‹ Conférences et discoursChapitre 27 sur 30 · MONTCALM · texte numérisé non relu

MONTCALM

Il est certain, mon cher Wolfe, que vos compatriotes ont beaucoup appris sous ce rapport. Ils savent maintenant que la liberté est le vrai fondement des Etats et la vraie sauvegarde des institutions.

Les tyrans se trompent toujours lourdement. Us croient bâtir, et Ü3 démolissent. Ils croient assurer

l’avenir, et ils le perdent. En tuant, ils font des immortels.

Les croix qu ils dressent deviennent des trônes ; les pierres qu’ils jettent aux lapidés forment des monuments de gloire,

WOLFE

Ton éloquence, mon cher ami, prêche un converti. C’est en lui refusant la liberté que ma patrie a perdu la Nouvelle- Angleterre ; et c’est en l’accordant au Canada qu’elle a conservé cette incomparable colonie.

CHAMPLAIN

Très bien dit. Mais cet exemple, Wolfe, ne démontre pas seulement les bienfaits de la liberté; il prouve aussi combien nos vues sont courtes quand nous plongeons nos regards dans l’avenir.

Quand, au prix de ta vie, tu faisais la conquête de la Nouvelle-France, tu croyais bien que toute l’Amérique du Nord allait faire à jamais partie du royaume britannique. Ta conquête paraissait bien être l’agrandissement de la Nouvelle-Angleterre. Et cependant, ce fut quelques années après seulement que la Nouvelle- Angleterre se sépara violemment de la mère-patrie, et lut à jamais perdue pour la couronne britannique.

WOLFE

Hélas ! Oui, j’en conviens, la formation de la République Américaine et sa longue inimitié contre l’Angleterre étaient bien: loin d’entrer dans mes prévisions.

Mais c’est précisément pour empêcher la même éventualité de se reproduire en Canada que je plaide la cause de la liberté en faveur des deux races.

Ceux qui veulent absolument les fusionner ont tort. La fusion n’est pas nécessaire. Il suffit qu’elles vivent en harmonie ; et leurs dissemblances produiront alors entre elles une noble émulation — ce qui est un élément de progrès dans l’ethnogénie des peuples.

Si jamais 1 assimilation se fait, elle sera l’œuvre du temps, et non des hommes. Ceux qui entreprendront d’en hâter l’accomplissement la retarderont ou la rendront impossible.

Mais, dis moi, Champlain, père de la nationalité canadienne- française, qu’espères-tu pour ta fille? Crois-tu donc à un retour possible de la France en Canada ?

CHAMPLAIN

Oh ! non. La France a dit son dernier mot dans le traité de 1763. Mais je crois que ce n’est pas pour finir par l’absorption que cette nationalité a survécu à toutes les causes de mort.

Je crois qu’elle est appelée à jouer un rôle important dans les destinées futures de l’Amérique du Nord.

Quel sera ce rôle ? Je n’en sais pas plus long que toi-même sur ce problème intéressant.

Ici, Montcalm rappela à Wolfe qu’ils avaient projeté d’aller revoir les Plaines d’Abraham, et qu’ils en avaient juste le temps avant l’aurore.

— Et moi, dit Frontenac, je m’en vais à la Basilique, où j’espère rencontrer Laval à qui j’ai depuis longtemps confessé mes torts, et qui est maintenant mon meilleur ami.

Les quatre grands Revenants se séparèrent donc, et Champlain resta seul à se promener sur la Terrasse jusqu’aux premières lueurs de l’aube naissante.

Québec, 1 novembre 1898.

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