‹ Conférences et discoursChapitre 7 sur 18 · NOCES D'ARGENT DES ZOUAVES PONTIFICAUX · texte numérisé non relu

NOCES D'ARGENT DES ZOUAVES PONTIFICAUX

pas le droit de méconnaître ni de déserter, pas plus aujourd'hui qu'hier, pas plus demain qu'aujourd'hui, et j'ajouterai moins aujourd'hui que jamais, à l'heure critique et décisive où s'agite, non seulement dans les discours et les écrits politiques, mais encore, ce qui est plus grave, dans les faits et les situations inévitables qu'ils produisent, le complexe et suprême problème de notre unité nationale !

Un instant après, le glorieux étendard était consacré au Dieu des armées, " vainqueur éternel des ennemis visibles et invisibles ", et l'évêque de Ville-Marie, avant de le remettre au commandant provisoire de la petite troupe, adressa aux vaillants jeunes hommes la question suivante : " Voulez- vous, braves enfants de la Eeligion et de la Patrie, prendre l'engagement d'honneur de ne rien faire, pendant la noble expédition que vous commencez, qui puisse imprimer quelque tache à cette aimable patrie dont vous êtes l'ornement et la gloire aux yeux des nations étrangères ?" A cet appel, les cent trentecinq chevaliers, levant, d'un prompt et soudain mouvement, la main droite vers l'insigne devenu sacré, s'écrièrent tout d'une voix : " Nous le jurons ! "

Un long et profond tressaillemet traversa l'immense assemblée, car le souffle du grand venait de passer sur elle !

Et vous-mêmes, mes frères, témoins survivants de cette glorieuse fête, ou témoins nouveaux de son brillant souvenir, en voyant, ce soir, dans la même nef, aux pieds du même Christ, Dieu des foyers et Dieu des armées, les mêmes hommes qui, depuis lors, ont reçu le baptême du feu et blanchi quelque peu dans ces combats et ces travaux de la vie, plus durs à l'esprit et au cœur de l'homme mûr que les hardies aventures de l'ardente jeunesse, n'êtes-vous pas fiers

de ces soldats du Pape, vos frères par le sang et par l'eau du baptême ?

N'êtes- vous pas fiers de ce drapeau, qu'ils ont rapporté sans tache et rayonnant de gloire d'au delà des mers et des monts ? Et lorsque, dans nos démonstrations et nos processions nationales, vous voyez la noble bannière baigner sa soie blanche et sa devise d'or dans la splendeur d'un beau soleil, n'avez-vous pas alors comme une vision soudaine, plus rayonnante que tous les feux du ciel et de la fête ?

Oui, la vision de la patrie canadienne-française, soulevée tout entière, en ce jour glorieux, par une poussée de foi vive et d'ardeur chevaleresque, donnant ses fils au vicaire du Christ, pour prouver à la vieille France et à la vieille Europe que partout, sous les cieux anciens, pour les œuvres de Dieu, les Francs savent se retrouver encore et toujours les Francs de Clovis et de saint Louis : Gesta Dei per Francos !

Cette vision, mes frères, puissiez-vous l'entrevoir souvent au plus profond de vos âmes, dans ce sanctuaire intime où l'esprit réfléchit, où la volonté commande, où la conscience tour à tour approuve et condamne, où le cœur s'humilie et prie ! Je vous dirai pourquoi tout à l'heure.

Le lendemain de cette grandiose soirée d'adieu, les cent trente-cinq volontaires prenaient la route de New- York.

Je ne rappelle que pour mémoire l'émouvant spectacle de ce départ.

Mon souvenir d'enfant me renvoie, à cette distance, le tableau d'un ciel bas et gris, floconneux par instants ; d'une foule immense, bloquant les avenues du palais épiscopal ; de cloches sonnant à toute volée aux tours de nos églises ; et, dans ce grave et mélancolique décor, une nuée de bérets blancs.

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défilant allègrement au mouvement cadencé d'une martiale allure, entre deux haies serrées de peuple, les acclamant au passage.

