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Révérendissime Père \ mes Frères,
Ce signe et ce monument, que le Seigneur voulait fixer à jamais sous les yeux des fils d'Israël, c'étaient des lames d'or fabriquées avec les encensoirs usurpés de Coré, de Dathan et d'Abiron, qui venaient de payer, par le plus terrible des châtiments, la plus sacrilège des témérités. En faisant attacher à son autel, pour les maintenir sous les regards de ses adorateurs, ce souvenir du crime et de la punition, Jéhovah érigeait un signe de son inflexible justice, un monument de sa haute et redoutable vengeance.
Si j'apporte ici ce matin, mes frères, le verset des Livres saints qui rappelle ce fait et l'ordonnance du Très-Haut qui en perpétua le souvenir, ce n'est certes pas pour assimiler la fête de ce jour à l'événement antique, et pour comparer les saintes images que la bénédiction solennelle de l'Eglise est
^ Le T. R. P. don Antoine, abbé de Ja Trappe de Notre-Dame du Lac.
près d'imposer à votre culte affectueux, aux lames de métal qui devaient entretenir chez les adorateurs de l'ancienne loi la salutaire frayeur des jugements de Dieu!
Non, car cette fête est une fête de joie ; ces images sont les signes de la miséricorde et de la paternelle tendresse de Dieu, qui sourit à ses enfants de la terre à travers la protection de ses saints du paradis, et les écoute à la faveur de leur intercession.
Elles sont aussi le signe visible et durable de l'existence historique des saints qu'elles représentent, de leurs vertus, de leurs grandes actions. Elles sont encore un signe de la protection qu'ils vous doivent, que vous sollicitez d'eux, et dont la présence de leurs figures au frontispice de ce temple vous sera la solennelle garantie.
Ces images sont en même temps un souvenir, un monument : le souvenir et le monument de la libéralité qui en fait don à votre église.
Mais j'ajouterai : ces images doivent être surtout, car là est la fin, le résultat pratique et nécessaire de notre culte, elles doivent être pour vous une invitation constante et pressante à cultiver les vertus des deux saints qu'elles rappellent, une solennelle sollicitation à faire revivre leur vie dans la vôtre, en configurant votre vie à la leur.
Et certes, à ce titre principal, ces statues ne pouvaient être mieux choisies, et c'est un acte de justice de louer publiquement la piété éclairée et le patriotisme intelligent qui en ont dicté le choix à leurs donateurs.
Saint Joseph, en effet, est non seulement le patron de votre paroisse, préposé à sa garde et recommandé à votre piété comme à votre imitation spéciales, mais il est le premier
patron de votre pays, le patron de l'Eglise universelle et, avant tout cela, par le fait même de sa vie, le patron et le modèle des époux et des chefs de famille chrétiens. Et S. Jean-Baptiste, ce précurseur de Jésus, ce dernier prophète de l'ancienne loi, qui relie, dans l'annonce immédiate, je dis mieux, dans la présentation même du Messie à ses propres disciples, toutes les promesses et toutes les figures à tous'les dons et à toutes les réalités de la religion révélée, S. Jean- Baptiste n'est-il pas le second patron de notre pays, celui de notre société nationale, et, à ce titre, le prédicateur et le modèle des vertus civiques, le patron de votre vie publique, comme S, Joseph est le patron et le modèle de votre vie privée et domestique ?
Qu'ils soient donc désormais pour vous plus que jamais les signes vivants des devoirs que vous devez pratiquer et des vertus que vous devez exercer; et qu'à l'exemple de l'Eglise, qui érige aujourd'hui leur image matérielle sur la façade de votre temple, pour attirer et fixer sur elles .vos regards, érigez leur image spirituelle au sommet de vos âmes, en présence de sa contemplation la plus intime, afin qu'elle rayonne de là sur votre vie tout entière, qu'elle la réforme et la transfigure, et réalise en vous ce vœu que l'Eglise va tout à l'heure adresser au Seigneur : " Puisse chaque regard de nos yeux, donné à leur sainte image, éveiller en nous un regard de l'âme, qui enfante la reproduction de leurs œuvres et l'assimilation de leur sainteté ! "
S, Joseph est le patron et le modèle de la vie privée et domestique des époux et des pères chrétiens.
Admirez, mes frères, comme Dieu, dans sa condescendante sagesse, a multiplié autour et au-dessus de nous les saints dont il a voulu faire des modèles pour tous les âges et toutes les conditions de la vie privée ou sociale.
"Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait," disait Notre-Seigneur à ses disciples ^
En effet, après nous avoir créés, par notre âme spirituelle et immortelle, à l'image de sa substance, ce céleste Père veut compléter graduellement en nous notre ressemblance avec lui, par la vie surnaturelle de la grâce, qui est un partage de sa propre vie, par la sainteté active qui en est le développement, par les vertus qui en sont les fleurs et les fruits.
Et comme il est tout à la fois invisible à nos yeux de chair, parce qu'il est tout esprit, et incompréhensible aux yeux de notre esprit, étant tout à la fois infiniment simple et infiniment parfait, il se crée tous les jours dans les saints, ses plus grandes merveilles, des images de Lui, qui nous laissent deviner plus ou moins ses divins attributs et saisir, à un certain degré, son incompréhensible nature.
Il se révèle d'abord à nous par une image supérieure à toutes les images créées, dans la personne adorable de son Verbe incarné, qui laisse rayonner, à travers sa sainte humanité, les perfections divines de son Père, au point qu'il a pu dire à un de ses apôtres, qui lui demandait de lui faire voir à lui et à ses autres frères ce Père du ciel dont il leur parlait sans cesse: " Philippe, celui qui me voit, voit aussi mon Père." '
' Matth., 5, 48.
- Jo., 14, 9.
