DE LA VIE DES PASSIONS
MOÎi SEIGNEUR ,
Messieurs,
Nous avons recherché et découvert la véritable notion de la vie. La vie étant une activité exprimée par un mouvement plus ou moins parfait , et tout mouvement , quel qu'il soit, ayant une direction déterminée par un but, nous ne pouvions nous rendre compte de la vie humaine sans connaître le terme où elle tend. Or, éclairés tout ensemble par la lumière de la raison et par celle de l'Évangile , nous avons vu que la fin dernière de notre existence est la félicité, mais la félicité invisible qui est
en Dieu seul. Par là nous avons exclu de la vie légitime, c'est-à-dire de la vie morale , tout principe d'égoïsme ; car aspirer à Dieu comme but, c'est aspirer à quelque chose d'universel qui est le bien inaliénable de toute créature humaine, si elle le veut; c'est aspirer à la perfection, qui renferme toute justice et toute bonté en même temps que toute béatitude, et vers laquelle on ne peut tendre sans que le mouvement qui nous y porte ait un caractère généreux.
Mais, si Dieu est le but de notre vie, comme il est démontré, nous devons non-seulement y tendre , nous devons y atteindre et nous unir à lui ; car, sans cette union , l'homme serait le jouet éternel d'un désir trompeur ; il irait à l'inlini par une route perdue , semblable au voyageur qui voit le désert se couvrir au loin d'ombre et de fraîcheur, mais qui poursuit eu vain sur le sable la trace imaginaire de son repos. L'homme et Dieu doivent se rencontrer quelque part et quelque jour; ils doivent se reconnaître , et Dieu ouvrir à l'homme le sein profond où il fut conçu dans l'amour. Cette union , nécessaire à l'accomplissement de notre destinée , entraine avec elle cette conséquence que l'homme doit prendre en Dieu quelque chose de la nature divine ; car deux êtres qui n'ont rien de commun ne sauraient s'unir entre eux, et ils ne peuvent avoir quelque chose de commun sans posséder quelque chose de la même nature. De même donc que Dieu s'est fait homme par l'assomption de l'humanité, l'homme , pour entrer en jouissance
de Dieu , qui est sa fin dernière , doit à son tour revêtir en quelque sorte la divinité. Je dis en quelque sorte, pour adoucir une expressiou qui, tout exacte qu'elle est , porte en elle un caractère apparent de hardiesse usurpatrice. Mais je me rassure en me rappelant ces fortes paroles de l'apôtre saint Pierre : Dieu nous a fait de très-grandes et précieuses promesses , afin que par elles vous vous rendiez participants de la nature divine (1). 11 ne dit pas, vous l'entendez, participants de la félicité divine; il ne dit pas non plus participants de la vie éternelle , ce qui est à toutes les pages de l'Évangile ; il dit bien davantage , et dans un sens qui n'exclut rien , participants de la nature divine, c'est-à-dire de sa perfection, et par conséquent de sa justice et de sa bonté , ce qui confirme expressément la doctrine établie dans noire conférence antérieure , que la fin dernière de l'homme n'est pas seulement la félicité, mais la perfection.
Il faut que nous arrivions à accomplir en Dieu , sous une forme spirituelle , les deux actes que notre poitrine accomplit ici -bas dans l'atmosphère sensible; il faut que , transportés dans l'atmosphère divine , Dieu y soit notre air vivifiant, que nous l'aspirions comme la lumière et la chaleur de notre être transfiguré , et que nous le respirions dans un souffle qui soit le sien et le nôtre, sa vie et notre vie, sa paix et notre paix, son éternité etnotre éternité. Tandis que l'antiquité païenne,
(1) Ép. 2, vers. 4.
tout en faisant des dieux de toutes choses , n'avait osé donner qu'à deux hommes le nom sérieux de divin , et qu'elle disait le divin Homère et le divin Platon , nous tous, sans exception, nous sommes appelés à ce titre. Et, si je rencontre un enfant, le premier venu au milieu de la rue, je puis lui dire eu mérité : « Mou garçon , n'es-tu pas un homme? — Oui. — Eh bien , il faut que tu sois un homme divin , car c'est là ton droit et ta destinée. » Que si néanmoins cette appellation vous blesse encore et vous semble un écho lointain du paganisme, je veux vous dire avec le langage propre de l'Écriture quelque chose de plus étonnant peut-être.
Deux fois le spectacle intérieur du ciel s'est ouvert au regard des prophètes : une fois, dans l'Ancien Testament, à l'œil d'Isaïe; une seconde fois, dans le Nouveau , à l'œil de saint Jean, et voici ce que l'un et l'autre ont vu et entendu. Un siège était posé, et sur ce siège quelqu'un , et des voix disaient dans l'immensité du silence : Saint, saint, saint est le Seigneur, le Dieu tout-puissant (1). C'était là devant Dieu toute la voix du ciel et de la terre, toute la voix des esprits et des mondes , tout le bruit enfin de la créature parlant à l'Éternel. Saint, saint, saint ! titre unique donné par le chœur des âmes à leur Père comme la louange parfaite et l'expression où tarit la gloire dans les bouches créées. Eh bien, ce même titre, c'est le nôtre, et saint Paul, écrivant aux pre-
(1) Isaïe, chap. 4, vers. 3. — Apor,., chap. 4, vers. 8.
miers chrétiens, leur disait : « A vous, Romains; à vous, Corinthiens; à vous, Galates ; à vous, Ephésiens; à vous qui êtes appelés saints : vocatis sanclis. » Nous pouvons , il est vrai , trahir ce nom qui nous est attribué comme à Dieu , mais non pas nous en ôter le droit ni l'héritage , et , lorsque nous le chanterons un jour, si nous l'avons mérité, ce seront les saints qui loueront le Saint dans la gloire commune d'une même perfection et d'une même félicité.
Mais vous entendez bien , Messieurs , qu'on ne va pas si loin sans rencontrer d'obstacles. Aucun chemin n'en est exempt, celui-là moins qu'un autre, puisqu'il mène plus haut que tout autre. Il y a doue devant nous, dans le sentier delà vie, des obstacles à soulever. Quels sontils? C'est ce que j'ai dessein de vous dire aujourd'hui.
