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ELOGE HISTORIQUE

DE MONSIEUR L'ABBÉ H, R. CASGRAIN LU DEVANT LA SOCIÉTÉ ROYALE DU CANADA.

Une institution comme la nôtre, qui se renouvelle sans cesse, peut avoir l'illusion qu'elle est immortelle, Mais ce n’est qu'une illusion, et elle peut dire avec vé. rité comme chacun de nous: “ quotidie morior ” ‘je meurs tous les jours.”

Car tous les jours, ou tous les ans, pour parler plus exavtement, notre société voit mourir quelqu'un de ses membres.

Les Académiciens de France, vous le savez, se décernent le titre d'immortels. Mais ce n'est qu'un vain mot, et ils savent très bien eux-mêmes que leurs œuvres seules peuvent leur assurer l'immortalité. Aussi l’immortalité académique prend-elle fin souvent du vivant de l'acudémicien, et quelquefois même n’a jamais existé.

Les membres de la Société Royale ne voudraient jamais s'affubler d'un titre que la postérité seule a droit de décerner. Mais s'il est parmi nous des prédestinés que la postérité honorera, ne pensez-vous pas qu'elle placera celui dont je viens vous faire l'éloge, parmi les plus illustres et les meilleurs ?

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C'est ma conviction profonde, et j'ai l'espoir qu’en Vous rappelant la mémoire de l'abbé Henri-Raymond Casgrain, j'aurai peu d'efforts à faire pour mériter | votre attention.

Disons quelques mots de l’homme avant d'apprécier l'écrivain.

La vie de l'abbé Casgrain n’a été ni complexe, ni mouvementée. Elle s’est formée des événements ordinaires qui composent toutè existence humaine, et je vais la résumer aussi brièvement que possible.

Il est né le 16 décembre, 1831, à la Rivière-Ouelle, dans le comté de Kamouraska.

| Son père était l'honorable M. Charles-Eusèbe Cas- | grain, qui fut Commissaire des Travaux Publics pour

le Bas-Canada, et qui mourut jeune. encore, en 1848. C'était un citoyen irréprochable, un père de famille modèle, un homme publie honnête et éclairé, un chré-. tien d’une grande vertu. :

Sa mère se nommait Eliza-Anne Baby. Elle était la fille de l'honorable M. Jacques Duperron Baby, chef de l’une des plus anciennes familles du Canada, établie à Détroit, quand cette ville faisait partie de notre pays,

C'était une femme d’une intelligence très remarquable et d’une éducation supérieure. Ellea publié des ‘MEMOIRES DE FAMILLE ” qui contiennent une biographie de son mari. Rien n’est plus édifiant que

ce petit volume, qu'on pourrait ranger parmi les œuvres de l’hagiographie contemporaine.

La paroisse natale de notre regretté collègue porte le nom de la petite rivière qui l’arrose, et aux bords de laquelle sont bâties l'église paroissiale et les rares maisons qui forment le village.

Sur la rive droite, à quelques pas d’un large pont qui la relie à la rive gauche, s'étend un long manoir faisant face à la rivière, et flanqué de jardins et de bouquets d’arbres.

C’est la maison paternelle où sont nés notre ami, et ses douze frères et sœurs. Une suite de chambres en forme l’unique étage; mais au-dessus s’onvrent un grand nombre de mansardes— ce qui permettait d'exercer une large hospitalité.

En face du manoir, un long quai borde la rivière, et sert à la fois d’abord pour les goëlettes et les petits bateaux à voiles, et de terrasse pour les promeneurs.

C’est un paysage charmant, calme, riant et poétique, mais sans horizons, sans pittoresque et sans grandeur.

Là se sont écoulées les années d'enfance de notre ami. Il y a goûté la vie de famille avec ses charmes reposés, sa douce gaîté et son heureuse insouciance du lendemain. Il y a grandi dans le bonheur que donne la vertu, dans les joies sereines qu'apporte la piété, entre ua père et une mère qui étaient des saints.

Ce milieu et cette origine sont en harmonie avec la carrière qu’il a fournie, et avec l'uniforme élégance

de son style, sans élans transcendants, et sans envo-

lées vers les régions su périeures que fréquentent les

aigles. La chaude atmosphère du foyer domestique explique en même temps son tempérament méridional,

Quand on causait avec lui, on le croyait volontiers du Midi, et même un peu de Tarascon.

Des fenêtres de sa chambre, l'enfant apercevait le dôme du collège de Sainte Anne de La Pocatière, et c'est dans cette excellente institution qu'il fit ses études classiques. Il en fut lun des plus brillants élèves.

Enclin par nature à se dévouer au bien de ses semblables, il se crut appelé d’abord à soigner les corps, et il étudia la médecine, Mais après deux années d'étude, il comprit que Dieu le destinait plutôt à prendre soin des âmes ; et le 5 octobre 1856, il était ordonné prêtre.

Dans les années qui suivirent, il fut successivement professeur au collège de Sainte-Anne, vicaire à Beauport, puis vicaire à la Basilique de Québec.

En 1872, une maladie les yeux qui alla toujours s’aggravant, et qui fut la grande épreuve de sa vie, le força d'abandonner le ministère, et il consacra dorénavant tous ses loisirs aux travaux littéraires et historiques, Mais il n’avait pas attendu cette époque-là pour prendre sa place dans le monde des lettres.

Dès 1860, s'était produit À Québec, parmi la jeu-

CONFÉRENCES ET DISCOURS 329 TE nesse des écoles, un mouvement littéraire bien prononcé.