Mais, non content de nous donner en Jésus-Christ la plus complète et la plus ravissante image de ses perfections incréées, comme le parfait exemplaire des vertus qui doivent réfléchir en nous son infinie beauté, non content de faire de Jésus, notre frère par la chair et le sang, le modèle de tout homme venant eu ce monde pour marcher vers le ciel, il veut constituer ici-bas, dans une famille exemplaire, un modèle à la famille chrétienne. Et de même que Jésus- Christ, modèle du chrétien, est l'image parfaite de Dieu son Père, la famille exemplaire qu'il donne pour modèle à la famille chrétienne, est eu même temps l'image aussi parfaite que possible de la famille éternelle que forment ensemble, au sein de la divinité, les trois adorables personnes qui en possèdent également la plénitude.
Au ciel, le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
Sur la terre, Joseph, Marie et Jésus.
C'est Jésus, sans doute, qui est la source première de la vie naturelle et de la vie surnaturelle de la sainte famille de Nazareth, puisque, Verbe de Dieu, il a créé Joseph et Marie ■et que, Eédempteur de tous les hommes, il sauve et sanctifie ce père et cette mère qu'il s'est donnés sur la terre.
Et pourtant c'est Marie qui lui a donné sa chair et qui, partant, est sa vraie mère. C'est Joseph qui nourrit cette chair du pain de son travail ; et c'est à Joseph aussi bien qu'à Marie qu'il obéit en véritable fils : Erat suhclitus illis. ^
Quelle merveille, mes frères, et dans quelle stupéfaction profonde ne doit-elle pas nous plonger ! Il n'y a que la puissance de Dieu, unie à sa sagesse, qui puisse fonder ainsi
1 Luc, 2, 51.
l'ordre et l'harmonie de la vie sur l'apparence d'un tel désordre et d'un tel renversement des rôles. Et sa puissance et sa sagesse ont fait cette merveille !
Or, c'est dans cet apparent désordre que résident la grandeur de saint Joseph et le principe de notre vénération pour lui. Il est moins grand que Jésus, le Dieu fait homme ; et pourtant Jésus lui obéit comme à son père. Il est moins grand que Marie, la Vierge immaculée, la " Mère adrairable,"^ et pourtant Marie lui est soumise comme à son époux : il est son supérieur, au regard de Dieu et de la loi, et de ce chef, presque au lendemain des épousailles, il est sur le point de remettre de son plein droit à ses parents la vierge dont l'humilité refuse de trahir, pour sa défense, les faveurs mystérieuses de Dieu !
Joseph est le chef de la sainte famille. C'est par lui surtout, comme père et comme chef, qu'elle se configure à la famille éternelle des cieux dont le Père est le principe ; c'est par lui d'abord qu'elle est donnée en modèle aux familles chrétiennes, appelées à vivre en commun la vie participée de la famille éternelle.
Telle est la constitution de la sainte famille de Nazareth ; tel, son rôle dans le plan surnaturel de Dieu. Ne vous étonnez pas, mes frères, que le Saint-Esprit, dans l'Evangile, ait semblé négliger de faire un ample éloge du chef de cette auguste famille. Son éloge, le voici : il a été le père putatif de Jésus, il a exercé à son égard tous les devoirs et tous les droits d'un père ordinaire. Il a été l'époux légal de la Vierge Marie, et il a exercé envers elle tous les devoirs et tous les droits que pouvait avoir sur elle l'époux d'une vierge perpétuelle, épouse de l'Esprit-Saint ! Quel éloge plus complet et
plus flatteur à faire de lui que de rappeler seulement ces titres ? Aussi, quand l'évangéliste affirme que Joseph était "juste", sachant de quelle épouse ce juste fut l'époux et de quel fils il fut le père, j'ai le devoir d'interpréter ce mot dans toute sa plénitude. Il était juste, c'est-à-dire que sa sainteté éminente et ses vertus parfaites le conformaient, dans toute l'étendue à laquelle une âme humaine peut atteindre, à cette ressemblance de Dieu qui est la forme de la vie surnaturelle, la relation exacte et précise qui doit assimiler l'âme créée à l'éternel modèle qu'est son Créateur,
Or, mes frères, ce juste, cette image touchante et fidèle de la paternité divine, est le modèle proposé aux époux et aux chefs de famille chrétiens; et c'est sa justice, c'est-à-dire sa sainteté, qui est offerte à leur imitation.
Mes frères, je ne vous dirai pas au long tnut ce que vous devez faire pour réaliser cette ressemblance et vous conformer à votre modèle. Je ne puis vous apporter ici que quelques pensées, recueillies et rédigées rapidement ; et si leur imperfection est indigne du sujet qui les sollicite, elle a pour excuse l'invitation supérieure et bienveillante qui me les impose, et le légitime désir de mêler une parole d'adieu à la dernière de ces belles fêtes paroissiales où ma participation aura été un devoir et une fonction de mon ministère auprès de vous. Mais je vous ai invités à contempler en saint Joseph le patron et le modèle des pères et des époux chrétiens, et je dois à ma promesse de vous rappeler, fût-ce même rapidement, les principaux traits de ce modèle et les principales conditions de son imitation.
Or donc, pères de famille, rappelez- vous que le centre de la famille chrétienne, son cœur et sa fin, c'est l'enfant.
Joseph a été prédestiné à Jésus. Vous êtes prédestinés à vos enfants, et, par eux, à l'Eglise et à la patrie (|ui les réclament, au ciel qui les attend et les appelle.
Pères de famille, rappelez-vous que vous êtes à l'enfant par l'épouse, et que l'épouse étant à vous pour l'enfant, c'est à cette relation et i\ cette dépendance que vous devez demander l'intelligence de vos principaux devoirs d'époux.
