SIXIÈME ET DERNIÈRE CONFÉRENCE
DE L'iNFIXENCE DE LA VIE SURNATURELLE SFR LA VIE PRIVEE ET LA VIE PUBLIQUE.
Monseigneur ,
Messieurs ,
Nous avons conduit la vie humaine au point le plus élevé qu'elle puisse atteindre ici-bas. Après l'avoir prise dans les régions inférieures de l'instinct , là où elle n'est en rapport qu'avec la nature et où elle ne produit que des passions , nous l'avons introduite dans les sphères de l'intelligence, en face des idées d'ordre, de justice et de bonté , qui ont Dieu pour siège éternel , et nous l'avons vue s'y épanouir en vertus, c'est-à-dire en habitudes
fortes , filles à la fois de la raison et de la liberté. A ce sommet déjà si haut, une troisième vie s'est montrée. Les lueurs et les émotions de l'instinct étaient les éléments de la première; les clartés et les directions de l'intelligence étaient les sources de la seconde : ici nous rencontrons une lumière plus pure et plus vive encore , un élan plus hardi; et, taudis que la nature était l'objet de la vie instinctive , et les idées l'objet de la vie raisonnable, ici c'est la personnalité divine qui est le terme de la vision et de l'impulsion de l'àme , en attendant qu'au seuil ouvert de l'éternité elle contemple et possède l'essence même de Dieu. Voilà l'homme tout entier, un et triple dans les ascensions progressives de sa vie , s'arrètant au point qu'il choisit, au plus bas même, s'il le veut , mais ne trouvant sa félicité et sa perfection qu'en s'approchant de Dieu, qui est son seul principe et sa seule fin.
Or, Messieurs , il ne nous est pas accordé que la vie surnaturelle , que nous appelons aussi chrétienne et divine, soit ici bas la plus haute de toutes et la plus parfaite. On le nie, et on doit nécessairement le nier si l'on n'est pas chrétien. Car, la vie étant l'expression et la mesure de toutes les facultés de l'homme, là où est la vie par excellence, là aussi sout les facultés les plus élevées, et par conséquent la vérité, à moins que la vérité n'appartienne aux courtes vues et aux froides inspirations. C'est de cette manière , accessible à tous , parce qu'elle est intime, que le christianisme démontre
chaque jour au monde sa divinité. Invincible sur le terrain de la métaphysique et de l'histoire , il l'est bien davantage encore sur le terrain de la vie , et ses adversaires ne peuvent l'y suivre que pour en abaisser la hauteur par d'implacables dénigrements. Tel fut, dès l'origine, l'art des païens contre nous. Avertis de la puissance cachée dans cette nouvelle vie qui se révélait à eux , ils ne négligèrent rien pour la déshonorer. Aucune insulte, aucune calomnie ne leur coûta. Ils inventèrent des monstres contre les chrétiens, et Tacite luimême, cet historien si grave, qui a plus fait par sa plume contre la tyrannie que ne fera jamais l'épée, Tacite ne dédaigna pas une fois de méconnaitre les victimes et de les outrager, parce qu'elles étaient chrétiennes. Au dernier siècle, l'incrédulité ressaisit cette arme, que le temps avait émoussée. Gibbon, peignant la décadence de l'empire romain, ne manqua pas d'en imputer la honte au christianisme; et Voltaire écrivit son Essai sur les mœurs des nations pour étouffer dans le mépris la gloire historique des peuples chrétiens. Ces injures ont vieilli , mais elles renaissent de leurs cendres comme toutes les passions de l'homme, et il n'est aucun d'entre nous qui n'en ait entendu l'écho. On reproche au christianisme d'avoir retiré ses fidèles de la vie publique pour les préoccuper uniquement de l'œuvre solitaire de leur perfection ; on lui reproche d'avoir substitué aux agitations du forum humain la paix égoïste de la conscience et le charme tranquille du commerce avec
Dieu. De là, dit-on, l'infériorité politique des nations chrétiennes, comparées aux peuples de l'antiquité; un abaissement des caractères et des institutions ; je ne sais quoi de faible qui appelle la servitude sous le nom d'obéissance, et la justifie par l'idée de l'honneur.
Heureusement, Messieurs, nous ne sommes plus aux premiers jours de l'ère chrétienne ; nous avons derrière nous dix -huit siècles d'histoire; et les catacombes, qui livraient nos ancêtres à la calomnie en les dérobant à la persécution, sont sorties de dessous terre avec un éclat qui permet au monde de nous voir. C'est à cette lumière que j'en appelle pour juger le christianisme dans la vie qu'il a faite et dans l'humanité qui est issue de cette vie.
Je le reconnais tout d'abord et sans peine, le christianisme a exalté l'homme intérieur. Tandis que les anciens passaient leurs jours sur la place publique , l'Évangile a ramené l'homme à lui-même, et sinon créé, du moins étendu la vie privée. La vie privée est cette conversation que nous avons avec nous dans notre àme. Aucun homme ne peut lui échapper entièrement; quoi qu'il fasse pour se répandre au dehors, il se retrouve chez lui malgré lui, il se parle, il s'entend; et, si muette ou dévastée que soit la solitude intime de son être , il en est pourtant l'hôte et le gardien , mais le gardien plus ou moins fidèle, l'hôte plus ou moins exact. Comme on revient avec peine dans une maison pauvre et mal tenue, ainsi on revient difficilement à
soi-même lorsque le foyer est vide et la flamme éteinte. Mais , quand l'àme est remplie , elle est à elle-même son lieu préféré. Les entretiens y sont vifs, parce que la peusée y abonde; ils y sont doux , parce que l'amour y est avec la pensée. Or, quand Dieu se fut fait voir à l'homme et que l'Évangile lui eut parlé, il est manifeste que la pensée dut s'élever, l'amour s'accroître , et que l'àme remplie jusqu'au bord ne put échapper à la conséquence de cette plénitude , qui était un accroissement de son intimité avec elle-même. L'homme antique n'avait que la nature pour horizon, et c'est en regardant le ciel qu'il allumait la lampe obscure de ses idées. Le chrétien, au lieu du ciel, eut Dieu lui-même pour spectacle; tout devint profond en lui, jusqu'à son regard extérieur. Une vie cachée se forma dans son âme; des aspirations inconnues y naquirent; le monde, déjà si petit, s'abaissa d'un degré, et les saints purent dire avec une vérité dénuée d'orgueil : Toutes les fois que je suis revenu du milieu des hommes, j'en suis revenu moins homme (1).
