‹ Conférences et discoursChapitre 15 sur 30 · MESDAMES, MESSIEURS · texte numérisé non relu

MESDAMES, MESSIEURS

C’est un usage touchant dans cette maison, de rappeler, en ce jour de séparation temporaire, le souvenir de ceux pour qui l’heure est venue de l’éternelle séparation. Mais, je me trompe, il n’y a pa3 de séparation éternelle ; et cet usage est lui-même une protestation contre ce mot cruel. Car il prouve que nous les considérons encore comme nôtres les collègues qui sont entrés dans la vraie terre des vivants, qu’un lien mystérieux mais réel nous unit encore à eux, et que nous gardons leur mémoire et celle de leurs oeuvres.

En même temps, rien n’est plus salutaire que de placer à côté de la grande leçon que donne toujours la mort les enseignements que donne la vie de ceux qu’elle nous a enlevés. Et certes, elle ne manque pas d’éloquence la vie de ceux qui ont compris le but de l’existence, et qui ont rempli jusqu’au bout le rôle que la Providence leur avait assigné.

Or tel a été M. Auguste-Eugène Aubry, notre régretté collègue d’autrefois.

Son nom me reporte à une époque que je n’aurais pas crue si éloignée— celle où j’étais son élève — et je me persuade désagréablement qu’il y a de cela 40 ans !

Hélas ! oui, je me souviens qu’il y a 40 ans, en 1860, sur cette même estrade, je faisais mon premier discours — un éloge de Mgr de Laval — et que j’avais sous les yeux, parmi mes auditeurs, celui dont je fais l’éloge ce soir.

Il était alors notre professeur de droit romain, et rédacteur en chef du Courrier du Canada. Je me souviens qu’il me félicita avec une extrême bienveillance et qu’il publia mon discours dans son journal, le lendemain. Je me crus devenu un grand homme.

Il me semble qu’alors tout le monde était vieux, à commencer par M. le Recteur qui était l’éminent et regretté Louis-Jacques Casault.

Que de changements accomplis depuis lors! Et qu’ils se trompent lourdement ceux qui soutiennent que les institutions comme celle-ci ne rajeunissent pas !

Excepté les murs du Petit Séminaire, et moi, tout a rajeuni, à commencer par notre Recteur (*) qui me paraît bien être en harmonie avec l’aurore du 20ème siècle.

Tout a progresse, excepté ceux des elèves actuels qui ne travaillent pas autant que quelques-uns des anciens, dont je pourrais vanter les succès.

(*) Mgr Mathieu.

Mais je ne veux rappeler ce soir que le souvenir de l’homme savant et modeste, qui a passé plus d’un demi-siècle dans l’enseignement, et dont la vie est pleine de leçons pour nous.

Dès sa plus tendre enfance, M. Aubry a été un travailleur persévérant et courageux, et nul plus que lui n’a connu le struggle for life.

Il est parti de très bas, son père n’étant qu’un vieux soldat fort pauvre, et il a longtemps cherché sa voie sans la trouver sur les confins de la misère.

Il a été tour à tour tisserand, porteur de pain, boulanger, apprenti peintre en bâtiment, commis dans un magasin de lingerie. Il n’a dédaigné aucun des honnêtes labeurs qui donnent aux humbles le pain de chaque jour. Il n’était pas de ces gens, si nombreux aujourd’hui, qui veulent jouir de tous les biens de la vie, et ne rien faire !

Il ne recula devant aucune tâche. Aucun travail ne lui répugna, malgré les dons supérieurs qu’il sentait en lui, et qui l’appelaient à une sphère sociale plus élevée.

Un jour enfin, après des années de lutte obscure, son horizon s’agrandit, et le champ de la science s’ouvrit devant lui. Il s’y élança sicut gigas ad currendam viam. Il le parcourut à pas de géant, et il devint un savant en continuant d’ignorer qu’il l’était.