A peine L'homme se counait-il, ou même avant qu'il se connaisse, il sent s'éveiller en lui l'aspiration indéfinie à la félicité , et en même temps s'ouvre aussi devant ses yeux le large et double foyer où il peut en poursuivre le rassasiement. Il voit le monde dans le champ de l'espace, et, par delà le monde visible, un autre plus spacieux encore , qui contient le premier, et dont le premier n'est que l'ombre et le radieux portique. Ces deux mondes sont sacrés : l'un est Dieu , l'autre est sou œuvre et son image. Tous deux appartiennent à l'homme : la nature est à lui , et il peut dire aussi de Dieu : Mon Dieu ! Ainsi placé dès l'aube de sa raison , un pied sur le sol créé, un autre sur le sol incréé, enfant de l'un
par son corps , de l'autre par son àme , l'homme ne fait pas que les voir et que les reconnaître comme ayant droit sur eux, il se sent une prise pour les atteindre, une puissance pour s'en assurer la possession et y puiser sa béatitude. Car ce serait en vain qu'il les verrait et y aspirerait comme au foyer de sa vie, s'il n'était doué d'une force capable de se les approprier. Ainsi en est-il. Armé à l'extérieur de deux bras qui peuvent porter l'épée et le sceptre, il a au dedans de lui une double faculté au service de ses aspirations. L'une, la première et la plus noble, a un bien grand nom : elle s'appelle la liberté. C'est le don de vouloir sans autre cause déterminante que soi-même, le don de choisir sa pensée, son amour, son acte, son sort enfin, et de se commander à soi-même plus qu'à personne Puissance souveraine, la liberté gît au plus profond de nous, dans un séjour câline comme la vérité; elle y voit les deux mondes qui nous parlent, elle les confronte, les juge, se tait un moment, et dit à la terre ou à Dieu : Oui.
Si elle était toute seule, l'homme peut-être ne se tromperait jamais dans son choix. Il irait à Dieu d'un trait libre , mais infaillible , comme à son terme naturel , et le monde visible ne lui serait qu'un passage et une épreuve , comme il doit être. Mais il a fallu , dans les décrets de la Providence créatrice, qu'une autre puissance s'assît au vestibule de notre bberté, sentinelle qui n'était point ennemie, mais qui l'est devenue, et qui assiège plutôt qu'elle ne garde le saint des saints de
notre àme : c'est la passion. Car il était impossible , sans doute, que devant deux mondes ouverts à nos regards , qu'en face de la beauté divine et de la beauté créée, l'homme demeurât froid comme un esprit sans chair et sans cœur; il fallait bien qu'il aimât pour ressembler à Dieu , et, une fois l'amour introduit dans son sein, toute passion y habitait avec lui. La passion est la faculté d'être ému , et il n'est rien qui ne puisse nous émouvoir, parce qu'il n'est rien qui ne contienne au moins en apparence une goutte de cette félicité qui est le but de notre vie. L'ombre, la lumière, une feuille d'automne emportée par le vent, un regard, un sourire, tout agit sur nous, tout du moins peut y agir et y élever des tempêtes que l'Océan lui - même ne connaît pas.
Liberté, passion : liberté, puissance calme et maîtresse; passion, puissance émue et sujette : voilà les deux facultés mises par Dieu à notre disposition pour nous emparer du ciel et de la terre, de la béatitude apparente et de la béatitude réelle.
Peut-être pensez-vous que la liberté seule était notre arme, et la passion notre obstacle : il n'en est pas ainsi. L'une et l'autre étaient pures dans l'origine; l'une et l'autre nous avaient été données comme deux sœurs : la liberté pour choisir, la passion pour aimer. Mais la seconde a séduit la première, et tous les jours encore elle accomplit en nous ce travail qui nous détourne de notre voie et que je dois vous exposer.
Lorsque , soit par la liberté , soit par la passion , nous entrons en jouissance de Dieu ou de la nature , il se produit dans notre être un phénomène que nous appelons la joie, et qui est comme l'aurore de la félicité. La joie est une dilatation et une exaltation de l'âme. Car Dieu , qui est le but de notre vie, étant plus vaste et plus grand que nous , notre àme a été faite pour se dilater et s'exalter dans sa possession , et le mouvement s'accomplit en elle lors même qu'elle se trompe, et qu'au lieu de s'unir à Dieu , sa fin et sa béatitude véritables , elle s'attache à quelque objet qui ne peut la satisfaire, parce qu'il ne peut la remplir. Une joie fausse est le résultat de cette erreur, joie qui s'évanouit bientôt et ne laisse à l'àme un moment enivrée que le sentiment d'un vide plus profond. Cependant il y a eu joie , parce qu'il y a eu dilatation et exaltation de notre être.
Il peut même y avoir plus que la joie ; car il est de la nature de la félicité d'être éternelle , de n'avoir ni jour, ni nuit, ni passé, ni présent, ni avenir; et l'àme qui est prédestinée à cette immutabilité du ravissement , en a reçu dans sa création le germe prodigieux. Elle peut , à certaines fois , en éprouver des lueurs et recevoir de sa joie trompeuse et rapide comme une illusion de l'éternité : c'est l'extase. L'extase a son nom dans toutes les langues, et par conséquent elle est une réalité; car il n'j a de nommé par l'homme que ce qui est connu de lui. Qu'est-ce donc que l'extase? L'extase est une joie qui va jusqu'à l'oubli du temps et de soi-même. Il vous est
arrivé , sans doute , de dire : « Le temps ne m'a pas duré. » Cela parait bien simple, Messieurs, et pourtant cela est admirable, car cela veut dire : La sensation du temps a disparu pour moi, j'ai vécu, et je ne l'ai pas senti; j'ai vécu , et la succession du passé, du présent et du futur, s'est arrêtée pour mon àme : j'ai eu dans un quart d'heure l'apparition de l'éternité. Bien mieux encore : il vous est arrivé de dire : « Je me suis oublié. » Quel mot, Messieurs, pour un être égoïste! Et cependant, il est vrai, l'homme s'oublie : il s'oublie quand il est heureux , il s'oublie au moment de la plus grande dilatation de son existence. C'est que Dieu, qui est sa vraie félicité, l'a créé, en effet, pour s'oublier un jour en lui; pour y perdre, non sa vie propre et sa personnalité, mais tout autre sentiment que celui de la présence et de la beauté divines. Or, dès ici-bas, nonseulement pour les saints, qui éprouvent un avant-coureur de la béatitude invisible dans une possession prématurée de Dieu, mais pour nous autres, hommes pécheurs ou médiocres dans le bien, il y a des extases parce qu'il y a des joies saisissantes. Une mère s'oublie en revoyant son fds ; elle le regarde , elle le touche , elle le possède, c'est bien son fils ; et les heures coulent pour elle avec le charme de ce fleuve qui était la mémoire.
