‹ Conférences et lettres de P. Savorgnan de Brazza sur les trois explorations dans l'ouest africain de 1875 à 1886. Texte publié et coordonnéChapitre 22 sur 89 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Organisation de ma caravane au Gabon, — MM. Noguez et Michaud. — Au confluent de la Passa et de l'Ogôoué. — Achat d'un village. — Fondation de Franceville(juin 1880). — Le morceau d'étoffe. — La femme au Congo. — Privilège du grand chef blanc.

A mon arrivée au Gabon je trouvai tout prêts à me suivre de nouveau mes interprètes et mes anciens porteurs du haut Ogooué, esclaves que j'avais rendus à la liberté et établis dans notre colonie. J'organisai donc sans difficulté ma caravane, secondé par deux compatriotes, M. Noguez et M. Michaud.

Hélas ! un an et demi après mon départ, la fièvre devait m'enlever mon brave Noguez que j'allais placer à la tète de notre première station. Mais si je ne peux payer qu'un juste tribut de regret et de reconnaissance à la mémoire d'un compagnon dévoué qui est tombé à son poste j'eus du moins la consolation de ramener Michaud, mon jeune collaborateur, qui est rentré en France avec moi après deux ans et demi d'absence. Personne n'aurait dit à sa bonne mine qu'il avait partagé toutes nos fatigues, et que lui aussi avait payé son tribut à la fièvre. Mais sa physionomie ne saurait autrement tromper. Toutes les qualités qu'elle reflète il a su les montrer, soit en conduisant et en commandant avec prudence et fermeté dans des circonstances quelquefois difficiles des caravanes de sept à huit cents hommes, soit en me secondant toujours avec zèle et intelligence dans le cours de mes explorations.

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Après avoir pris chez les Inenga et plus loin toutes les dispositions pour faciliter les relations commerciales et les prochains transports de personnel et de matériel, je remontai l'Ogôoué.

Mes précédentes explorations m'avaient permis de fixer sans hésitation au confluent de l'Ogôoué et de la rivière Passa la position approchée de notre première station. On était là en communication directe avec l'Atlantique et à proximité de l'Alima et du Congo. Restait à choisir le site le plus convenable.

Les circonstances me favorisèrent. Quelques discussions d'intérêt ayant amené un désaccord entre deux tribus voisines, l'une d'elles résolut de se transporter sur la rive droite de la Passa et y avait déjà installé deux villages, lorsque nous arrivâmes. Considérant notre présence comme garantie de paix, celle-ci renonça à se déplacer et consentit à nous vendre le village et les plantations déjà commencées près de Nghmi.

Ainsi fut fondée, en juin 1880, la première station du comité français de l'association africaine.

Depuis cette époque, sur cet établissement auquel on a donné le beau nom de Franceville se déploie notre pavillon. Aujourd'hui toutes les populations de l'Ogôoué et du Congo inférieur ne voient pas dans « le morceau d'étoffe » qui est le drapeau le signe d'une exploitation prochaine menaçante pour leurs habitudes et leurs intérêts, mais bien un emblème de paix et de liberté.

Je ne voudrais décourager personne, cependant je dois reconnaître que la tribu chez laquelle nous étions installés était réputée pour la vertu — relative — de ses femmes. Le contraste avec les tribus voisines était même assez marqué.

En quittant les factoreries de la côte dont la latitude géographique excuse une certaine légèreté de costume, on remarque que lamoralité varie en raison inverse des dimensions dupagne

en fil de palmier ou d'ananas qui compose à peu près tout le costume des indigènes. A mesure qu'on avance vers l'intérieur le pagne diminue et dans la région la plus éloignée il est réduit à un morceau grand comme la main. Ces pagnes sont, comme les voiles des femmes turques, d'autant plus transparents qu'on occupe dans la hiérarchie sociale un rang plus élevé. Non moins curieuse est cette coutume de considérer un grand chef comme le mari des femmes des autres chefs. Je me hâte d'ajouter que ce titre— un peu platonique — ne comporte guère pour la femme d'autre devoir que celui de faire la cuisine de son époux nominal. En ma qualité de grand chef blanc je n'ai jamais manqué de cuisinières de tout âge et de tout pagne.

Quelque intéressantes que soient ces naïves et bonnes populations, nous les quitterons pour aller remplir la seconde partie de notre tâche.

lu

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