B. FOURIER
^MMV>A-
Lumen ad revelationem genttvm.
Une grande lumière ponr la révélation des peuples (1).
éminence (2) , Messeigneurs (3), Mes Frères,
Lorsqu'on ouvre pour la première fois l'histoire du bienheureux Fourier, l'esprit éprouve une sorte d'incertitude et de travail. Il ne discerne pas tout d'abord le véritable caractère de cette belle figure; il se demande ce que fut l'homme dont les traits passent devant lui. Car Fourier a touché à tout dans les choses de Dieu. Pasteur d'âmes, fondateur d'un ordre, réformateur d'un autre, mêlé aux conseils de son prince et de son pays , il a rassemblé dans sa personne des souvenirs qui suffiraient à plusieurs vies illustres, et
(1) Saint Luc, chap. 2, vers. 32.
(2) S. E. le Cardinal Archevêque de Besançon.
(3) Messeigneurs les Évoques de Saint -Dié, de Langres, de Nancy, de Metz, de Strasbourg et de Verdun.
l'on ne sait entre tant d'œuvres et tant de vertus comment distinguer le dessein principal de la Providence sur lui. Toutefois, à mesure que l'on avance dans la contemplation de cette physionomie féconde, on reconnaît où gît le mystère de son unité, Fourier n'appartient pas à la rare lignée des grands fondateurs d'ordre; demeuré au-dessous de saint Benoît, de saint Dominique, de saint François d'Assise, il n'égale pas non plus saint Bernard dans la renaissance d'un institut tombé : sa prédestination plus vaste ne lui permit pas de fonder ni de réformer comme eux, et sa gloire plus disséminée apparaît moins splendide dans le point où se concentre la leur. Que fut-il donc? De quel nom propre l'appeler? Quelle couronne déposer sur ce front qui en porta plusieurs ?
Si je ne me trompe, mes Frères, Fourier fut un saint prêtre ; c'est là le mot qui résume sa vie, qui eu explique la variété et m forme l'unité. Il fut un saint prêtre, et lorsque la Providence marqua ici son tombeau! près des âmes dont il avait été quarante ans le pasteur, plutôt qu'en des lieux magnifiques, où il eût reposé sous la garde d'autres prières et d'une autre admiration, elle nous révéla, ce semble, le vrai caractère de son serviteur. Pourtant ce prêtre modeste, caché tant d'années au presbytère d'un pauvre village , ftit initié aux plus hauts secrets de son temps; il connut le cœur des princes, et décida par ses conseils des destinées de son pays. On le vit même souffrir des maux qui ne sont réservés qu'aux grands de la terre, et mourant dans l'exil après avoir vécu sous le chaume,
ou put te prendre pour un de ces vieux Romains qui passaient de la charrue au consulat, et du commandement à l'adversité. Nous ne saurions, mes Frères, négliger ce point singulier de sa vie : Fourier fut à la fois un saint prêtre et un grand citoyen. C'est sous ce double aspect qu'il nous faut le considérer, voir d'abord en lui le don de Dieu par excellence, le sacerdoce, puis de là redescendre peut-être, mais sans que l'homme ni sa vertu s'abaissent avec les choses , toutes deux , le sacerdoce et la patrie, le prêtre et le citoyen , se prêtant au sein de Dieu le secours réciproque, quoique divers, de leur majesté.
Il est difficile d'être un saint, mais il est difficile aussi de les louer. Je prie Dieu, qui nous a réunis sur cette tombe, de bénir mes paroles, de les rendre dignes de l'homme dont nous célébrons la mémoire, dignes de cette assemblée et des princesde l'Église qui sont venus la présider.
Si nous voulons savoir ce que c'est que le sacerdoce dont nous allons étudier un si remarquable exemplaire, il importe que nous en recherchions la source; car on ne connaît bien une chose qu'en pénétrant jusqu'au principe d'où elle tire son être et son cours. Or Dieu seul, qui est le principe de tout , l'est aussi du sacer-» doce : mais en quelle manière, à quelle heure , dans quel but? Le sacerdoce est-il un mystère des temps ou de l'éternité? Est-il né de ce premier acte par lequel
Dieu s'est donné dans son propre sein un Fils inséparable de lui? Non : car en se donnant un Fils, Dieu est devenu père et le principe de toute paternité, mais non pas prêtre. Est-ce dans cet autre acte par lequel, possédant déjà son Fils, il évoqua au fond de sa substance l'expression vivante et distincte de l'amour qui les unit l'un à l'autre? Non : car en produisant au dedans de lui-même le Saint-Esprit, Dieu devint inspirateur et le père de toute inspiration , mais non pas prêtre. Est-ce enfin dans ce troisième acte, lorsque , satisfait de son intime et éternelle fécondité , il lui plut de la répandre au dehors, dans l'espace et le temps ? Non : car par la création Dieu devint Seigneur et le principe de toute seigneurie ou domination, mais non pas prêtre. Je vois donc se révéler dans les trois premiers actes divins le père et le principe de toute paternité, l'inspirateur et le principe de toute inspiration, le Seigneur et le principe de toute domination : mais c'est en vainque j'y cherche l'origine de cette autre chose mystérieuse et sacrée que nous appelons le sacerdoce.
Or David ouvre ainsi l'un de ses psaumes : Le Seigneur a dit à m on Seigneur (1) . — prophète! qu'estce que le Seigneur a dit à ton Seigneur? — Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite, jusqu'à ce que je fasse de tes ennemis V escabeau de tes pieds.,. Le Seigneur Va juré, et il ne s'en repentira jamais (2). — prophète ! qu'est-ce que le Seigneur a juré, et à qui a-t-il juré? Pourquoi cettesolen-
(1) Psaume 109 , vers. 1.
(2) Ibid., vers. 1 et A.
nelle allocution , et d'où vient ce serment, le premier de tous, ce serment tombé de la bouclie de Dieu luimême? Le prophète nous l'apprend : c'est à son propre Fils que Dieu parle, à son Fils engendré de son sein avant V aurore (1); c'est à lui qu'il jure, et ce qu'il lui jure, écoutez-le : Tu es Sacerdos in œternwn : — Tu es Prêtre éternellement (2). Voilà le commencement du sacerdoce, la première goutte de ce fleuve d'où devait sortir le bienheureux Fourier, et si vous me demandez comment s'ouvrit ce mystère entre Dieu et son Fils, quelle en fut la cause, David nous le dira encore; il nous dira la parole qui précéda dans le Fils la parole x et le serment du Père. Écoutez celle-ci après avoir écouté celle-là : Holocautomata pro peccato non tibi placuerunt; tuno dixi : Ecce venio : — Les holocaustes offerts par l'homme pour expier son crime ne vous ont pas plu; alors j'ai dit : Me voici, je viens (3). Le sacerdoce est né de cette parole du Fils acceptée par le Père; il est n4d'un sacrifice commencé dans le ciel , achevé dans le monde, perpétué en tous ceux qui veulent devenir une portion de la victime pour obtenir une part dans la puissance de l'holocauste.
Oui , le sacerdoce est une immolation de l'homme ajoutée à celle de Dieu, et celui-là y est appelé qui sent dans son cœur le prix et la beauté des âmes. Quiconque ici-bas, sous l'enveloppe douloureuse qui nous presse
(1) Psaume 109, vers. 3.
(2) Ibid., vers. 4.
(3) Saint Paul aux Hébreux, chap. 10, vers. 6 et 7.
et nous obscurcit, reconnaît l'image immortelle de Dieu ; quiconque y discerne, malgré le péché, la ruine et la désolation, un tel et si cher objet d'amour qu'il en voudrait mourir, celui-là porte dans un vase fragile un grand trésor. Il est du sang qui se verse pour le salut ; il entend quelque part, plus haut que toute chose, cette douce et pénétrante parole : Tu es sacerdoe in œternum : — Tu es prêtre éternellement*
Il n'y a pas d'âge exclu de cet appel des forts; venant de l'éternité, l'éternité supplée ce qui manque à l'enfant pour l'entendre , au vieillard pour y répondre : mais si aucun âge n'est exclu, il en est un qui est pféféré. La jeunesse plus qu'aucun autre est sensible à la voix de Dieu ; comme sur une frontière .où tbut se rencontre, les passions y touchent aux vertus, et l'abîme du sacrifice y naît souvent, comme en Augustin,- de l'abîme des voluptés. Il arrive même que la jeunesse s'épanouit dans l'innocence, et qu'une chair sans tache s'y unit à la virginité d'une foi qui n'a pas connu d'ombre et d'épreuve. L'teil seul de Dieu sait ce qu'il aime le mieux, du jeune homme qui n'a jamais failli, ou du jeune homme qui a retrouvé l'honneur et l'amour dans l'expérience du mal.