C'.est pourquoi, Messieurs, nous tous, instruits par l'expérience ou par l'instinct , nous courons après l'extase , comme au plus haut idéal de la félicité. Les saints
la trouvent en Dieu, qui en est, en effet, la source; retirés dans la prière et la contemplation , il leur arrive d'oublier le temps , le monde , eux-mêmes , et de se sentir soulevés parfois bien au delà de cette sphère étroite qu'ils habitent avec nous. Mais, hélas! ce n'est pas si haut que l'homme tombé cherche naturellement ce bien précieux qui lui était familier dans l'innocence du paradis terrestre. Dès qu'il en fut sorti, l'âme pleine encore des ravissements de sa jeunesse, les lèvres tout humides des souvenirs de l'arbre de vie , il demanda aux ruines de la nature s'il n'y restait pas des traces de leur première efficacité. 11 les y rencontra. Les passions grandirent , elles se multiplièrent en se raffinant; et la civilisation , qui est le progrès de toutes choses , amena une plus vaste science de l'extase en même temps qu'une plus vaste découverte des secrets de la vie
Mon intention n'est pas de vous décrire tous les modes de jouir en s'oubliant. Ils sont presque innombrables, du moins à les considérer dans leurs nuances. Mais, laissant de côté la plupart, tels que l'ambition et l'avarice : l'ambition , qui cherche l'extase dans le gouvernement des hommes , et qui est la passion des grandes âmes; l'avarice, qui la cherche dans la possession de l'or, et qui est la passion des cœurs les plus bornés, je vous entretiendrai surtout des voies communes , de ces passions vulgaires qui arrachent à Dieu la foule et la livrent d'âge en âge aux émotions faciles de la chair et du sang. C'est un triste portique de la vie humaine.
Mais nous ne pouvons pas l'éviter. Comme ces chiens sauvages qui gardent l'entrée des maisons inhospitalières, les passions sont aux portes de l'homme, et, avant de pénétrer dans les régions lumineuses de son être, il nous faut passer sous les aboiements de ses vices.
Le premier don de Dieu au corps d'Adam , après qu'il l'eut formé de ses mains, fut celui-ci : Je t'ai donné. lui dit-il, toute herbe des champs avec ses semences et tout arbre des bois avec ses fruits pour t'en nourrir (1). Don merveilleux , qui faisait de la nature entière la table de l'homme, et tirait son sang des veines de l'univers, en établissant entre lui et tous les êtres, par cette transformation de substance, une sublime parenté. Mais, parmi ces semences et ces fruits si divers de formes, de parfum 'et de saveur, il en était deux destinés à être un jour pour nous les symboles actifs de la vie éternelle, et qui contenaient dans leur préparation privilégiée une puissance plus remarquable sous un goût plus parfait restaient le pain et le vin , l'antique offrande que le premier des pontifes présentait en hommage au premier des patriarches de l'ancienne loi Le pain, substance généreuse, mais calme; le vin, substance plus généreuse encore, et qui, selon l'expression même de l'Écriture, avait reçu du Créateur la mission de réjouir le cœur de l'homme (2). L'homme, en effet, quand il eut porté à ses lèvres la
(1) Genèse, chap. 1, vers. 29.
(2) Psaume 103, vers. 15.
coupe bienfaisante , s'aperçut qu'il y avait entre le breuvage et son âme une mystérieuse affinité, et que la mélancolie, ce voile triste qui nous couvre au dedans depuis le péché, tombait peu à peu sous l'influence réparatrice de la grande liqueur. C'était comme une révélation de cette nourriture invisible dont vivent les saints dans le ciel, et qui réjouit dans la jeunesse de Dieu l'immortalité de la leur. Mais plus les dons sont précieux , plus la vertu est nécessaire pour en bien user. Nous usâmes mal de celui-ci. Poussant jusqu'au bout l'expérience de son énergie, nous ne vîmes pas seulement s'élargir notre cœur et se dissiper ses ombres ; la raison, cet hôte importun qui nous effraie de la vérité; la conscience, cet autre témoin qui nous suscite l'image douloureuse de nous-mêmes, l'une et l'autre s'évanouirent sous le charme imprévu du poison : nous connûmes l'extase de l'ivresse.
Ce n'est pas seulement le sauvage , aux bords des lacs glacés du pôle , qui reçoit avidement , en échange de ses trésors naturels , la substance qu'il appelle l'eau de feu. L'homme civilisé lui-même ne dédaigne pas de sacrifier son intelligence à l'oubli dégradant de ses maux. On voit le pauvre, le pauvre des grands peuples, se précipiter non plus après le pain et les spectacles, comme au temps de l'empire romain , mais à la porte ignoble où le lucre lui vend , au prix de ses sueurs , un instant de honteuse fascination. Tant l'homme a besoin de s'oublier, tant la raison lui est pesante , quand Dieu n'en soutient
pas dans sou cœur le tragique fardeau ! Aussi n'est-ce pas le pauvre seul qui déshunore les nations civilisées en recherchant l'émotion et la paix dans les abrutissements volontaires de l'ivresse ; le riche , tout entouré du faste des arts, succombe à ces goûts abjects, et le remords dévorant de son inanité le pousse , comme le peuple , aux mêmes dédommagements de la vie. Que dis-je? La culture libérale de la pensée par les sciences et les lettres n'est pas toujours un abri qui sauve le cœur d'une aussi profonde dégradation. La lumière, quand elle n'est pas selon Dieu , a des amertumes vengeresses , et l'intelligence en souffre assez pour avoir du plaisir à s'y dérober dans la perte extatique de la raison.
Par delà toute substance créée , dans la région idéale de l'abstrait , git une puissance froide , impassible , inexorable , qui est pour les choses de l'ordre matériel ce qu'était pour les choses de l'ordre moral le Destin de l'antiquité : c'est la loi mathématique , loi du nombre , de l'étendue , de la force , qui préside à l'arrangement du monde inanimé et soutient de son immuable sanction ce qui n'a ni sentiment, ni vouloir, ni liberté, ni vie. Qui eût dit que là même , au foyer glacé du calcul . l'homme trouverait , pour apaiser sa soif d'être heureux . un autre élément de joie et d'extase? Il l'a fait pourtant. Il a découvert , au milieu de ces règles assurées du nombre et du mouvement , des combinaisons qui engendrent des chances sans engendrer de certitudes , et le hasard lui est apparu comme le dieu souverain d'une
félicité ; car le hasard répondait à l'un de ses besoins les plus forts , au besoin dramatique de sa nature. Ce même homme, qui aime le repos et qui le demande à l'ivresse, veut aussi , parce qu'il est vivant et libre , se créer uue action , une action qui le remue par un grand intérêt , le tienne en suspens par un nœud indépendant de sa volonté , et enfin l'élève ou l'écrase dans une soudaine péripétie. Tout autre drame lui est étranger. S'il assiste aux scènes de Sophocle ou de Corneille , ce n'est pas lui qui est la victime ou le héros ; il pleure sur des infortunes lointaines que l'art lui ressuscite pour l'émouvoir : mais ici , c'est lui-même , quand il veut , comme il veut, dans la mesure qui lui plait. Le hasard et la cupidité mêlés ensemble lui font du jeu un drame personnel , effrayant et joyeux , où l'espérance , la crainte , la joie et la tristesse, se succèdent, où plutôt se confondent presque au même moment , et le tiennent haletant sous une fièvre qui s'accroit jusqu'à la fureur : car, si nous disons la passion du vin , nous disons la fureur du jeu.
