FRANCE CHRÉTIENNE
DE S. G. Monseigneur GAUTHIER.
eveque auxiliaire de montreal.
Eminentissime Cardinal-Legat, Eminences,
Messeigneurs,
Mesdames, Messieurs,
Mgr le Président fait à Montréal le très grand honneur de l'inviter à prendre la parole dans ce vingt-cinquième congrès eucharistique international de Lourdes. Je regrette, et ses nombreux amis de France aussi bien que les habitués de ces congrès qui l'ont entendu à Londres, à Montréal et à Madrid, regretteront avec moi que notre éminent archevêque ne soit pas ici pom' répondre lui-même à cette invitation. 11 a confié cette tâche à son humble auxiliaire; et si je sens en ce moment une responsabilité trop lourde peser sur mes épaules, la tâche est de celles, cependant, auxquelles un évêque canadien-français parlant dans un congrès qui se tient on terre de France
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ne saurait se soustraire. La seule parole cpii convienne et qui puisse en ce moment tomber de son coeur et de ses lèvres, est une parole de reconnaissance.
^L'éminent évêque d'Angers qui, avec son élo- (jucnt collègue d'Orléans a laissé chez nous le plus profond souvenir, disait dans l'une des séances de notre congrès de Montréal : "Comment ne pas espérer pour ma chère église de France quand je songe que c'est elle qui a donné un sang si généreux et si chrétien à cette église du Canada qui est sa fille", ^. Espérer pour la chère église de France! Je comprends que les chefs spirituels de cette église qui ont passé par le creuset de l'épreuve la plus douloureuse et la plus déUcate, soient inquiets de l'avenir. Nous, (fui suivons à travers la poussière et la fumée du combat nos frères de France, nous ne doutons pas du triomphe définitif. Comment une éghse qui possède Lourdes, Paray le Monial, Montmartre et Ars, pourrait-elle ne pas vaincre? N'est-il pas évident d'autre part qu'avec cette merveilleuse souplesse à se ressaisir et cette inépuisable générosité qui sont les traits de sa physionomie, l'Eglise de France mène une rude bataille et (jue les évêques de France ne commandent pas à une îirméc qui va mourir ?
* Mais là où Mgr d'Angers a pleinement raison, c'est quand il affirme que l'Eglise de France a
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donné au Canada le sang la plus généreux et le plus chrétien. C'est vrai. Le mouvement religieux qui a pris naissance dans Québec et qui de là a poussé ses conquêtes jusqu'à la Louisiane et jusqu'aux côtes du Pacifique, a pour causes premières l'apôtre et le colon venus de France, et il est simplement admirable. Je sais que la France catholique est née apôtre et missionnaire, et que suivant le mot du vieux patricien gaulois saint Avit à Clovis : "Elle existe pour avancer dans le monde les affaires de Dieu", k Cette confiance que Dieu a mise en elle, elle y fait honneur. Dans le travail, inlassable et mystérieux comme la vie. qui pousse l'arbre séculaire de l'Eglise à étendre ses rameaux, elle fournit encore les trois-quarls des ouvriers qui l'entretiennent et le cultivent, et sur les plages les plus inhospitalières et les plus lointaines elle pose, sans compter, la signature lîéroïque de ses oeuvres et de son sang. Malgré tout, je doute encore qu'il y ait dans son histoire une page plus belle que celle de l'évangélisation et de la colonisation de la Nouvelle-France.
• Quels géants d'apostolat elle nous a donnés; des apôtres à qui il faut deux mois et demi pour atteindre leur terre d'élection à travers les redoulables traîtrises d'un océan qu'ils affrontent suide frêles navires insuffisamment pourvus; et c[uand ils ont abordé, qui s'abandonnent encore six ou huit semaines, sur des canots d'écorce, au courant des rivières pour rejoindre les tri!)us
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errantes des Indiens; qui pénètrent dans les profondeurs de la forêt aussi loin que les plus hardis coureurs des bois, exposés aux privations de toutes sortes, aux froids terribles des hivers et qui usent leurs forces et leur vie dans le plus absolu désintéressement. Tous ces semeurs de Dieu qui depuis 1625 parcourent le pays, qu'ils s'appellent Jésuites, Récollets, Sulpiciens, prêtres du Séminaire de Québec, pourraient s'approprier la parole de ce Sulpicien qui portait l'un des grands noms de l'Eglise de France, M- de Fénelon, et qui au retour d'une mission particulièrement pénible répendait à Mgr de Laval, qui le pressait d'en publier le récit : "Monseigneur, la plus grande grâce que vous puissiez nous accorder, c'est de ne pas faire parler de nous". MartjTs enfin, ils savaient mourir comme ils avaient vécu, dans la simplicité du plus émouvant courage; et les Jogues, les Lallemand, les Bréboeuf, les Daniel, sont bien de l'invincible lignée qui, depuis les apôtres, a rendu à la doctrine et à la vie de Jésus- Christ le témoignage du sang.
