AVOCATS ET MAGISTRATS
M. le Bâtonnier,
Mesdames, Messieurs,
En montant sur le Banc, ce soir, je me sens le cœur léger, et tout joyeux de n’avoir à condamner personne. C’est un rare bonheur pour un juge obligé par devoir à prononcer des condamnations tous les jours.
Non seulement je n’ai pas en ce moment de sentences à prononcer, mais j’ai des félicitations à offrir.
Et d’abord, messieurs les membres du barreau, je saisis cette première occasion qui m’est offerte de vous féliciter d’avoir inauguré l’ouverture de la présente année judiciaire par la messe du Saint-Esprit.
C’est un acte éminemment chrétien, auquel catholiques et protestants peuvent prendre part; et rien ne me paraît plus opportun, pour les avocats et pour le3juges qui veulent connaître les voies de la justice que de demander les lumières du Saint-Esprit.
Sans doute, messieurs, vous avez tous beaucoup d’esprit — vous nous en donnez des preuves tous les jours — et votre esprit est sain. Mais personnelle connaît
(*) Conférence au barreau, faite au palais de justice de Québec, en octobre 1896.
mieux que vous toute la distance qui sépare la saineté de la sainteté, et l’intelligence la plus saine a besoin des dons du Saint-Esprit.
Les avocats et surtout les magistrats ne peuvent pas s’en passer. Imaginez ce que seraient le juge et l’avocat auxquels manqueraient le don d’entendement, le don de science, le don de conseil, le don de force et le don de sagesse !
Avec quel enthousiasme vous avez dû chanter ce verset du Veni Creator qui nous montre l’Esprit-Saint “enrichissant les gosiers d’éloquence, — sermone clitans guttura /” C’est donc à lui qu’ils doivent cette richesse, ceux que nous appelons de3 “ bouches d’or ” ou des “ langues d’argent.”
Je vous offre encore mes félicitations pour l’organisation de ces conférences que vous inaugurez ce soir.
J’y vois un moyen d’établir entre le barreau et la magistrature des relations plus intimes et plus amicales, de stimuler les études littéraires pami les avocats, et de partager tous ensemble le fruit de nos travaux respectifs.
Or, tout ce qui peut agrandir le cercle de nos connaissances, orner notre esprit, perfectionner notre langage, doit être accueilli avec faveur et encouragé.
Messieurs, parler de soi-même est fort à la mode, et ce n’est pas généralement pour se dénigrer. Nous allons suivie la mode, et parler de nous-mêmes, mais en assaisonnant notre eloge d’un peu de critique.
Que sommes-nous d’abord avocats et magistrats ? Et quel rôle remplissons-nous dans le monde ? Peutêtre avez-vous eu l’humilité de penser qu’une société bien organisée peut se passer de nos services.
Si vous l’avez cru, vous vous êtes gravement trompés.
Sans doute, c’est le rêve de toutes les âmes droites de vivre dans un royaume de paix et de justice, comme dans une oasis qu’une eau pure arrose et qu’un printemps éternel caresse. Sans doute, c’est le rêve de tous les coeurs aimants de vivre dans un monde où il n’y aurait ni oppression ni injustice, ni guerre, ni procès, ni haines, ni jalousies, ni rivalités, ni luttes fratricides.
Mais vous savez bien que la vie réelle est la contrepartie de ce rêve ; et pour y faire régner la justice — dans les limites hélas ! trop restreintes par l’infirmité humaine — il faut d'innombrables volumes de lois, des institutions privilégiées et permanentes, et toute une organisation ayant à sa disposition l’autorite et la force.
Il faut toute une classe d’hommes bien armés pour lutter contre les injustices: c’est le barreau. Il faut une autre classe d'hommes possédant les lumières, l’indépendance et l’autorité pour faire respecter le droit et la justice : c’est la magistrature.
Voilà, l’institution de toute société bien organisée la pierre angulaire du temple de la justice dont nous sommes pour ainsi dire le sacerdoce.
Si cette expression vous paraît exagérée, veuillez
vous rappeler qu’en fin de compte la justice humaine est la succursale de la divine justice, et que nous en sommes le organes et les ministres.
Oh ! sans doute, une distance infinie sépare ces deux justices, et tandis que l’une est infaillible, l’autre est sujette à toutes les erreurs. Mais le seul fait qu’un pareil rapprochement est permis, suffit à vous démontrer toute l’élévation du but que nous poursuivons, et toute la grandeur de la mission que nous remplissons dans la société.