Cependant la vie privée n'est pas tout entière dans l'àme; elle en franchit le cercle et déborde dans la famille. Là, près de Dieu et de notre àme, nous apparaissent trois personnes : la femme, l'enfant et le serviteur, trois faiblesses devant une force unique qui est l'homme. L'homme en abusait avant le christianisme,
(1) Imitation de Jésus-Christ.
parce qu'il aimait mal et peu ; et il ne connaissait qu'imparfaitement les joies de la famille, parce qu'il n'en remplissait qu'imparfaitement les devoirs. L'Évangile , en dilatant son cœur, lui a donné aussi des épanouissements plus purs et des attachements plus vrais. Le sauctuaire domestique s'est transformé. La femme, qui n'était qu'un bien d'un ordre inférieur, mal protégée par une jeunesse trop courte, est devenue, après Dieu, le bien premier de son époux; des serments inflexibles ont consacré sa destinée; et, la vertu couronnant sa beauté , elle a pu braver l'âge et conquérir un respect qu'elle emporte au tombeau. Ses fils croissent autour d'elle comme des rejetons inséparables; et, à mesure que décline sa \ ie , la leur, en s'embellissant et en se fortifiant , lui fait à la fois un trône et un rempart. La majesté maternelle succède lentement à la royauté de ses jeunes années; et ce passage insensible d'une puissance à une autre, toujours soutenue par l'image inviolable du Christ, lui donne une immortalité que l'injure peut atteindre, mais non pas détruire. La mère renouvelle l'épouse; et, en présentant uu jour les fruits de ses entrailles aux autels où elle les a conçus, elle reprend dans leur fête uupiiale ses propres habits de noces; et, déjà veuve ou compagne encore , elle rentre à son foyer demi séculaire avec une seconde postérité pour avantgarde de sa mort. L'eufant, à son tour, hérite des droits et des sentiments que le christianisme a fait germer dans le sein de sa mère. Introduit, dès sa naissance , aux
portes de l'éternité , il puise dans l'eau sainte répandue sur son front un caractère invisible , mais tout-puissant; la main de son père ne le touchera qu'avec épargne ; il grandira sous le toit qui l'a reçu comme un ancêtre qui doit y régner, et le pressentiment de son règne le couvrira du bouclier qui fait les forts , en même temps que la grâce de son âge lui donnera la tendresse qui fait les heureux. Le serviteur aussi, revêtu de la même onction sortie des plaies du Christ, n'a point été oublié dans le changement des destinées. Esclave autrefois , il est devenu libre ; étranger à tout le moins , il est devenu frère. Au lieu des stigmates de la servitude ou des signes de l'indifférence , il porte à son visage l'honneur du service utile, et dans ses mains l'étreinte généreuse de la fidélité. Ses ans ne l'effrayent pas; il sait que la reconnaissance lui donnera le temps de mourir, et que la charité ne lui refusera pas la prière qui obtient et la mémoire qui gloriûe.
Ainsi , Messieurs , s'est accrue la vie privée par le christianisme. Ainsi l'homme , retrempé dans ses bénédictions antiques, a-t-il retrouvé dans son àme et dans sa maison quelques traces des fortunes de son premier berceau. Était-ce un crime de ne pas les rejeter? était-ce un abaissement que d'aimer davantage?
Cependant, je ne veux pas vous le dissimuler, l'attaque est sérieuse; il s'agit de savoir si la vie privée n'a pas, chez les chrétiens, étouffé ou du moins affaibli la vie publique; et, pour comprendre l'importance de ce
doute, il faut nous rendre compte de ce qu'est cette autre vie que nous appelons publique.
Dans la vie privée , l'homme est en face de lui-même ; dans la vie publique , il est en face d'un peuple. Là , ce sont ses devoirs et ses droits personnels, son perfectionnement et sa félicité propres qui commandent sa sollicitude ; ici , ce sont les devoirs et les droits , le perfectionnement et la félicité d'un peuple qui préoccupent sa pensée. Et, comme évidemment un peuple est plus qu'un homme, évidemment aussi la vie publique est supérieure à la vie privée. La vie privée , toute seule , touche à l'égoïsme; ses vertus mêmes, si elles ne prennent leur vol dans une région plus vaste , se corrompent aisément sous l'empire d'une étroite fascination. En voulez-vous la preuve? ouvrez l'histoire. Elle ne nous montre jusqu'ici que deux sortes de peuples : les uns façonnés à la vie publique; les autres frustrés de toutes parts à la direction de leurs affaires et tenus en tutelle sous un maître qui ne leur accorde que de vivre sans se plaindre à l'abri des lois qu'il leur fait. Or, voici pour ces peuples-là les conséquences de leur condamnation à la vie privée.
Toute activité publique leur étant impossible, il ne leur reste comme moyen d'élévation que la richesse, et pour occupation sérieuse que de l'acquérir. L'esprit de lucre s'empare des cœurs La patrie , qui est le lieu des grandes choses, se change en une place de commerce. Elle a des facteurs pour citoyens, des comptoirs pour
tribune, et la Banque ou la Course pour Capitule. Les générations y dédaignent les lettres, parce qu'elles ne conduisent pas à la fortune; et, si la nature, toujours féconde malgré les hommes , y produit encore de vifs esprits , ou les voit, déserteurs de leurs dons et renégats du génie , transformer leur muse en courtisane et trahir , par soif de l'or, la pudeur et la vérité. Les poètes aspirent à la dignité d'hommes de finances, et le bruit de la gloire leur parait un songe devant le bruit de l'écu. Toute charge se mesure à son traitement, tout honneur à son profit. Les plus grands noms , s'il y a de grands noms dans une telle société, apparaissent derrière des œuvres d'industrie; et ces œuvres, utiles à la troisième ou quatrième place, prennent avec ingénuité le premier rang, qu'on ne leur conteste pas. Ceux-là même qui administrent les intérêts généraux ne dédaignent pas de s'enrichir comme de simples particuliers. Nul ne sait être pauvre , pas même les riches. Le luxe croit avec la cupidité, et ce débordement des goûts partage le peuple en deux fractions qui n'ont plus rien de commun : ceux qui jouissent de tout, et ceux qui ne jouissent de rien. Au lieu que, dans les pavs de vie publique, l'honneur de prendre part aux affaires excite une généreuse ambition , et place au sommet de la cité un glorieux contre -poids des basses tendances de la nature humaine ; ici , chez les peuples de vie privée , rien n'arrête le cours du sang et de l'abjection. La cupidité commence , le luxe suit , la corruption des mœurs achève.