Après avoir été précepteur dans une famille, et pro-

fesseur de rhétorique dans un lycée, il fut admis au barreau de Paris.

Il y pratiqua quelque temps. Mais les juges de France ne sont pas meilleurs que ceux du Canada, et il perdit plusieurs causes qui lui semblaient les meilleures du monde.

Sur ces entrefaites, la Providence mit sur son chemin M. l’abbé Hamel, aujourd’hui l’une des illustrations de Laval, et, par son intermédiaire, il devint un professeur titulaire de cette maison.

Ceux qui 1 ont entendu dans la chaire de droit romain, et qui ont suivi son cours d’histoire n’oublieront jamais ses brillantes facultés.

Il était loquace ; mais il ne parlait jamais pour ne rien dire.

Son langage n’était pas imagé, ni très brillant de forme, mais toujours correct, simple, clair, et nourri de faits et d’idées. Pas de mouvements pathétiques, pas d’élans vers l’idéal; mais des narrations pleines d’intérêt, des critiques piquantes et fines, une argumentation forte et entraînante, et toujours et partout de la vie.

C’était le caractère propre de sa parole, elle était vivante !

Son don le plus merveilleux était la mémoire. Vous savez qu’il y a plusieurs variétés de cette faculté. Chez les uns la mémoire est facile, mais elle ne retient rien. Elle ressemble à un miroir où tout se reflète, mais où rien ne se grave. Chez d’autres elle est dure et lente,

mais elle garde ce qu’elle a appris. Chez notre ancien professeur elle était un instrument prodigieux. Les paroles lues ou entendues s’y gravaient comme les sons sur les rouleaux du graphophone. C’était un phonographe vivant, et il suffisait d’en tourner la clef pour lui faire reproduire tout ce qu’il avait lu et entendu.

M. Aubry était né professeur, et après avoir enseigné a 1 Université Laval de 1856 à 1865, il a continué de le faire pendant de longues années à l’université d’Angers, dont il était encore professeur honoraire au jour de sa mort.

Professer est une mission modeste «mais la plus noble, la plus utile, la plus productive au point de vue national.

L’enseignement est la fontaine de science qui abreuve les générations jeunes, qui nourrit leurs intelligences, qui forme leurs cœurs, et qui fait circuler dans leurs veines le sang généreux des fortes croyances.

C’est l’humble source qui descend des sommets paisibles et solitaires, et dont les flots à jet continu se répandent dans les campagnes, inondent les villes, et jaillissent à tous les étages de l’édifice social, dans la chaire, à la tribune, et dans la presse,

Personne n’y songe, et tous oublient de payer leur dette de reconnaissance à l’homme modeste qui leur a donné le fruit de son dur labeur et de ses veilles, le meilleur de sa jeunesse, et les forces vives de son âge

mûr. Mais il n’en est pas moins vrai que si l’on vous demandait: Qui fait les peuples éclairés? vous devriez répondre : Ce sont leurs professeurs.

Ah ! messieurs les élèves, respectez-les, ces hommes qui se dévouent à votre formation, et qui n’attendent de vous qu’une récompense : que vous profitiez de leurs leçons. Enrichissez-vous à leurs dépens, et ils seront heureux !

Le savoir est, du reste, le meilleur et le plus durable des biens de ce monde.

En ces temps de guerres et de conquêtes, il n’est pas de frontières qui soient à l’abri des convoitises et de l’ambition ; et quel que soit le territoire où vous plantiez votre tente, un plus fort que vous viendra un jour vous en chasser.

Mais dans le champ de la science il n’en est pas ainsi. Il est sans limites, ni frontières, et toute l’humanité peut s’y loger à l’aise.

Entrez-y courageusement, jeunes gens. Taillez-vousy un domaine aussi vaste que votre ambition, et nul ne pourra jamais vous l’enlever. Les murs qui vous abritent témoignent eux-mêmes que les fondations de la science sont immortelles !