Né en Lorraine, vers le milieu du XVI e siècle, en un temps de discordes civiles et religieuses, Fourier fut de ceux dont la jeunesse est un holocauste prématuré, tl ne connut de l'enfance que le bonheur d'ignorer ce qu'il est douloureux de savoir, et dès que l'âge, sans ôter à son front la beauté de l'adolescent, lui eut apporté la certitude de ne point agir avec pré-
cipitation, il annonça son dessein de consacrer sa vie à Dieu dans le sacerdoce.
Mais il ne suffit pas d'être appelé , ni même de répondre : il faut se rendre digne. Toute grandeur suppose une préparation initiatrice, et, bien que chaque année de Fourier, soit dans leslangesde la famille, soit dans la liberté des écoles, eût été marquée d'un progrès qui le conduisait sûrement au seuil de sa prédestination, cependant, parvenu à ce vestibule redouté, il s'arrêta pour entrer dans le sanctuaire avec plus de crainte de lui-même et plus de respect pour Dieu. La première épreuve fut de son choix. Il pouvait s'ouvrir le chemin du sacerdoce par la voie ordinaire, c'est-àdire eh «'attachant au clergé de son diocèse naturel ; il ne le voulut pas. La vie commune lui apparut dans l'Eglise comme la grande route des vertus sacerdotales j de même qu'elle est dans la société humaine , par la famille, la grande route des vertus de l'homme et du citoyen. L'isolement nous livre à la merci de nos idées, de nos goûts, de nos faiblesses ; il nous ôte l'occasion de nous modifier par les autres et de souffrir pour eux ; il concentre enfin sur nous seul l'exercice de nos facultés et y attaque d'une manière sourde et persévérante le plus beau don de l'âme^ qui est l'expansion. Aussi, dès l'origine, le premier des prêtres, Jésus-Christ, sut unir dans sa vie la famille et la virginité, appelant autour de lui des disciples qui Rangeaient à sa table, couchaient sous son toit, voyageaient à sa suite, le servaient et en étaient servis. Le collège apostolique , héritier de ce grand exemple, n'oublia point de l'imiter. Lesévêques
primitifs s'entourèrent aussi d'une communauté qu'on appela leur Presbyterium , et saint Augustin, l'un d'entre eux, donna au sien cette fameuse règle qui porte son nom. Enfin, lorsque l'Église, mutilée par le protestantisme, voulut relever sa discipline et sa majesté, elle recourut au remède primordial de la communauté de vie, et institua sous le nom de séminaires ces belles écoles qui, depuis trois siècles , ont soutenu la chrétienté contre l'effort et l'espérance de ses ennemis. Fourier, qui avait eu de bonne heure le génie de la vertu autant qu'il en avait le courage, aspira donc à la vie commune dès qu'il eut aspiré au sacerdoce. Mais où chercher, où prendre cette vie? Des ordres nouveaux illustraient alors l'Église, et il semblait naturel qu'un jeune homme ardent se précipitât de ce côté : il ne le fit point. Il choisit, à l'étonnemeut général, une congrégation ancienne déshonorée par son relâchement. Fut-ce simplicité d'une âme qui ne soupçonne pas le mal, ou bien l'erreur d'un dévouement qui se sacrifiait à une institution perdue? Nous croyons que Fourier obéit à un mouvement qui n'était ni celui de l'ignorance, ni celui d'un projet anticipé de réformation : il entra chez les Chanoines réguliers de Saint-Augustin parce que c'était un corps voué de sa nature au ministère des âmes, et qui lui représentait le mieux, sous le nom et la règle d'un grand évêque, la vie du clergé primitif. Il y avait hardiesse peut-être à confier une vertu de vingt ans entre des mains qui ne lui promettaient qu'un joug sans énergie; mais l'homme de bonne volonté, sous une règle sainte par elle-même , trouve toujours
plus d'appui que dans la solitude et la liberté de son propre cœur.
Après que le noviciat eut révélé aux supérieurs du jeune Fourier le trésor qui s'était donné à eux, il fut envoyé à l'université de Pont-à-Mousson pour s'y livrer à l'étude de la science divine, seconde préparation nécessaire au prêtre, qui est le dépositaire et l'organe des oracles de Dieu. Fourier retrouvait à Pont-à-Mousson les souvenirs de sa jeunesse, ce temps écoulé où les lettres l'avaient initié aux beautés de la pensée , où il avait appris de l'histoire à connaître les hommes et la Providence, et où sa raison , mûrie dans les spéculations de la haute sagesse, se délassait ensuite en interrogeant la nature pour lui dérober ses lois. Il retrouvait encore à Pont-à-Mousson des .maîtres et des amis, restes précieux des beaux jours de la vie, d'autant plu3 chers à l'âme qu'on les a mieux mérités. Mais le passé, si pur qu'il fût, descendait en présence de l'avenir. Fourier s'était séparé du monde : les lettres, l'histoire, la philosophie, l'amitié même, quoique toujours divine, n'étaient plus que les degrés de cette ascension mystérieuse qui l'avait porté jusqu'au sommet de la croix , pour y être , avec le Sauveur des hommes, victime et rédempteur. Tout devenait grand et grave : la science de Dieu connu par sa parole remplaçait toute autre science, et demandait au disciple de plus hautes méditations dans de plus austères années. Fourier ne s'y méprit pas. Il n'estima point que son éducation fût accomplie et que la foi suffisante au salut du chrétien fût suffisante au prêtre, qui doit enseigner t. v. V
le salut. Il connut que le prêtre n'est jamais trop puissant théologien, et il s'attacha, pour le devenir, à deux livres, la Bible, qui contient la parole de Dieu, et la Somme de saint Thomas d'Àquin, qui est la plus profonde expression du génie théologique dans l'Église. Il puisait dans la Bible l'onction intérieure de la vérité qu'aucun autre livre ne peut communiquer aussi ardemment, et la Somme, qui le trouvait embrasé des feux du Saint-Esprit, lui ouvrait ensuite ces vastes perspectives où la raison et ïa foi conjurées lui expliquaient tout l'ordre des choses divines. C'était là qu'il revenait toujours ; car le temps manque à l'homme, et il a besoin de rencontrer quelque part une flamme qui l'éclairé et ne s'éteigne plus, une moisson qui le nourrisse et ne se sèche jamais.
Fourier rentra dans le cloître au sortir de Pont-à- Mousson, venant au-devant de la troisième épreuve qui devait achever en lui l'initiation sacerdotale et mettre à sa vertu le dernier sceau. Jusque-là, on Pavait aimé. Dans sa famille, au banc de l'école, il avait obtenu l'affection qu'une jeunesse aimable appelle naturellement. Mais parvenuàlavirilitéde l'âge etdubien, son exemple effraya ceux qu'il avait choisis pour collègues de sa vie; ils ne purent supporter la splendeur d'une régularité qui accusait leur dissolution. Fourier devint un ennemi. Il connut l'envie , la haine, la fureur, d'autant plus puissantes qu'elles sont davantage contre nature et qu'elles sortent de cœurs où la charité doit le plus impérieusement régner. La persécution est presque toujours lé signe d'une grandeur à venir, ou le cou*
remuement d'une grandeur passée. Elle prépare ou consomme ; elle est à la vie morale ce que la poésie est au style. La poésie, en resserrant l'expression de la pensée dans un champ exact et mesuré , la fait jaillir jusqu'aux extrêmes limites du beau; la persécution, en tombant sur une âme forte, la détache du monde sans la briser, et la porte vers Dieu.
Fourier avait trente -deux ans, dont près de douze s'étaient écoulés depuis son entrée aux chanoines réguliers de Saint-Augustin. Il avait reçu, chemin faisant, l'onction sacerdotale ; il était prêt. C'est une grande heure que celle où un homme est prêt. Des âmes inconnues de Fourier attendaient la sienne : la sienne était prête pour la leur.