Garneau, Chauveau, Crémazie et Taché avaient auparavant ouvert la voie dans la conquête du domaine intellectuel. La semence jetée par eux dans le sol avait germé, et, sans les chercher ni les appeler, ils avaient formé des disciples.

Toute une pléiade de jeunes talents s'était éluncée sur leurs traces, sous la double impulsion «: l'amour des lettres et du patriotisme, sans autre ambition que de se faire un nom, et d'ajouter quelques rayons À la gloire nationale.

La carrière littéraire alors ne promettait absolument rien au point de vue pécuniaire ; et ceux qui y entraient devaient s'attendre à se coucher souvent sans souper. Mais qu’avait-on besoin de souper alors? On vivait d’idéal, et cela nous paraissait une nourriture substantielle.

J'en parle en connaissance de cause, car je faisais partie de la jeunesse d'alors, et j'afirme que c'était le beau temps, au risque de passer pour un ‘“laudator lemporis acti. ”

Notre dernier souci était la question d'argent, et négligeant l'étude des professions dans lesquelles nous étions entrés, nous consacrions nos veilles à construire de belles phrases, à arrondir des périodes, et à scander des vers.

Hubert Larue, Louis Fréchette, Pamphile Lemay, Louis-P. Turcotte, Ernest Gagnon, Joseph Marmette,

A. Decelles, Buies, Faucher de St Maurice, Nap. Legendre, Benjamin Sulte, Oscar Dunn révaient tous de lauriers littéraires. J'en oublie sans doute, mais je ne puis pas oublier celui qui marchait en tête de ce groupe, l'abbé Casgrain.

Avouons qu’il n’était pas encore, à cette époque, entré dans sa vraie vocation. En parlant ainsi, nous ne voulons pas rappeler qu'il a étudié la médecine avant d’embrasser l'état ecclésiastique. Nous voulons dire que, même dans la carrière des lettres, il ne <’est pas livré immédiatement à l'étude de l’histoire, qui devait pourtant donner à sa vie plus d'utilité, plus d'intérêt, plus de charme, et plus de renommée.

Son premier ouvrage publié en 1861 avait pour titre: “Légendes Canadiennes”. C'était une œuvre d'imagination, et un exercice littéraire. Le jeune auteur semblait y faire l'essai de ses facultés poétiques, et vouloir démontrer, qu'entre son genre de prose et Ja poésie, il n'y avait pas d'autre différence que la rime.

Mais les ‘ Légendes ” prouvaient surtout que le débutant avait une imagination qui manquait de mesure, et un goût exagéré pour les figures de rhétorique. 11y révélait des dons précieux et de remarquables aptitudes. Mais la maturité et la formation littéraire que donne l'expérience faisaient défaut. Le style exubérant de jeunesse était trop recherché, maniéré, chargé de couleurs, ennemi du naturel, de la shnplicité et de la précision.

A cette époque, il manifestait des tendances rggressives et militantes. Oril se trouva que mes dispositions étaient semblables, et nous croisâmes le fer, je veux dire la plume.

Je viens de relire mes polémiques d'alors, surtout celles que j'ai signées ‘“ Jean Piquefort,” et j'en regrntte sincèrement les sévérités d’un caractère personnel: mais quant à ce qui était critique littéraire proprement dite, je ne crois pas avoir beaucoup dépassé les limites permises à la satire.

C’est mon impression sincère, après avoir relu les “ Légendes ”.

Vers ce temps-là furent fondées à Québec les ‘ Soirées Canadiennes ”, et l'abbé Casgrain en fut l’un des principaux collaborateurs. Puis il publia successivement quelques biographies dont il avait bien connu les personnages. C'étaient le chevalier Falardeau, F.-X. Garneau, notre historien nati nal, G.-B. Faribault, et P. de Sales Laterrière.

C’est par là qu'il sortit du domaine de la fiction pour entrer dans celui de l’histoire.

Mais c'était l'histoire de ses contemporains, et c’est vers le passé qu’il ne tarda pas à se sentir attiré. Les vrais historiens font leurs délices de vivre avec les morts illustres.

Et, comme prêtre, il se tourna tout d'abord vers les saintes fondatrices de nos principales institutions de femmes. Il publia alors successivement l’histoire de la vénérable Mère Marie de l’Incurnation, et l'histoire de l’Hotel-Dieu de Québec.

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Entre temps, il s'était essayé dans la poésie, et il avait publié un petit volume de vers intitulé ‘“ Les Miettes”. Mais la versification génait son allure prime-santière, et il revint à la prose, cs ‘mâle outil” que vante Louis Veuillot.

Après les “Soirées Canadiennes”, le ‘‘ Foyer Canadien ”, et, plus tard, le ‘ Canada-français” ont tour à tour bénéficié de sa collaboration.

Travailleur infatigable et chercheur éclairé, notre illustre ami entassait les matériaux et les documents, et quand il avait épuisé nos archives, il allait en Europe y poursuivre ses recherches. Epris de la gloire de sa race et confiant dans ses destinées, il avait assigné comme but à sa vie de la faire mieux connaître et de la glorifier.

C’est dans ce but qu'il allait passer les hivers à Paris, et qu’il bouquinait dans les bibliothèques publiques et les archives de l'Etat.

En même temps, ily nouait des relations avec toutss les célébrités contemporaines, et il s’en faisait des amis.— Dans mes propres voyages en France, j'ai rencontré je ne sais combien d'hommes qui l’avaïent connu, et qui me parlaient de lui avec admiration et amitié.

Ses recherches nese bornaient pas aux bibliothèques publiques. Elles s’étendaient aux archives privées et aux papiers domestiques des descendants des anciennes familles du Canada, retournées en France à l’époque de la conquête.

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