Pères de famille, rappelez- vous que vous êtes la base, la pierre angulaire de la famille; que vos convictions de chrétiens et d'honnêtes hommes sont le fondement des convictions, de l'honnêteté et de la dignité de vos familles; que vous êtes responsables, à votre foyer, des offenses faites à la foi, à la piété, à la morale, à l'honneur, au respect de toutes les autorités, tout ce qui constitue la bonne et sainte vie de la famille chrétienne. C'est à vous de fermer l'entrée de votre demeure aux journaux impies ou légers, aux livres corrupteurs, au luxe insolent et déplacé, aux plaisirs indécents, aux jeunes hommes libertins et frivoles.
Pères de familles, souvenez-vous que vous êtes les éducateurs et les juges naturels de vos enfants; qu'à vous il appartient de leur enseigner, de concert avec leur mère, les vérités essentielles de la religion et les premiers préceptes de la morale ; de les reprendre de leurs manquements à l'autorité de Dieu et à la vôtre ; de les punir efficacement, lorsque la persuasion ne suffit pas à gagner leur âme au bien et à l'écarter du mal; de vous intéresser, quand votre instruction le permet, à leurs études, et, en tout cas, à leur assiduité et à leur bonne conduite à l'école, pour qu'ils comprennent que leurs instituteurs ne sont que vos auxiliaires et vos représentants, et qu'en désobéissant à leurs maîtres ou
à leurs maîtresses, en négligeant leurs devoirs d'école, ils ne méconnaissent pas seulement votre bienfaisance, mais qu'ils s'insurgent de plus contre votre volonté et votre autorité.
A vous, pères, d'interdire à vos enfants l'accès de ces lieux et de ces rendez-vous de plaisir, où l'on désapprend la sanctification du dimanche et le respect de la décence et de la dignité personnelle, de ces spectacles, de ces représentations inconvenantes où des pères inconscients et des époux aveugles s'avisent d'aller applaudir en famille des drôleries qui bafouent la sainteté de la famille, des intrigues et des aventures qui en ébranlent la force et en dissolvent l'unité.
Pères de famille, souvenez- vous surtout que les leçons, les défenses et les corrections de votre enseignement et de votre magistrature paternelle ne vaudront pas grand'chose, si elles ne sont pas appuyées et justifiées par votre propre exemple, et que ce sera toujours une triste ressource, pour prévenir ou réprimer les résistances et les révoltes qui peuvent sourdre au cœur de vos enfants et jaillir de leurs lèvres, que de leur opposer cette déplorable réponse : " Faites ce que je vous dis ; ne faites pas ce que je fais ! " Rappelez-vous que, si Jésus- Christ est la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde, ce n'est pas seulement parce qu'il a dit des paroles de vie qu'aucune lèvre humaine, avant comme après lui, n'a prononcées, mais encore et surtout parce qu'il est la parole parfaite du Père, répandant à travers sa vie humaine la splendeur de la perfection divine, qu'il puise sans cesse dans l'infinie profondeur du sein paternel, et qu'en voyant le Verbe incarné, on voit en lui, comme lui-même le rappelait à son apôtre, son Père invisible.
Pères chrétiens, tels vous devez être, en un mot, par les
vertus et les exemples qui appuieront votre parole au cœur de vos enfants, qu'en vous voyant, ils croient voir le modèle des pères chrétiens, Joseph, et par delà ce modèle, au fond du ciel des cieux, Dieu, le Père céleste, l'éternel exemplaire de tous les hommes, dont Jésus nous a dit : " Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait."
Epoux chrétiens, souvenez-vous que Joseph fut l'époux d'une vierge, épousée déjà par l'Esprit vivifiant de Dieu; que lui-même fut vierge, et qu'en le donnant pour modèle et pour patron aux époux chrétiens, Jésus-Christ a voulu leur insinuer la délicatesse, la pudeur, la réserve et l'honneur qui doivent distinguer des amours profanes et libres une alliance qui emprunte son modèle à la mystique alliance de Jésus-Christ avec son Eglise et lui demande le principe de sa force et de sa noblesse.
Epoux et pères chrétiens, que vous dirai-je de plus sur l'ensemble de vos grandeurs et de vos devoirs ? Cette fête, cette exaltation de l'image de Joseph au seuil de votre église doit parler assez haut à vos cœurs et à vos âmes. Je vous répéterai seulement, dans un sens très spécial, l'invitation que l'Eglise adresse si fréquemment à ses enfants, pour les conduire au premier ministre des faveurs temporelles du Eoi du ciel : " Allez à Joseph !" Ite ad Joseph. En lui, vous trouverez les vertus du père et de l'époux, pour les méditer et les imiter. Auprès de lui, vous obtiendrez, par la force irrésistible de sa supplication, la grâce d'accomplir en perfection les devoirs que Dieu vous prescrit, de pratiquer les vertus qu'il vous commande, et dont le poids, sans le secours de la main qui les impose, peut faire fléchir la plus robuste épaule !
Allez à Joseph, mes frères, pour apprendre vos devoirs ■d'époux et de pères. Mais allez encore à lui, pour lui demander de vous conduire lui-même à Jean- Baptiste, l'illustre précurseur du Christ, que je vous présentais tout à l'heure comme le patron de votre vie publique, le prédicateur et le modèle des vertus civiques.
Si je vous confie à l'intermédiaire de Joseph, pour vous conduire à votre second patron, c'est que la pratique des vertus domestiques est la meilleure garantie de l'accomplissement des devoirs et des vertus civiques : car ceux-ci s'apprennent beaucoup mieux au foyer domestique, dans l'enseignement du bien, donné tous les Jours par les préceptes et les exemples d'un père honorable et d'une mère délicate, qu'au pied des tréteaux politiques où se débitent trop souvent des leçons de patriotisme que viennent démentir les actions et les attitudes de la vie publique. Ce n'est donc pas à ces précepteurs sonores que je vous adresserai pour apprendre vos devoirs civiques.