Je dis des âmes : car, à la différence du Fils de Dieu , qui vint pour toutes les âmes, nul après lui ne vient que pour un certain nombre, marquées aux pages se* crêtes d'une réciproque prédestination.
On offrit le choix à Fourier entre trois bénéfices : c'était le langage du temps. Le monde croyait peut-être que par ces bénéfices on entendait l'avantage extérieur attaché à la possession d'une église, et j'ignore s'il en était ainsi ; mais devant Dieu , le bénéfice ce sont les âmes. Tant qu'il y aura des âmes données à une autre âme pour les bénir et les gouverner dans la vie de Dieu, il y aura des bénéfices, et on ne saurait en imaginer de plus grands. Les rois delà terre reçoivent des empires, ils ne reçoivent pas des âmes; leur bénéfice n'est rien devant celui du plus pauvre curé de village.
On offrit donc à Fourier trois bénéfices, deux riches
de domaines et d'honneurs, le troisième pauvre, obscur, au fond d'une campagne dont les habitants étaient infectés d'hérésies ou plongés dans cette indifférence qui emprunte des conditions inférieures de l'esprit un caractère aussi obstiné que douloureux. Ce troisième bénéfice, vous le devinez, mes Frères, c'était l'église même où je vous parle, c'était Mattaincourt, lieu voisin de celui où Fourier avait reçu la vie, et dont il connaissait à fond la misère spirituelle. Il l'accepta de préférence aux deux autres , parce que c'était un séjour modeste en même temps qu'une paroisse désolée; il ne crut pas que trente-deux ans de préparation dans la science et la vertu fussent de trop pour cette petite part des âmes que Dieu lui donnait, et il en prit possession avec une joie que tempérait l'humilité. Dans ce vaste empire dont Jésus -Christ est le chef, il avait un royaume, petit, il est vrai, mais plus grand encore qu'il ne convient à un homme; et lorsque du haut des collines de sa chère paroisse, il en regardait les toits et les champs , son cœur s'exhalait en tendresse et en reconnaissance d'avoir été jugé digne de parler de Dieu à des âmes. Il les épousait au fond de la sienne , leur promettant à voix basse la fidélité, et de ne plus rien chercher en ce monde qu'elles seules, elles seules suffisant aux biens et aux maux de sa vie. beau jour des fiançailles sacerdotales ! Heureux le prêtre qui vous a sincèrement connu ! Heureux le prêtre qui comme Saûl quand il était petit à ses propres yeux, comme David paissant les troupeaux de son père, comme Ruth ramassant les épis sous les pieds de Booz, s'est dit avec
joie, en considérant son troupeau : Hœc sors tua parsque mensurœ tuœ : — Ceci est ton sort et ton partage en Israël pour jamais (i).
Mais une fois passé ce premier moment de ravissement, commence pour le prêtre la douloureuse tâche de purifier les âmes, de les éclairer, de les élever, de les tirer de la foi au monde pour leur donner celle de Dieu par Jésus "Christ. Tâche pleine d'angoisses et de retours, qui tantôt faisait dire à saint Paul , qu'Use sentait pris du dégoût de vivre (2), tantôt le contraignait d'avouer que la consolation abondait en lui (3) , tantôt enfin que la joie et la tribulation se surpassaient l'une l'autre dans son cœur (A). C'est que de tous les travaux de l'homme, si même c'est un travail de l'homme, le plus accablant pour ses forces est de convertir les âmes : les âmes ! ce double abîme où les élévations de l'orgueil appellent les abaissements de la volupté , où l'esprit se console de la révolte des sens en se révoltant lui-même contre Dieu. Vous jugez bien, mes Frères, qu'un pauvre prêtre ne peut entrer en lutte contre une telle puissance sans être armé luimême d'une puissance supérieure. Mais quelle sera-telle? Il n'y a ici-bas que ("oux puissances, la vie et la mort: la vie, parce qu'el'^ est le principe de toute activité ; la mort, parce qu'elle brave la vie, et qu'acceptée volontairement, elle est dans l'ordre moral l'ex-
(1) Jérémie, chap. 13, vers. 25.
(2) II e Épitre aux Corinthiens, ch. i, vers. 8.. (S) lbid., vers. 5.
(4) lbid., chap. 7, vers. 4.
trême point de la grandeur. Aussi est* ce une loi du monde , que ceux qui veulent mourir sont les maîtres de ceux qui veulent vivre. Pourtant il se rencontre aussi dans la mort une infirmité, c'est qu'au moment où elle devient maîtresse de la vie par l'héroïsme, elle demeure, pour me servir d'une expression fameuse, comme ensevelie dans son triomphe. Si donc il était possible d'unir ensemble la vie et la mort, la puissance de l'une à la puissance de l'autre, l'activité qui fait à la mort qui défait, on arriverait par là sans doute à une incomparable puissance, devant laquelle tout autre fléchirait.
Or ce miracle s'est accompli. Jésus-Christ, Dieu et homme , le maître de la vie et de la mort, qui déposait son âme parce qu'il le voulait, et non parnécessitè (1), Jésus-Christ a laissé à son Église une chose fameuse sous un nom nouveau : il lui a laissé le glaive sanglant et pacifique de la mortification. Il a dit à nous tous par saint Paul, mais surtout à ses prêtres, les héritiers les plus directs de sa croix : Mortificate membravestra quœ sunt super terram : — Mortifiez vos membres qui sont sur la terre (2). Et mieux encore : Sempermortificationem Jesu in corpore nostrb circumferentes, ut et vita Jesu manifestetur in corporibus nostris : — Portons , ne cessons de porter dans notre corps la mortification de Jésus, afin que la vie de Jésus se ma* ni f este dans notre corps (3). La mortification est donc
(1) Saint Jean, chap. 10, vers. 18.
(2) Épltre aux Colossiens, chap. 3, vers. 5.
(3) Ile Épttre aux Corinthiens, chap. 4, vers» 10.
une mort qui ne tue pas la vie, mais qui la manifeste; elle est la réduction de la chair sous la loi de l'esprit, le sacrifice des sens à la raison , l'esclavage du corps pour que l'àme soit libre, enfin le signe éclatant d'un homme immolé aux hommes et à Dieu.
Il y en eut même quelque ombre dans l'antiquité. On ne fut pas sans y connaître le secret de puissance que la mortification contient; l'athlète s'exerçait aux abstinences pour fortifier son corps, le philosophe, pour fortifier son esprit. On vit môme dans le destin général des peuples se révéler cette loi, et Rome, en ses beaux jours, ne devint la maîtresse du monde que pour avoir plus qu'une autre assujetti ses citoyens et ses soldats au dur régime d'une rigoureuse pauvreté. Aussi était-ce avec justice, quoique avec orgueil, que son poëte lui disait :
Tu regere imperio populos, Romane, mémento,
Fourier n'avait pas attendu l'heure du combat pour soumettre sa chair à l'esprit; il avait eu tout jeune un instinct de la mortification , et y avait puisé le courage d'une chasteté inébranlable avec l'ardeur d'un amour surhumain. Mais quand il eut un peuple, quand son âme eut des âmes, et qu'il ne fallut plus seulement lutter contre les illusions de sa propre jeunesse, mais convaincre des hérétiques ou des indifférents de la vérité de Dieu et de Jésus-Christ, alors il s'arma contre ses sens d'un tel empire, qu'il ne leur laissa pas même la consolation des vaincus, qui est d'exister. Il les détruisit plutôt qu'il ne les assujettit»
Fourier habitait au presbytère de Mattaincourt une chambre sans ornement, qui renfermait une table, deux ou trois chaises de paille , un banc , une façon de lit dont il ne se servait jamais, et qui était là pour faire croire qu'il y couchait. En quelque saison que ce fût, on n'y allumait du feu. Il n'avait qu'un vêtement, celuilà même qui couvrait son corps, et qu'il ne quittait ni jour ni nuit, à moins que quelque maladie ne l'y forçât; c'était l'occasion que l'on attendait pour lui en donner un autre, lorsque l'ancien n'était plus guère qu'un débris. Il ne mangeait qu'une fois par jour, vers le soir, ne voulant pas accorder de nourriture à son corps avant qu'il l'eût gagnée par ses sueurs, ni surcharger son esprit avant qu'il eût accompli en pleine liberté sa tâche de la journée. Du pain, de l'eau, des légumes composaient son unique repas. Il ne but un peu de vin que dans une grande vieillesse. Son sommeil était court, de trois heures à peu près chaque nuit; il le prenait assis dans une chaise d'osier sans bras, et lorsque sa fatigue était extrême , il se permettait de s'étendre sur un banc, regrettant cette posture qu'il estimait plus convenable à un animal qu'à un homme, l'homme seul sur la terre ayant reçu de Dieu la gloire de se tenir debout devant lui. Tous ses voyages, et ils devinrent fréquents lorsqu'il eut établi la Congrégation de Notre- Dame, se faisaient à pied; vieux et nommé général des jchanoines réguliers de Saint-Augustin , il se servit d'une voiture couverte en osier, ne voulant pas qu'un pauvre paysan pût lui reprocher d'avoir un équipage plus magnifique que le sien, et , en toute chose, que le plus
misérable de sa paroisse pût se dire en lui «même: Mon curé vit mieux que moi.