Car uue conséquence de la richesse dans les nations tenues en tutelle, pour ne pas dire en servitude, c'est l'oisiveté ; et l'oisiveté est la mère inévitable de la dépravation. Que l'aire de soi quand on n'a plus à gagner son pain ni sa fortune, et qu'au milieu d'une abondance qui épargne toute peine, on n'aperçoit rien sur sa tête qui appelle le travail par la responsabilité ? Là où la vie publique est établie, tout homme riche est patricien ou peut le devenir. A l'instant où cesse l'occupation de ses propres intérêts, les intérêts de la chose commune lui apparaissent et sollicitent son génie et son cœur. Il lit dans l'histoire de ses pères l'exemple de ceux qui ont honoré un grand patrimoine par un grand dévouement; et pour peu que l'élévation de sa nature réponde à l'indépendance qu'il s'est acquise ou qu'il a reçue , la pensée de servir l'État lui ouvre une perspective de sacrifices et de labeurs. 11 lui faudra parler, écrire, commander par son talent, et soutenir ce talent, quelque noble qu'il soit en lui-même, par cette autre puissance qui ne souffre jamais impunément d'éclipsé, la vertu. Dès ses jeuues aunées, le fils du patricien, c'està-dire de l'homme public, envisage avec passion l'avenir qui l'attend en face de ses concitoyens. Il ne dédaigne pas les lettres, car les lettres, il le sait, c'est la suprématie de l'esprit, c'est, avec l'éloquence et le goût, l'histoire du monde, la science des tyrannies et des libertés , la lumière reçue des temps, l'ombre de tous les grands hommes descendant de leur gloire dans l'àme qui veut
leur ressembler, et lui apportant, avec la majesté de leur souvenir, le courage de faire comme eux. Les lettres sont le palladium des peuples véritables; et, quand Àtbènes naquit, elle eut Pallas pour divinité. Il n'y a que les peuples en voie de finir qui n'en connaissent plus le prix , parce que , plaçant la matière au-dessus des idées , ils ne voient plus ce qui éclaire et ne sentent plus ce qui émeut. Mais, chez les peuples vivants , la culture des lettres est , après la religion , le premier trésor public , l'arôme de la jeunesse et Tépée de l'âge viril. Le jeune patricien s'y plaît et s'y donne : il s'y plaît comme Démosthène, il s'y doune comme Cicérou; et toutes ces images du beau, en le préparant aux devoirs de la cité, lui font déjà une arme présente contre les erreurs trop précoces de ses seus. Des lettres il passe au droit. Le droit est la seconde initiation à la vie publique. Si chez les peuples serfs il ne conduit qu'à la défense des intérêts vulgaires, chez les peuples libres il est la porte des institutions qui fondent ou qui sauvegardent. Ainsi se forme, en de hautes méditations et de magnanimes habitudes, l'élite nationale d'un pays. Si la richesse y produit encore des voluptueux , elle y produit aussi des citoyens. Si elle énerve des âmes, elle en fortifie d'autres. Mais là où la patrie est un temple vide , qui n'attend rien de nous que le silence et le passage , il se crée tout autour, dans une oisiveté formidable, une énergique débauche. La force des âmes, s'd leur en reste, se dépense à se flétrir. Des tètes vides portent le
poids des grands héritages , et des cœurs usés se traînent après des dignités qui leur ressemblent. Un échange se fait entre la corruption des sujets et la corruption de leurs maîtres. Ceux-ci, n'ayant rien à faire non plus, parce que tout leur est permis, donnent le branle à la dévastation des mœurs; et tout s'en va, d'un pas unanime , au lieu où la Providence attend les peuples indignes de vivre.
Ajoutons, pour finir, un dernier trait.
Dans les pays de vie publique, le citoyen est inviolable ; c'est - à - dire que ses biens , son honneur, sa liberté et sa personne, sont à l'abri de toute atteinte arbitraire , et que , protégé à la fois par une législation souveraine et une invincible opinion , la loi seule dispose de lui ; non pas une loi morte, mais la loi vivante dans une magistrature qui elle-même est indépendante de tout, excepté de ses devoirs. Cette sécurité profonde, que le crime seul peut troubler, élève les caractères. Chacun se sent chez soi serviteur du juste par une obéissance honorable, mais tout-puissant contre les erreurs du pouvoir, quel qu'il soit. Un noble respect de la chose publique, un dévouement sincère pour une autorité qui ne peut pas le mal, naissent de cette confiance en soimême. La patrie tout entière respire à l'aise sur le sol que Dieu lui a donné; les injustices ou tels maux qui la traversent encore ne sont plus que des accidents attachés aux choses humaines, semblables à ces nuages qui passent sur le ciel dans les climats les plus fortunés. Com-
bien il en est autrement dans les pays de vie privée ! La loi elle-même s'y abaisse devant le caprice d'une volonté qui ne peut pas être prévue; la magistrature, mobile et dépendante, y obéit à d'autres ordres que ceux de la justice; et chacun, averti que son sort est entre les mains d'un seul homme, se retire dans une crainte qui domine ses actes, ses paroles, et jusqu'à sa pensée. Le plus bas des sentiments , la peur, devient l'àme de ce peuple. L'hypocrisie se glisse derrière la peur, pour la diminuer; l'adulation, pour la dissimuler. Entre ces trois vices, qui s'invitent et se justifient l'un par l'autre, les cœurs s'avilissent, les caractères tombent, il ne reste debout que la servitude, et de certain que le mépris.
Voilà, Messieurs, en peu de mots, où la vie privée, quand elle est toute seule , conduit les nations. L'homme est un être complexe : il a reçu de Dieu un corps qui lui donne la vie naturelle, une intelligence qui lui commande la vie intellectuelle, une âme qui l'élève à la vie religieuse, une famille qui lui permet la vie domestique : mais il a reçu aussi de la même main une patrie, le droit et la nécessité de vivre en commun avec ses semblables; et il ne peut abdiquer cette vie, pas plus qu'aucune autre, sans déchoir de lui-même et se vouer à une infaillible dégradation, qui est l'instrument et le précurseur de la mort. Quand donc on accuse le christianisme d'avoir étouffé la vie publique sous la vie privée, on lui porte incontestablement un coup profond , puisque c'est
l'accuser d'être dans le genre humain le propagateur de la cupidité, de la corruption des mœurs et de l'avilissement des caractères.
J'affirme d'avance qu'il n'en peut être ainsi; je suis certain , avant tout regard jeté au dehors, qu'un principe de vie fondé sur l'Évangile ne peut amener de tels résultats , et que la vie des chrétiens , honorahle et utile dans l'ordre privé , l'a été aussi dans l'ordre public.
Recourons à l'histoire, c'est elle qui doit nous juger. Depuis Jésus -Christ, l'histoire n'a que deux pages: l'Orient et l'Occident. La page de l'Orient est courte. Jamais l'Orient n'a pu arriver à la vie publique. Mélange impur des traditions asiatiques et de la décadence grecque , il a langui mille ans , de Constantin à Mahomet II, entre des sophistes, des eunuques et des baladins; et, après avoir enfanté un schisme inepte, lui qui avait vu naître la vérité, il est tombé de tout le poids de sa bassesse entre les mains de l'étranger. Le Korau, son vainqueur, le tient h ses pieds; et, incapable lui-même d'en régénérer la poussière , il continue sous une autre forme la lamentable destinée de cette partie du monde , la première en beauté , et depuis trop longtemps la première en malheurs. Dieu a voulu nous montrer, par ce solennel exemple, que la vie chrétienne elle-même, là où la vie publique n'existe pas, ne peut éviter tôt ou tard les désolations du schisme et la captivité de sa doctrine.