Sans doute, elle est bien imparfaite notre justice puisqu’elle participe de toutes les infirmités humaines. Nous sommes les premiers à le reconnaître, et nous y voyons la nécessité d’une autre vie afin que nos arrêts y soient réformés et que justice parfaite et complète soit enfin rendue.
Mais notre mission n’en est pas moins la plus élevée, la plus noble et la plus féconde. Notre institution n’en est pas moins indispensable dans tout Etat bien organisé.
Malgré nos faiblesses et nos erreurs, est-ce qu’il n’arrive pas tous lesjours dans nos tribunaux que le crime est puni, que l’injustice est réparée, que l’innocence est vengée ? Et n’est-ce pas à vous et à nous que revient l’honneur de ces triomphes de la justice humaine ?
Messieurs, vous avez tous connu, ne fût-ce qu’un jour, les enivrements d’une grande victoire judiciaire due à de brillants efforts oratoires.
Vous avez goûté dans votre carrière l’inexprimable bonheur de sauver la vie d’un innocent, ou de l’arracher à la rapacité d’un usurier.
Vous avez rencontré sans doute de ces Shylock qui exploitent les nécessiteux, et qui se font livrer tous les jours leur livre de chair humaine. Oh ! quelle a été alors votre jouissance de dévoiler ces écumeurs sans entrailles et de les couvrir de honte devant un public frémissant dans le silence solennel et vengeur du Prétoire !
Eh ! bien, messieurs, votre rôle dans la société, le voilà ! Et je ne connais rien de si beau et de si grand que d’être ainsi, dans une certaine mesure, l’auxiliaire de Dieu dans la manifestation de ses inéluctables justices !
Dans ce temps où rien n’est stable, où les institutions les plus vénérables perdent leur prestige, le barreau et la magistrature conservent le leur.
Regardez le tourbillon qui entraîne les peuples. Trois mouvements y apparaissent en relief — le mouvement financier, le mouvement politique, et le mouvement social. Or le financier, le politicien et le socialiste ont également besoin des lois, du barreau et de la magistrature.
Mais quand les uns ou les autres comparaissent devant les tribunaux, ils ont beau étaler leurs millions, ou leur pouvoir, ou leur nombre, ils trouvent toujours pour leur faire face un avocat qui prend en main la cause du droit, et un magistrat qui les juge selon la j ustice.
Y a-t-il des avocats qui vendent leur ministère à 1 oppression et a 1 injustice ? Y a-t-il des magistrats qui leur livrent le juste en se lavant les mains ?
C’est possible. Dans tous les temps et dans tous les corps les plus vénérables, même dans le collège apostolique, il s’est trouvé des traîtres qui ont prévariqué. Mais ces crimes ne souillent que les individus qui s’en rendent coupables. Le barreau ne se vend pas, et la magistrature ne prévarique pas.
Certes, l’or est aujourd’hui le roi de ce monde ; et il est supérieur aux monarques constitutionnels, puisqu'il gouverne au lieu de se contenter de régner.
Mais je maintiens que dans notre pays au moins il ne peut pas dire comme les Césars antiques: legibus vivimus, sed supra leges sumus : nous vivons par les lois, mais nous sommes supérieurs aux lois !
Non, il n’est pas au-dessus des lois et des tribunaux ; et quand, souillé d’un crime il est traîné devant la justice, il n’en peut pas étouffer les voix vengeresses.
>S il en était autrement, ce serait la déchéance nationale.
Car, remarquons-le bien, messieurs, tout se tient dans un Etat. L’organisme, ou le mécanisme social, est un malgré la multiplicité de ses rouages. Le principe d autorité est le même dans toutes les institutions qui exercent les pouvoirs publics ; et s’il est ébranlé dans 1 une d elles, il est bien près d’être compromis dans les autres.
Aussi le crime du fonctionnaire public prévaricateur est-il bien plus grand qu’il ne paraît le croire ; et elle est bien grave également la faute de ceux qui dénoncent au peuple tout un corps public pour des fautes individuelles très rares, ou sur de simples apparences.
Sans doute, messieurs, vous savez très bien distinguer entre le fonctionnaire prévaricateur et la fonction qu’il exerce, entre le représentant d’un principe et le principe lui-même. Vous savez très bien qu’un prêtre indigne n’empêche pas la religion d’être sainte et salutaire, et qu’un juge inique ne corrompt pas la magistrature.
Mais, ne l’oublions pas, le peuple est un logicien primitif qui ne connaît pas les distinctions de la scolastique. Sa logique est simple, brutale et implacable.