A ces mortifications de chaque jour et de chaque instant, il enjoignait d'autres plus mystérieuses, traitant son corps à la manière des esclaves, afin d'imiter autant qu'il était en lui la passion du Sauveur des hommes, et de revêtir quelque peu ces sacrés stigmates dont saint Paul disait : Que personne ne songe à me molester, car je porte en moi les stigmates du Seignmr Jésus (1).
Cette vie austère, ou plutôt cette mort vivante, Fourier la mena quarante ans. Pendant quarante ans, il offrit à sa paroisse le spectacle d'un homme détaché de tout, supérieur à tout, ne gardant du corps humain que la faculté de souffrir, et puisant dans la souffrance des délices que la paix de son visage révélait à tous les regards : victime véritable de l'amour, holocauste fumant devant Dieu, relique de la première croix, qu'on ne pouvait voir sans que la réalité et la divinité de Jésus- Christ apparût aux yeux involontairement. En vain l'hérésie ou l'incrédulité détournait le visage de ce spectacle; il leur venait au-devant malgré elles, et une larme de Fourier, versée tout à coup, leur apprenait qu'il n'avait qu'une douleur ici-bas, celle de rencontrer quelque âme insensible au bonheur d'aimer Dieu.
Mais Jésus-Christ n'est pas venu seulement en puissance , il n'est pas venu seulement avec le miracle , le martyre et la mortification ; s'il a dit : Toute puissance
(1) Épitre aux Gala tes, chap. 6, vers. 17.
m'a été donnée au ciel et sur la terre (1), il a dit aussi : Je suis la lumière du monde (2), La puissance toute seule étonne et abat; il faut qu'entre elle et l'homme intervienne un élément plus doux, plus persuasif, qui dise ce qu'est la puissance elle-même, d'où elle vient et ce qu'elle veut. Cet élément c'est la lumière, et la lumière à son plus haut point de splendeur, ici«bas du moins, c'est la parole de Dieu. Mais la parole de Dieu est ensevelie dans ee magnifique sépulcre que nous appelons les saintes Écritures; Jésus -Christ, en sortant du tombeau , l'y a laissée sous la garde de son Église, authentique et muette, scellée et attendant que, comme au jour de la résurrection, un ange brise les sceaux et enlève la pierre qui la retient en silence et en captivité. Cet ange, ô mes Frères, cet ange de la parole divine ressuscitant glorieuse, c'est l'éloquence du prêtre : le prêtre est un homme éloquent. Car il doit rendre la vie sur ses lèvres à la parole de Dieu, et l'éloquence n'est pas autre chose que la parole qui vit. Deux tombeaux sont entre les mains du prêtre, le livre des Écritures et le tabernacle de l'autel, tous les deux renfermant sous des signes inanimés l'éternelle vie, tous les deux attendant qu'on les ouvre et qu'on les jette palpitants à la multitude affamée du pain de la parole et du pain de la grâce. Ah ! comment le prêtre possesseur de ce double trésor et y croyant du fond du cœur, pourrait-il ne pas être éloquent? Tous les saints
(1) Saint Matthieu, chap. 28, vers. 18.
(2) Saint Jean, chap. 8, vers. d2.
l'ont été , ils l'ont été sans génie, parce que si le génie est nécessaire à l'éloquence humaine , il ne l'est pas à l'éloquence divine. La foi et l'amour n'ont pas besoin de génie : ils parlent, et toute la terre les reconnaît. Heureux l'homme qui a entendu la voix des saints ! Heureux le peuple qui a entendju. l'éloquence rachetée par le sang de Jésus-Christ !
Fourierla fit entendre à son peuple. C'était un pauvre peuple dans un bien obscur village ; mais il n'y a pas de* petite assemblée parmi les âmes : une âme est à elle seule un grand peuple. Aussi Fourier attachait -il au ministère de la parole un intérêt souverain. Rien ne lui coûtait pour ravir ses ouailles. Il ne se disait pas : A quoi bon y penser d'avance? ce sont des paysans. Semblable à ces Pères de l'Église qui songeaient toute la semaine à ce qu'ils diraient le dimanche , et qu'on trouvait dans leur chambre immobiles sous le poids de cette méditation^ Fourier traitait la parole divine comme un sacrement, mais comme un sacrement où le prêtre a plus d'efficacité personnelle que dans les autres, et qui exige de sa part un plus grand travail dans un aussi grand respect. Il savait que si l'homme sans lettres n'est pas capable de discerner dans les œuvres d'art le point où gît la beauté, il la sent d'une manière générale, et que surtout il a reçu de Dieu le don d'être ému par un verbe éloquent. Au pied de l'agora d'Athènes comme au pied de la tribune de Rome, le peuple écoutait la voix de ses orateurs , et ses applaudissements avec son silence témoignaient du goût qui rattache toute âme humaine au plus simple comme au
plus profond des arts. Combien davantage, en des vérités qui le touchent de si près, le peuple doit-il être sensible à une parole qu'inspire la foi et qu'anime la charité! Aussi venait -il entendre Fourier, et après quarante ans qu'il se fut accoutumé à sa voix, il la trouvait encore nouvelle et la préférait à toute autre. C'est qu'il n'y a rien de plus inépuisable et de plus charmant que l'âme d'un père, et l'on peut dire du père selon la grâce ce que le poète a dit du père selon, la nature :
On remplace un en fan l, une sœur, une épouse ; Mais un père qu'on aime est un bien précieux Qu'on n'obtient qu'une fois de la bonté des cieux.
Néanmoins Fourier ne se fiait pas à sa seule parole du soin d'évangéliser son peuple; il eût craint de donner trop peu à ce besoin sans cesse renaissant d'être éclairé et attendri , et avec une modestie digne d'un si grand cœur, il appelait souvent à son secours des voix qu'il estimait plus puissantes que la sienne. Il chercha même dans les enfants une éloquence qui pût séduire leurs pères , et élevant dans son église une sorte de théâtre pieux et ingénu , il y amenait devant toute sa paroisse des prédicateurs de dix à douze ans qui charmaient la foule par la grâce de l'enfance unie à la grâce de la vérité.
Enfin il poursuivait jusque dans leurs maisons les plus rebelles ou ceux qui avaient besoin d'instructions particulières. Il entrait avec eux dans des conférences réglées , répondant à leurs difficultés et élevant la con-
versation trop souvent frivole à la dignité d'un grand ministère, telle qu'on la lui voit dans l'Evangile, lorsque Notre-Seigneur s'entretenait avec les siens ou avec une âme familièrement.
Il restait cependant toujours des. cœurs endurcis; car il n'a été accordé à personne sur la terre d'exercer unepuissance sans limites ni danslebienni dans le mal. Fourier les appelait sa bande perdue. Quelque chagrin qu'elle lui causât, il la traitait avec beaucoup de douceur, se souvenant de cette parole de l'apôtre saint Paul : Reprenez avec modestie ceux qui résistent à la vérité, de peur que Dieune les y ramène un jour (1) : parole divine qui écarte l'injure par l'espérance. Il arrivait toutefois que Fourier ne pouvait surmonter sa douleur de sentir à côté de lui une âme perdue. On le vit, dans ces occasions, se précipiter comme hors de lui-même dans son église, monter à l'autel, ouvrir le tabernacle d'une main haletante, puis se prosternant à terre, y crier vers Dieu avec une impétuosité et des sanglots qui accusaient une sainte démence, lui dire de prendre sa vie ou de lui donner cette âme , et mille choses d'une tendresse et d'une amertume où la foi le disputait à la charité.
