CHAPITRE VI
Rive de l'Ogôoué. — La canonnière hors de service. — M. Dolisie découvre le Mossakaetle Shanga. — Nombreux traités. — Mortde M. de Lastours. — MM J.de Brazza et Pécile vers le Benne. — • Convention de Berlin. — Préparatifs hostiles. — Ordre de rentrer en France. — Arrivée à Libreville (Octobre 1885).
L'Ogôoué semblait fou cette année-là; une crue énorme survenue à la meilleure époque de l'année avait causé, dès les premiers jours, la perte de plusieurs pièces importantes de la canonnière démontable le Djuê. Il fallait redemander en Europe le double des pièces perdues.
En attendant la baisse des eaux, je m'arrêtai à chaque agglomération de villages riverains, pour achever l'importante organisation indigène dont j'avais jadis jeté les bases et que M. de Lastours avait poussée suivant mes vues; ce n'était pas là perdre mon temps.
Je fus retenu à Madiville, station des Aduma, par la crue persistante du fleuve. M. de Lastours organisait la première des expéditions projetées à la tète de laquelle il devait partir. Cette expédition quitterait l'Ogôoué pour gagner directement le bassin de la Bénouée, en se maintenant autant que possible sur la crête qui sépare le bassin du Congo des autres bassins côtiers du Nord.
Enfin les eaux de l'Ogôoué ayant baissé de plusieurs mètres en quelques jours, la navigation devenait normale; en une semaine je tus à Franceville, où je trouvais M. Decazes qui se rétablissait d'une lièvre. Les nouvelles qu'il me donna du Congo et de l'Alima étaient bonnes. M. Dolisie en deux voyages successifs, avait découvert et reconnu le Mossaka et le Shanga, puis le cours supérieur de l'Onbangui-N'Kundja et avait fait de nombreux traités avec les tribus riveraines dans le liant cours de ce fleuve et fondé de nouveaux postes.
M. Decazes, avec le tact patient qui est le fond de son caractère, dirigeait tout son monde, aimé de tous. Sous sa direction, notre influence s'était beaucoup développée chez les Batékés, et avec cette influence la facilité d'obtenir des ressources soit en vivres, soit en hommes. Le service des porteurs était si bien organisé que notre vapeur le Djuë, dont le poids passait trente tonnes avait été transporté en moins d'un mois de l'Ogôoué à l'Alima
En denx autres endroits différents, une tâche semblable était poursuivie simultanément. Le gouvernement de la Sénégambie a transporté du Sénégal au Niger, sur une route de 900 kilomètres, une canonnière d'un tonnage beaucoup plus faible que le Djuè. Le prix du transport a été de 400.000 francs. Le Comité d'études du Congo a transporté de Vivi à Léopoldville, sur une route de 450 kilomètres, un vapeur d'un tonnage un peu supérieur, dont le transport a coûté plus de 400.000 francs. Le prix de transport du Djué, sur une route d'environ 700 kilomètres dans les Rapides et d'environ 200 kilomètres par voie de terre, nous a coûté à peu près 27.000 francs. Ce résultat est dû à l'organisation de notre service d'auxiliaires indigènes, Le transport de terre a été effectué sans exiger d'autre surveillance que celle de quatre soldats noirs du Sénégal.
Comme j'allais quitter Franceville et poursuivre ma route
avec tout mon monde, de mauvaises nouvelles apportées par un exprès vinrent me retarder encore.
Deux des nouveaux membres de la mission, MM. Taburet et Desseaux, venaient de succomber à la côte. Et M. de Lastours, pris d'un accès de fièvre pernicieuse au moment où il allait se mettre en marche, me suppliait de descendre en hâte à Madiville, recevoir ses dernières volontés.
S'il est une situation cruelle, c'est bien celle de se voir placé entre le cœur et la raison, entre les devoirs d'humanité et le devoir absolu de poursuivre sa tâche sans regarder derrière soi.
Un de mes plus zélés collaborateurs se mourait et me suppliait de l'assister à ses derniers moments; le courant de fou dre de l'Ogôoué pouvait me porter près de lui en moins de deux jours ; j'hésitai un instant, puis, le cœur l'emportant sur la raison, je sautai en pirogue et arrivai à temps pour serrer encore une main qui semblait vouloir se souder à la mienne dans une dernière étreinte, pour fermer des yeux qui s'éteignirent dans les miens.
M. de Lastours était un Français dans toute l'acception du mot, un de ces dévoués aux grandes idées, un de ces hommes au chaleureux courage qui aiment leur patrie par-dessus tout.