Dans le prêtre, il voit la religion, et si le prêtre est mauvais, il en conclut que la religion ne vaut rien. Dans le magistrat il voit la justice, et si le magistrat est corrompu, il en conclut qu’il n’y a pas de justice.
Et, dans son indignation, il ne se contente pas de briser le dépositaire de l’autorité, il brise l’autorité elle-même. Il ne prend pas le temps de désinfecter la maison qu’une maladie contagieuse a souillée, il la fait sauter.
Je vous dis ces choses parce que l’occasion s’en présente, et pour faire comprendre à ceux qui dirigent plus ou moins l’opinion publique avec quelle prudence ils doivent agir, écrire ou parler, pour ne pas détruire
la confiance du peuple dans les institutions nécessaires, ■comme le barreau, la magistrature et la religion.
Le mal qu’on a dit des avocats est presque aussi «tendu que celui qu’on a dit des femmes— c’est-à-dire incalculable: et il a fallu que le barreau fût une institution bien nécessaire pour avoir survécu à tant de Laines et d’injures.
Comme vous le savez, l’Eglise elle-même, toujours si charitable pourtant, a laissé insérer dans son office en 1 honneur de saint Aves une épigramme fort salée contre le barreau: “ Advocatus et non latro, res mira» da populo.'”
Peut-être n y a-t-il la que la constatation d’un préjugé populaire qui existait alors, c’est-à-dire au 14e siècle.
Mais ce ne fut pas la première attaque contre les avocats. Au sixième siècle, ils ont été fort malmenés par un savant Père de l’Eglise, Cassiodore ; et ce qui donnait beaucoup d’autorité à ses attaques, c’est qu’il n était pas le premier venu. Il avait été pendant longtemps ministre des rois Théodoric et Athalaric, et pendant plus longtemps encore préfet du Prétoire, cumulant plus ou moins les fonctions de ministre de la justice et dé jugé en chef !
Je vais vous citer quelques-unes de ses paroles, à titre de curiosité littéraire. Nous pouvons bien nous en amuser aujourd’hui que la réputation des avocats
est excellente. Je vous préviens que c’est raide ; et vous ne serez pas étonnés après l’avoir entendu que ce bon Père n’ait pas été canonisé.
Ecoutez-le:
“Les avocats achètent les procès, vendent leurs offices, nomment des arbitres, dictent les jugements, critiquent ce qu’ils ont dicté, attirent les plaideurs, retardent les audiences, repoussent les accommodements, prolongent les procès, et les oublient quand ils sont enrichis. ... Ils sont des bouffons dans les festins, des harpies dans les exactions, des bêtes dans les conférences, des statues dans les discussions ; de pierre pour comprendre, de bois pour juger, de fer pour pardonner; des léopards pour l’amitié, des ours pour la plaisanterie, des renards pour la tromperie, des taureaux pour l’orgueil, des minotaures pour la voracité.”
Evidemment le bon Cassiodore prenait le barreau pour une ménagerie, et il ne le ménageait pas. Je me demande quelle contenance pouvaient bien prendre les jeunes avocats en présence d’un pareil juge en chef.
Kegretta-t-il jamais ces diatribes violentes? Je l’ignore, mais l’histoire nous apprend qu’à l’âge de 73 ans il quitta le Prétoire, et alla s’enfermer dans un monastère. Il y vécut encore 30 ans dans les austérités et je vous laisse à décider s’il avait mérité vraiment une si longue pénitence.
Heureusement, les temps sont bien changés, et avec eux ont changé les avocats et les juges en chef, qui
sont aujourd’hui les meilleurs amis du barreau. Au 17e siècle, les critiques contre la magistrature et le barreau étaient à l’eau de rose si nous les rapprochons des invectives de Cassiodore. La Fontaine et Boileau s’en sont moqués agréablement, Boileau plus méchamment à cause de son caractère devieux garçon aigri.
Les “Plaideurs” de Racine ne sont qu’une satire fine 'et légère dont les traits piquants ne trouveraient plus /guère d’application.
Ainsi 1 etit .Jean, parlant d’un avocat chez qui il -demeurait, dit :
" On n’entrait pas chez nous sans graisser le marteau.”
Aujourd’hui, les portes des avocats sont grandes ■ouvertes, et s’il faut graisser le marteau, c’est plutôt pour en sortir.
Mais ce sont les juges d’alors qui étaient, surtout ■différents de ceux d’aujourd’hui.