En recherchant les causes de cet endurcissement des cœurs , Fourier remonta tout le chemin de l'homme et vint heurter au seuil même de la vie, lorsque l'enfant se connaît à peine et cependant puise, déjà sur le sein de sa mère des germes de salut ou d'égarement. Il vit de bonne heure l'enfant abandonné au hasard, l'oisiveté,
(1) II e Épitre à Timothée, chap. 2, vers. Î5.
le jeu , les rencontres , agir sur ces frêles natures et y gravier de fittiestes leçons ; il comprit que Dieu parvenait trop tard à l'homme, et que de même que le temple a un vestibule, le prêtre devait avoir un précurseur. L'Église sans doute n'avait pas avant lui méconnu l'importance des écoles ; mats si dans ses cathédrales et ses cloîtres , dans les universités , plus tarit , elle avait magnifiquement pourvu à l'enseignement des générations, ce bienfait ne s'était pas étendu au peuple des campagnes avec la même providence et la même précocité. Les Mes surtout semblaient délaissées à la merci de leur jefuneâge, comme si la mère toute seule, la mère pauvre et ignorante > eût suffi à ce grand devoir de préparer des chrétiennes pour la vie du monde et la vie de Dieu. Fourier résolut d'obvier dans sa paroisse à ce défaut des institutions publiques telles qu'elles étaient alors, et tomme l'âme des saints est féconde en saints, il rencontra de bonne heure quelques filles pieuses de sa paroisse qui saisirent sa pensée et se dévouèrentâ lui pour l'exécuter. Ainsi commença la Congrégation de Notre- Dame , destinée d'abord aux enfants d'un village, et qui depuis , par la bénédiction de Dieu et sous l'œil de Fourier , se répandit en Lorraine > eh France, en Aile* magne, et dans presque toute la chrétienté > où elle possède encore aujourd'hui de florissantes maisons.
Je me hâte , mes Frères , et j'arrive au dernier tarait 4uï vous montrera dans Fourier le prêtre par excellence, je veux dire fa bonté. De même que la lumière couronné la puissance, la bonté est l'auréole qiai termine la lumière et déifie son éclat.
La bonté est le don gratuit de soi-même : et je pourrais m'arrèter à ce seul mot ; car tout ce que vous avez entendu vous afait voir Fourier se donnant chaque jour de sa vie, donnant son corps, son temps, son repos, son esprit, son âme, et ne se réservant rien que de souffrir. Mais il y a , dans la bonté , outre le don de soimême, une manière de se donner, un charme qui déguise le bienfait, une transparence qui permet de voir le cœur et de l'aimer, je ne sais quoi de simple, de doux et de prévenant qui attire tout l'homme et lui fait préférer au spectacle même du génie celui de la bonté. Or Fourier mêlait à l'austérité surhumaine de sa vie une incomparable grâce; et l'on n'eût jamais deviné à son sourire le supplice continu qu'il s'infligeait; son corps vaincu et souillé par la pénitence laissait l'âme maîtresse, et celle-ci , arrivant à ses lèvres et à ses yeux sans rencontrer d'obstacle, y brillait comme un astre pur fens un ciel serein. Le pauvre venait à lui naturellement; il ne le refusait jamais. Car, n'y eût-il rien , il y avait encore Fourier. Dans les grandes fêtes de l'année, et tandis que les riches s'environnaient de leurs amis, lui songeait à ses pauvres, et leur préparait un petit festin qui leur rappelât avec joie le mystère du jour. Si quelque noce avait lieu dans sa paroisse , il allait y chercher la part de ceux qui n'ont plus de noces ici-bas, et il les faisait entrer par leurs bénédictions dans la famille nouvelle que lui-même avait bénie le toatin. R avait coutume de s6> tenir chaque jour au detant de sa porte pendant quelques heures , si grand froid f[u'il fit y afin qu'on l'abordât sans peine et que
les plus timides ne vinssent pas à crfcindre de le déranger. Quoiqu'on voulût de lui, sauf le mal, il était prêt et riant.
Cette bonté l'avait tellement uni à sa paroisse, que ses besoins et sa maison étaient les besoins et la maison de tous. Quoique vide, parce qu'il n'y laissait rien, elle se remplissait par enchantement dès que l'occasion survenait. Savait-On, par exemple, que des étrangers venaient d'entrer chez le bon Père, c'était le nom qu'on lui donnait, à l'instant chacun apportait de quoi faire honneur aux hôtes, du linge, du vin, des viandes, des fruits, et l'on ne dînait jamais mieux que chez ce pauvre de Jésus-Christ qui avait tout donné. .
Un homme seul est bien faible contre les maux de l'humanité. Fourier s'en était aperçu souvent. Il avait compris que la charité, quelque puissante qu'elle soit, répare plus qu'elle ne prévient , et encore ne répare que des brèches dans un mur qui tombe toujours. Il avait ' été conduit à la pensée d'institutions durables qui arrêteraient dans leur source deux des fléaux qui dévorent les campagnes, l'usure et les procès. Contre l'usure, il imagina une sorte d'assurance mutuelle qu'il appela Bourse de saint Èvre, et qui, composée de dons volontaires, d'amendes et de legs pieux, devait prêter sans intérêt, à la seule condition pour l'emprunteur de restituer le capital dès qu'il le pourrait. Cette bourse dura longtemps, et rendit de grands services à d'honnêtes laboureurs ruinés par une mauvaise année et à de petits marchands gênés dans leurs affaires par les accidents inévitables du commerce. Quant aux procès, il avait
dressé les plans d'une association dont les membres devaient terminer à l'amiable tous leurs différends ; que si l'une des parties refusait l'arbitrage , un fonds commun devait fournir à l'autre les moyens de suivre l'affaire devant les tribunaux. Les malheurs qui fondirent sur la Lorraine ne laissèrent à Fourier que le mérite d'avoir conçu et préparé une belle institution.
La renommée de Fourier, vous le sentez bien , mes Frères , ne s'arrêta pas entre les collines qui bornent Mattaincourt ; elle déborda de ce vase modeste , et se répandit à son insu dans la cour des princes et dans le cœur des peuples de Lorraine. Le curé de village vit grandir le bruit de ses vertus et l'influence de son nom ; Rome approuva la Congrégation de Notre-Dame qu'il avait fondée; elle sanctionna la réforme des Chanoines réguliers de Saint-Augustin dont il avait été l'instrument, et qui le choisit pour général. Les ducs de Lorraine vinrent le chercher sous le chaume de son presbytère et lui demander conseil. L'âge et la gloire s'unirent de concert sur ce front qui ne les avait point appelés, et nul homme en son siècle ne jeta d'un lieu plus étroit une plus éclatante ni plus durable lumière. Il semblait alors que, plein d'œuvres et d'années, il n'avait plus qu'à mourir en paix au milieu de son peuple, entre les bras de ses frères de Saint -Augustin, proche de ses filles de Notre-Dame , au sein de sa patrie du temps et de l'éternité, patriarche comblé de Dieu et s'éteignant comme Jacob après avoir vu Joseph. Qui pouvait troubler dans ses derniers jours ce vieillard modeste? Quelle main lui présenterait, au moment suprême, un calice
douloureux? Il vint pourtant , il lui fut présenté : Dieu, dans ses impénétrables conseils, avait décidé que son serviteur mourrait dans l'exil et la misère, séparé des siens, poursuivi, objet de tristesse et de compassion. Vous F allez voir sur ce nouveau théâtre, et après le saint prêtre, admirer en lui le grand citoyen.