A côté de ces missionnaires, il y a les décou- \Teurs, les fondateurs et les premiers colons. Cartier, Champlain, Maisonneuve, et plus tard Godfroy, Joliette, La Vérandrye, Marquette n'ont vraiment pour premier objectif que d'avancer dans ces nouveaux domaines les affaires de Dieu. Depuis 1540, et de Tadousac jusqu'au Sault Saint-Louis, des compagnies privées exploi-
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lent les ressources. naturelles du pajs. C'est d'un dessein plus noble que ces vaillants s'inspirent et c'est d'une autre conquête qu'ils rêvent. Ils veulent faire pénétrer dans cette Nouvelle- France la civilisation chrétienne et française, gagner les âmes à Jésus-Christ, et quand les missionnaires n'ont pu visiter les régions inexplorées qu'ils traversent, ils se font catéchistes, instruisent les chefs de tribus et préparent la voie à celui que les sauvages appellent dans leur langue imagée : l'homme de la grande affaire.
Mais la pierre d'assise de la nation canadienne c'est le colon et le laboureur. Il est vrai que les premiers Français qui ont foulé le sol de l'Amérique du Nord ont plus songé à découvrir et à conquérir qu'à coloniser, qu'ils se sont jetés avec délices dans cette vie d'aventures qui pendant un siècle et demi fut la leur: plantant le drapeau de la France sur les terres qu'ils découvraient, construisant des forts, guerroyant contre l'Anglais et l'Indien. Comment d'ailleurs leur reprocher d'illustrer les vertus guerrières de leur race et de se couvrir de gloire, alors que la gloh-e consistait à ne jamais reculer et à braver tous les dangers? Il reste vrai poiu-tant cpie ces rudes guerriers savent aussi coloniser, conquérir pied à pied sur la forêt, dans une lutte poignante, quelques lambeaux de terre féconde. Et ce travail opiniâtre se complique de la lutte autrement grave qu'il leur faut soutenir pendant vingt-cinq ans contre
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riroqilois, l'ennemi qui !cs harcèle sans rclàcJie, qui est toujours là à une portée de mousquet, (Fune fertilité de ruse vraiment extraordinaire, et dont la bravoure est faite du mépris le plus absolu de la mort. Mais à ce jeu terrible, ces l>a3'sans de la Normandie, du Maine, du Perche et de l'Anjou se sont formés. Ils sont devenus Irappeurs, bûcherons et grands chasseurs. Ils mettent à manier le fusil la même vigueur qu'à tenir la charrue^ Les durs hivers leur sont une source de santé et de vigueur. Aux patients labeurs qui font germer de la terre l'épi de blé cj[ui les nourrira, eux et les leurs, à la pureté de leurs moeurs, à la ferveur de leur foi, ils ont gagné une force incroyable de résistance. C'est à eux, comme l'avouera en 1767 le général anglais Garleton, que la race canadienne doit d'avoir pris racine sur le sol d'Amérique.