Ln effet, s’il faut en croire Racine, Perrin Dandin •était tellement désireux dé juger les procès qu’il ne voulait pas prendre le temps de dormir. Il couchait avec sa toge, et se levait au chant du coq pour courir au Palais. Il paraît cependant qu’il se rattrapait, et ■quand on le sup>pliait de prendre un peu de repos il répondait : je dormirai à l’audience.
Si ce dernier trait peut aujourd’hui nous atteindre, nous n’avons pas les mêmes excuses ; car nous dormons très bien la nuit, et sans toge.
Ajoutons que Perrin Dandin avait pour stimuler son
zèle des raisons que nous n’avons pas: il recevait force étrennes ! Si ce n’est pas sur ses lauriers, c’est sur ses étrennes qu’il dormait !
Autre dissemblance :
- — “Serez-vous long, avocat?” — demandait Perrin Dandin à l’intimé.
-“Je ne réponds de rien”; disait franchement celui-ci.
Aujourd’hui à pareille question, l’avocat répond toujours :
— Oh ! non. Votre Honneur, quelques minutes. Cela signifie une couple d'heures.
Le barreau est le premier rire de toutes les malices qu’on lui fait, et il ne s’en porte pas plus mal.
En dépit des traits que toutes les professions et les métiers lui décochent, il se maintient à la tête de la société civile, et il prend au gouvernement des peuples une part si large qu’on peut dire avec vérité : ce sont les avocats qui gouvernent le monde.
A diverses époques, ils ont porté des noms divers.
Jadis, on les appelait des “conteurs Ce n’était pas mal trouvé, car il est vrai qu’ils nous en content quelquefois.
En France, on les a appelés aussi “parliers,” ce qui voulait dire, je présume, qu’ils avaient, comme dit le vulgaire, “la parole en bouche,” ou “la langue bien pendue”.
Mais, en vérité, ces noms ne faisaient pas bien connaître leur noble état ; et l’on fut plus juste à leui égard quand on les nomma “chevaliers des lois”, car
ils forment vraiment une espèce de chevalerie dont les armes sont les lois, et dont la mission est de faire châtier les méchants et de défendre les opprimés.
C’est pourquoi tout homme qui souffre d’une injustice les appelle à son secours ; et c’est de là que vient le nom qui leur est resté, advocatus , avocat, abréviation de ad auxilium vocatu
Quel que soit celui qui les appelle, faible ou puissant, pauvre ou riche, individu ou corps public, ils ont le devoir de repondre à son appel, et de prendre en main sa cause, pourvu qu’elle soit la cause du droit et de la justice. Car en réalité les personnes ne sont rien aux yeux de l’avocat ; c’est le droit violé et la justice méconnue qu’il doit secourir, et c’est la liberté de tous qu’il doit défendre.
La liberté ! vous en êtes, messieurs, les défenseurs obliges, et c est pourquoi les partisans de l’absolutisme sont les ennemis naturels du barreau.
C’est pourquoi la révolution française qui, sous le drapeau delà liberté, a été la plus haute expression de l’absolutisme, a supprimé l’ordre des avocats en 1790
C’est pourquoi Napoléon 1er écrivait à Cambacérès au sujet du décret de décembre 1810 rétablissant l’ordre ;
Le decret est absurbe : il ne laisse aucune prise, aucune action contre eux (les avocats). Ce sont des factieux, des artisans de crimes et de trahisons ; tant que j’aurai l’épée au côté, jamais je ne signerai un pareil décret ; je veux qu’on puisse couper la langue à un avocat qui s’en sert contre le gouvernement.”
Je tremblerais pour vous, messieurs, si l’amputation de la langue était la peine infligée dans notre pays aux avocats qui parlent contre le gouvernement ; car vous êtes soumis à deux gouvernements de couleur politique différente, et je me demande lequel d’entre vous ne parle pas soit contre l’un soit contre l’autre.
Heureusement, notre auguste Souveraine n’a pas, comme Napoléon, la terreur des langues d’avocats ; car elle permet qu’on en remplisse les Conseils de la nation.
Ah ! messieurs, qu’elle est belle et grande cette profession dont le succès exige le travail intellectuel le plus relevé, la probité la plus solide, et la plus complète indépendance !
“ Vous qui avez l’avantage d’exercer une profession si glorieuse, disait d’Aguesseau aux avocats de Paris, jouissez d’un si rare bonheur ; connaissez toute l’étendue de vos privilèges ; et n’oubliez jamais que comme la vertu est le principe de votre indépendance, c’est elle qui l’élève à sa dernière perfection.
