MÉDITATION RELIGIEUSE
Quand mon cœur endolori par les inévitables épreuves de cette vie sent le besoin d’une assistance surnaturelle, je dirige mes pas vers notre vénérable basilique. Je choisis l'heure où ses grandes nefs, presque désertes, sont plongées dans le silence et la demi-obscurité du crépuscule.
En entrant, je salue saint Joseph, le grand Silencieux, et je lui demande pardon d’être un parleur, et un solliciteur. Comme il occupe dans notre cathédrale la place d’un concierge dans un palais, je le prie de vouloir bien m’annoncer au Maître de la maison. Gardien du Fils de Dieu pendant sa vie, il est le gardien de sa demeure, dont la porte est toujours ouverte ; mais il se tait encore, comme il s'est tu pendant toute sa vie, ce qui ne l'empêche pas d’entendre tout ce que le monde dit de lui depuis dix-neuf siècles.
Il ne me répond donc pas; mais sa tête inclinée et son regnrd paternel me font signe d'avancer, et je m'avance lentement vers le sanctuaire,
Des ombres flottent dans l'air, 11 semble que le bruit de mes pas a troublé le sommeil des illustres morts qui dorment sous les dalles, et que le temple silencieux est tout peuplé de leurs Ames bienheureuses. Ils ne m'effraient pas ; au contraire, je les appelle, et les supplie de me révéler les mystères de l'autre vie, afin que je puisse mieux m'expliquer les phénomènes de celle-ci,
Qu'elle est imposante et belle notre vieille basilique avec res piliers massifs, ses grands arcs romans, sa voûte élancée, d’une blancheur immaculée, :‘ ses ornements d’or qui étincellent !
Je jette un coup d'œil aux peintures qui couvrent les piliers, et je m'arrête entre les deux tableaux que j'admire plus particulièrement : à droite, la Nutivité de Jésus-Christ, à gauche, le Crucifiement. C’est Jà que j'aime à m'’agenouiller, À méditer sur la vie de ce monde et sur ce qui doit la suivre.
Je fais des actes de foi, d'espérance et de charité. Les deux premiers sont faciles parce qu'ils sont sincères ; mais le troisième sort timidement de mes lèvres, et je le balbutie en tremblant.
Oui, c'est de tout cœur que je dis à Dieu: je crois en vous et j'espère en vous ; il fait si bon de croire, et si doux d'espérer ! Mais quand j'ose lui dire “ je vous aime,” je crains toujours qu’une voix de tonnerre ne
me réponde : tu mens ! Car je sens bien qu'aimer ainsi n’est pas aimer.
Je demande excuse et pardon en alléguant la faiblesse humaine ; et, alors, il me semble que le Maître de la maison sainte me répond comme l’empereur Auguste au traître qu'il avait comblé de bienfaits :
Prends un siège, Cinna !
Je m'assieds donc, et je lève les yeux vers l'autel, qui m’apparaît plus glorieux qu'un trône; et au-dessus, dans les hauteurs de la voûte, j'aperçois le Christ triomphant, debout sur les nuages, et appuyé sur sa croix, dont il ne charge plus ses épaules, mais qu'il porte comme un étendard !
Cela me fait songer au jugement dernier et m'épouvante ; et je tourne mes regards vers le tableau de droite, qui me montre Jésus enfant. Cette vue seule me rassure; car le Roi des rois s'y fait tout petit, enfant d'une femme, d’une fille d'Eve comme était ma mère!
Ah ! quelle scène de famille admirable et touchante ! Quel groupe charmant où se mélent le divin -t l'humain, le terrestre et le céleste ! C'est la nuit de la terre, mais c'est la nuit éclairée par une étoile miraculeuse !
L'enfant est en pleine Inmière, au centre du groupe, et il est évident qu'il en est le principal personnage. 11 fait oublier qu'il est faible, impuissant, sans parole; et il tend déjà ses petits bras comme il les étendra un jour sur la croix pour embrasser l'humanité!
Saint Joseph et la sainte Vierge sont en extase
devant lui, et l'attitude de lu glorieuse Mère rappelle toutes les paroles de son joyeux magnificat !
Quel triomphe et quelle joie ! Les piophéties sont enfin accomplies ! Le voilà, le Désiré des nations, le Rédempteur promis, que la terre attend depuis quatre mille ans.
Oui, Mère, le Tout-Puissant a fait en toi de grandes choses, et toutes les nations t’appelleront bienheureuse ! Mais ce n’est pas à la terre qu’appartier 1ent les bienheureux, et sur cette grotte même où le ciel resplendit, je vois se projeter l’ombre du Calvaire !
Si dans ton orgueil de mère tu demandais aux prophètes, comme on se demandait à la naissance de Jean-Baptiste : que pensez-vous que sera cet enfant ? Les prophètes te répondraient : Hélas ! pauvre Mère, un glaive de douleur va transpercer ton âme! Vois-tu cet autre tableau sombre et sanglant, où meurt sur une croix un malheureux supplicié? C’est ton fils bien aimé qui va mourir ainsi, et le jour viendra où sur ces genoux qui l’ont bercé avec tant d'amour son cadavre ensanglanté sera déposé !
Quel contraste entre ces deux tableaux ! Quelle naissance et quelle mort ! Quel commencement et quelle fn!
Quelle aurore radieuse et pleine de promesses ! Quel coucher de soleil lugubre et sanglant !
Et mes yeux contemplent le funèbre tableau de Van Dyck, où le Christ agonise au milieu du deuil profond et ténébreux de la nature, pendan: qu’un
CONFÉRENT:: ET DISCOURS 407 ange — ia: doute, ua de ceux qui chantaïient audessus de l’étable de 3ethléem — s'incline au pied de la croix, et recueille dans un calice d’or le sang précieux qui sera le salut du monde.
Et je me disais :
Toute vie humaine va de l’un à l’autre de ces deux tableaux ! Tous les berceaux ont leurs joies et leurs promesses ; et toutes les existences ont leurs croix ; et toute mort est une espèce de crucifiement !
Le spectacle du monde nous offre constamment le contraste de ces deux tableaux. A côté d’une famille qui se réjouit de la naissance d’un enfant, il en est une autre qui reçoit au milieu des larmes le dernier soupir d’ur être cher !
Et de prétendus savants voudraient que ce fût là toute la destinée humaine, et que l’âme après avoir ainsi vécu et souffert tombât dans le néant ? —
Non, cela n’est pas possible. Et si chaque homme en naissant est condamné à mourir, chaque homme en mourânt est destiné à revivre. La naissance est un commencement de mort, mais la mort est un commencement de vie !
Voilà l’évolution vraie de l’homme ; et les sombres mystères qui enveloppent son existence s’illuminent de clartés, dès que l’on voit dans la mort l’affranchissement définitif de l’âme et son entrée dans la gloire.
Aussi les vrais croyants considèrent-ils la mort comme une rédemptrice qu'ils appellent de leurs
vœux ; elle ne leur apparaît pas sous la forme d’un squelette horrible armé d'une ‘aulx vengeresse : c’est un ange au corps glorieux, qui déploie ses ailes vers les hauteurs, et qui, brisant d’une main le mur de notre prison terrestre, entr'ouvre de l’autre la porte des célestes demeures.
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