En 1631 , dans le temps que Fourier marchait verssa soixante et dixième année , l'Europe s'apprêtait à décider la plus haute question politique et religieuse qui, depuis Charlemagne , eût été soumise à ses armes et à ses délibérations. Charlemagne avait fondé en Europe la république chrétienne, c'est-à-dire un corps de nations unanimement dévouées à la foi catholique, acceptant la loi de l'Église comme loi de l'État , punissant l'hérésie, reconnaissant enfin à la papauté constituée comme pouvoir féodal un certain droit sur la transmission de la couronne dans le saint -empire romain* Cet ordre d'idées régna jusqu'au xvi e siècle, de Charlemagne à, Charles-Quint, du premier au dernier empereur couronné par le successeur de saint Pierre. Au XVI e siècle, Luther, successeur d'Arius et de Photius, et formant avec eux dans l'Église le grand triumvirat de l'erreur, Luther brisa l'unité de la république chrétienne ; sous son inspiration, une partie de l'Allemagne, la Suède, le Danemark, l'Angleterre et la Hollande, se séparèrent du siège apostolique, et perdirent volontairement la pierre qui est ici-bas le fondement de
la cité de Dieu. La scission était un fait politique et religieux ; elle entraîna des guerres où l'Europe se divisai en deux partis , le parti catholique et le parti protestant, Les nations que j'ai nommées tout à l'heure formaient le parti protestant; la maison d'Autriche, réunissant «ou» son sceptre la Bohème, la Hongrie , les Pays-Bas, l'Espagne, la Sicile , Naples et Milan, était à la tête du parti catholique : la France , incertaine de sa foi , et plus encore de ses résolutions , combattait le protestantisme dans son sein, et néanmoins s'opposait à la maison d'Autriche, dont elle redoutait l'aspiration constante à la domination du monde. Cette circonstapce sauva les protestants, et leur permit de conquérir ep Europe un droit national
Cependant, à l'ouverture du xvir siècle, la fortune sembla prendre un autre cours, et le protestantisme se vit à la veille de sa ruine. La France avait décidément rejeté l'hérésie et triomphé d'elle par l'abjuratiop de Henri IY ; l'avènement des Stuarts en Angleterre l'y menaçait d'un pareil sort; en même temps la maison d'Autriche, dont la France s'était rapprochée sous la minorité de Louis XIII, reprenait l'ascendant en Allemagne, et douze années de victoires permettaient à l'empereur Ferdinand II d'y écraser les restes du parti que ses pères avaient si longtemps combattu. Les catholiques se tenaient assurés de la restauration religieuse de l'Occident,
A ce moment mêpie, un homme changea les destinées du monde, Il s'appelait Richelieu, et je ne vous dirai de lui que son nom, Appelé à gouverner la France
sous un roi faible, Richelieu regarda l'Europe et se consulta. Chrétien sincère, prêtre régulier, cardinal de la sainte Église romaine , ennemi par tempérament comme par principe de toute liberté, on eût cru qu'il allait tendre la main à l'Empire et aux Stuarts, et consommer le retour de l'unité en Europe : il fit le contraire. Comme une jeune fille avait été choisie de Dieu , deux siècles auparavant , pour chasser les Anglais du trône et de la terre de France, ce fut un cardinal que la Providence laissa venir au secours du protestantisme aux abois , et dont l'implacable génie prépara la signature du premier traité d'où devait sortir l'Europe moderne. Quelle en fut la cause dans un esprit aussi dominateur, et dans une âme aussi dévouée qu'était la sienne à la vraie foi?
Si la maison d'Autriche eût été fidèle à sa mission; si, depuis un siècle qu'elle disposait du plus magnifique empire que le soleil eût encore éclairé, elle eût apporté dans les affaires de l'Église et de l'Europe un désintéressement égal à sa grandeur; si les trésors du nouveau monde que Christophe Colomb lui avait amenés dans ses ports eussent servi, en augmentant sa puissance, à augmenter sa droiture ; si elle n'eût pas en Amérique exterminé les Indiens, arraché à l'Espagne les franchises que cet héroïque peuple avait gagnées par huit cents ans de courage et de patience , livré Rome à la brutalité d'une soldatesque impie et fait payer au Pape prisonnier sa rançon ; si elle n'eût pas profité des maux de la France pour y accroître l'anarchie au nom de la religion;. si enfin la maison d'Autriche eût été juste,
honnête, généreuse, produisant des saints comme toutes les maisons souveraines de l'Europe, au lieu de produire Charles -Quint et Philippe II, Richelieu n'eût pas écrit en arrivant au ministère : « Le roi a changé de ministre , et le gouvernement de maxime ; » le traité de Westphalie n'eût pas été signé, et l'Europe peut-être serait un seul troupeau sous un seul pasteur. Richelieu ne voulut pas être dupe, ni la France avec lui. Par le même mouvement qui nous fait préférer aujourd'hui la cause des Turcs à celle des Russes , la cause des infidèles à la cause des chrétiens , Richelieu préféra la cause protestante à celle qui avait pour chef la maison d'Autriche, la maison qui avait pris pour devise ces fameuses initiales, A. E. I. 0. U. , qui signifiaient : Austriœ est imperare orbi universo. Il a plu à Dieu, dans sa souveraine bonté, de diviser le pouvoir nécessaire à la paix et au progrès du genre humain entre plusieurs nations qui se font équilibre, et qui, par la disposition diverse de leur esprit et de leurs mœurs , assurent au monde , assurent à l'Église , que leur liberté aura toujours quelque part un asile sûr et puissant. Voilà le suprême mtérèt des peuples chrétiens. Intérêt si grand aux yeux de Dieu , que Daniel et saint Jean ont associé aux prophéties du triomphe de l'Église la prophétie de la chute de Rome et de la division du monde romain entre un certain nombre de principautés. C'a été là le salut de l'Occident, comme la ruine morale et religieuse de l'Orient est venue d'un seul malheur, du malheur irréparable de n'avoir pu, à côté de Gonstantinople, élever d'autres métropoles et
d'autres nations. C'est pourquoi tout prinoe ou peuple, toute maison ou dynastie , qui aspire à un pouvoir pré* pondérant et absolu, est par ce seul fait le plus grand ennemi du monde et de l'Église, quel que soit d'ailleurs le prétexte qui colore son inhumaine ambition. Et Dieu, sauf peut-être à la fin des temps, ne permettra jamais le triomphe de cette convoitise babylonienne; il suscitera toujours à rencontre, et quelquefois du point le plus inattendu, un obstacle qui arrêtera et brisera l'effort du géant. Nous en avons eu des exemples sous les yeux; l'avenir en apportera d'autres à notre postérité.
En 1631 , le cardinal de Richelieu fut l'homme qui devait rétablir l'équilibre chrétien compromis depuis un siècle par l'agrandissement démesuré de la maison de Habsbourg. Il avisa sur le trône de Suède un jeune bomme que méprisait l'Autriche; pressentant en lui l'âme et la fortune d'un héros, il l'appela sur les champs de bataille de l'Allemagne, et bientôt, tout mort qu'il fût dans sa victoire de Lutzen, Gustave- Adolphe laissa de son passage une trace que Richelieu cultiva, et dont il fit au cœur de l'Autriche une irrémédiable blessure.
C'est à ce moment que la Lorraine, patrie de Fourier, fut rencontrée par ce regard tout-puissant. La Lorraine, jetée entre l'Allemagne et la France, était un reste de l'ancienne Austrasie, séjour des Francs, et berceau des Carlovingiens. Elle avait fait partie d'un royaume créé dans les arrangements des petits-fils de Charlemagne; et * réduite plus tard en duché, pays indépendant, elle
attirait depuis un siècle par ses grands hommes et ses hauts faits l'attention de la chrétienté. Ses dues avaient à la fois dans leurs veines le sang de l'Empire et le sang de la maison de France: mais depuis René II, vainqueur de Charles de Bourgogne, ils étaient moins Germaniques que Français» Trois générations des Guises, leur branche cadette, avaient fait l'admiration de la France au siècle qui venait de s'achever, et le dernier d'entre eux, Henri de Guise, avait approché si près du trône par sa popularité, que la peur l'avait étendu mort dans un guet-apens sur les marbres du château de Blois. Les ducs régnants, Antoine, Charles III, Henri H, étaient à la même époque des (souverains remarquables par leur courage, leur ma* gnificence et leur bonté , et les uns et les autres , ceux qui régnaient et ceux qui servaient, s'étaient acquis par leur dévouement à la cause catholique et par le tour chevaleresque de leurs rares qualités le renom des derniers héros chrétiens de l'Occident.