Laissons là l'Orient Terre de la servitude et de l'ah-
jection , le christiauisme n'a pu y vivre sous sa forme vraie, qui est la forme catholique. Laissons-le jusqu'au jour où la Providence, satisfaite de nous avoir donné dans ses misères de 'si grandes leçons , lui rendra d'un même coup la gloire des peuples libres et la plénitude de la vérité. C'est l'Occident qui est le centre vivant du christianisme, c'est là qu'il nous faut étudier son influence sur la vie publique des nations.
Comme l'Orient, et plus tôt que lui, l'Occident avait été la proie des Barbares ; et si , maîtres de son sol , ils le fussent aussi devenus de sa foi , c'en était fait du christianisme dans l'humanité. Dieu ne le permit pas. Ces fortes générations, qui ne connaissaient que le charme de la guerre et l'ordre des camps, s'émurent d'une civilisation plus douce que la leur ; et le flot de l'Évangile, qui couvrait déjà tout l'empire romain , monta jusqu'à leur âme pour la subjuguer. Le Sicambre courba sa tète devant celle du Christ ; sa framée s'abaissa devant la croix ; et ceux que ni le Rhin , ni les Alpes, ni les Pyrénées , ni les légions romaines , n'avaient arrêtés , se suspendirent à la voix des évêques leur annonçant un Dieu faible et humilié par amour. Au moment même où le vieux monde grec, s'acheminant à sa ruine morale, torturait l'Évangile dans des hérésies persécutrices et avilissait dans de faux conciles présidés par la puissance impériale la majesté de la hiérarchie apostolique, les Barbares acceptaient avec simplicité la parole de Dieu ; et, non contents de lui ouvrir leurs cœurs, ils élevaient
ses évèques à la dignité d'hommes d'État , en leur donnant une part aux affaires et aux délibérations de la patrie.
Toutefoiscesmagnifiques rudiments pouvaient échouer dans la théocratie. En élevant l'épiscopat, et, par une conséquence nécessaire , le souverain pontificat , à la vie publique , les nations modernes avaient à craindre de se placer temporellement sous une tutelle qui leur ôterait la direction des choses propres de la cité. La Providence et leurs traditions les délivrèrent de ce péril. Accoutumés, soit comme tribus, soit comme soldats. à se choisir des chefs, nos ancêtres conservèrent dans la soumission de leur foi le souvenir de leur liberté patrimoniale , et greffèrent sur le christianisme les institutions qu'ils avaient apportées de leurs forêts. Une monarchie humaine se fonda par eux à côté delà monarchie divine; une aristocratie civile et guerrière à côté de l'aristocratie de l'épiscopat. Tacite, racontant à son siècle les mœurs des Germains, avait dit cette parole célèbre : Reges ex nobililale, duces ex virtute sumunt. — «Ils demandent leurs rois à la naissance , leurs chefs militaires au courage. » Cette parole fut comme la loi du monde nouveau. Tandis que l'Orient courbait sous le césarisme un front déshonoré et s'enveloppait fastueusement dans la toge d'une noblesse fictive, l'Occident s'asseyait sur une hérédité tempérée d'élection, et se créait un patriciat par l'épée et par la terre : par l'épée , qui fait le dévouement, par la terre, qui fait l'indépendance. Les affaires générales , au lieu de se traiter dans un conseil de fonc-
tionnaires révocables ou dans un sénat aussi nul par l'empire que grand par le nom , durent se traiter dans des assemblées qui avaient tout à la fois le prestige et la réalité de la grandeur. Les évèques y parurent à la droite des barons; et la parole humaine, silencieuse depuis César, se retrouva sous une forme qu'elle n'avait pas connue, tout ensemble religieuse et civique, empruntant à l'Évangile son onction , aux camps leur virilité , à la nation sa majesté souveraine. Par là , tout d'un coup l'Occident se trouva placé, à l'origine même de ses destinées, sous l'inspiration de la vie publique. Les vieilles libertés germaniques s'alliant aux jeunes libertés de l'Évangile, on vit la cité des temps nouveaux s'élever sur les débris de l'antiquité; et Rome, déjà morte, Athènes, qui n'était plus, Jérusalem, ensevelie sous sa malédiction , toutes les trois éteintes, mais immortelles, se réveillèrent vivantes dans une république plus vaste et plus sacrée que la leur, qui avait le Christ pour chef, l'Évangile pour charte, la fraternité des hommes et des nations pour ciment, l'Europe pour frontière, et l'éternité pour avenir. Ce qui avait manqué au christianisme jusque-là, un peuple, lui était donné. Au lieu de ce cadavre sanglant qu'on appelait l'empire romain, et de cette société ridicule qui s'appelait l'empire grec, le christianisme avait un peuple, barbare, il est vrai, mais jeune de corps et sain d'esprit, capable de racheter de grandes fautes par de grandes vertus , et assuré de se polir par le seul cours du temps et de la vérité.
Tous ces éléments, mêlés ensemble sous des formes nouvelles , la religion et la guerre , la naissance et l'élection, l'indépendance et la fidélité, préparèrent les âmes à quelque chose qui n'avait pas de nom dans l'histoire, et qui est demeuré célèbre et cher après avoir disparu. Les anciens avaient connu le courage , mais un courage mis au service de la patrie pour la défendre et l'agrandir; et qui, ne se rattachant à aucune autre vertu que lui-même, à aucun autre sentiment plus doux et plus vaste, ne laissait au héros qu'un nom , celui de soldat , à la gloire qu'un titre, le mépris de la mort. Noble métier, sans doute, et digne de respect! Le barbare aussi était soldat ; comme le Grec ou le Romain , il méprisait la mort; et, comme eux, il aimait sa patrie. Cependant, baptisé dans la lumière et la douceur du Christ , il avait eu de son épée une autre révélation , une parole qu'elle n'avait pas dite à Thémistocle, et que les Scipions n'entendirent jamais. L'épée disait à Thémistocle : Sois fort pour ton pays et grand pour toimême. Elle disait au chrétien : Sois fort pour ton Dieu, clément pour les faibles, esclave de ta parole, et jusque dans la fureur du sang n'oublie pas l'amour promis et songe à tes couleurs. C'était la chevalerie. Le chevalier était l'homme de guerre attendri par l'amour de Dieu et par un autre amour délicat né de l'élévation que la femme avait reçue du christianisme. Dès son enfance, le fils du baron chrétien apprenait à manier les armes, mais il apprenait aussi à aimer Dieu pour le servir; et,
quand une glorieuse puberté avait passé de son cœur à ses sens, il avisait dans une affection respectée de luimême le secours tout-puissant de sa vertu. Entouré de ses proches vivants, en face de ses ancêtres morts, il venait à l'autel ; il y prononçait des serments où Dieu , la patrie, le pauvre et l'amour se rencontraient sans s'étonner; et, ce grand jour dans sa mémoire, il partait pour les champs inconnus de l'avenir, incertain de ce qu'il trouverait sur sa route, mais sûr de ne trahir jamais la foi jurée et de mourir en preux , s'il lui fallait mourir Quelquefois il cachait son nom, ses chiffres, sa gloire , mais il en restait assez pour reconnaître le chevalier; et, dans ces occasions même où la prudeuce conduisait le courage , il disait avec Tancrède :
Conservez ma devise, elle est chère a mon cœur; Les mots en sont sacrés : c'est l'amour et l'honneur.