Fureur populaire comme l'autre ! Mais, tandis que le progrès du goût , chez les nations civilisées , amène dans certaines classes une sobriété qui fait partie de l'honneur, le jeu, plus fort que la civilisation, survit au mouvement réformateur des siècles, et semble , dans le riche surtout , un inaliénable apanage de l'humanité. Il passe de la région du plaisir à celle des affaires; les événements politiques lui donnent ses chances malheureuses ou fortunées, et la victoire ou la défaite , en déci-
dant du sort des empires sur les champs de bataille, décident ailleurs de l'abaissement d'une famille ou de son élévation.
Est-ce là tout, Messieurs? La nature nous a-t-elle dit son dernier mot dans ce banquet de nos passions qu'elle nous a si ingénieusement préparé ? Est-elle contente de sa puissance sur nous , et y a-t-il dans l'abîme de ses secrets une tentation de félicité qu'elle nous réserve encore?
Ici, Messieurs, je suis épouvanté de ce que je dois dire, et ma pensée, toute retenue qu'elle est dans mon sein, s'inquiète d'elle-même et frémit avant de sortir. Je la dirai pourtant. Je la dirai sous l'œil de Dieu , certain que c'est mon devoir, et que le vôtre aussi , qui est de l'écouter avec pudeur et respect, ne manquera pas de m'assister.
Ce n'est pas hors de l'homme, de la terre au ciel, ce n'est pas dans les substances capables de troubler la raison ni dans les tragédies du hasard qu'est la plus grande séduction de l'homme , sa première joie et sa plus poignante extase. Non pas au delà de lui et autour de lui, mais en lui-même, dans le cercle vivant de sa personnalité , il rencontre une chair palpable, une chair animée et sensible , qui tient à son âme, qui en reçoit les ordres , mais qui agit sur elle à son tour et lui offre un théâtre où elle peut appeler la vie du sein même de Dieu. Car Dieu ne nous avait pas donné la vie pour nous seuls , comme un trésor avare, incapable de se communiquer. La vie est , de sa nature , féconde ; elle vient d'une
source intarissable , et rejaillit par sa pente propre dans des générations sans fin. Celui-là donc qui nous l'avait donnée, le Dieu cpii a dit à tout ce qui est: Vivez et multipliez-vous , avait à plus forte raison fait à sa créature d'élite le commandement de vivre au delà de soi en se transmettant à une postérité. Mais ce commandement , divin pour tous, l'était bien autrement pour nous. Car, dans les autres, il ne s'adressait qu'au corps, à une organisation composée de parties qui peuvent se rompre et trouver dans leur division une semence d'elles-mêmes. Ici , dans l'homme , le fond de la vie était l'àme , L'âme une , simple , indivisible , incapable de se partager pour se donner , avant enfin comme son auteur la nécessité d'être tout entière ou de n'être pas. 11 lui fallait donc, à ce degré suprême de l'existence , une paternité semblable à celle de Dieu, et, comme Dieu, dans l'inaccessible lumière de son essence , se dit à lui-même , parlant à un autre que lui-même : Tu es mon fils , je t'ai engendré aujourd'hui, il fallait (pie l'homme, âme premièrement, et corps secondement, évoquât à la fois dans le même acte une àme et un corps vivants à son image, et pût leur dire aussi comme Dieu : Tu es mon fils , je t'ai engendré aujourd'hui. Moment héroïque que l'homme a corrompu avec tout le reste , et où , sous les chastes voiles de l'affection , il a trouvé le secret d'un enivrement sans honneur, sans puissance, sans vie , mais qui va plus loin que la fureur : car si nous disons la fureur du jeu , nous disons le délire de la volupté.
Que n'avait pas fait Dieu pour élever ce mystère à la hauteur de sa nature et de sa fin ! Union sacrée des âmes sous le joug immortel d'un amour librement promis, plaisirs et devoirs à jamais communs, malheurs supportés ensemble, joies de la paternité tempérées par les soucis de l'avenir, mélange indicible de biens et de maux, la vertu partout pour soutenir les défaillances du cœur contre les retours et les hasards des ans : mais l'homme est plus savant dans sa corruption que la Providence dans sa pudeur. 11 a brisé les liens , rejeté les obligations, et des sources mêmes de la vie fait jaillir la mort avec la volupté, coupe immense et sans rivages de la plus facile et de la plus populaire des passions ! Car, dans les autres, l'homme ne se suffit pas à lui-même: il a besoin d'or pour se procurer l'extase de l'ivresse, il en a besoin pour s'émouvoir et s'oublier dans le drame du jeu ; et les satisfactions de l'orgueil en réclament bien davantage encore. Mais ici l'homme n'a besoin que de lui-même : il est à la fois le théâtre , l'objet et l'instrument de sa passion , et, comme le dernier mot de la vérité dans la prophétie de saint Jean est celui-ci : Qui a soif, qu'il vienne, el qui veut boire Veau de la vie, qu'il la reçoive pour rien (1) , le dernier mot de la nature déchue , en ouvrant à l'humanité l'abîme de la dépravation , est celui-ci : Yenez, et buvez gratuitement. Ah ! ma pensée succombe, et je dirais que le vertige me prend à cette
(1) Apoc, chap. 22, vers. 17.
hauteur où le vice m'a mené, et d'où je contemple dans son histoire d'hier et dans son règne d'aujourd'hui le uaufrage des âmes. Moi , comme vous, fds de la liberté et fds de la passion , un pied sur cet abime qui a été le mien et qui peut le redevenir tout à l'heure si la grâce divine m'abandonnait, je me sens étourdi et tremblant, mon regard se trouble, et ma main cherche à terre le caillou dont saint Jérôme frappait sa poitrine lorsque ce grand homme , au fond des déserts , mal rassuré par le travail et la solitude contre les souvenirs de sa jeunesse , croyait voir les beautés de la Rome païenne passer et repasser devant ses cheveux blanchis pour les solliciter encore et les déshonorer.