“ Heureux d’être dans un état, où faire sa fortune et faire son devoir ne sont qu’une même chose ; où le mérite et la gloire sont inséparables;où l’homme, unique auteur de son élévation, tient tous les autres hommes dans la dépendance de se3 lumières, et les force de rendre hommage à la seule supériorité de son génie !
Prenez garde, messieurs, qu’un si noble état dégénère jamais en métier. Nous vivons dans un siècle où les progrès de l’industrie sont merveilleux, et j 'applaudis cordialement à ses perfectionnements.
Mais il ne faut pas que les professions deviennent des industries. Il ne faut pas que le transformisme envahisse les arts libéraux et leur enlève ce qu’ils ont d’idéal.
La profession d’avocat n’est pas un capital, ni une industrie à exploiter. C’est une mission sociale à remplir, une science à appliquer, un art à exercer.
Il y a des pays qui ne sont pas dans la lune, où la politique elle-même est devenue un métier, tantôt lucratif et tantôt ruineux. On appelle politiciens ceux qui vivent de cette industrie. Plusieurs en meurent . . . de faim — ce qui est un mal. D’autres y font fortune — ce qui est un plus grand mal. Mais je ne veux toucher à la politique d’aucun pays, et si elle dégénère quelque part, je puis dire que le barreau ne dégénère pas. Il n’est pas une corporation industrielle, mais un ordre, c’est-à-dire une institution ayant quelque ressemblance avec les ordres de chevalerie; et quand vous recevez un nouvel avocat, vous lui conférez en quelque sorte un titre de noblesse.
Le barreau est dans notre pays l’aristocratie de l’intelligence et du savoir, et je crois vraiment qu’il occupe un rang plus élevé à Québec qu’ailleurs. J’ai pour le barreau de cette ville une vive admiration, et si je ne réussis pas à lui plaire, ce n’est pas faute d’efforts: mais c’est parce qu’à raison même de sa supériorité il est difficile à satisfaire.
Permettez-moi de vous le dire, messieurs, peut-être ne tenez- vous pas assez compte à vos juges des travaux
incessants, consciencieux et souvent méconnus qu’ils s’imposent, pour vous rendre la justice qu’ils croient la meilleure. Je n’ai pas le droit de faire l'éloge de la magistrature; mais c’est un grand avocat de France, Jules Favre, qui va parler à ma place :
“Nulle mission, dit-il, n’est plus sainte ni plus difficile que celle de la magistrature. Mêlée aux faiblesses et aux passions humaines, elle doit s’y montrer supérieure; vouée à des travaux obscurs, elle trouve la récompence de ses efforts non dans le bruit de la renommée, mais dans les calmes satisfactions de la conscience ; elle est l’interprétation vivante de la loi ; et dans ce commentaire puissant qui ressort de ses arrêts, elle ne peut obéir à d’autres mobiles que ceux ■d'une raison ferme et libre; enfin, vigilante protectrice de tous les intérêts menacés, ennemie infatigable de la fraude, de la violence, de l’oppression, étendant -sa sollicitude jusqu’aux plus humbles, elle est dans nos sociétés modernes, le plus auguste et le plus redoutable de nos pouvoirs; elle en est le bienfait et la gloire, comme elle en serait le déshonneur et le fléau, si elle pouvait, oubliant ses devoirs, abuser de 1 immense autorité qui lui est confiée.”
“ A côté d’elle, continue Jules Favre, est le barreau qui, à un point de vue différent, concourt à l’accomplissement de la même tâche. A elle la décision et la souveraineté, à lui la discussion et la liberté. Il est le champion du droit individuel, le refuge des persécutés, le patron et le consolateur de toutes les infortunes.
Pour servir dignement cette noble cause, toutes les ressources de la science et de l’art lui sont nécessaires/’
Arrêtons-nous à ces derniers mots, messieurs ; la science et l’art, voilà ce qui caractérise votre noble profession. L’avocat doit être un savant et un artiste — savant en loi, artiste dans la plaidoirie et l’éloquence.
Que 1 avocat doive être un savant, c’est incontesta. ble. Et savez-vous quelle est l’étendue des connaissances qu’il doit s’efforcer d’acquérir? Elle est illimitée.
La science du droit d’abord est si vaste et si compliquée que les plus érudits parmi les légistes y rencontrent à chaque pas des obscurités et des incertitudes.