Enfin je m'en voudrais de ne pas signaler le groupe des premières femmes venues de France, dont les unes comme Marie de l'Incarnation et Marguerite Bourgeoys ont fait s'épanouir sur les rives jusque-là païennes du Saint-Laurent la fleur exquise de la sainteté, et le jour où l'Eglise répondant à nos voeux les plus ardents les placera sur nos autels, vous pourrez en toute justice, frères de France, acclamer avec nous deux des gloires les plus pures de votre pays; dont les autres, une Jeanne Mance et ses trois hospitalières de rHôtel-Dicu de La Flèche ont été par leur clair-
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voyances leur décision et leur ténacité pres<ju'à l'égal de Maisonneuvc, les fondatrices de la colonie française de Ville-Marie; et dont les dernières, recrutées avec le plus grand soin, sont venues dès 1653 fonder les premiers foyers canadiens. Ah! cette foule anonyme de nos premières mères cfiii partage les dangers et les labeurs de la vie du défricheur, qu'elle est magnifique de courage et d'endurance. Elle sait sans doute, quand la vague irwiuoise vient battre la frêle palissade de Ville- Marie, faire le coup de feu et défendre son sol; mais, fidèle aux lois providentielles, elle accepte avec joie le fardeau des maternités fécondes- C'est elle qui fut la grande créatrice de la nation canadienne. Nous lui devons une race qui depuis deux cent cinquante ans est restée la même dans ses caractères essentiels, et à qui elle a légué comme le meilleur héritage et la meilleure arme de défense une vitalité merveilleuse. P^emmes étonnantes en vérité, à quelque poste que la Providence les ait placées, et dont on ne saurait mieux fixer le rôle qu'en leur appliquant le mot charmant et profond que l'abbé de Cluny, Pierre le Vénérable, disait des femmes qui ont formé l'âme de la France : ''Apiid nos et virgo et mater et iixor patriam pietate foverimt". Chez nous la vierge, l'épouse et la mère ont fait éclore l'âme de la patrie au souffle de leur piété. Cette âme do notre patrie canadienne dont les forces combinées des lîivcrs. de la guerre et de la pauvreté
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meuacèrent tant de fois de détruire les prouiesses, ces femmes de France la firent éclore et vivre et en renouvelèrent Tamour sacré dans l'âme de nos premiers pères. Oui, l'Eglise de France nous a donné son sang le plus généreux et le plus chrétien.
Osc.rai-je vous dire maintenant que la race qui est née de ce sang de France est restée digne de ses origines? Sans vouloir dissimuler les ombres qui nous inquiètent et nier les dangers de nature diverse qui menacent d'atteindre dans ses sources vives notre vie religieuse et nationale, j'éprouverais quelque fierté patriotique à vous raconter ce que sont devenus les colons de 1642 et de 1653; et, après avoir exprimé la reconnaissance que tout Canadien-français ressent à l'égard de celle qu'il s'obstine à appeler la mère-patrie, vous parler de cette race qui a l'ambition de grandii' avec ses caractères ethniques propres et nettement accusés.
Mais je veux me souvenir que nous sommes Cil congrès eucharistique, réunis aux pieds de la Vierge de Lourdes, et vous dire que nous tenons de nos origines la dévotion la plus vive au Saint- Sacrement et à la sainte Vierge. Avant que ne fut fondée la colonie de Ville-Marie, M. Olier la consacrait à la sainte Vierge, le 3 février 1641, dans l'église de Notre-Dame de Paris; et, quand
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la première troupe commandée par M. de Maisonneuve aborda le 17 mai 1642 à la future Ville- Marie, des mains pieuses dressèrent un autel rustique sur lequel le saint Sacrement fut exposé toute la journée. Le Christ eucharistique et sa Mère ont pris, ces jours-là, possession d'une terre qu'ils n'ont plus quittée. C'est le Père Vimont, l'auteur de la relation de 1640, qui nous affirme que les principaux habitants de la colonie entendaient, tous les samedis, la messe en l'honneur de la sainte Vierge; et je ne sais rien de plus saisissant que les scènes de foi auxquelles donna heu la construction des premières chapelles de missionnaires, avec leurs voûtes d'écorce Jetées sm* cinq ou six perches, le cornet de bouleau qui leur sert de bénitier, et leur autel de branches dont le marchepied est fait d'une robe de caribou. Le génie humain a élevé des cathédrales plus somptueuses: l'amour humain n'en a pas bâti de plus pittoresques à la fois et de plus touchantes et où la présence eucharistique du Sauveiu* ait été goûtée avec une plus admirable ferveur. Depuis lors ces modestes chapelles ont fait place à de vastes églises; sur ce sol dont les sillons ont recueiUi tant de généreuses semences, grandit ime population de deux miUions et demi de Canadiens-français. Le progrès industriel et commercial a créé une prospérité matérielle dont ils ont pris leur large part. Mais notre peuple a gardé intacte et vibrante sa foi des anciens jours.