Mais du moins, Messieurs, l'homme a-t-il trouvé dans cette voie la félicité qu'il y cherchait? L'humanité, abreuvée de passions, est-elle contente d'elle-même, el le Dieu qui la regarde du haut d'une croix lui donne-t-il un spectacle de misère qui lui soit inconnu , ou bien est-ce la représentation fidèle de ses maux qu'il a prise sur lui-même pour l'instruire et la rappeler? Il est important que nous le sachions: car, bien que le but dernier de l'homme ne soit pas la félicité seulement , mais la perfection et la félicité, si réellement les passions le rendaient heureux dès ici- bas , ce serait , contre la doctrine de la vie telle que l'Évangile nous l'expose , une arme dont je ne me dissimulerais pas la portée.
Voyons donc le monde , et pesons son bonheur. Voilà des siècles qu'il y travaille. La nature, à la longue, n'a
rien pu lui dérober de ses secrels; il les a pénétrés tous, appliqués tous à un profit , et quant aux passions , il est manifeste que, malgré la différence des temps et des mœurs , aucune ne lui a manqué jamais. Le monde est à l'âge d'homme; on peut lui promettre des siècles plus fortunés que ceux dont il a joui , mais non pas une autre àme, un autre corps, une autre terre ni un autre ciel; et par conséquent le sort que lui ont fait tous ces éléments de sa vie entre les mains de ses passions ne saurait différer essentiellement du sort qu'ils lui feront à l'avenir. J'écoute donc le bruit du monde. Comme un pâtre errant dans une forêt profonde et silencieuse entend quelquefois, sous l'effort du vent qui se lève, uu gémissement se produire, ainsi le monde a des voix qui sortent de ses générations , et chacun de nous , enfant perdu de la foule, peut écouter dans sa pensée le bruit de ses pères et de ses contemporains. Quel est-il? Est-ce une plainte? est-ce uu cantique? Dites-le-moi vous-mêmes, vous, partie de ce monde, dites-moi le son que vous rend la vie dans le secret de votre conscience. Mais peutêtre en ètes-vous les heureux, et, si vaste que soit cette assemblée, peut-être , à cause du rang et de la fortune, n'a- 1- elle pas le sens des maux de l'humauité, parce qu'elle n'en a pas le poids. Sortons d'ici, non pour voir l'homme , mais pour le voir dans tout le naturel de sa destinée. Le voilà! ah! oui, le voilà! c'est bien celui que le proconsul romain montrait au peuple il y a dix -huit siècles, les épaules couvertes de saug et de
pourpre, les mains liées sur un sceptre de roseau, la tête ornée d'épines tressées en couronne: je le reconnais. Les siècles ne t'ont pas changé , mon fils : tu portes le même manteau , le même sceptre , la même couronne, et, si la croix ne t'attend plus, c'est que tu n'as cessé d'y être attaché.
Faut -il vous en dire plus? A quoi hon les images devant les réalités? Les plus amoureux de l'homme et de ses passions ne nous accusent pas de charger le tableau de ses misères, ils nous reprochent seulement de n'en pas prophétiser la fin. Ils disent que le paradis terrestre n'est pas en arrière de l'homme, mais devant lui, et qu'il ne lui faut que marcher pour l'atteindre et y trouver son repos. Toutes les philosophies, comme tous les partis, sont d'accord sur les souffrances humaines, et c'est seulement sur leur cause et sur leur remède que porte l'hostilité des opinions. Aujourd'hui surtout, par un sentiment de fraternité sorti du christianisme, l'attention est plus éveillée qu'elle ne le fut jamais sur la grandeur de nos maux. Les heureux du paganisme s'en préoccupaient peu ; retirés , autant qu'ils le pouvaient, de l'holocauste où se consume l'humanité, leur vue n'atteignait qu'eux-mêmes, et le gémissement du reste ne leur parvenait que comme l'instrument ou l'assaisonnement de leurs plaisirs. Les siècles chrétiens ont amené d'autres sentiments. Le monde qui jouit s'intéresse au monde qui souffre , et les larmes du pauvre, recueillies dans des mains charitables, retom-
bent sur le cœur du riche pour le purifier. Nous croyons au malheur, et nous voulons le détruire autant que la Providence nous le permettra. Mais, pour le détruire ou le tempérer au moins, il est nécessaire d'en connaître la cause. L'Évangile en accuse les passions; d'autres en accusent les vices de l'organisation sociale : c'est l'un des grands débats de cet âge.
Assurément, Messieurs, l'ordonnance de la société n'est pas étrangère aux biens et aux maux de la vie humaine. De même qu'un corps puise dans ses organes, s'ils sont heureusement disposés , un élément de bienêtre et de durée, le corps du genre humain trouve dans des lois justes un moyen de force , de grandeur et de prospérité. Mais y a-t-il des lois qui résistent aux mœurs, et des mœurs qui résistent aux passions? Les lois sont l'expression de la volonté qui règne; les mœurs sont le résultat du cœur de tous, et, si le cœur de tous est corrompu , quelles seront les mœurs? Les mœurs de l'orgueil, c'est l'ambition, la haine, la vengeance, le mépris du pauvre, l'homicide et la guerre; les mœurs de la volupté , c'est la dégradation des sens et de l'intelligence, la flétrissure de la jeunesse, l'oppression de la femme, la dissolution du lien conjugal et de la famille. Que faire d'un peuple où ce sont là les mœurs, et quelle organisation y sèmera la paix et la félicité? Aussi, jusqu'à ce jour, toute législation a eu pour but non pas seulement de régler les intérêts, mais de réprimer les passions; non pas seulement d'établir un ordre maté-
riel , mais de fonder l'honneur et la vertu. C'a été l'œuvre de Solon comme celle de Moïse, et la loi des Douze Tables parlait au Capitole comme l'arche sainte au Sinaï. 11 n'y avait de différence que dans la mesure et l'élévation. La loi humaine a pu fléchir par ignorance et par faiblesse, mais partout, en proclamant le droit, elle a proclamé le devoir.