Et pourtant, ce n’est pas la seule science que l’avocat soit tenu d’acquérir dans la mesure la plus large possible. Il faut qu’il possède aussi des connaissances d’histoire, de philosophie, de théologie, de science, de littérature et d’art. Il faut que dans certaines causes il puisse parler médecine, commerce, finance, industrie économie politique et sociale, etc., etc.
N insistons pas sur ce chapitre, car il est décourageant; et parlons plutôt de l’art de plaider, c’est-à-dire de l’éloquence du barreau.
L’éloquence est une des grandes forces de ce monde; mais ne la possède pas qui veut. C’est un don de la nature, et le vieil axiome Jvunt oratores est loin d’être entièrement vrai. Il y a de ces organisations d’élite que le moindre souffle fait vibrer comme une harpe
•éolienne, et qui ont la faculté de communiquer leurs •vibrations à ceux qui les écoutent. Il semble qu’il se •dégage alors de leurs regards et de leur voix un fluide magnétique qui hypnotise l’auditoire. Voilà le don [propre à l’éloquence.
Mais les natures ainsi douées sont très rares ; et ce •don qu’elles ont reçu a beau être merveilleux, il ne les ■dispense pas de l’étude. Le terrain le plus fertile a besoin de culture. L’étude peut-elle suppléer au don naturel? Non, mais elle en donne vraiment l’illusion, et elle arrive quelquefois à des succès aussi éclatants. -Cela est surtout vrai de l’éloquence judiciaire, et je -soutiens qu’un avocat médiocrement doué peut y atteindre avec un travail intelligent et persévérant.
Certes, toutes les causes ne se prêtent pas à l’éloquence. Il en est qu’il serait ridicule de vouloir grandir •ou relever. On dirait de l’avocat qu il manque de mesure et d’équilibre.
Mais il en est d’autres qui portent l’avocat et qui ilui ouvrent naturellement des horizons qu il n’a pas besoin d’agrandir. Tantôt l’une des parties représente toute une classe de citoyens, tout un parti politique, toute une race; tantôt elle personnifie une doctrine sociale, -ou une croyance religieuse, ou une liberté necessaire ; ici, c’est le capital ou le travail, c’est l’industrie ou l’art qui sont en jeu ; là ce sont les classes dirigeantes, ou le pouvoir et le peuple qui sont en conflit.
Oh ! alors, la cause grandit l’avocat pour peu qu’il
soit digne de sa mission. Elle l’élève au-dessus du. terre à terre et des lieux communs, et s’il a des ailes,, il aspirera le souffle vivifiant des hauteurs, il jouira des enivrements de l’enthousiasme.
Plein de foi dans la justice de sa cause, et d’ardeur dans ses convictions intimes, il engage alors une lutte corps à corps avec tous ceux qui font obstacle à la justice.
C est 1 ordre social qu’il s’agit de protéger ; ce sont des libertés légitimes menacées qu’il doit défendre c est l’honneur outragé d’une femme qu’il est chargé de venger ; c’est la fortune et peut-être la vie d’un malheureux père de famille qu’il a mission de sauver l
11 y a contre ses clients des préjugés qu’il faut dis* siper, des apparences qu’il faut expliquer, des présomptions qu’il faut repousser, des points noirs qu’il faut mettre en lumière ! Quelle lutte ardente il lui laut alors soutenir contre les témoins hostiles, contre les jurés, contre le tribunal, contre son adversaire, parfois même contre son propre client !
Que dis-je ? Il faut qu’il lutte contre lui-même, contre sa timidité, contre la paresse, contre le peu d’intéi êt que son client lui inspire, contre ses propres sympathies et amitiés !
Il faut qu’il trouve dans son esprit l’argumentation qui commande la conviction, et dans son cœur la chaleur, l’émotion, l’exaltation, qui s’emparent de ses juges et qui leur arrachent une sentence favorable !
Ah ! M. le bâtonnier, et vous MM. ses confrères que
la renommée place au premier rang de votre ordre illustre, vous avez connu ces émotions profondes des grands succès oratoires du barreau, et vous savez combien l’éloquence judiciaire est puissante et glorieuse quand elle est mise au service du droit et de la justice.
Mais vous devez savoir également ce qu’elle coûte de travail et d’étude.
Il y a une multitude de gens qui s’imaginent qu’il est très facile d’être éloquent, et que cela ne coûte rien. Us sont également convaincus — ils ont lu cela dans les journaux — que nous avons au pays une pléthore d’orateurs, à commencer par nos maires et conseillers de paroisse, jusqu’aux illustrations du barreau et de la tribune, en passant par les crieurs de village et les cabaleurs d’élections. Ce qui est remarquable, c’est que tous sont des improvisateurs : ils ont toujours l'honneur d’adresser la parole quand ils ne s’y attendent pas !