L'honneur ! j'allais l'oublier. L'honneur fut dans tout l'Occident l'âme et l'auréole de la vie publique. Ce n'était pas la gloire trop chère à l'orgueil, ce n'était pas la vertu toute seule , avec ses sobres inspirations : c'était plus que la gloire et plus que la vertu : un sentiment chaste de soi-même, une crainle infinie de toute honte méritée, la plus haute délicatesse dans la plus sainte pudeur. C'était saint Louis captif et disant à son vainqueur, sous la menace de la mort: Fais7toi chrétien, et je te ferai chevalier. C'était Duguesclin, Bavard, Gode-
froy de Bouillon , caractères nouveaux qu'ignorait l'antiquité , qui eussent ravi Plutarquc , tout accoutumé qu'il était aux âmes illustres, et dont le resplendissement, conservé d'âge en âge, illuminait encore les temps dégénérés de Louis XIV. L'honneur est la ligne équinoxiale de l'humanité ; l'humanité s'échauffe et se purifie à mesure qu'elle en approche, elle se glace et se ternit à mesure qu'elle s'en éloigne.
Retournons maintenant par la pensée aux murs de Constautinople ; entrons dans ces arènes où d'ignobles factions se disputent devant l'empereur les applaudissements de la multitude. Pénétrons dans ces palais qu'habite la manie théologique, que la persécution ensanglante et que la mollesse diffame; regardons ces eunuques qui gouvernent, ces sénateurs qui se courbent, ces soldats qui achètent la paix , ne pouvant plus la conquérir, cette ruse qui trahit ceux-là mêmes qu'elle implore pour sauver l'empire: voilà l'Orient, c'est-à-dire une chrétienté où la vie publique avait péri.
Cependant, Messieurs, l'Occident ne vous est pas connu tout entier. Sous le sceptre des rois chrétiens , au-dessous des évèques et des barons, il y avait le peuple. Le peuple est le fond de la société humaine. Il se compose de tous ceux qui travaillent pour vivre, parce que le travail de leurs ancêtres ou le leur propre ne les a pas encore élevés à l'indépendance d'un patrimoine suffisant. Le peuple est le sol vivant de la patrie. C'est de lui que part tout ce qui monte , c'est en lui que
rentre tout ce qui descend. Incapable de gouverner, parce que le temps et la science lui font défaut , il a besoin cependant aussi de la vie publique , soit pour n'être pas opprimé, soit pour ne pas se flétrir au contact uniforme des intérêts et des besoins. On vil donc en Occident, par le progrès naturel des choses, les communes se fonder. L'Église avait été la première citadelle de la liberté, le château la seconde ; la commune fut la troisième. République obscure , mais respectée , elle eut la charte de ses droits, elle eut son conseil, ses chefs, sa milice et sou drapeau. Sous cette protection sérieuse, qui liait l'honneur des classes plus faillies à celui des classes plus fortes, se forma dans la société chrétienne, non pas seulement par les arts libéraux, mais encore par le commerce et l'industrie, si méprisés des anciens, une arrière-garde de savoir et de probité qui prit rang dans les destinées de l'Europe, et se prépara pour ellemême un avènement plus complet à la vie publique. Ce qui restait de l'esclavage légué par le monde ancien au monde nouveau tendit chaque jour à s'adoucir, puis à disparaître. L'ouvrier fut libre, et, averti par l'exemple de l'Église, de la noblesse et de la bourgeoisie, que tout homme isolé est un homme perdu, il s'associa pour être respecté. S'il eut encore des maîtres, il eut aussi des droits ; il ne fut plus seul en présence de la richesse, ni seul non plus en présence du malheur.
Ainsi, Messieurs, du prince au pauvre, du souverain pontife à l'artisan, s'établit dans la chrétienté politique
une hiérarchie où chacun avait fa place, son pouvoir et son honneur, et où, nul n'étant seul, tout le monde était quelque chose : vaste assemblée d'hommes divisés par nations, et où se réalisait, malgré les vestiges subsistants des mœurs barbares , cette forme de gouvernement, composé de monarchie, d'aristocratie et de démocratie , qu'Aristote estimait la meilleure , et dont saint Thomas d'Aquin donnait après lui cette description : « Le gouvernement est parfait dans une ville ou dans un peuple lorsqu'un seul y préside à tous selon la vertu, qu'il a sous lui des grands qui partagent son autorité selon la vertu , et qu'enfin l'un et l'autre principat est la chose de tous, soit parce que tous peuvent élire, soit parce que tous peuvent être élus (1) »
Mais, Messieurs, ce sont les actes qui décident de la valeur des hommes et des institutions : sachons donc quels furent les actes de l'Occident chrétien.