Puissent aujourd'hui ces paroles payer à ceux qui dorment là-bas le juste tribut de regrets qu'on n'est pas en droit d'accorder au cours de l'œuvre. Ce n'est qu'après la lutte qu'on peut songer à compter ses morts et à les pleurer. Les nôtres gardent éternellement sur les rives de l'Ogôoué et du Congo le nom de la France, martyrs de la foi patriotique et du dévouement au pays, muettes sentinelles endormies dans les plis du drapeau national.
Aussitôt les derniers devoirs rendus à notre pauvre ami, je fis violence à ma tristesse et me hâtai vers Franceville, J'espère qu'on m'aura pardonné cette perte de temps de quinze jours.
sacrifice aune faiblesse de sentiment dont je n'avais pas su triompher. Si je n'avais pas travaillé pendant ce temps-là, j'avais du moins beaucoup souffert.
Quand j'arrivai à Franceville, M. Decazes et mon brave Roche me consolèrent de leur mieux. M. Roche est ce brigadier de la garde républicaine qui avait été, pendant quelque temps, chef de la station de Diélé et que j'avais installé récemment comme chef de Franceville. Scrupuleux observateur des consignes, il était amoureux d'ordre et d'économie, au point de se refuser le nécessaire et de retrancher aux autres tout ce qu'il croyait superflu.
En quittant les Aduma, et faute d'avoir d'autres Européens immédiatement sous la main, j'avais chargé mon frère de conduire l'expédition dont M. de Lastours allait prendre le commandement au moment où il succombait. Il eût été profondédément regrettable de ne pas utiliser immédiatement les éléments préparés pour ce voyage et qui se fussent sans cela désagrégés en pure perte. Mon frère partit donc accompagné d'un camarade profondément dévoué qui l'avait suivi partout, M . Pécile.
Nous étions déjà au 15 juillet 1885, il semblait que ce fût bien tard pour entreprendre un voyage de longue haleine. La nouvelle de la convention du 5 février entre la France et l'Association et le résultat de la conférence de Berlin, qui vinrent me trouver alors, rendaient inutile l'action projetée dans le haut Congo. La Compagnie d'auxiliaires indigènes que je conduisais allait me servir du moins, pensais-je, à continuer l'exploration de la X'Kundja-Oubangui. On pousserait aussi loin qu'on pourrait dans cet affluent, pour tâcher d'atteindre la limite de son bassin et de reconnaître les nœuds orographiques qui déterminent, à proprement parler, le bassin du Congo, du côté du Nord. Je rêvais de ces hypothèses quand vint me surprendre l'ordre de rentrer en France.
La mission de l'Ouest Africain était déclarée terminée et l'Administration de la Marine prenait la suite de mes travaux ; je devais rentrer au plus vite.
Deux lignes de retour s'offraient à moi : revenir sur mes pas par l'Ogôoué, où je n'avais rien à faire (des ravitaillements plus que suffisants s'y trouvaient accumulés, et tout y était organisé et tranquille). Ou bien poursuivre par l'Alima et le Congo et rentrer par Brazzaville directement à la côte.
J'optai pour ce dernier parti, qui me permettrait de me rendre compte de visu de la situation politique et matérielle de de nos possessions du Congo, d'où j'étais absent depuis longtemps. En outre il était de mon devoir de ne pas rentrer en Europe sans avoir donné une direction aux moyens et aux forces que j'avais amenés, non sans difficulté, sur l'Alima ; c'eût été sacrifier, en pure perte, un premier résultat. Je descendis donc avec M. Decazes, auquel j'allais remettre en partant la direction de tout l'intérieur.
Le jour même où notre flottille de quinze pirogues atteignait le poste du bas Alima, M. de Cbavannes y arrivait. La vue de nos pavillons en berne lui annonça de loin qu'il allait apprendre de tristes nouvelles. Lui aussi nous en apportait : le quartier-maitre Le Briz venait de succomber sur le Congo. En brave marin, il était mort comme il l'eût fait sur le pont de son vaisseau, un jour de bataille. Quand vint la dernière minute : « Je » m'en vas, dit-il, d'une voix ferme encore; vous direz à M. de » Brazza que j'ai toujours fait mon devoir. » 11 semblait ne regretter delà vie que la satisfaction du devoir accompli.
Ah ! que de grandes choses on ferait avec de tels hommes et de tels dévouements.
M. de Cbavannes, que j'étais heureux de retrouver après une longue séparation, me mit vite au courant des affaires de Congo et nous reprimes tous notre route. M. Decazes allait droit nous
attendre à Brazzaville pendant que je montais à l'Oubangui. L'ordre de rentrer au plus vite ne me permit pas de rester aussi longtemps que je le désirais dans ces pays que je voyais pour la première fois et où mes collaborateurs avaient établi notre influence aussi bien et aussi sagement que j'eusse pu le faire moi-même. M. Dolisie était de retour d'une troisième expédition dans UOubangui, poussée jusque par 3 degrés environ