociétés antiques, la religion était considérée comme une loi fondamentale de l'Etat, et quiconque outrageait la religion était puni comme violateur des lois les plus sacrées du pays. Or, la société civile avait-elle le droit de faire de la religion une loi fondamentale de l’Etat? On ne voit pas ce qui pourrait en faire douter ; car la société civile est libre d'établir toutes les lois qui ne sont pas injustes, et il ne semble pas qu’il soit injuste d’empècher tout acte extérieur contre la religion unanimement pratiquée dans uu pays. Les plus grands législateurs de l’antiquité l’ont pensé ainsi, et Jean -Jacques Rousseau, dans le dernier chapitre du Contrat Social, a formellement établi que celait le droit de la société civile. Lorsque le christianisme se répandit dans le moude après Jésus-Christ, il y trouva celte doctrine, qui fut cause, eu partie, de la longue persécution qu'eut à souffrir l'Eglise. (/Eglise, protégée par Dieu, surmonta cet obstacle. Les liens qui unissaient la religion et l’Etal furent brisés, et uc se renouèrent que tard, daus toute leur force, par suite de la dissolution de l’empire romain et de la confusiou des royaumes barbares. Mais enfin le chris- T i. ' 10
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lianismc fut un jour la religion unanime de l'Europe, et l’ancienne unité, qui faisait tic la religion la loi fondamentale de l'Etat, se reconstitua d’cllcméme. Tout acte extérieur contre le christianisme fut réputé un acte de révolte contre les lois. Mais, remarqucz-le bien, Messieurs, celait là une institution politique, et non une institution d'ordre divin. La société, qui avait établi celle règle, l’avait jugée utile à l’ordre de l’empire; mais l’Eglise ne pouvait l’établir en vertu de son droit personnel. Je n’examine pas en ce moment le mérite de celte institution politique; je dis seulemeut que c’était une institution politique, et, qu’à tout le moins, elle était fondée sur l'exemple de tous les peuples et de tous les législateurs de l’antiquité. Vous en avez encore des débris aujourd'hui jusque dans les Etals prolcstans. Par exemple, l'observation du dimanche fuit partie des lois de l'Etat en Angleterre et aux Etats- Unis, et cette loi y est maintenue, d’un consentement unanime, avec une rigueur que nous serions tentés d’accuser, mais qui est le résultat de la volonté libre des citoyens. On ne force personne de croire au repos du septième jour, comme institué de Dieu, mais on force tout le monde d’en respecter l’observance extérieure. Telle fut donc, au moyen âge, la loi des sociétés européennes ; cette loi a été détruite par la volonté de ceux qui l’avaient faite; la religion n’est plus la loi fondamentale de la patrie; mais, encore une fois, la patrie avait lé droit de elioi
sir céttc loi, île se l’imposer et de la l'aire observer.
‘ A la bonne heure, me direz-vous, mais i'Eglisc en était bien aise, l'Eglise y conseillait, l'Eglise y coopérait; elle acceptait le bènéticc du sang; elle • croisait le glaive spirituel avec le glaive temporel, pour former de tous deux, sur la tête des peuples, une voûte impénétrable à l’air de liberté. Eli bien ! oui, dans mon âme et conscience, je le crois, l’Eglise était bien aise d’élrc associée à l'Etat, de faire avec lui de son mouvement cl du sien, un empire où la distinction dqs puissances n’entrainait qu’une plus forte harmonie et uncplus profonde unité. Je le crois, je ledis; mais, avec la même franchise, j’en dirai les raisons.
On accuse la vérité d’être intolérante, et l'on parle volontiers de la tolérance comme d'un apanage de l’erreur. Aucun préjugé n'est plus répandu, aucun n'est plus contredit par l’histoire et par le spectacle même des faits présens. S’il est uu dogme historique, c’est que l’erreur est persécutrice, implacable, atroce, cl cela toujours, dés qu’elle le peut et au degré où elle le peut. L'erreur c’est Anliochus, la vérité ce sont les Machabées. Tous ceux, disait saint Paul, qui voudront vivre pieusement dans le Christ-Jésus, souffriront persécution' ! Et Jésus- Christ, le grand holocauste de la vérité, la victime par excellence de l'erreur, disait lui-même aux Juifs: Fofct que je vous envoie des prophètes, des sages, des
1 II» F.piirc à Timothée, clinp. 5, vers. 12
dortoirs ; cous tuerez les uns et les crucifierez, vous flagellerez les autres dans vas synagogues, vous 1rs poursuivrez de ville en ville, afm ipie retombe sur vous tout le sang innocent gui a été répandu sur la terre, depuis le sang d’Abel le juste jusqu'au sang de Zacharie, fds de Itaraehie , que mus avez tué entre le temple et l’autel Celle prophétie ne larda pas de s'accomplir, non-seulement en Judée, mais dans loule l'élendue de l'univers. Qui a persécuté pendant les trois premiers siècles de l’ère chrétienne? Sonl-cc les catholiques ou leurs ennemis? Qui persécuta sous les empereurs d’Oricnl? N'éJaienl-cc pas les ariens, les donalistes, les iconoclastes, et vous savez avec quelle fureur et quelle persévérance.' L’Eglise, jusqu'à Charlemagne, eut sans cesse à se défendre contre les assassinats, les tortures, les incendies, les prisons, les exils, et tout cela, elle le souffrait de l’erreur. Il faut lire dans saint Augustin les atrocités commises en Afrique par les donalistes, comment ils s'organisaient en bandes d’assassins et d’incendiaires, mutilant, arrachant les yeux, les remplissant de vinaigre et de chaux vive; et toutefois saint Augustin ne cessait d'implorer les comtes et les tribuns de l'Afrique pour que la punition de leurs crimes n'allât jamais jusqu’à la mort, parce que ces crimes avaient été commis en haine de l'Eglise. Le seizième siècle, avec la résurrection de l’erreur, a vu se rc-
' Saint Mathieu, chap. 25, vers. 54 cl 55.