Depuis que l'histoire existe, et que Moïse d'une part, Homère et Hérodote de l'autre, en ont tracé les premiers linéaments, nous n'apercevons dans le monde qu'une grande lutte , celle de la plus formidable masse de terre qui existe contre la moindre de toutes , la lutte de l'Orient contre l'Occident. Berceau de l'homme et de ses races, terre religieuse, mais servile, l'Orient n'a cessé d'aspirer à la domination de toute sa postérité. La Bible nous le montre fondant les premiers empires et
(I) Somme théologique, première- seconde, quest. 105, ait. 1.
menaçant du fond de ses capitales le reste de la terre. Dieu, qui avait d'autres vues, lui opposa l'Europe, et Homère, historien de sa providence, nous a raconté dans la chute de Troie le prélude des deux prédestinations. Marathon et Salamine succédèrent; le grand roi tourna le dos à ces petites républiques, dont la parole allait jusqu'à Persépolis importuner son sommeil. Alexandre porta le troisième coup, et du Granique à l'indus, l'Asie s'étonna d'obéir à la pensée d'un Macédonien. 11 lui fallut mille ans pour obtenir un vengeur. L'Arabie le donna, et Mahomet, pontife, législateur et conquérant, se présenta, des colonnes d'Hercule au Pont-Euxin, sur une ligne de douze cents lieues, au christianisme campé sur l'autre rive des destinées. L'Europe et le Christ retrouvaient le vieil ennemi, mais bien autrement formidable qu'il l'eût jamais été. Ce n'était plus l'Asie retenue à ses extrémités dans les langes de Confucius et de Bouddha, contenue à son centre par les doctrines pacifiques de Zoroastre; c'était l'Asie armée d'une religion toute jeune, et conduite par un esprit qui faisait de l'épcc une croyance et un apostolat. 11 fallut voir tomber sous le joug les conquêtes d'Alexandre et des Romains, les églises primitives, et jusqu'aux lieux sacrés où reposaient la mémoire des patriarches, les os des prophètes et les traces encore chaudes du Sauveur des hommes. Un déisme facile servant de support à des mœurs dépravées, une adoration de Dieu dans la guerre et le succès, une obéissance aveugle aux lieutenanls de
l'islam, c'était l'Asie telle que Mahomet l'avait laite, telle qu'elle régnait sur une moitié du monde, en convoitant l'autre et en y poussant d'heure en heure ses fanatiques escadrons.
Coustantinople n'y pouvait rien, qu'y périr un siècle plus tôt ou un siècle plus tard. Ce fut l'Occident qui se chargea de sauver le monde encore une fois. La chevalerie, reprenant les routes d'Alexandre, y arrêta pendant trois siècles le flot de l'erreur. Jérusalem revit la croix , tandis qu'à l'autre extrémité du champ de bataille l'Espagne chrétienne regagnait pied à pied le terrain perdu de la civilisation , et renfermait dans Grenade les restes d'une fortune qui devait s'achever sous le regard d'Isabelle et de Ferdinand. Je sais, Messieurs, que le dix- huitième siècle vous a tenu sur ces guerres héroïques un autre langage que le mien; mais le dix -huitième siècle était trop jeune pour l'histoire : il la lisait en enfant, et, grâce aux révolutions qui ont mûri notre âge, nous la lisons en hommes. Deux fois dans cinquante ans nos armées ont retrouvé les vestiges des croisés , et l'Orient a vu le christianisme décider de son sort sous des drapeaux dont les couleurs étaient changées, mais dont l'ascendant n'avait plus de rival. Le croissant, vaincu sons les murs de Poitiers par les Francs de Charles- Martel, aux champs de Grenade par Ferdinand, dans les eaux de Lépante par un autre Espagnol, devant Vienne par Sobieski, le croissant a reçu de nous, tout à l'heure, l'injure dernière que la fortune fait à ceux
qu'elle a condamnés : nous l'avons défendu , et l'épée de Godefroy de Bouillon a signé le sursis accordé par le Christ à son adversaire expirant.
Maîtres de l'Orient par la route des Croisades, nous l'avons pris à revers par un chemin que l'antiquité ne connaissait pas. L'Atlantique, ouvert à nos vaisseaux, nous a révélé le monde, et nulle terre, si protégée qu'elle fût par ses glaces ou par son soleil, n'a pu échapper à la curiosité de notre science ni à l'ardeur de notre foi. Jésus-Christ a promené son pavillon sur toutes les mers, en y portant avec lui la suprématie de ceux qui l'adorent, et désormais nos lois, nos mœurs, nos armes, notre commerce, notre industrie, tous nos arts et tous nos desseins, planent sur l'univers, étonné d'avoir pour dominateur le plus étroit et le plus faible des continents sortis de la main de Dieu. En trois siècles, d'Auguste à Constantin, le christianisme a conquis Rome ; en cinq siècles, de Clovis à Charlemagne, il s'est assujetti les Barbares, dont il a fait les peuples nouveaux; en six siècles, de Godefroy de Bouillon à Sobieski, il a surmonté l'islamisme, et l'a réduit à cette impuissance qui est le prélude de la mort; en trois siècles, de Vasco de Gama aux jours encore sans nom de notre vie présente , il a pris possession de tous les rivages baignés par des flots, en attendant le jour iné- \itableoù il régnera sur les portions de l'humanité que l'éloignement ou la profondeur des terres a jusqu'ici soustraites à son action. Ou peut se persuader, il est
vrai, que lui-même périra dans son triomphe, en laissant sur son tombeau la raison humaine dégagée tout ensemble des obscurités de l'ignorance et des mystères de la foi. C'est là une illusion permise à notre liberté, et dom il est inutile de discuter ici le mérite, puisque toujours est-il que l'Occident chrétien a fait son œuvre, l'œuvre la plus vaste et la plus forte dont l'histoire, en six mille ans , ait immortalisé le bienfait.
Soit donc que l'on considère au dedans et au dehors , dans leur organisation politique ou dans leur épanchement, les nations modernes formées par le christianisme, il reste que la vie publique, loin d'y avoir été étouffée sous la pression de la vie surnaturelle , y a puisé une incomparable vigueur, une sève originale qui a exalté toute chose, l'honneur, la liberté, les lettres, les sciences , les arts, et a porté enfin la puissance militaire et civile de l'humanité régénérée à un point de grandeur qui n'avait pas d'exemple. Si le sénat romain pouvait ressusciter, si la Grèce pouvait s'assembler encore uue fois aux champs d'Élis ou d'Olympie, et consacrer un jour à entendre Bossuet après Hérodote, ah ! sans doute, malgré leur patriotisme revivant avec eux, les mânes généreux de ces grands peuples ressentiraient uue émotion digne d'eux et digue de nous , et leur acclamation saluerait un avenir accompli qu'ils n'avaient pas même prévu.
Cependant, Jlessieurs, en est -il du siècle où nous vivons comme des siècles qui nous ont pi'écédés? Si la
vie publique a eu, en Europe, depuis Clovis, un admirable développement, ne s'y est- elle pas à la longue épuisée, et les nations chrétiennes sont-elles autre chose aujourd'hui qu'une ruine tourmentée par le feu, une poussière soulevée par le vent? Que reste- t-il en eux de l'unité? et qu'y reste-t-il de la liberté? Une horrible division y produit à la fois la servitude et l'anarchie. On ne sait plus où marche ce grand corps de la chrétienté, qui tantôt se heurte à une démocratie sans limites, tantôt à une autocratie sans contre-poids, incertain de sa route et de son but, et plutôt semblable à un homme ivre qu'à une société. Que si le pouvoir et le droit y survivent quelque part, ce n'est point dans la portion soumise à l'autorité de l'Église, mais au sein des peuples qui se sont séparés d'elle par le schisme et l'hérésie. L'Angleterre, en Europe, les États-Unis, en Amérique, sont les derniers représentants d'un ordre à la fois libéral et assis. Partout ailleurs les nations chancellent, et leur repos, si elles en ont, n'est qu'une halte sous la main qui comprime leur respiration. D'où vient cet état de choses, et n'accuse-t-il pas l'impuissance d'une religion qui ne sait plus diriger ni contenir ses croyants?