Non, je vous conduirai loin des villes, loin des nombreuses et bruyantes réunions d'hommes, loin des lieux où les foules amusent et trompent leur fatigue ou leur ennui en se passionnant pour une parole qui vibre et tombe en une heure, pour un spectacle qui brille un instant et s'éteint dans la nuit, pour un trésor fiévreusement amassé que des mains prodigues ont bientôt dissipé, pour des honneurs et des adulations qui s'affadissent par la prompte possession, pour une situation élevée qui s'effondre sous les coups d'une ambition rivale ou sous le caprice de la fortune inconstante, pour un
160 CONFÉKENCES ET DISCOURS.
plaisir dont l'ivresse a bientôt fait place au dégoût, au désenchantement, à la lassitude et au remords.
Non, quittez pour un instant les lieux qu'habitent les hommes et le temps où nous vivons. Remontez dix-huit siècles et pénétrez dans un désert de Judée, sur les bords du Jourdain.
L'eau de ce Heuve est sainte. L'arche d'alliance l'a traversée, aux jours de Josué, entre ses flots repliés pour vénérer son passage. Les patriarches ont conduit leurs troupeaux le long de ses bords. Les prophètes ont fait vibrer leurs ardentes paroles sur ses ondes rapides, et un jour, Elle, le plus merveilleux d'entre eux, le guide d'Israël durant nombre d'années, fut enlevé de sa rive vers le ciel en un char de feu, laissant à son disciple Elisée son manteau avec son double esprit.
Or, sur cette même rive, neuf siècles après lui, surgit un autre homme, portant en lui la vertu d'Elie.
Austère comme lui, sa nourriture se composait de miel sauvage et de sauterelles du désert ; l'eau du torrent étanchait sa soif ; une peau de chameau couvrait sa nudité ; l'antre d'un rocher abritait sa longue prière et son court sommeil. Dès l'adolescence, poussé par l'Esprit qui devait conduire Jésus au désert, il s'était enfoncé dans le silence et l'ombre d'une vallée solitaire, pour épargner la profanation d'inutiles discours à sa langue appelée à annoncer le Messie.
Vers trente ans, il quitta sa retraite et descendit au bord du fleuve, pour révéler à Jérusalem et au pays accourus à son étrange et puissante parole, le baptême de pénitence et l'approche du Messie promis.
Aux pharisiens il prêchait la nécessité du repentir, pour
échapper à la colère de Dieu, irrité contre leur hypocrisie ; aux publicains, le fidèle accomplissement de leur mandat; aux soldats il défendait la rapine et la calomnie, et recommandait d'être satisfaits de leur solde ; à tous il prescrivait l'aumône et prédisait à toute chair le prochain salut de Dieu.
Un jour, sa main baptisa le Christ en présence de la multitude, et son humilité, qui repoussait cet honneur, proclamait en toute circonstance, qu'il n'était pas digne de dénouer le cordon de la chaussure du Maître ; qu'il devait s'amoindrir et s'effacer devant Lui ; que Celui-là était l'Agneau de Dieu qui seul enlève le péché du monde, et que lui-même n'était, suivant une parole d'Isaïe, que la voix qui crie dans le désert : " Préparez le chemin au Seigneur et redressez ses sentiers. Toute vallée sera comblée et toute éminence aplanie. Les voies tortueuses se redresseront, et les chemins raboteux s'adouciront. Toute chair verra le salut de Dieu ! "
Puis, à quelque temps de là, jeté en prison par le tétrarque Hérode, pour lui avoir reproché son inceste public, il fut décapité sur le désir d'une femme adultère ; sa tête sanglante fut servie sur un plat à la jeune danseuse dont le pas lascif venait d'arracher ce crime à la sensuelle complaisance du monarque, et sa langue d'or, son incorruptible langue, fut percée à coups d'aiguille par la main blanche et fine dont il avait flétri les séductions.
Ainsi périt, mes frères, pour n'avoir pas su ménager au trône la vérité qu'il prodiguait à la foule, celui que Jésus avait un jour proclamé prophète et plus que prophète, l'ange qui marchait devant son visage, et si grand qu'aucun fils de femme n'avait encore atteint à sa taille,
Eecueillez-vous un instant, et demandez à vos consciences si la parole et la vie de cet homme n'ont pas été une grande et forte leeon de patriotisme et de vertus civiques.
Sa vie, courte et pleine, il l'a consacrée tout entière à mener sa patrie vers ce Messie dont la venue résumait son passé et son espérance, sa gloire et sa destinée. Sa mission publique, il l'a préparée par des années de recueillement et de prière, par une rude pénitence et de profondes méditations II a appuyé et rehaussé son infatigable parole du prestige et de l'autorité d'une irréprochable vie, sacrifiant à son dévouement au peuple et aux âmes son repos et ses aises, toute préoccupation de fortune et toute ambition personnelle. Il a dit la vérité à tout le monde, aux grands comme aux petits, aux riches comme aux pauvres, avec une constante franchise et un invincible courage. Et pour couronner sa vie, il a payé de son sang l'intrépidité de son zèle et l'indépendance de sa parole. En lui, nous saluons un prophète, un apôtre et un martyr ; et certes, après Jésus, et sur son propre témoignage, je ne sache pas que l'histoire nous offre ni plus haute vie ni plus grand caractère.
Or, ces vertus publiques, qui furent les siennes, doivent être aussi les vôtres : car non seulement il vous les prêche comme prophète, mais il vous les enseigne activement comme patron; et le devoir de l'imitation s'allie ici pour vous à l'hommage du respect et de l'admiration.