Or la proclamation du devoir, cette proclamation sans laquelle aucune société n'a vécu même un jour, que veutelle dire, sinon qu'il y a dans l'homme des sacrifices à faire? Et pourquoi y a-t-il dans l'homme des sacrifices à faire , sinon parce que ses passions sont opposées au bien de tous? Car, si elles ne leur étaient pas opposées, dans quel intérêt et de quel droit lui demanderait-on de les sacrifier? Il doit les sacrifier, parce que de l'expérience commune il résulte qu'elles sont contraires au bonheur commun. Sans doute la loi humaine ne va pas aussi loin dans ses rigueurs que la loi divine : elle ne le pourrait pas, quand elle le voudrait. Le cœur est un asile qui lui est étranger, et, impuissante à s'y faire obéir, elle ferme les yeux sur les mystères qui s'y passent comme sur les actes qui n'attaquent pas trop directement l'ordre dont elle est la sanction. Mais sa voix n'en est pas moins d'accord avec la voix de Dieu pour accuser les passions des maux du genre humain. Le monde n'est pas heureux , tous en conviennent , et tous aussi , par l'organe des lois qu'ils subissent , confessent que les passions où ils cherchent leur bonheur
sont la source des misères où se débat l'humanité.
Il est vrai que , dans ces derniers temps , une école , si on peut l'appeler ainsi, n'a pas craint de rejeter sur les lois elles-mêmes les maux qu'engendrent les passions. Elle a dit des penchants de la nature, sans en excepter aucun , qu'ils sont légitimes aux yeux de la vérité, même saints , et que le mal vient seulement d'un défaut de régularité et d'harmonie dans leur satisfaction. Pensez un crime issu de l'orgueil ou des sens , il n'est crime que par la loi qui lui fait obstacle et ne lui a pas trouvé sa place et son utilité dans l'organisation des besoins. Ai-je à m'occuper, Messieurs , de cette métaphysique de la dépravation? Elle nie un des éléments de la pensée et de la vie bumainc , la notion du devoir : or toute doctrine qui nie un élément de l'homme , quel qu'il soit , n'est pas une doctrine , mais un jeu d'esprit qui ne serait que ridicule s'il ne pouvait devenir sanglant.
L'humanité vit sous des lois, les lois sont assises sur l'idée du devoir, le devoir suppose un sacrifice , le sacrifice s'adresse aux penchants les plus cbers de l'homme, ne lui laissant intacte que sa raison, où lui-même reconnaît et consacre le glaive qui mutile son être pour le sauver.
Telle est la pensée du genre humain sur les passions : il les adore dans son cœur parce que son cœur est corrompu ; il y cherche sa félicité , parce qu'il craint d'aller à Dieu, qui en est le siège invisible; niais il les combat
dans ses codes, parce qu'il lui faut vivre enfin , et qu'aveugle autant qu'il le peut, il ne peut l'être assez pour méconnaître dans les calamités communes le ravage de sa corruption. Ce n'est donc pas l'Évangile seul qui vous parle ici, mais vous-mêmes, vos lois, vos mœurs, l'opinion publique , la raison manifestée dans les œuvres les plus hautes et les plus durables, tout enfin , excepté ce qui ne périt pas non plus en vous , le mal que vous avez reçu avec la vie et que vous transmettez avec la vie à votre postérité.
Mais était-il besoin, Messieurs, pour convaincre les passions d'être les auteurs de nos maux, de s'adresser par un circuit au témoignage des législations qui en répriment les excès? Ne pouvions-nous les prendre sur le fait, soit dans l'histoire, soit autour de nous, soit en nous-mêmes? Leurs terribles stigmates ne sont-ils pas visibles partout, et faut- il des raisonnements là où le regard est assiégé de palpitantes réalités? Vous ne voyez pas seulement vos maux, vous en voyez la cause : ça été l'une des volontés de Dieu que la cause se révélât sous le phénomène qu'elle produit. Regardez donc.
Qui est ce jeune homme? D'où vient que sou regard est terne , ses joues sans couleur et creusées , ses lèvres tristes, sa tête morne? La jeunesse est le printemps de la beauté ; Dieu , qui est toujours jeune parce qu'il est toujours beau, a voulu dans nos premières aunées nous donner quelque chose de la physionomie de son éternité. Le front du jeune homme est le resplendissement
du front de Dieu, et il est impossible de voir une Ame vierge sur un visage pur sans être ému d'une sympathie qui contient de la tendresse et du respect. Or ce don si grand, ce don qui précède le mérite, niais non pas l'innocence, Dieu l'ôte à qui en abuse dans de précoces passions que je ne veux plus même nommer Le vice s'imprime sur cette chair brillante qui touchait le cœur ; il y trace des plis honteux , des rides prématurées et accusatrices , je ne sais quoi de caduc qui n'est pas le signe du temps ni des méditations de l'homme voué à d'austères devoirs, mais l'indice certain d'une dépravation qui a passé en dévastant. Le sillon gagne avec l'opprobre , et l'on voit ces ombres apparaître parmi nous, transparentes et vides, comme si déjà le jugement dernier les avait atteintes et les présentait sans voile au mépris de la terre et du ciel.
Ainsi en est-il de toutes nos passions : chacune a son châtiment terrestre et révélateur, destiné à nous apprendre que leur route est fausse, et que la félicité u'est pas au ternie des joies qu'elles nous causent. Si la volupté tue la jeunesse et la vie, le jeu renverse au milieu d'atroces angoisses les fortunes les plus assurées , et l'ivresse , à force de donner des secousses à la raison , dégrade l'intelligence, dont elle est le premier flambeau , et l'approche d'un hébétement que dédaignerait l'animalité. L'orgueil, que l'on croirait plus froid, a cependant des orages cachés sous ses glaces, comme ces mers du pôle où les vents peut-être ont moins de prise
et d'action, mais qui, à des moments donnés, dissolvent leurs masses inertes et semblent annoncer au monde l'écroulement de ses bases. Les haines et les vengeances couvent sous l'orgueil mécontent, et l'ambition trompée a des saisissements douloureux qui navrent jusqu'à la mort les hommes tombés. Ce sont là, Messieurs, nos spectacles de tous les jours au dedans et au dehors de nous. Notre âme en est le premier théâtre, le monde nous le présente agrandi , et l'histoire , fidèle aux ordres de Dieu , écrit sur les ruines de Tj r et de Babylone les désolations du passé et les menaces de l'avenir.