Badinage à part, je crois sincèrement qu’il y a parmi nous un bon nombre d'hommes bien doués pour l’éloquence ; mais ils manquent de formation intellectuelle et de culture littéraire ; et quand ils sont forcés de parler sans s’y attendre, je leur conseille fortement de ne pas publier leurs improvisations.
Car enfin l’expérience des grands orateurs en témoigne ; il faut être bien préparé pour faire un discours éloquent, soit un discours académique, soit une plaidoirie.
Mais quelle préparation faut-il ?
Il y en a deux sortes : la préparation mentale et la
préparation graphique, ou écrite. Si vous croyez pouvoir vous dispenser de l’une et de l’autre, et si vous comptez sur l’inspiration du moment, je vous prédis des déceptions. Comme dit Francisque Sarcey avec son gros bon sens : £‘On ne tire d’une fontaine que l’eau qu’on y a versée ; et on a beau tourner le robinet de l’improvisation: si la fontaine est vide, c’est du vent qui en sort.”
Mais entre les deux préparations, laquelle faut-il choisir? — Cela dépend des facultés de chacun, et les avocats les plus célèbres sont partagés entre les deux procédés. Je crois cependant que la préparation graphique ou écrite a été adoptée par le plus grand nombre.
Les admirables plaidoiries de Desmosthène et de Cicéron étaient soigneusement écrites. Les grands prédicateurs du XVIIe siècle, en France, étaient des graphiques purs. Robespierre, Benjamin Constant, J ules Favre, Isnard et cent autres écrivaient tous leurs discours.
L’Ecclésiaste dit qu’il est un temps de rire, et Jésus- Christ a dû prendre quelquefois ce visage souriant qui rendait son commerce si aimable et qui lui attirait les foules.
Donc, messieurs, il est permis de rire, même au palais; mais il ne faut pas que ce rire dégénère en grimace, et nuise au respect dû à la justice et à la dignité du tribunal.
Ce n’est pas tout. La correction, l’élégance et la distinction qui relèvent la plaidoirie doivent distinguer
aussi la personne même de l’avocat, c’est-à-dire qu’il doit soigner sa pose et sa tenue aussi bien que son langage.
Un ancien professeur d’éloquence exige même que l’avocat soit beau pour être éloquent. C’est quelquefois difficile, et vous savez que l’un des plus célèbres avocats de France, Crémieux, était très laid. Mais on le trouvait beau à l’audience.
C’est un des multiples effets que l’éloquence peut produire, et c’est un grand encouragement pour ceux d’entre vous qui ont des prétentions à la beauté. L’éloquence leur sera naturellement plus facile.
Messieurs, je ne puis qu’effleurer ce soir cet important sujet de la plaidoirie ; mais je voudrais vous en dire un mot encore avant de finir.
Quel doit être le plan général de la plaidoirie dans la plupart des causes ?
Le plan ordinairement suivi par les bons avocats est celui-ci :
1° Un récit très bref et fidèle des faits. Sur ce point, il serait peut-être bon de remettre en vigueur une vieille ordonnance qui imposait une amende à l’avocat quand son récit des faits péchait gravement contre l’exactitude.
2° Un exposé de la question de droit soulevée parles procédures au dossier et des prétentions respec-
tives des parties: Commentaires et interprétation des textes de la loi ; discussion des doctrines contradictoires ou controversées ; autorités et précédents.
Evidemment, dans cette seconde partie, le ton de l’orateur s’élève. Son style et sa diction prennent de l’ampleur. Le geste se dégage, et l’action oratoire entre en jeu.
3° Application des doctrines aux faits de la cause. Ici la narration des faits est reprise avec plus de développements, et la valeur des preuves est discutée. La démonstration s’anime alors. La verve, la chaleur, l’entraînement donnent plus de vie au discours. L’orateur peut s’échauffer jusqu’à la passion, et tous les styles lui sont permis.
Mouvements pathétiques, railleries, sarcasmes, analyse psychologique des sentiments, indignation franche contre le crime et la fraude, peinture émue de la vertu persécutée, tous les tons et tous les genres qui peuvent convenir aux sujets traités.
Après cela, il ne reste plus qu’à tirer la conclusion, indiquant le jugement que vous croyez avoir droit d’attendre.
