‹ Conférences et discoursChapitre 10 sur 18 · SAINTE ANNE MODELE D'HUMILITE · texte numérisé non relu

SAINTE ANNE MODELE D'HUMILITE

ALLOCUTION FAITE A LA CLOTURE D UN TRIDUUM EN L'HONNEUR DE SAINTE ANNE, AU COUVENT DE LACHINE, LE 12 JUIN 1894.

Exaliavit humiles.

Il a exalté les humbles.

(Paroles du Magnificat.)

Mes chères Sœurs, mes chères enfants,

En présenee de l'accueil triomphal fait à une relique de sainte Anne, aïeule du Christ et patronne de cette maison, voulant traduire les sentiments que j'éprouve et dégager de cette fête une leçon qui eu fixe le souvenir et en maintienne le fruit dans vos âmes, pourrais-je mieux faire que d'emprunter cette parole au chant d'allégresse de Marie, la glorieuse fille de sainte Anne ?

Que veulent dire, en effet, cette exposition solennelle, ces flots d'encens qui l'enveloppent, ces chants qui l'acclament, ces hommages qui prosternent vos fronts et vos cœurs en sa présence, ces prêtres pieux, accourus pour lui faire une couronne d'honneur, ce concours empressé de fidèles, avides d'une grâce spéciale et d'une bénédiction nouvelle, cette joie religieuse qui, depuis trois jours, circule à travers votre maison, transportant votre communauté, ranimant votre foi, votre amour et votre piété ? Et tout cela pour une parcelle d'osse-

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ment, apportée comme un trésor par des mains vénérables, à travers les monts et les mers, et donnée, sur une de ces prières qui sont irrésistibles sans le savoir, à une maison dont la consécration à sainte Anne était la promesse et le gage d'un accueil plus joyeux, d'une conservation plus affectueuse et plus fidèle, d'un culte plus tendre et plus ardent ! Et tout ce mouvement, tout ce transport, tout cet afflux d'hommages et d'émotions pour un reste humain qui s'appelle une relique !

Quelle disproportion apparente entre ces choses, aux yeux de la raison pure ! Quelle inconvenance et quelle aberration ! ajouterait le dédain railleur du sceptique et de l'incrédule.

Et pourtant quelle convenance, au contraire, quelle touchante et sublime harmonie, répond l'âme chrétienne, apercecevant à la lumière de la foi le lien étroit qui unit le mérite à la récompense ! La sainte humilité, triomphant dans la gloire, n'est-elle pas comme l'arbre géant, sorti d'un humble germe qui a travaillé et pourri dans la terre, avant de lancer au ciel sa cime altière et ses rameaux luxuriants ?

Exaltavit huviiles ! Le Seigneur a exalté, il exalte les humbles. Cela est vrai, mes Sœurs, de tous les saints, dont Dieu a glorifié l'humilité par la fécondité surnaturelle de leur vie et par ce rayonnement de gloire et de bienfaisance qui prolonge leur mémoire à travers les siècles, dans l'éclat de leur culte et dans la puissance de leur intercession. Mais si cela est vrai de tous les saints, de ceux de l'Ancien comme du Nouveau Testament, qui ont conquis leur gloire au prix de l'opprobre et du mépris, combien n'est-ce pas tout spécialement vrai de la sainte aïeule du Christ, et combien cette vérité n'éclate-t-elle pas à nos yeux dans la splendeur de cette fête ? L'humilité de sainte Anne, mais je la vois dans

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sa personne, dans sa vie et jusque dans sa survivance en ce monde par le développement de son culte !

Dans sa personne et dans sa vie, d'abord.

Sa vie fut celle d'une femme du peuple, de condition honorable et aisée, il est vrai, mais modeste et hors de proportion avec une gloire qui éclipse aujourd'hui celle des plus grands capitaines et des plus illustres guerriers, des plus habiles conducteurs de peuple et de leurs plus célèbres charmeurs.

Son époux, Joachim, était pasteur, comme nombre de ses ancêtres de la tribu de Juda. Pieux et juste, il avait fait trois parts du produit de son troupeau : la première pour les veuves, les orphelins, les pauvres et les étrangers ; une autre pour le temple du Seigneur; la troisième pour sa femme et lui, ses serviteurs et l'entretien de sa maison. Cette charité et cette religion avaient été bénies de Dieu, qui avait donné à ses pâturages la rosée du ciel et la graisse de la terre, à ses chèvres et à ses brebis l'abondance du lait et de la toison, qui lui assurèrent bientôt le plus beau troupeau du pays.

Anne était, sans, aucun doute — sa vocation à son illustre maternité nous oblige à le supposer — une de ces femmes fortes dont l'Esprit-Saint nous a tracé, au livre des Proverbes, l'inoubliable portrait, " filant le lin et la laine de ses mains industrieuses, adroite au fuseau et empressée aux besognes du ménage ; l'œil ouvert à tout ce qui se passe en sa maison, les lèvres aimables par la sagesse qui en découle, les mains tendues aux pauvres et aux indigents; ornant son

époux de vêtements d'honneur et couvrant ses serviteurs d'étoffes chaudes et sohdes; craignant, en un mot, l'Eternel et méritant ses louanges." (1)

Mais, hélas ! sur ses bonnes œuvres et ses vertus pesait une lourde épreuve; car, à l'encontre de ce portrait idéal, dont le livre saint complète les traits, Anne n'avait pas le bonheur de " voir ses fils se lever pour la proclamer bienheureuse." Femme modèle d'un époux exemplaire, elle se vit privée, pendant vingt ans, du fruit de son mariage. Opprobre souverain en Israël, dont chaque fille aspirait à l'honneur de fournir un anneau à la chaîne glorieuse qui devait relier un jour le Messie au père des croyants ! Opprobre qui, pour Anne, ternissait toutes les joies, altérait tous les bonheurs, et qu'elle se vit plusieurs fois reprocher par ses proches et ses servantes, par son entourage et sa tribu, voire même un jour, par un prêtre du Temple, sans cœur et sans charité, qui osa, pour cette raison, refuser les dons que son époux apportait au Très-Haut, en sorte que celui-ci, confus et navré de cet affront, s'en fut, pendant trois jours, cacher sa douleur et sa honte dans les solitudes où paissait son troupeau.

Durant ce temps, que fait Anne, plus confuse et plus affligée que jamais, dans la solitude de sa maison et de son jardin ? Entendez-la poussant ses gémissements vers le Seigneur, à l'exemple de la première Anne, épouse d'Elcana, affligée de la même humiliation, et adressant sa plainte à la nature entière, qu'elle envie et prend à témoin de son infortune: "A qui donc me comparerais -j e ? Est-ce aux oiseaux

(1) Prov., c. 31.

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