Mais ce n'était pas assez des malheurs ordinaires de l'homme et de l'humanité pour nous instruire de la fin des passions. Dieu leur a préparé d'autres avertissements. En toutes choses il y a une catastrophe. De même que la vie se dénoue par la mort; de même qu'un drame se clôt par une péripétie qui est le résultat des ressorts compliqués mis en jeu par l'esprit du poëte ; de même , dans le drame des passions dévoyées de Dieu , il doit y avoir un coup suprême, quelque chose d'éclatant, d'inouï, devant quoi pâlisse toute malédiction, même le signe de Cain , ce premier meurtrier, afin que toute créature raisonnable ne puisse douter que la vie et la félicité ne sont pas là , mais que là , au contraire , est le chemin des ruines qui ne se réparent plus. Jeunes gens qui m 'écoutez ce matin, et qui ce soir écouterez vos vices, vous ne serez pas tous atteints de la foudre. Les anciens disaient qu'elle affecte de tomber sur les
hautes cimes , comme si le maître du tonnerre était jaloux de leur élévation, ou qu'il voulût, en les frappant, donner une leçon à l'orgueil : ainsi en est-il de tout ce qui est extraordinaire. Il y a dans le malheur, comme dans le génie et la vertu, un point suhlime. où tout homme n'arrive pas, et il est rare d'être la victime choisie d'une grande expiation. Je ne sais donc pas qui de vous, dans le nombre, doit payer à la justice de- Dieu la rançon des autres; mais, quand la nuit de l'Egypte sera venue, quand l'ange exterminateur passera, il en saura plus que je ne sais, et il ne se trompera pas sur ceux qui lui sont déjà prédestinés. Avant cette nuit pourtant, avant ce glaive qui marche et que nul ne voit, vous pouvez encore m'entendre et réfléchir sur vous. Vous l'avez éprouvé , la joie qui nait des passions n'est pas sans retour. Une fois l'enivrement évanoui , il reste dans l'âme un étonnement douloureux , un vide amèrement senti. On peut le combler de nouveau par de nouvelles secousses; mais il arrive qu'il se reproduit plus vaste qu'auparavant, et cette succession pénible entre des jouissances extrêmes et des affaissements profonds, entre des éclairs de bonheur et l'impuissance d'être heureux , engendre à la longue un état continu de tristesse. Le mystère de la tristesse est le contre-pied de celui de la joie. La joie résulte d'une dilatation et d'une exaltation de l'àme; la tristesse resserre le cœur et le rapetisse. Ne dites plus à l'homme qui en est atteint : Regardez ce beau jour. Ne lui dites plus : Écoutez cette
douce musique. Ne lui dites même pas : Je vous aime. La lumière, l'harmonie , l'amitié , tout ce qui est charmant et bon ne fait qu'irriter sa blessure secrète. Il est dévoué aux mânes , et tout lui apparaît comme dans un sépulcre où l'air lui manque et dont le marbre l'étouffé. Mais ce u'est là que l'aurore de l'expiation. Comme la joie n'est pas le terme de la félicité sentie , la tristesse n'est pas le terme de l'infélicité goûtée. Au delà de la joie est l'extase , au delà de la tristesse est le désespoir. Il vient un moment où toutes les puissances de l'homme, rassasiées, lui donnent l'invincible certitude du néant de l'univers. Cet univers si vaste, l'ombre de l'infini, en tombant dans un cœur qui n'a plus d'espace, perd lui-même le sien. Autrefois il ne fallait au désespéré qu'un demi -sourire pour lui ouvrir des perspectives sans bornes ; aujourd'hui l'adoration de la terre ne le toucherait pas. Il la jugerait ce qu'elle est , rien. Car ce n'est pas la conception qui lui manque , il est dans la pleine lucidité de son entendement. Ce n'est pas même la vérité, car dans la vérité l'univers n'est rien. Ce qui lui manque , c'est de croire et d'être ému , c'est de voir Dieu derrière les choses, et de sentir sous le vêtement qui nous le cache l'onction de sa beauté. Il ne la sent pas. Au contraire de ce vivant qui était attaché à un mort , c'est lui qui est le cadavre. Il transporte sa misère à la vie qui l'étreint , et les palpitations de la réalité ne sont plus pour lui que le son d'une horloge qui lui mesure son agonie. On pourrait croire , tant ce supplice
volontaire est affreux , qu'il n'existe pas ; mais , hélas ! le désespoir, comme l'extase, est nommé dans toutes les langues , et nous en avons tous les jours clans un acte célèbre , qui est à la fois sa preuve et son effet, un témoignage trop authentique , s'il est vrai que le sang répandu soit le dernier sceau de la vérité.
Le désespoir a son martyre. Quand l'homme ne croit plus au monde présent , et que le monde futur ne lui est pas apparu pour le soutenir, la vie lui devient un insupportable fardeau. Qu'est-ce que vivre quand tout est mort? Qu'est-ce que vivre quand la vérité ne touche plus l'intelligence , ni l'amour le cœur, quand les sens eux-mêmes sont dédaigneux de la volupté , ce deruier asile de l'espérance et de la foi? Un regard fixe, mais sans vue , tient immobile le désespéré. 11 écoute , et nul bruit ne lui arrive ; aucun ami n'ouvre sa porte , aucune main ne touche plus la sienne. Un abaudon infini répond à l'abandon qu'il fait de lui-même C'est alors que l'ange des jugements lève son glaive; mais il ne frappera pas, il a l'ordre de ne pas frapper. Le coupable doit être le bourreau et se retrancher dans un supplice sans remords, une vie sans valeur.
Peut-être, Messieurs, pensez-vous que c'est ici la catastrophe que je vous annonçais comme le châtiment suprême des passions. Vous vous tromperiez. Il y a dans le désespoir un reste de la grandeur humaine , parce qu'il y entre un mépris de toutes les choses créées , et par conséquent uue marque de l'incomparable étendue
de notre être. Le suicide aussi , tout lâche qu'il est par l'abdication du devoir de vivre , qui renferme tous les autres, est cependant un acte de liberté et de haute souveraineté sur nous-mêmes : on en a vu des exemples qui n'ont pas séduit la postérité, mais qui lui ont arraché comme un désir de pardon. Il faut à Dieu et à l'homme une autre vengeance que celle-là , une vengeance où l'opprobre soit sans mesure et l'exemple sans rival. La mort , quelle qu'elle soit , n'est que la séparation de l'âme et du corps , le vestibule douloureux de l'immortalité ; il y a une autre mort , une mort vivante , qui atteint non pas seulement le lien des deux substances dont se compose notre unité personnelle , mais qui , s'attaquant à l'esprit seul , y démêle encore la possibilité d'une ruine et sait l'y accomplir. 0 puissance du mal et du néant ! Infortune inénarrable de ce grand ouvrage que Dieu a fait en l'homme! Nous avons vu des rois tomber, des gloires se flétrir, Homère conduit par un enfant, et Bélisaire tendant son casque à l'aumône; mais sur le front du poète aveugle, et des rois découronnés subsistait le rayon divin. On pouvait plaindre, on admirait encore : c'était le soleil penché sur l'horizon , mais laissant derrière lui le crépuscule du soir, présage de l'aurore du matin. Même dans l'ange réprouvé , la tradition nous dit qu'il survit quelque chose de la majesté perdue , et que , sous les cicatrices de la foudre, l'œil discerne, l'antique élévation du premier-né des esprits. Pourquoi Dieu a-t-il fait pour nous une
chute où ne subsiste rien du passé? Est-ce que notre orgueil est monté plus haut que celui de toutes les créatures , et devions-nous seuls nous enfoncer comme Babel dans une poudre sans honneur?