Allez donc à Jean-Baptiste, comme au modèle de la vie et des vertus civiques. Allez-y comme chrétiens, avec vos frères de tous les temps, appelés tous à reproduire dans leur vie un si bel exemple. Mais allez-y encore, à un titre nouveau, comme chrétiens de sang français, établis sur la terre d'Amérique.
Car, depuis trois siècles, j'entends sur les bords d'un autre fleuve et sous le ciel d'une autre terre, une voix criant, comme jadis au bord du Jourdain : " Préparez le chemin du Seigneur ! " Et j'entends du ciel, répondant à la voix de la terre, une autre voix qui dit : " Voici que j'envoie mon ange devant ton visage pour frayer la voie à tes pas ! "
La parole de la terre, c'est la nôtre, peuple français et catholique du Canada, La voix du ciel, c'est celle du Père éternel, disant à son Christ : " Je t'ai donné les nations en héritage. Je t'ai donné là-bas, pour accomplir tes gestes et porter ta parole au vieux monde, la voix de la France, qui est ta fille aînée. Je te donne ici, pour accomplir tes œuvres et porter ta parole au nouveau monde, la voix de cette fille de Prance, dont j'ai déposé le berceau sur la rive du Saint- Laurent. "
Yoix de Dieu parlant à la Nouvelle-Prance, voix de la Nouvelle-France répondant à Dieu et à son Christ, voilà, mes frères, la mission, la vocation, la destinée providentielle de notre peuple en cette terre d'Amérique. Aveugle celui d'entre nous qui ne la verrait pas ! Malheureux qui ne s'en réjouirait et ne s'en glorifierait pas !
Le Christ vous parle à l'oreille par l'enseignement de son Eglise et par la suprême direction de ses ministres. Il vous parle au cœur par les lumières et les mouvements divers que l'Esprit Saint multiplie dans les âmes de bonne volonté, pour les conduire à leur fin éternelle, tout en les aidant à accomplir les œuvres de la terre et du temps. Répondez avec une généreuse docilité à la direction extérieure de l'Eglise comme à la du'ection intime de l'Esprit de Dieu,
Cet esprit, qui a fait la force et la grandeur de Jean le Pré-
164 CONFÊEENCES ET DISCOURS.
curseur, fera aussi la force et la grandeur du peuple précurseur du Christ, que nous aspirons à être.
Canadiens-Français, mes frères par le sang et par la foi, demandez aux vertus et aux traditions de nos aïeux le secret de rester fortement unis entre vous en Dieu, et à Dieu par l'Eglise.
Comprenez la vie publique comme une tâche ardue et noble, où chacun emploie son énergie et son dévouement pour le bien et la grandeur commune, non comme une spéculation habile, où chacun poursuit son dessein d'ambition ou de lucre personnel au détriment des droits d'autrui ou de la prospérité publique. Voyez dans les charges publiques un moyen d'honorer Dieu en servant vos frères, et non pas le terme d'une voie tortueuse ou violente qui mène à la gloire et à la fortune par la fraude et le mensonge, la calomnie et la vénalité, l'achat des consciences, le parjure et l'intempérance.
Mettez sur vos poitrines, au-dessus de la cocarde rouge ou bleue, la croix, signe éternel du chrétieu, la croix, signe antique du Canadien-Français.
Montrez- vous, sans fausse honte, chrétiens et catholiques, dans les assemblées publiques et dans les relations officielles, comme vous savez l'être encore en si grand nombre au foyer domestique et sous la voûte de vos temples !
En faisant ainsi, vous accomplirez tout votre devoir civique et vous imiterez Jean, votre saint patron, apportant chacun votre note, éclatante ou discrète, à l'hymne qui, tous les jours, doit monter au ciel des bords du Saint-Laurent, chantant au Christ et à son Père cette ardente prière : " 0 Dieu de nos pères, qui nous avez appelés à la grâce de la foi au baptistère
de Eeims ; qui nous avez conduits par la main dans cette terre nouvelle, pour y faire briller la lumière de l'Evangile et y faire fleurir les vertus qui naissent à l'ombre de la croix, rendez-nous dignes de notre haute et sainte vocation. Aimeznous, protégez-nous, gardez-nous, sanctifiez-nous, aujourd'hui, demain, tous les jours ! " Ainsi soit-il.
DISCOURS PRONONCÉ A MONTE-BELLO, LE 14 OCTOBRE 1894, A LA RÉU- NION DES CERCLES DE l'ALLIANCE NATIONALE.
Messieurs,
A quel titre suis-je venu vous adresser aujourd'hui la parole ? En qualité d'aumônier général de l'Alliance nationale, cette société si jeune, dont les brillants débuts autorisent les plus belles espérances. J'ai répondu à la fraternelle invitation de M. Chauvin, qui a fait une excellente action en acceptant la charge de substitut du président général dans le cercle qui vient de se constituer parmi vous. Il s'est acquitté vraiment d'un devoir de sa position sociale et de sa situation officielle, en déployant, pour la diffusion et le succès de l'Association, le zèle et l'activité dont cette convocation est la preuve.
Je ne viens pas vous énumérer ni vous démontrer les avantages spéciaux et techniques qui assurent à l'Alliance nationale une supériorité marquée sur nombre de sociétés du même genre qui se disputent vos suffrages. M. Papineau, notre sympathique secrétaire général, vous le dira tout à l'heure : il est venu exprès pour cela.