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Quand on voit la culture intellectuelle dont les catholiques de la vieille Europe appuient leur foi personnelle, l'on se prend à désirer pour notre classe dirigeante une pratique religieuse moins routinière, une foi plus éclairée, et en face des problèmes sociaux qui se posent chez nous comme en Europe et que rendront peut-être plus aigus les dangers d'une immigration mal surveillée, un sens plus exact de ses responsabilités. Notre foi n'a pas assez éprouvé le besoin de combattre pour s'affermir et de se dépenser pour se développer. Toutefois la religion de notre peuple est extraordinairement vivante et il reste attaché par les fibres les plus profondes de son coeur à la foi de ses pères-
Par les garanties légales dont il entoure l'érection de ses paroisses, la construction de ses églises et au moyen desquelles il assure la subsistance de son clergé; par la constitution civile qu'il octroie aux communautés religieuses telles que l'Eglise les reconnaît et les approuve, on peut dire en toute vérité qu'il a donné dans la province de Québec un status légal au Christ eucharistique, et à l'Eglise catholique un organisme social el civil, inconnu dans le reste de l'Empire britannique, qui lui a permis d'exercer, à son tour, sur ses fidèles la plus salutaire influence, et, dans un magnifique essor d'apostolat, de peupler de ses missionnaires et de ses religieuses l'Ouest du Canada aussi bien que l'Est el l'Ouest des Etats*
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Unis et jusqu'aux rivages lointains de la Chine et de l'Afrique.
H a fait mieux. Il reste profondément attaché à sa paroisse. La paroisse c'est sans doute la forme essentielle que prend la vie catholique quand elle s'organise; mais notre peuple ne sait pas oublier que si la paroisse lui a appris la loyauté politique au nouveau pouvoir que les hasards de la guerre lui ont donné pour maître, ce fut aussi la paroisse qui, mieux que le traité de Paris, lui a gardé sa langue et ses libertés civiles, et lui a permis d'opposer à la religion du vainqueur une résistance que rien n'a pu fléchir.
11 a fait mieux encore. Il a muUiphé les confréries de la sainte Vierge et du Saint Sacrement. Il se confesse et il communie. La jansénisme qui a détruit dans un si grand nombre d'âmes la vie eucharistique et auquel, espérons-le, notre grand Pontife Pie X vient de donner le dernier coup, le jansénisme ne l'a pas touché. Avec la liberté religieuse qu'il a conquise et que, dans notre province, il maintient avec des susceptibilités jalouses, il promène l'hostie sainte dans des processions de Fête-Dieu pleines d'éclat et de solennité. Dans ces journées désormais historiques du Congrès de Montréal qui me valent l'insigne honneur de vous parler de lui, ce qu'il y eut de plus remarquable, ce ne fut pas l'intérêt des séances d'étude, l'ampleur des démonstra-
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tions, la richesse et l'abondance des décoralions, l'entente si frappante des pouvoirs civils et religieux, ce fut la foi de notre peuple, cette foi qui a rendu tout le reste possible, foi simple, lumineuse, cordiale qui a fait de ces fêtes eucharistiques un merveilleux triomphe.
C'est ce peuple qui se joint en ce moment à ses aînés de la vieille Europe pour acclamer avec eux le Christ eucharistique et sa Mère. Il n'a pas, comme eux, le prestige des traditions historiques imposantes, de cette civiHsation supérieure qu'ils possèdent et qui est le fruit du travail des siècles; mais son passé de foi croyante lui donne peutêtre le droit de s'unir à eux. Dans cet internationalisme catholique, le seul qui ne soit pas chimérique et le seul profitable, qui abaisse les barrières de race, de nationahté et de langue, et qui, à la lumière des mêmes croyances, agenouille au pied du Tabernacle tous les peuples de la terre, il est heureux et fier de marquer sa place; et dans l'adhésion aux mêmes dogmes, la soumission filiale à la même autorité, l'amour passionné de l'Eglise et du Vicaire de Jésus- Christ, de contribuer pour sa part à maintenir l'incomparable splendeur de l'unité catholique.
DE
M. HENRI BOURASSA