Le voici donc , ce roi du monde , le cèdre des hautes montagnes ; voici l'homme tel que les passions nous l'ont enfin créé. Il y avait dans son intelligence un flambeau qui lui montrait plus haut que lui la vérité, la justice , la bonté, l'espace illimité de l'être et son éternelle durée : c'était la raison. Image incompréhensible de la raison divine , la nôtre est en nous le principe de toute compréhension, le point par où nous touchons à Dieu , en nous éloignant à l'infini des sphères mesurables. La raison est l'homme en possession de lui-même et de Dieu. Comment peut -elle s'éteindre? Comment l'homme vivant perd-il tout à coup la conscience de sa vie spirituelle et morale , jusqu'à ne plus suivre la trace des pensées qui lui restent, comme un chasseur à qui échappe la proie qu'il veut poursuivre encore? Je ne sais. Dieu seul connaît l'endroit où il frappe, le ressort qu'il brise: pour nous, spectateurs et victimes, nous voyons sans comprendre , et nous pleurons sans nous instruire. Comme le roi superbe qui se disait : N'est-ce pas là celte grande Babylone que j'ai bâtie dans ma force et dans ma gloire pour être la maison de mon règne (1)? et qui , frappé de Dieu tout à coup fut jeté de son trône
(1) Daniel, chap. 4, vers. 27.
au - dessous mèrae des animaux domestiques , ainsi voyons- nous périr dans l'opprobre de la démence des esprits qui , la veille encore , consultaient du regard les astres du ciel et les écueils de la pensée. Maintenant le fil de la vérité s'est rompu pour eux: la mémoire leur en présente encore les matériaux ; ils écoutent, ils parlent , ils unissent des mots l'un avec l'autre , mais sans que les idées répondent à cette liaison par leur accord logique , semblables à uu palais dont une catastrophe subite aurait détruit l'ordonnance , et dont les pierres , douées de mouvement, chercheraient en vain la place qu'elles occupaient autrefois. Spectacle indicible de misère! Ces malheureux n'ont pas l'instinct de la brute, et ils n'ont plus la lumière supérieure de l'homme. Ils grandiraient s'ils pouvaient descendre , mais ils ne le peuvent pas. La figure humaine leur reste avec une effroyable diminution de sa physionomie, et les lueurs d'intelligence qui y errent encore ajoutent à leur déchéance le caractère tragique d'une dérision.
Je n'ai pas besoin de vous prouver que cette lèpre intellectuelle a pour cause les égarements des passions. La médecine l'a dit assez haut pour qu'il soit inutile de le répéter; et, si quelquefois l'hérédité l'inflige à uu innocent, c'est une aggravation d'un châtiment primitif due aux lois générales qui président à la transmission de la vie. Les passions tendent, de leur nature, à affaiblir la raison, parce qu'elles vont contre ses ordres et ses clartés ; elles ont même leur racine la plus vive, quand elles sont
tout à fait corrompues, dans un besoin d'éteindre cette lumière sacrée qui éclaire tout homme venant en ce monde. Faut-il s'étonner qu'à la longue , et dans de certains cas , elles obtiennent leur but dénaturé , et que la raison s'écroule sous leurs efforts parricides? La démence précède immédiatemeut la damnation éternelle, non pas en ce sens que toute intelligence déchue soit à jamais réprouvée , mais en ce sens qu'elle est l'image la plus effrayante et la plus parfaite de l'âme séparée de Dieu. L'enfer aura de plus grandes douleurs, il n'aura pas peut-être de plus haute dégradation.
C'est par la quantité des démences et des suicides qu'il faut juger de la misère morale d'un peuple. Car, bien que ce châtiment soit une exception , il est cependant proportionné au nombre et à la force des passions qui agitent les multitudes. Des mœurs pures , des ambitions calmes, affermissent chez un peuple les organes de la pensée avec ceux de la vie; l'exaltation paisible de la vertu y remplace les enivrements de l'orgueil et les secousses de la volupté ; et , si elle ne peut leur épargner tout malheur, le malheur trouve en eux du moins un tempérament capable de lui résister. Mais, quand une nation s'énerve dans les jouissances et s'exalte dans les convoitises , sa constitution décline avec rapidité , et , aux premiers coups de la fortune, on voit ses enfants, inaccoutumés à la lutte et à la douleur , se laisser prendre au dégoût de la vie , ou bien succomber aux assauts de la démence. C'est à vous, Messieurs, en jetant un re-
gard sur vos contemporains, de décider par cette règle de leurs progrès dans la vraie civilisation. Peut-être y trouverez -vous d'illustres sujets de crainte; peut-être aussi, en présence de ces calamités dont les générations héritent avec tout le reste, vous plaindrez -vous que Dieu nous ait fait dans les passions un don aussi périlleux , pour ne pas dire aussi fatal ; vous regretterez que la liberté ne nous ait pas été donnée toute seule , et qu'à côté d'elle, puissance si pure et si élevée, les passions aient assis leur empire tumultueux. Mais ce serait une plainte injuste, un regret d'esclave : si vous étiez libres sans être passionnés, vous accompliriez sans doute le bien , mais vous ne l'aimeriez pas assez. La passion dans l'homme est le glaive de l'amour, et celui qui voudrait le lui ravir à cause des maux dont il est l'instrument , serait semblable à l'infortuné qui voudrait briser la lyre d'Homère parce qu'Homère a chanté les faux dieux. Ah ! ne brisez pas la lyre ! Prenez-la des mains du poète aveugle , et chantez sur elle le nom , les bienfaits et la gloire du Dieu visible. Chantez, la terre vous écoute et le ciel vous répond ; car la lyre d'Homère est aussi la Ivre de David, et la passion qui tue l'homme a sauvé le monde au Calvaire.