Mais je veux vous signaler, en commençant, l'avantage considérable qu'assure à notre société le fait qu'elle est fondée sur l'unité de croyance et de race, et qu'elle ne limite pas ses
visées d'extension et de propagande aux limites étroites d'une municipalité, d'une paroisse, d'une ville ou même d'une province. Munie actuellement d'une charte provinciale, elle compte demander au parlement fédéral, à sa prochaine session, une charte qui lui permette d'embrasser dans ses cadres toutes ces vaillantes et généreuses minorités françaises et catholiques des provinces fédérées, qui voient aujourd'hui leurs droits menacés et compromis par une explosion d'injustifiable hostilité. Elle compte répondre bientôt au désir de nos frères des Etats-Unis, qui lui adressent de chaleureux appels : c'est dire qu'elle vient à son heure, pour combler une profonde lacune et satisfaire à de pressantes exigences.
Je vous ferai observer de plus qu'en raison même de sa composition, elle prévient au sein de ses réunions les méfiances, les froissements et les complications que peuvent produire, à un moment donné, dans les relations d'hommes très raisonnables et très unis d'ailleurs, le contre-coup des conflits extérieurs entre citoyens de race, de croyance et de sujétion différentes. Elle assure en même temps à la cause nationale, aux heures de péril et de combat, l'appoint d'une association fortement unie, éclairée et puissante, dont les membres ne sont pas exposés à se rencontrer, en dehors de leurs réunions, sous des drapeaux hostiles. Enfin, elle trouve dans la largeur de ses cadres et de son champ d'action une sauvegarde contre une tendance à laquelle cèdent trop certaines sociétés analogues: celle d'accroître les bénéfices de leurs membres au détriment des ressources collectives de la société.
Ces multiples avantages. Messieurs, ont été nettement exposés par ^I. Laporte, notre président général, dans le
discours qu'il a prononcé à Montréal, l'été dernier, à la convention générale de notre société naissante. Je ne m'y arrête pas davantage. Je regrette que notre estimé président ne aoit pas ici avec nous. J'aurais eu le plaisir de vous le présenter. Je suis heureux d'exprimer ici quelles vues larges et généreuses ont inspiré cet homme d'un rare mérite et ses dévoués collaborateurs dans la fondation de la société. L'amour de leur race et de leur foi, le souci de conserver aux mains des catholiques français l'argent des catholiques français, et de les éloigner des sociétés d'un caractère international ou neutre, ont été l'unique mobile de leur création.
C'est dire, Messieurs, quel est l'objet des paroles que j'ai l'intention de vous adresser. Je viens vous parler de la patrie et du patriotisme: c'est un sujet de haute actualité, sur lequel on ne saurait trop souvent revenir, pour parer aux dangers et aux exigences de l'heure présente.
Le patriotisme, c'est l'amour de la patrie, — sentiment éminemment élevé et noble, naturel au cœur de l'homme, source de son dévouement à la patrie, comme l'amour de sa famille et de son foyer est la source de son dévouement à sa famille et à son foyer. Le patriotisme a été de tous les siècles et de tous les pays, et partout et toujours, il a enfanté des grands hommes et de grandes actions qui ont mérité l'admiration et la reconnaissance des peuples.
Mais notre patriotisme à nous est forcément, si je puis ainsi parler, d'une essence plus complexe que celui des autres peuples, du moins de la plupart d'entre eux. Car la patrie, pour nous, Canadiens-Français, n'est pas essentiellement et princi-
paiement constituée par l'unité territoriale. Nous partageons ce territoire, soumis au même gouvernement, avec des hommes de langue, d'origine, de culte et de traditions différentes. Nous ne pouvons donc constituer simplement et complètement la patrie avec eux par notre seule cohabitation et notre sujétion commune au gouvernement britannique. La patrie complète et parfaite comporte la communauté de la langue, des croyances et des traditions nationales, toutes choses dont l'ensemble peut se définir par la formule latine : res patria, la chose de nos pères, tout ce qui les a faits ce qu'ils ont été, au point de vue social et politique, en face des autres nations, dans le temps et dans l'espace. A ce point de vue, notre patrie dépasse de beaucoup nos frontières politiques, et en deçà même de ces frontières nous constituons, à nous seuls, une patrie dans la patrie. Cette patrie, elle est partout où notre race est groupée avec ses éléments essentiels : sa langue, sa foi, le culte de ses souvenirs et de ses traditions communes. Cette patrie. Messieurs, elle couvre aujourd'hui une grande surface du continent nord-américain, partout où battent des cœurs canadiens-français, à l'ombre d'un clocher qui ne proscrit pas leur langue, et d'une école qui la maintient et la cultive.
Or, c'est l'amour de cette patrie-là, de tout ce qui la constitue et la protège, en l'affermissant, que je viens vous inviter à cultiver dans vos cœurs.
C'est, à mes yeux, un devoir impérieux et urgent, puisque nous ne savons pas quel état politique nous est réservé d'ici à un siècle, peut-être même un demi-siècle. Qui peut dire, en effet, si, d'ici à un demi-siècle, nous serons encore sous le régime fédéral ou si nous aurons passé sous l'union légis-
lative ? Qui sait si d'ici là nous n'aurons pas aboli nos frontières et envoyé nos mandataires à Washington ? Qui sait même si, plus tard, nous ne composerons pas un élément considérable et prépondérant, dans un Etat indépendant formé par une partie du Dominion, fondue avec un fragment du bloc américain que les révolutions ou les désagrégations futures peuvent morceler en cinq ou six fractions ?
Toutes ces éventualités sont, pour le moment, du domaine de l'hypothèse ; mais l'une ou l'autre peut être la réalité de demain. Quels que soient les prévisions et les désirs de chacun sur ce sujet vital, il est d'un politique éclairé de les envisager toutes et de les discuter froidement; il est d'un patriote sincère d'assurer à tout prix et à tout hasard à ses coreligionnaires et à ses nationaux le maintien et le respect absolus de tous leurs droits et de tous leurs intérêts dans chacune de ces combinaisons éventuelles. Or, comment arriver à ce résultat, si dès ce jour, dès cette heure vous n'avez pas au cœur un véritable amour de votre patrie, c'est-à-dire de votre race ?