Voilà le plan général des plaidoiries.- Mais il va sans dire que vous pouvez et devez même le modifier suivant les circonstances de chaque cause.
Je suppose, par exemple, que vous représentez le défendeur, et que l’avocat du demandeur a suivi une marche différente. Ce sera à vous déjuger s’il ne vaudrait pas mieux le suivre.
Ou bien encore, votre adversaire en terminant a su présenter avec une grande habileté un aspect particulier de la cause, et vous vous apercevez qu’il a produit une grande impression sur le tribunal.
Votre premier soin doit être d’effacer immédiatement cette impression fâcheuse, tantôt par une réfutation vigoureuse et chaude, tantôt par une attaque •directe et brusque de la position prise par l’adversaire, ou par un déplacement immédiat de la question, ou enfin par une diversion insinuante qui absorbe immédiatement l’attention et gagne la sympathie.
Mais il est une partie très importante de la plaidoirie sur laquelle je désire insister.
En général, vous ne recherchez pas assez l’enseignement doctrinal, et vous comptez trop sur les précédents. Les précédents devraient remplir dans la plaidoirie le même rôle que les contre-forts dans l’architecture. Ils ne sont pas l’édifice ; ils l’entourent seulement pour le soutenir et pour en supporter le couronnement. Mais le droit, la doctrine pure, indépendamment de la jurisprudence, doivent former l’édifice.
On a dit souvent, et avec raison, que le vaste domaine des lois est un labyrinthe. Que vous faut-il pour en sortir ? Des ailes, mais des ailes puissantes, ayant la consistance et l’envergure nécessaires pour vous préserver des chutes.
Eh ! bien, c’est dans l’étude approfondie des principes du droit et de la doctrine que votre esprit trou-
vera des ailes solides pour s’envoler dans les hauteurs.
Vous connaissez l’histoire de Dédale qui avait construit le labyrinthe de la Crête? Son but était d'en* faire une prison d’où les prisonniers ne pourraient jamais s’évader, ce qui arrivait sans doute alors, commeaujourd’hui.
On jugea probablement que c’était un attentat contre la liberté... des prisonniers, et il en fut bien puni,. Car il y fut enfermé un de3 premiers, avec son fils- Icare.
Or l'œuvre était si bien faite, je veux dire tellement inextricable, que lui-même ne pouvait trouver d’issuepour en sortir.
Mais son merveilleux génie n’était jamais à bout deressources ; et les deux prisonniers se fabriquèrent des ailes pour s’envoler par-dessus les murailles. Seulement, ces ailes étaient en cire ; et Dédale, se défiant de la fusibilité de cette substance, se contenta de voler dans les basses régions de l’air. Mais le fils, avec l’orgueil et la témérité de la jeunesse, s’élança vers les hauteurs et voulut s’approcher du soleil. Ses ailes fondirent, et le malheureux tomba dans la mer qui porte aujourd’hui son nom — la mer Icarienne.
Eh ! bien messieurs, nos lois sont aussi une œuvre très réussie, comme labyrinthe ; et elles sont souvent inextricables même pour les Dédales qui les font.
Vous en êtes les prisonniers, et si vous ne comptez que sur les 'précédents pour en sortir, rappelez- vous le précédent d’Icare. Ce sont des ailes, sans doute, et elles
'vous porteront à une certaine hauteur, mais elles sont souvent en cire et quand le tribunal voudra les examiner à la pleine lumière du soleil de la justice, elles pourraient bien se fondre, et vous exposer à quelque naufrage icarien.
Voilà, messieurs, ce que j’avais à vous dire du barreau et de la magistrature qui sont une des grandes forces de l’Etat, et qui doivent rester unis dans de mutuels sentiments de respect, de bienveillance et de dévouement.
Puissions-nous bien comprendre toute la grandeur de notre mission, et ne rien négliger, chacun dans sa sphère, pour la remplir glorieusement pour nous et utilement pour la patrie !
Le costume sévère, quasi sacerdotal que nous portons, ne couvre pas des personnages de carnaval. Il est la livrée d’une institution presque immuable qui vit depuis des siècles et qui vivra des siècles encore. Notre toge défie à la fois la haine des 'hommes et le pouvoir destructeur du temps. Elle a été une des choses vénérables du passé ; elle est une des gloires du présent ; elle sera l’espérance et la sauvegarde de l’avenir, et c’est dans la splendeur de ses plis que la société menacée viendra chercher refuge à l’heure des suprêmes dangers.