Malheureusement Richelieu rencontra sur le trône ducal da Lorraine un prince moins accompli que ceux qui l'avaient précédé et que ceux qui devaient le suivre encore, Charles IV était bon, courageux, habile dans la guerre, sincèrement religieux , mais léger dans ses mœurs et inconstant dans ses conseils. Richelieu voulait la coopération de 1 la Lorraine contre l'Empire, et l'Empire faisait à Charles IV les offres las plus brillantes pour l'attirer à son parti. Le duc, incertain, consulta Fonder, qu'il aimait, et aux prières duquel il se croyait redevable de la vie, Foueier ne lui opposa point son
ignorance ou son inaptitude en des matières de si haute portée. Il ne lui présenta point la maison d'Autriche comme un drapeau que tout prince fidèle dût suivre nécessairement, ni la France comme ayant une cause assez pure pour qu'il fût de son devoir de l'embrasser: il lui conseilla de garder la neutralité, et d'ôter ainsi tout prétexte plausible aux deux partis contre son peuple et sa maison. Que s'il n'évitait pas tous les périls de la guerre, du moins il* n'en aurait pas devant Dieu la responsabilité.
Charles IV , malgré la confiance qu'il avait en Fourier, se prononça pour l'Empire. Richelieu le souhaitait peut-être, il arriva comme la foudre. Des traités suivis de ruptures amenèrent le duc au plus profond découragement , et se livrant lui-même à son ennemi qui le trompait , il fut lâchement retenu dans une demi-captivité. L'abîme était profond. I) ne restait de cette grande maison de Lorraine qu'un prince vaincu qui n'avait point d'enfants , le cardinal son frère , évêque de Toul, et une princesse du nom de Claude, fille de Henri II. Le duc consulta de nouveau Fourier. C'était durant l'hiver de 1634. Ils demeurèrent enfermés ensemble durant sept heures. Au sortir de ce long entretien , Charles IV abdiqua la couronne ducale en faveur de son frère, le cardinal Nicolas -François, et se retira en Franche- Comté, d'où il gagna l'Allemagne, prince infortuné qui ne revit la Lorraine que pour la perdre encore, et qui ne recueillit de la maison d'Autriche, pour prix de victoires qui ne le concernaient plus, que l'ingratitude et l'oubli. Son abdication ne fut pas même re-
connue de la France, qui prétendit que la couronne appartenait à la princesse Claude, du chef de son père Henri II , et se proposa de l'unir à un prince français , qui deviendrait par ce mariage le souverain naturel et légitime du duché de Lorraine.
Le péril était pressant. Si le plan de Richelieu venait à réussir, c'en était fait de la Lorraine, de sa dynastie, de sa gloire, de sa nationalité. Le cardinal de Lorraine, demeuré seul libre et présent à cause de sa dignité de prince de l'Église, n'eut pas de peine à le sentir, et il accourut vers Fourier. Singulière destinée qui amenait à un pauvre curé de village tous les( malheurs de son pays, comme à la dernière providence qu'il eût encore, comme au dernier cœur généreux qui pût en conjurer la chute!
Le cardinal de Lorraine dépeignit à Fourier la situation , et lui fit part d'une pensée bien hasardeuse , qui était d'abdiquer le cardinalat, et en épousant la princesse Claude, sa cousine, de la ravir à la France , impuissante désormais à diviser les droits de leur maison pour les usurper. Le cardinal, il est vrai, n'avait pas reçu les ordres sacrés; mais il ne pouvait abdiquer la pourpre sans le consentement du souverain Pontife , ni se marier avec sa cousine sans une dispense canonique préalablement obtenue; et d'une autre part, recourir à Rome, c'était tout perdre : Richelieu ne saurait manquer d'être instruit, de faire enlever la princesse, et de consommer ses projets. Fourier connut du même coup d'oeil le devoir du cardinal, le sien propre, et l'abîme qu'il allait creuser sous ses pas.
Compromis déjà pour avoir conseillé l'abdication du duc Charles IV contre las intérêts de la France , il ne put douter du sort qui l'attendait en prêtant son concours à un acte qui allait désoler la politique de Richelieu, cet homme à qui un seul génie avait manqué, celui du pardon» Que deviendrait la Congrégation de Notre-Dame, celle de Saint -Augustin? Un mot du terrible ministre, surtout dans un pays de conquête, ne suffirait-il pas pour ruiner des établissements qui avaient tant coûté? Et puisFourier était si vieux !
Quand un homme est parvenu au terme d'une longue carrière, qu'il a surmonté les écueils dont toute vie humaine est semée, et qu'il n'a plus qu'à mourir dans la gloire de ses vertus et l'affection des siens, c'est une épreuve où succombent les meilleurs, que d'avoir à se perdre dans un dernier devoir. On aime mieux, sacrifier à la prudence, et les raisons s'offrent d'elles-mêmes qui persuadent de soigner sa mort , au lien de la livrer à la . merci d'une chance de ruine. Us sont rares, parmi les plus grande, ceux qui retrouvent alors dans leurs os consumés une flamme de jeunesse, et qui consentent à périr comme on le fait à vingt ans pour une heure de joie dans une heure d'enthousiasme. Fourier avait des excuses honorables pour se soustraire aux empressements du cardinal de Lorraine ; il pouvait le conseiller au point de vue du scrupule, et rejeter sur Rome une décision délicate qui lui appartenait d'ailleurs : mais le cardinal était son souverain, la dernière espérance de son pays, l'étincelle survivante d'une race généreuse qui était aux prises aveo la violence et l'iniquité. Était-
ce l'heure de se souvenir de soi-même? Fourier connaissait trop ce qu'un chrétien doit à sa patrie. Il savait par l'Évangile que Jésus -Christ n'a pleuré que deux fois sur la terre, la première fois au tombeau de Lazare, quand il le ressuscita , la seconde fois au seuil de sa propre mort, lorsqu'il s'arrêta sur les collines qui font face à Jérusalem 9 et que, prévoyant les maux qui l'accableraient en punition de sou déicide, il fut pris d'un attendrissement dont il est écrit : Et videns civitatem, fleûit super eam : — Et voyant la ville, il pleura sur elle (1). Larmes sacrées qui ne furent pas répandues pour notre salut, mais sur les blessures de la patrie ! Larmes de patriotisme et d'amitié, qui devaient apprendre à tous les siècles que le Fils de Dieu est aussi le fils de l'homme, et que les vertus qui ornent la terre sont sœurs des vertus qui peuplent le ciel !
Il n'en est pas d'ailleurs du patriotisme chrétien comme du patriotisme antique. Celui-ci ne connaissait que la cité, murs étroits où le Grec et le Romain renfermaient l'univers, et auxquels dans leur cœur ils sacrifiaient le genre humain. Jésus-Christ a tout élevé et agrandi en même temps qu'il a tout purifié. Il a fait des peuples ce qu'il a fait des hommes, les coopérateurs de ses desseins de justice, des instruments plus vastes et plus puissants de la vérité, des apôtres, des pontifes, des docteurs, des martyrs ; et c'est pourquoi il est écrit en David du Fils de Dieu venant parmi nous : De~ mande^moi, et je te donnerai les nation* pour hé-
(l) Saint Luc, chap. 19, vers. 41.
ritage, et les frontières de leur territoire pour possession (1). Le chrétien aime Jésus-Christ dans sa patrie ; il y aime la paix de l'Évangile , la grâce des sacrements , les temples où il prie , les œuvres et les reliques des saints qui y vécurent ou qui y vivent encore avec lui , l'histoire des choses passées et l'espérance des choses à venir, enfin un membre vivant de l'Église , et la prédestination de Dieu qui appelle les peuples et fait leur destin dans leur devoir.
Or qui plus que la Lorraine était digne d'être aimée par le cœur d'un saint prêtre? En quelle terre l'héroïsme des fortes vertus avait -il mieux pris racine et donné ses fruits? Quel royaume avait reçu de Dieu une dynastie plus imperturbablement féconde en princes justes, bienveillants, hospitaliers, merveilleux dans la guerre et faisant mieux de la paix le repos magnifique d'une nation? Que si l'heure était venue où l'épée des forts n'avait plus de contre-poids dans le souvenir des services et l'immortalité des droits, du moins fallait-il descendre avec honneur du rang des nations, et laisser à la postérité un de ces tombeaux où elle vient, et où elle admire ce qui se peut pour la gloire quand rien ne se peut pour le salut.
Fourier répondit au cardinal de Lorraine qu'il devait à son pays et à sa maison de rentrer dans la vie civile, qu'il pouvait abdiquer l'épiscopat et le cardinalat sans attendre le consentement du pontife romain, et épouser sa cousine, la princesse Claude, en se dispensant
(1) Psaume 2, vers. 8.
lui-même, comme évêque de Toul, de l'empêchement de parenté. Allant plus loin encore, il dohna Tordre à l'un de ses religieux, qui était à la fois prieur et curé de Luné ville, de bénir le mariage du cardinal.