Messieurs , c'est d'abord une erreur, quand il s'agit de l'influence du christianisme, de le découper en tron çons, et d'arguer contre lui de la faiblesse de telle ou telle de ses parties, au lieu de le prendre dans son action totale sur l'humanité. Sans doute l'Église catholique seule renferme le christianisme tel que Dieu l'a fait,
avec sa hiérarchie, ses dogmes, son culte, et la pleine efficacité sur les âmes de sou intercession et de sa juridiction. Mais l'Église catholique n'a pas les hornes que vous lui croyez en la mesurant aux contours extérieurs de son existence visible. Partout, même dans les branches ostensiblement séparées de leur tige primordiale . l'Église entretient une sève régénératrice et produit des effets dont l'honneur lui appartient. C'est elle qui est encore le lien du schisme , le ciment tel quel de l'hérésie; ce qui y reste de substance et de cohésion vient du sang qu'elle y a répandu et qui n'est pas encore desséché, comme on voit des rameaux tombés à terre sons le tronc qui les porta conserver encore une végétation sensible à la lumière et à la rosée. La mort ne se fait pas en un jour au sein des esprits que la vérité illumina. Ils en gardent longtemps des reflets qui les éclairent , des impulsions qui les animent; et les opposer à la source d'où ils sont sortis et qui agit encore sur eux, c'est attribuer à un fils ingrat les mérites qu'il tient de sa race, et dont la trahison ne l'a pas tout à fait dépouillé. Ainsi l'Angleterre, dont vous venez de parler comme d'une exception à la décadence sociale des pays chrétiens, l'Angleterre, qui l'a fait ce qu'elle est? Estce depuis son schisme qu'elle a fondé les institutions à qui elle doit la paix dans la liberté, l'honneur dans l'obéissance, et la sécurité jusque dans l'agitation? Il n'en est rien, vous le savez. Les institutions britanniques sont le monument d'un âge où l'Angleterre payait
au Siège apostolique le tribut qu'elle appelait elle-même le denier de saint Pierre, et la main d'un archevêque catholique de Cantorhéry, la main fidèle et magnanime d'Etienne Langton , est à jamais empreinte sur les pages où remontent, de notre siècle à saint Louis, les traditions politiques de la Grande-Bretagne. Son esprit et ses lois se sont formées sous l'influence de l'Église, au même sanctuaire et dans la même foi qui lui avaient donné pour souverain saint Edouard le Confesseur Les États-Unis, à leur tour, fils de la vieille Angleterre, en ont emporté les mœurs aux champs vierges de l'Amérique, et, n'y trouvant aucune trace d'antiquité qui leur permit de s'y asseoir à l'ombre d'une monarchie héréditaire et d'une aristocratie de naissance , ils ont fait de ce nouveau monde une république animée d'un souffle chrétien, quoique imparfait, montrant par cet exemple que la vie publique n'est pas attachée à une seule forme de gouvernement, mais qu'elle dépend surtout de l'esprit qui anime les peuples et de la sincérité qui coordonne leurs institutions. L'Angleterre règne chez elle et hors d'elle parce qu'elle a conservé son droit public , en l'appropriant avec lenteur et sagacité au développement des âges, des idées et des besoins; les États-Unis régnent chez eux et sur eux, parce que, possesseurs d'une terre nouvelle, mais héritiers d'un esprit ancien, ils ont transporté les mœurs de leur illustre métropole aux rivages de leur jeune civilisation. C'est le christianisme qui est le père de ces deux
peuples et le gardien de leurs chartes. Aussi le comte de Maistre , parlant de l'avenir du monde , ne souhaitait pas à l'Angleterre de devenir chrétienne, mais seulement catholique, entendant par là, dans son langage à la fois orthodose et pénétrant, que ce qui manque à l'Angleterre, ce n'est pas la foi qui inspire , mais l'autorité qui conduit. 14 n'en est pas, en effet, d'un peuple voué traditionnellement à l'hérésie comme d'un hérétique qui l'est devenu par un égarement de cœur personnel. Celui-ci s'est révolté, le peuple a reçu son erreur; il ignore la vérité plus qu'il ne la contredit, et, encore que tous ne soient pas innocents de leur ignorance , parce qu'ils pourraient la vaincre, beaucoup n'ont ni le temps ni la lumière qui rendraient leur état criminel devant Dieu. Ils appartiennent, selon l'admirable expression de la doctrine catholique , à l'âme de l'Église, enfants inconnus de leur mère, quoique portés dans ses entrailles, et qui vivent encore de sa substance comme ils sont issus de sa fécondité.
Cette remarque faite, Messieurs , et elle est de la plus haute importance pour apprécier l'action du christianisme sur les destinées humaines, je confesse que la plupart des peuples catholiques sont aujourd'hui dans une crise violente qui ne permet ni à la liberté de s'établir, ni au pouvoir de compter sur le lendemain. Cela est vrai, il serait puéril de le nier, comme il est puéril de n'en pas voir la cause et d'en accuser le christianisme. A la différence de l'Angleterre , qui a conservé son dr.'it
public, les peuples du continent européen ont perdu le leur, et ne l'ont pas encore recouvré ou remplacé. Ils l'ont perdu peu à peu, sous l'influencé progressive d'une souveraineté gênée par le droit chrétien , et qui , usant avec une habileté persévérante des fautes et des maux de chaque siècle, a su , à la longue, dépouiller l'Église, la noblesse et les communes de leurs garanties acquises, et les réduire à une impuissance politique absolue , pour ne laisser debout et d'actif que le sommet de la société. Si, cette œuvre une fois close, les peuples modernes l'eussent acceptée, c'eût été l'Orient devenu le maître du monde, le Bas-Empire passé à l'état universel, toute vie publique éteinte, et l'Église elle-même menacée tôt ou lard de ce legs terrible que Constantinople a fait à Saint-Pétersbourg Cela ne pouvait pas être. La race de Japhet, de Charlemagne et de saint Louis, c'est-à-dire la France , secoua en un seul jour l'œuvre de vingt générations , et l'on vit par terre , après tout le reste , ce qui avait espéré et tenté d'être seul quelque chose. Mais, par un malheur qui dure encore, la ruine du droit public avait entraîné dans la foi des peuples une ruine parallèle; le christianisme avait souffert en Europe une effrayante diminution de son règne, et, lorsque éclata l'effort de la France pour ressaisir son ancienne vie sous un aspect nouveau , l'irréligion conduisit ou plutôt égara ses coups. Tandis que la révolution d'Angleterre s'était accomplie sous l'empire du christianisme , la nôtre s'inspira du doute et de la négation ;
elle détruisit le sanctuaire sous prétexte de relever la France, ne se souvenant pas que les Romains avaient placé dans la même enceinte la tribune d'où parlaient leurs orateurs, et les temples d'où parlaient leurs dieux. Cette méprise a, depuis soixante ans, bouleversé le monde et condamné à l'impuissance les plus généreux desseins. Toute cause dont la reliuion est absente, et à plus forte raison toute cause qui répudie la religion , est une cause où manque le premier fondement de l'humanité. Si la France eût accepté le concours de sa foi séculaire, concours qui vint au-devant d'elle avec un désintéressement dont la postérité n'oubliera pas le mérite, elle eût sans doute beaucoup souffert encore, parce que le rétablissement d'un droit public perdu est l'œuvre la plus laborieuse d'un peuple et d'un âge, mais du moins elle eût gardé dans ses tourmentes l'élément de la tradition et de la stabilité, la présence efficace de Dieu , et l'Europe , au lieu d'être à peine au seuil de sou avenir, porterait déjà le noble fardeau d'un édifice sérieusement commencé.