Il ne suffit certes pas, pour avoir et prouver du patriotisme, de célébrer pompeusement et joyeusement, le 24 juin de chaque année, la fête nationale. Ce n'est pas avec des bannières, des drapeaux, des tentures multicolores, des éclats de fanfares et des discours sonores, que démentent trop souvent les actes et les attitudes de toute l'année, même de toute la vie, qu'un peuple affirme pratiquement son patriotisme, son attachement et son dévouement à la cause nationale. Ceci, c'est une manifestation, excellente en soi mais passagère, du sentiment national : mais cela ne suffit pas. Ce qu'il faut, c'est la démonstration vivante, pratique, tout le
/ long de l'année, tout le long de la vie, de son attachement et / de son dévouement à sa race, chaque fois que ses intérêts le I réclament.
I Or, pour être patriote de cette façon, qui est la seule
bonne, il faut de l'esprit public, c'est-à-dire l'intelligence du bien commun et la disposition habituelle et énergique à le procurer dans la mesure de ses forces, de ses ressources et de sa situation sociale. Il faut, par le fait même, exclure de soi deux esprits, qui sont les mortels ennemis de l'esprit public, partant du patriotisme.
Ces deux esprits sont l'esprit de parti et l'esprit d'égoïsme individuel. /
Je n'étonnerai pas, j'ose l'espérer, un trop grand nombre d'entre vous en affirmant que l'esprit de parti sévit chez nous à l'état de fléau public.
" Tout pour le parti, tout par le parti," telle est la formule de nombre d'électeurs et d'élus de notre estimable pays. Eien n'est bon en dehors du parti, tout est bon en lui, où à peu près. Le parti avant tout ; le parti après tout ; le parti surtout; le parti quand même; le parti toujours! Les chefs du parti, grands ou petits, vieux ou jeunes, honnêtes ou fripons, intelligents ou médiocres, fidèles ou infidèles à leur programme ! Les journaux du parti, sincères ou menteurs, rédigés ou barbouillés, polis ou grossiers, chrétiens ou païens, ce qu'ils disent, ces journaux et ces chefs, c'est vrai ; ce qu'ils font, c'est bon ; ce qu'ils suggèrent et commandent, c'est excellent 1 Le parti, c'est la chose sainte, sacrée, à laquelle il ne faut pas toucher, sous peine de sacrilège. C'est l'arche d'alliance. C'est,
pour le service de la cause publique ou nationale, quelque
chose d'aussi essentiel et nécessaire que l'Eglise, pour la
vie religieuse et la vie éternelle.
^f Voilà, dans son expression extrême et la plus déplorable-
I ment réelle, l'esprit de parti que je vous dénonce. Un trop
j grand nombre d'entre nous en sont possédés, abêtis (le mot
^ n'est pas trop fort), paralysés pour le service et la défense de
nos véritables intérêts nationaux.
Et comment en serait-il autrement, quand on adopte un parti, qu'on vit ou qu'on meurt bleu ou rouge, parce que papa ou grand-papa a été toute sa vie rouge ou bleu ?
Mais cet esprit de parti est essentiellement contraire au principe et à l'exercice du régime constitutionnel. Il nous ramène, par des voies aussi sûres, sinon aussi directes, à tous les abus des régimes autocratiques du passé.
Vous n'êtes certes pas le " peuple souverain." Ce serait une illusion grande, une erreur énorme de le croire, et ceux qui vous le répètent à satiété, sont de mauvais plaisants, car on ne saurait être à la fois gouvernement et gouverné, Etat et peuple, soiiverain et sujet. Mais vous désignez, vous constituez ceux qui, sous votre surveillance et votre contrôle, comprenez-le bien, doivent exercer, pour le bien commun, l'autorité, la souveraineté dont ils ne sont que les dépositaires. Vous êtes investis d'un droit auguste et précieux, d'un droit acquis, au prix de cinquante années d'efforts opiniâtres et de vaillants combats, par nos pères, qui, il faut le reconnaître, / valaient mieux que nous. Or, vous ne pourrez jamais exercer votre droit avec intelligence, si vous ne vous dégagez pas de l'esprit de parti, dans ce qu'il a d'étroit, d'abusif et de funeste. Un électeur intelligent et dévoué à sa patrie n'accorde son
suffrage qu'à un homme qu'il sait vouloir et pouvoir remplir le mandat qu'il lui confie. S'il le juge indigne ou incapable de cette haute fonction, il ne doit pas, en bon patriote, la lui confier. S'il constate qu'il a violé son mandat, menti aux promesses faites à ses mandataires, trahi la patrie au seul profit de son parti ou, ce qui pis est, de sa personnalité, il doit le lui retirer, pour le remettre à des mains plus loyales ou plus fortes. S'il est un vrai patriote, il ne doit pas hésiter à désavouer, même à répudier le député, le chef, le groupe ou le parti qui a trahi sa confiance ou trahi la patrie. Voilà le devoir le plus élémentaire d'un électeur, d'un citoyen, d'un patriote. Si ce devoir n'existe pas, tel que je vous l'indique, le civisme, le patriotisme est un vain mot; la patrie, une figure de rhétorique, un être de raison ; la politique et la morale, des sciences d'agrément ; et la religion, qui les éclaire, les complète et les sanctionne, une formule bonne à reléguer dans quelque répertoire oublié de pédagogie antique. Avec cela, on n'a qu'à biffer l'histoire de son pays, à effacer ses gloires, à fermer à jamais les horizons de son avenir, à supprimer ses plus nobles et ses plus légitimes espérances. Je n'en dis pas plus contre le premier ennemi du patriotisme, l'esprit de parti, et je vous prie de faire l'application de ces principes à tous les partis, à tous leurs chefs, à toutes leurs fautes et à toutes leurs trahisons, sans chercher dans mes paroles aucune préoccupation personnelle, aucune allusion aux drapeaux différents que vous avez pu suivre dans le passé ou que vous pouvez acclamer aujourd'hui ou demain.