En vertu de cette consultation, le 47 février 1684, avant l'aube du jour, le cardinal Nicolas-François, duc de Lorraine, descendit dans la chapelle du château de Lunéville, dépouilla la pourpre cardinalice, ceignit l'épée, prit dans sa main droite la main de la princesse Claude, et lui promettant une immortelle fidélité, il y suscita une étincelle de ce sang inépuisé qui, en deux générations successives, devait donner à la Lorraine ses deux derniers ducs : GharlesV, le sauveur de Vienne avec Sobieski , le vainqueur de Barkany, de Gran, de Mohacs, le généralissime de la chrétienté dans la croisade qui porta le coup suprême à la puissance ottomane ; et Léopold, prince plus qu'excellent, le seul des princes du xvni° siècle qui ait excité en Europe l'enthousiasme et l'amour; l'un et l'autre dignes de terminer l'histoire d'une grande race et d'un noble pays, Fun et l'autre dignes de ce mot que le maréchal de Berwick avait dit à l'un d'eux , que c'était le meilleur dés grands hommes. Dieu voulutbénir ainsi le dévouement de son vieux serviteur Fourier, et mêler à jamais sa mémoire à la mémoire des beaux jours réservés encore à son pays. La politique de Richelieu était vaincue , la Lorraine sauvée pour un siècle, sa maison, presque tarie, renouvelée et destinée de Dieu à s'asseoir un jour sur le trône de l'Empire, où puisse-t-elle inspirer et «chauffer les restes du sang de Habsbourg! Fourier
ne vît pas ces résultats de son patriotisme : il eut une consolation plus digne encore de lui % la consolation d'avoir accompli son devoir en lui sacrifiant la paix de ses derniers jours et toutes les œuvres de sa vie. Ah ! pardonnez si je m'émeus l Quand , au milieu des lamentables récits de l'histoire, ce riche trésor des déshonneurs de l'homme, on rencontre enfin une fois la magnanimité, l'âme s'enivre et se trouble, inaccoutumée qu'elle est au bonheur de pouvoir admirer. Enfin, que Dieu soit loué! il se trouva qu'un curé de village avait l'âme d'un consul romain.
Mais il y a de l'héroïsme un immanquable châtiment. L'héroïsme même ne porte ce nom que parce qu'il méprise un abîme. Fourier avait trop blessé la France et son ministre pour ne pas être sérieusement menacé dans son repos ; il erra quelque temps de l'une à l'autre de ses maisons, plus ou moins poursuivi selon les commandants et les ordres, jusqu'à ce que ses enfants de Saint-Augustin, cédant à leurs alarmes, obtinrent qu'il se retirât d'une terre où il était entouré d'ennemis. Il franchit les Vosges, accompagné de quelquesuns des siens. Une troupe suédoise envoyée à sa recherche l'attendit tout un jour entre Vesoul et Gray, Le saint vieillard, comme s'il en eût reçu l'avis du Ciel, s'arrêta vingt -quatre heures à Vesoul sans vouloir avancer ni donner aucun motif de sa résolution : les Suédois se retirèrent, et il passa le lendemain.
L'exil est dur même dans la jeunesse , quand l'espérance adoucit tout et que le cœur a une puissance pour se créer de nouveaux liens; mais daus un vieillard
épuisé de vie, dont la seule consolation est de jouir du passé, l'exil est un supplice dont l'amertume n'a pas d'adoucissement. Celui de Fourier, qui dura quatre années jusqu'à sa mort , emprunta de beaucoup d'au* très douleurs le caractère d'une agonie. Séparé de son ancienne paroisse, poursuivi par la pensée de ses monastères de Notre-Dame et de Saint-Augustin, qu'il ne devait plus revoir, il ne put même se les représenter comme des asiles où lui seul manquait : la guerre, la peste et la famine, ces trois grands fléaux de la race humaine, désolaient son pauvre pays et n'avaient pas épargné ses enfants. Chaque lettre qu'il ouvrait d'une main tremblante lui apportait, comme à Job, la nouvelle de quelque désastre : la mort avait choisi parmi les siens quelque tête chérie et nécessaire ; une troupe furieuse avait envahi l'un des saints manoirs qu'il avait édifiés, et n'y avait laissé que des ruines; sa paroisse manquait de pain, lui qui en avaittoujours eu pour elle. Et que saisie? Et que dirais- je? Hélas! le malheur, une fois que Dieu le laisse faire, est plus ingénieux à frapper qu'aucune bouche à le raconter. Toutes ces chères pénitences de quarante ans s'obscurcissaient devant les terribles réalités de la malédiction divine , et la croix véritable, la croix sortie du monde, par un effet de ses passions, dressait à Fourier un calvaire aussi grand que ses vertus.
Un autre exilé, le duc Charles 1Y, qui promenait aux quatre coins de l'Europe la vaillance dépossédée de Lorraine, vint une fois visiter le vieil ami de sa maison. Le saint et le prince s'attendrirent l'un sur
l'autre , victimes tous les deux des revers inouïs de leur patrie. Charles avait le cœur de sa race : il fit passer plusieurs fois des secours au saint vieillard , et lui écrivit de sa main des lignes qui eussent désarmé l'infortune, si l'infortune n'avait pour mission que de punir les fautes des hommes et des rois.
Enfin le sacrifice s'acheva, et Fourier apparut à ceux qui l'aimaient dans la paix delà mort et du temps : la mort, qui commence l'histoire; le temps, qui l'achève. A peine expiré, son corps devint une relique, queGray, la ville hospitalière, voulut retenir au nom de la Providence qui lui avait confié les derniers jours de son serviteur. Il fallut un ordre de la cour d'Espagne sol* licite par le duc Charles IV, pour ouvrir à ces restes précieux les routes bien-aimées de la Lorraine. Fourier y rentra conduit par ses enfants les chanoines réformés de Saint-Augustin, et dans cette pensée qu'A reposerait près d'eux à Pont-à-Mousson , au chef-lien de leur ordre, là où deux fois sa jeunesse s'était essayée aux préludes de la sainteté. Ils ne savaient pas que leur père avait été par-dessus tout un saintprêtre, l'immortel exemplaire du pasteur des champs, et que c'était dans l'enclos de sa modeste église, pous les pieds de ses chers villageois, qu'il devait passer l'interrègne de sa mort à la résurrection. Par quel mystère ce corps si disputé, et qu'une prudence délibérée acheminait sur la route d'Épinal et de Nancy, vint -il heurter le seuil du lieu où nous le vénérons aujourd'hui, on l'ignora toujours. Il vint, quelle qu'en fût la cause, il vint au lieu de son amour et de sa modestie ; il toucha
mort la terre qui l'avait possédé vivant, et quand on voulut le conduire au delà , comme si ce n'eût été qu'un adieu qu'il avait voulu dire à ses amis de la vallée, il s'éleva de toutes ces âmes une tempête et un courage qui ne permirent jamais à aucune force humaine de l'arracher de son vrai tombeau. Ce tombeau pourtant est vide; une parole de l'Église romaine a transporté le père du pavé sur l'autel , et sa mémoire plus divine, sans être plus chère, reçoit aujourd'hui du temple que vous lui consacrez, Messeigneurs, un hommage digne du prêtre et digne du peuple, du prêtre qui fit le bien, et du peuple qui aima le prêtre.
Pour moi, pèlerin à mon tour à ce sanctuaire, j'y ai apporté la louange et l'admiration. Mais la prière aussi n'aura-t-elle pas son heure? Aucune plainte , aucun gémissement ne s'élèvera-t-il de mon sein vers cette source de grâce et de bénédiction? Oh ! non, je prierai, je dirai au Père: Père bienheureux, vous connaissez nos maux, car vous avez vécu comme nous dans un siècle plein de troubles et de vicissitudes ; mais, plus heureux que nous, vous vîtes de grands saints et de grands citoyens, dont vous faisiez vous-même partie, travailler au rétablissementde la cité de Dieu. Obtenezànotre âge dans les mêmes ruines les mêmes dons du Ciel. Demandez-lui pour nous, par vos mérites, la force, la lumière, la bonté, de grands saints et de grands citoyens.
DISCOURS