nouveler tous ces drames sauglans : . il a vu les prolestans briser nos images, abattre nos églises, renverser uos tombeaux, jeter au vent et dans |es fleuves les reliques de nos pères, égorger nos prêtres et uos religieux, et inventer pour nous, dans la libre Angleterre, des suppliées dont la deseriplion seule est elle-même un supplice cruel. Ht aujourd'hui que les idées de tolérance paraissent si généralement répandues , qui persécute en Europe, qui emprisonne, qui bannit, qui envoie eu Sibérie, qui arrache les conversions avec la ruse et le bâton? Est-ce l’Eglise? Ah! toute la terre le sait! Regardez plus près de vous, dans les moindres hameaux, vous verrez l'Eglise en butte à une minorité Iracassière, qui lui retranche le plus qu elle peut l’eau et le feu, s’arme contre elle de la calomnie et perd immanquablement, dés qu'il s'agit de ses droits, le sens du juste et de l’injuste. Le combat de l’erreur et de la vérité, c’est toujours Caïn cl Abel ; Caïn ne cesse de dire à son frère : Viens, descendons ensemble dans le champ de la liberté.... mais c’est pour l’y meurtrir en trahison.
Il ne faut pas s’en étonner. Messieurs, que voulezvous que fasse l’erreur? Elle n’a pour elle ni la raison, ni le cœur, ni l'histoire, ni l'ordre, ni la logique; elle rencontre à chaque pas des monumeus invincibles, des persuasions qui ne bougent pas, des transfigurations de l’àmc qui lui ravissent ses sectateurs : encore une fois, que voulez -vous quelle fasse? Elle ne peut que s’irriter, et tomber de la dé-
menée dans l'homicide. Le sang qui était sur Caïn, voilà son signe : on essaie aujourd'hui de le déguiser, un temps viendra où la pourpre n’en sera plus ni lavée ni cachée. Pour nous, il est vrai, las d'une oppression dix fois séculaire, uou's avons accepté avec reconnaissance l’union que nous proposait la cité des gens de Lien ; nous avons cru que l'unité était un bienfait pour tout le monde aussi bien que pour nous. Il eu est résulté que du sang a été versé pour notre cause, nou pour convertir, mais par voie de représaille et de défense : on peut le regretter, car l’usage môme d’un droit est quelquefois regrettable; mais il reste toujours que notre nature, la nature de la vérité, est pacifique, patiente , pleine de tolérance et d'équité, et que seulement, après avoir souffert vingt fois le martyre, il ne lui a pas été interdit de constituer un royaume où le glaive temporel la défendit du glaive temporel. Notre habit est pur. Messieurs, il est blanc, c’est l’habit de la vérité.
Je me résume : la vérité et l’erreur se disputent le monde. Les armes de la vérité, c'est la persuasion : celles de l’erreur, c’est la force. Par son intelligence, l’homme tend vers la vérité ; par son corps, il tend vers l'erreur, qui est favorable aux passions. La vérité tend donc à prévaloir par l'intelligence , cl l’erreur par la force corporelle. .Si la société civile veut défendre la vérité, c'est-à-dire empêcher la violence de la troubler dans ses efforts de persuasion , c’est sou devoir; si elle veut aller plus loin, et faire
de la vérité la loi fondamentale de l'Etat, c’est son droit. Remarquez, Messieurs, la différence des deux cas : quand la société civile protège seulement la vérité ou l'Eglise contre la violence, elle accomplit uu devoir; quand elle fait de la vérité sa loi fondamentale, elle use du droit qui appartient à toute société de se constituer librement sous le joug de certaines lois. Et certes, s’il est une idée grande, forte, digne de l’homme, c’est de prendre la vérité pouf loi fondamentale. Ne fut-ce qu’une utopie, ce serait une belle utopie. Mais les passions humaines, qui avaient respecté cet état de choses dans l'antiquité, parce qu’alçrs la religion était erronée, l’ont attaqué avec énergie dans les temps modernes, parce que la religion était toute pure, toute sainte, toute vraie. Les passions ont été victorieuses; la société civile, profondément divisée, repose aujourd’hui sur un principe absolument contraire, la plcinfc et entière liberté des cultes. Puisse du moins celte liberté notre pas un. vain mot, et l’Eglise obtenir une fois de l’erreur l’exercice paisible et entier de ses droits spirituels, c’est-à-dire du droit de persuader le genre humain ! C’est notre plus douce espérance, et notre plus cher désir.
DK
NOTRE-DAME DE PARIS
I)E LA DOCTRINE DE L'ÉGLISE EN GÉNÉRAI. , DE SA NATURE ET DE SES SOURCES.
DK
NOTRE-DAME DE PARIS
A.\xée t