Quant à l'esprit d'égoïsme individuel, plus instinctif et plus vulgaire encore que le premier, je crois aussi urgent de le signa-
1er à votre mépris et à votre aversion d'honnêtes hommes et de chrétiens. Je ne veux pas énumérer ses ravages et sa désastreuse influence sur la dignité et l'indépendance des élus et des électeurs de la nation. Je ne prétends pas, non plus, qu'un homme qui voue son talent, ses forces et son temps au service de son pays doive abandonner le souci de son légitime intérêt personnel. Mais je prétends qu'un tel homme doit savoir concilier honnêtement le souci de cet intérêt avec celui du bien public, et ne sacrifier jamais le second au premier. Je prétends, et tout vrai citoyen avec moi, qu'il ne doit pas subordonner le service de ses compatriotes à l'âpre poursuite de sa fortune personnelle, au maintien de sa situation officielle, à la conservation, malgré tout, de son portefeuille, de son mandat ou de sa situation administrative.
Le souci avant tout de la fin secondaire et personnelle d'une carrière politique, engendre naturellement l'obtention du suffrage électoral par tous • les procédés de corruption, et l'état politique où le gouvernement et l'électorat s'appellent et se soutiennent par un pareil système, est un état déplorable et ignominieux qui conduit une nation et une race à la ruine et à la mort, par le déshonneur et la décomposition sociale.
Je ne saurais déterminer le degré précis où ce mal honteux sévit dans le Dominion et spécialement dans notre province. Mais je connais d'honorables députés et des -organisateurs de campagnes électorales, qui ont dans leurs papiers le tarif, la cote du suffrage électoral de maint comté de la province, et qui y puisent de très utiles renseignements pour baser leurs calculs et assurer le résultat con-
176 CONFÉRENCES ET DISCOUKS.
voité. Je sais que la législature fédérale a édicté contre la corruption politique des lois sévères, qu'on viole fréquemment et qu'on élude aisément. Je sais que tous les évêques de notre province française et catholique ont naguère, en un solennel document, tenté un édifiant effort pour enrayer ce mal par des remèdes et des peines spirituelles. Vous savez toutes ces choses comme moi : elles sont déjà un châtiment et une flétrissure publique, que tout homme de cœur ressent vivement, même s'il ne fait pas la part exagérée à ceux de sa croyance et de sa race. Il en rougit pour eux et désire apporter sa part d'énergie et de vaillance pour écarter de lui cette souillure et aider ses frères coupables à s'en laver.
/ Eh bien ! messieurs, deceudez dans vos consciences, inter- I logez votre devoir de bons chrétiens et de bons patriotes. ;' Interrogez aussi les grands exemples de nos pères, conqué- / rant nos libertés publiques pendant cette admirable période I de lutte constitutionnelle qui a suivi l'héroïque période de nos derniers combats pour la défense du drapeau français contre l'invasion anglo-américaine. Dites-vous que vous êtes les fils de cette noble et généreuse France qui occupe encore, malgré l'abandon partiel de ses traditions nationales, le premier rang des nations civilisées et chrétiennes du monde. Dites- vous que vous devez prolonger sur ce continent, dans les siècles à venir, sa mission historique de guide et de champion de la civilisation chrétienne. Elevez vos fils dans le culte des gloires, dans l'observance des traditions de notre passé. Apprenez-leur à faire du choix d'un drapeau politique une question de raison, d'intelligence, de dévouement désintéressé et libre à leur race, à leur croyance, à la chose publique, et non pas une simple question d'instinct, de
LE PATKIOTISME. 177
sentiment, de simple imitation filiale, moins encore une transaction commerciale.
Avec cela, quoi qu'il arrive, vous formerez pour l'avenir une génération droite et forte, bien préparée à prendre sa part de la vie publique. Vous ménagerez un instrument docile et fort à ces nobles chefs de peuple, vrais représentants de leur race, intelligents serviteurs de leur pays, que Dieu, dans sa bonté tendre et prévoyante pour un peuple favorisé de son élection, ménage à nos jours à venir, comme il en a toujours gratifié nos jours passés.
Et vous, mesdames, dont les mères ont si généreusement et si vaillamment secondé nos pères dans leurs luttes et leurs travaux, préparez à vos fils et à vos petits-fils des femmes dignes de vous et dignes d'eux. Elevez vos filles dans l'amour du travail domestique, dans la pudeur, dans la simplicité. Prémunissez-les contre cette extravagante tendance qui pousse toutes les classes de notre société démocratique à sortir de leur rang, par un déploiement de luxe aussi déplacé que périlleux pour le bon ordre des finances domestiques et la sécurité des jours mauvais. Mettez-les en garde contre cette vanité prétentieuse, qui voudrait suppléer par l'élégance des toilettes à l'absence de la grâce, du bon langage et des bonnes manières. Eappelez-leur qu'elles ne feront pas la conquête et le bonheur de leurs maris par leurs chapeaux tapageurs et leurs brillants colifichets, mais par leur bonté, leur tendresse, leur dévouement et toutes les vertus. Encouragez vos maris et vos fils à entrer dans des sociétés semblables à la nôtre, qui assurent la subsistance de la famille en même temps qu'elles entretiennent et fortifient^ leur solide attachement à l'Eglise et à la Patrie. Par