Ils riaient et plaisantaient, dit-on — le cœur au dedans gonflé, j'ensuis sûr, — ces derniers-nés de la vieille Gaule, qui allaient ajouter plus d'un mot alerte, plus d'un trait piquant à l'impayable vocabulaire du troupier français ; mais leurs mères, leurs sœurs et leurs fiancées pleuraient, les couvrant, au dernier moment, de caresses et de porte-bonheur pieux.

Le train s'ébranla et disparut; et la dernière vibration d'adieu qui vint trembler à l'oreille et au cœur des parents et des amis, cloués sur le quai de la gare, la main chaude encore de la dernière étreinte, ce fut le chant de Y Ave, maris Stella, poussé en chœur par ces jeunes et robustes poitrines vers l'Etoile de la mer, la patronne de Ville-Marie,

Deux ans plus tard, le 6 novembre 1870, la vieille église de Notre-Dame de Bonsecours, l'église par excellence de la vieille cité, l'église des pèlerins de tous les temps, retentissait du même chant à Marie, jaillissant des mêmes poitrines, mais avec l'accent, cette fois, plus grave et plus mâle de soldats endurcis par l'étape et le coup de feu.

Deux années avaient passé sur le glorieux départ. Eome n'était plus au Pape, et la France, coupable d'un injustifiable abandon, livrait à la Prusse sa rude et désastreuse bataille.

Nos zouaves revenaient vaincus et désarmés, mais goûtant, au fond de leur tranquille conscience de chrétiens confirmés dans la foi, la forte et bonne saveur de cette parole du premier et du plus grand des zouaves : " 11 n'est point de gloire plus belle que celle d'être vaincu pour le Christ."

Pas un n'avait péri au champ d'honneur. Le ciel s'était

contenté du sacrifice de leur cœur, de leur temps et de leurs forces. Il avait sans doute voulu garder à la patrie canadienne une plus grande abondance du meilleur de son sang, pour lui ménager un nombre plus grand de germinations généreuses !

Neuf seulement, sur les cinq cent cinq qu'ils étaient partis, en tout, sont morts là-bas, du climat, d'accidents ou d'affections diverses. Ils reposent ensemble, un seul excepté, avec tous ceux de leurs compagnons d'armes dont ou a pu réunir les corps, dans le cimetière du diacre martyr Laurent, non loin du tombeau de Pie IX, leur père et leur roi, en <lehors de ces murs de la Ville, profanés et violés par une main sacrilège.

Mais la haine du vainqueur, oublieuse de leur grandeur, a poursuivi de sa toute-puissante insolence leur gloire au delà du tombeau ; et, pour étouffer à l'oreille de l'Italie unifiée le cri vengeur du sang de Castelfidardo et de la Porta Pia, allié k l'énergique réprobation de l'univers catholique, elle a scellé au-dessous des noms et du sobre éloge funèbre de ces morts vénérables, un marbre menteur, qui prétend flétrir des méprisantes épithètes d' "étrangers" et de "mercenaires" ces intrépides et spontanés défenseurs de l'œuvre des Pépin, des Charlemagne et des Eobert Guiscard !

Parmi ceux qui nous sont revenus, plusieurs, pour emprunter une poétique et touchante image à leur sympathique et vaillant doyen, " plusieurs, déracinés, ont glissé sur la pente de la colline qui conduit au tombeau "'. Mais ceux qui restent, poussent ce soir avec lui, et avec nous tous, mes frères, n'est-ce pas ? ce cri de suprême espoir chrétien : " Ah ! qu'il est consolant pour des hommes de cœur de songer que

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nous nous re verrons tous ! Oui : tous ceux qui sont là-bas, couchés sur les champs de bataille ou morts dans les hôpitaux, tous ceux qui, depuis, ont payé leur tribut à la nature, nous tous qui les suivons, nous nous retrouverons ensemble. J'en offre ma garantie morale, endossée par nos aumôniers : car on n'est pas soldat du pape pour rien ; et si le Christ est le même qu'il était sur la terre, nous aurons une grande chance de répondre à l'appel. Et puis nous nous aiderons tous pour cet assaut suprême : nous ramasserons les traînards." ^'^

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