C’est encore une des leçons qui se dégagent de la vie de notre ancien professeur: sa science lui a assuré le bien-être, et une légitime part de gloire.

Mais il n’avait pas seulement su enrichir son intelligence. Il avait su également former son cœur et y faire germer des amours et des croyances.

Il a aimé sa famille, il a aimé sa patrie, il a aimé son Dieu.

C’est pour assurer l’avenir de sa famille qu’il a fait le dur sacrifice de s'expatrier. Mais, ce premier devoir une fois rempli, il est retourné sur le sol natal, pour y consacrer le reste de ses jours à l’enseignement de ses compatriotes, et pour y mourir.

Il y a des gens qui aiment leur patrie comme un champ à exploiter, et qui ont des convictions politiques parce qu’elles sont lucratives. M. Aubry aimait son pays d’un amour désintéressé, et ses croyances étaient de celles qui ne rapportaient ni argent ni honneur.

Aux jours les plus sombres de son temps, il a toujours cru fermement aux glorieuses destinées de la France. Ne plus croire au droit et à la justice parce qu’ils sont momentanément obscurcis, lui semblait aussi insensé que de douter du soleil aux jours de ses éclipses. Mais, comme bien d’autres, il avait son idéal de justice, et cet idéal lui apparaissait toujours sous une forme de prédilection, la forme monarchique.

Ce fut la dernière de ses illusions perdues; et il comprit sans doute à la fin de sa vie que la forme de la justice importe peu, pourvu qu’elle soit vraiment la justice.

Comme tous les hommes, M. Aubry a connu les epreuves, et de grandes douleurs ont traversé sa vie.

Mais il savait et croyait que la vie du chrétien est une ascension pénible vers Dieu, et qu’il faut traverser la région des nuages pour se rapprocher du soleil.

Il avait trois filles, et toutes trois l’ont quitté bien jeunes pour entrer dans le cloître. Certes, .il était trop bon chrétien pour contrarier leur vocation. Mais les deux plus jeunes moururent bientôt de phtisie, et il ne lui resta que l’aînée, l’une des femmes les plus remarquables que l’illustre maison des Ursulines ait jamais possédées, et qui est depuis longtemps supérieure de leur couvent de Blois. (*)

Il n’avait qu’un fils, son plus grand amour terrestre et son dernier espoir de survivance. Mais la phtisie l’atteignit à l’âge où s’ouvrait pour lui la porte d’or de l’avenir. Son père crut qu’un voyage le sauverait, et il l’envoya aux rives hospitalières, du Saint-Laurent. Mais à peine était-il arrivé à Québec que la maladie s’aggrava. En apprenant cette nouvelle, le malheureux père s’embarqua pour le Canada, et il y trouva son fils mourant. Il ne voulut pas y croire; et il reprit avec lui la mer, espérant qu’au moins il aurait la consolation de le voir mourir sur le sol natal, au foyer paternel, entre les bras de sa mère bien-aimée.

Hélas.! A peine le navire était-il sorti du golfe Saint- Laurent que l’enfant mourut, et dut être jeté à la mer.

Et voilà, messieurs, à quoi aboutissent les rêves et

[*) N. B. Bile est maintenant supérieure à Rome.

les espérances terrestres ! Voilà comment les nefs humaines deviennent en traversant l’océan de la vie des épaves solitaires et abandonnées! Ah ! Quelle énigme sombre serait la terre si les clartés du ciel n’y répandaient pas de pâles lueurs !

Sous le poids de cette grande douleur le père chrétien resta debout, parce que l’Au-delà n’était pas l’inconnu pour lui, et que des yeux de la foi, il y voyait encore son fils vivant, en attendant le jour de la réunion.

Ce jour est venu le 14 septembre 1899, alors qu’il s’est éteint doucement à l’âge de 80 ans. Son souvenir vivra dans les deux pays qu’il a le plus aimés, le Canada et la France ; mais dans l’éternelle patrie il a l’immortalité.

Page 1