.Mais, si malheureuse que soit une telle situation, si féconde en épreuves qu'elle puisse être encore, le christianisme n'en porte point la responsabilité, ou, plutôt, il y puise une nouvelle démonstration de sa généreuse influence sur la vie publique des sociétés humaines. D'une part, les peuples qu'il avait élevés n'ont pu s'accoutumer à la destinée de l'Orient ; après un court sommeil, ils ont réclamé leur droit public, incapables
de vivre hors d'une cité régulière et de ployer mollement sous un repos acheté au prix de toutes les libertés qu'ils tenaient de leurs aïeux. Ils en ont appelé de Louis XIV à saint Louis, de Charles-Quint à Charlemagne, comme l'Angleterre en avait appelé de Henri VIII et d'Elisabeth à son antique parlement. D'une autre part, le christianisme ayant été repoussé par une révolution mal conduite, ce mouvement, si juste dans ses causes, n'a pu s'asseoir après plus de soixante ans d'efforts, attestant ainsi par ses chutes qu'il avait trop présumé de lui , et que les peuples chrétiens , quoi qu'ils veulent tenter, ne l'accompliront jamais sans le secours de la foi qui les a faits ce qu'ils sont.
Voici maintenant l'avenir, et le voici, Messieurs , sous une infaillible alternative. Jamais encore une nation n'a recouvré ou remplacé sou droit public perdu , si ce n'est une nation chrétienne. Les peuples païens avaient pu mettre au monde d'illustres cités; mais, une fois le premier souffle de leur vie publique évanoui , ils n'ont pu en ressusciter l'inspiration. INi Athènes, ni Sparte, ni Rome, n'ont ravivé leurs institutions détruites et leur patriotisme éteint; elles ont peut-être encore produit de grands hommes, elles n'ont plus produit de citoyens La liberté ne renaît pas de ses cendres par sa propre vertu, et, quand l'Angleterre, après les règnes que je citais tout à l'heure , eut reconquis son droit national , ce fut un miracle qui n'avait pas d'exemple, et qui , à lui seul, est une preuve saisissante de la divinité du chris-
tianisme. De même que naître est une chose naturelle, et que ressusciter est une chose miraculeuse, de même aussi, naître à la vie publique est, dans un peuple, l"effet des lois générales qui gouvernent la société; mais ressaisir la vie publique après l'avoir perdue , c'est l'effet d'une régénération qui vient de plus haut. L'Angleterre l'a pu parce qu'elle était chrétienne, et que, tout en gardant l'hérésie que lui avait infligée le pouvoir absolu, elle a rejeté avec horreur le scepticisme et l'incrédulité. C'est là ce qui a fait sa force contre les traditions politiques de Henri VIII et d'Elisabeth, et c'est ce qui la fait encore contre les agitations trop souvent impuissantes où le continent se débat sous ses yeux.
11 arrivera donc l'une de ces deux choses : ou l'Europe rentrera d'elle-même sous la lumière de l'Évangile, et par l'Évangile qui lui avait donné ses institutions elle en recouvrera le glorieux patrimoine; ou, persévérant dans l'orgueil d'une raison trompée, elle continuera de repousser Jésus-Christ, et, victime d'une corruption qui ne cessera de s'accroître, elle s'en ira, de chimère en chimère et de chute en chute, au repos des générations qui n'ont plus d'autre liberté que celle du déshonneur. Alors aussi le christianisme deviendra le dernier asile des grandes âmes. Dégoûtées du spectacle de la servitude, elles se retireront plus à fond dans la vraie cité du chrétien qui est l'éternité, et de là elles répandront sur le monde cette gloire des saints qui fleurit sur
toutes les ruines, pour être aux temps les plus malheureux un témoignage et une espérance.
Messieurs, j'ai achevé ce que j'avais à vous dire de général sur la vie et ses différentes formes. Après vous avoir conduits de degrés en degrés jusqu'à la vie surnaturelle, la plus haute de toutes, je devrais vous entretenir des vertus qui en jaillissent comme son fruit et sou expression. Mais déjà bien auparavant, dans une autre assemblée que celle-ci, j'ai traité de toutes les vertus surnaturelles, telles que la foi, l'humilité, la chasteté, la charité, la religion et la sainteté, ne négligeant pas non plus de faire ressortir l'influence de ces vertus sur la société humaine quant au droit, à la propriété, à l'autorité, à la famille et à l'économie politique. C'est donc une œuvre accomplie, et il ne me resterait ici qu'à vous parler des moyens élablis de Dieu pour nous communiquer la vie surnaturelle, je veux dire les sacrements, que je n'ai envisagés qu'une fois, à propos du commerce de l'homme avec Dieu et sous leur aspect le plus général. Me sera-t-il permis, Messieurs, de vous en exposer la doctrine, et de terminer ainsi , après plus de vingt ans , l'apologie totale de la foi chrétienne ? Je l'ignore. Mais, que je doive vous retrouver ici ou ne vous y revoir jamais , que Dieu ferme ma bouche ou daigne l'ouvrir une dernière fois , je ne vous quitterai pas sans m'estimer heureux d'avoir fait une part dans mou ministère à cette ville qui fut le berceau de mon ordre, où saint Dominique eut la première vue et
les premiers amis de sa pensée, et où j'ai rencontré, dans un digne archevêque, le successeur de cet illustre Foulques , bienfaiteur de mes pères et bouclier de la foi.
DISCOURS