DE L'EGLISE
NOTRE-DAME DE PARIS
ANNÉE i83S.
PREMIÈRE CONFÉREÎVCE.
DE LA NÉCESSITÉ d'uNE ÉGLISE ENSEIGNANTE, ET DE SON CARACTÈRE DISTINCTIF.
Monseigneur (i) , Messieurs ,
Le christianisme est aussi ancien que le monde. Car ii consiste essentiellement dans la notion d'un Dieu créateur, législateur et sauveur , et dans une vie conforme à cette notion. Or, Dieu se manifesta au genre humain, dès l'origine, sous ce triple rapport de créateur, de législateur et de sauveur, et, dès l'origine, d'Adam à Noé , de Noé à Abraham , d'Abraham à Moïse , de Moise à Jésus-Christ, il y eut des hommes qui vécurent confor-
(i) Mgr. de Qiiélen, archevêque de Paris.
môment ù cette notion de Dieu. Trois fois avant Jésus-Christ. Dieu se manifesta aux hommes avec ce triple caractère : par Adam, premier père du genre humain, par Noé, second père du genre humain, et par Moïse, instituteur d'un peuple mêlé par son action et sa présence à toutes les destinées de liiumanité.
Cependant il est un fait non moins remarquahle, c'est que le christianisme n"a dominé le monde que depuis dix-huit cents ans, par Jésus-Christ. Cest Jésus-Christ qui semhle le premier avoir donné la lumière au monde ; avant lui, comme la dit saint Jean, die luisail dans les tcnèhres- (l). Mais d'où vient cela? D'où vient que le christianisme, vaincu dans le monde avant Jésus-Christ , y a été victorieux depuis Jésus-Christ ? D'où vient que le christianisme, avant Jésus-Christ, n'empêcha pas les nations de suîvreleurs voies(2), et que Jésus-Christ, au contraire, a pu dire cette parole déternelle victoire : In mundo pressuram hahehitis, sed confidite . ego vici mundum (ô)?
Ouest-ce donc que Jésus-Christ a fait de nouveau ? Est-ce le sacrifice du Calvaire? Mais lagneau qui efface les péchés des hommes était tue dès l'origine du monde Ci) ; c'est saint Jean qui nous l'atteste dans le livre de ses visions. Est-ce l'Evangile? Mais l'Evangile, après tout, n'est que la parole de Dieu, et cette parole, à diverses reprises, n'avait pas changé le monde. Sont-ce les Sacrements? Mais les Sacrements ne sont que les canaux de la grâce, et la grâce de Dieu, quoique moins ahondante sans doute avant Jésus-Christ, n'a pas cessé néanmoins de couler toujours sur les hommes. Ouest-ce donc que Jésus-Christ a fait de nouveau? Par quoi a-t-il assuré la perpétuité de la victoire remportée au Calvaire? Ecoutez-le lui-même, il va vous le dire : Tu es Pierre j et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de Ici^fer ne prévaudront pas contre elle (s). Voilà
(i) Évangile, ch. I.vers. 5.
(î) AciPs (les A|tô(res. cli. 14. vers. V..
(3) Saint Jean, cli. 10. vers. 0;.
{)) Apocnlypse- ch. lô. vers. 8.
(s) Saint Marc. ch. 16. vers. 18.
lœuvre qui devait vaincre à jamais l'enfer et le monde , qui devait chaque jour renouveler le sacrifice du Sauveur, conserver et répandre sa parole , distribuer sa grâce ! Nous venons , Messieurs, vous parler de cette œuvre, de cette Eglise qui est la colonne et le firmament de la vénlé{\) , et dès aujourd'hui nous entrerons dans les entrailles de ce vaste sujet de méditation , en essayant de vous montrer la nécessité d'une Eglise destinée à l'enseignement universel et perpétuel du genre humain.
Appelé à élever la voix au nulicu de vous, non par ma volonté propre, mais par celle du pontife vénérable qui tient pour moi la place de Dieu, n'attendez pas. Messieurs, que je vous parle avec art. Si vous êtes venus chercher ici ces vains jeux de la parole , vous vous êtes trompés. Ah ! périsse l'éloquence du temps! je ne demande au Ciel que l'éloquence de léternité. Je ne lui demande que la vérité et la charité de Jésus-Christ , et si le succès de la grâce accompagne ces discours, il prouvera qu'aujourd'hui comme autrefois Dieu se sert de ce qui est petit pour confondre ce qui est fort. Seigneur, il y a onze ans, prosterné sur le pavé de cette basilique , je dépouillai les ornements du monde pour revêtir l'habit de vos prêtres ; je venais chercher les biens que vous avez promis à ceux qui vous servent , en attendant que je fusse moimême envoyé aux autres. Vous m'avez donné ces biens • faites maintenant que je les communique à mes frères. Venez en aide à votre serviteur, mettez une garde sur mes lèvres , afin quelles soient fidèles à mon cœur, comme mon cœur est fidèle à votre loi.
Je veux commencer par un fait incontestable, c'est que l'homme est un être enseigné.
Pourquoi ai-je pris la parole dans cette enceinte ? Si je jette les yeux autour de moi, je découvre des fronts de tous les âges, des cheveux qui ont blanchi dans les veilles de la science , des visages qui portent la trace de la fatigue des combats, d'autres qu'animent les douces émotions des études littéraires, de jeunes hommes enfin qui viennent de cueillir à peine la troisième fleur de la vie. Assemblée,
(0 Saint Paul, !« Épître à Timolhi'o, cli. 3. vois. 13.
assemblée, dites-moi : Que me demandez-vous? Que voulez-vous de moi ? La vérité ? Vous ne l'avez donc pas en vous , vous la cherchez donc, vous voulez la recevoir, vous êtes venus ici pour être enseignés ?
Lorsque vous étiez enfants , vous aviez une mère : ce fut sur son sein que vous reçûtes votre première éducation. Elle vous éclaira dabord dans l'ordre des sensations, en vous dirigeant continuellement dans vos rapports avec les objets extérieurs. De plus, par la transmission longue et laborieuse de la parole, elle ouvrit en vous la source de l'intelligence : puis elle déposa au fond de votre àme un trésor plus précieux , celui de la conscience ; elle vous punit et vous récompensa selon vos actions, vous donna la mesure du juste et de l'injuste, et fit de vous un être moral. Elle vous initia encore aux mystères de la foi, et vous apprit à croire aux choses invisibles dont les choses visibles ne sont que le reflet ; elle fit de vous un être religieux. C'est ainsi que dès l'aurore de votre vie , vous fûtes enseigné dans les quatre ordres qui constituent tout votre être: dans l'ordre des sensations, des idées, de la conscience et de la foi.
Quand l'homme a passé l'âge du premier enseignement , il se range dès lors dans une des deux classes qui se partagent l'humanité : les hommes éclairés et ceux qui ne le sont pas. Les hommes qui ne sont pas éclairés forment ce qu'on appelle le peuple , et le peuple, absorbé dans sa pauvreté et son travail incessant , reste à jamais incapable de revenir sur son éducation première par ses études personnelles et ses réflexions propres. Il ne saurait discuter à fond ses sensations, ses idées, sa conscience, sa foi. Il ne peut s'affranchir de l'enseignement qui lui a été donné qu'en acceptant de nouveaux enseignements dont il se croira peut-être le juge, mais dont il ne sera au fond que le serviteur. Aussi quand vint au monde Jésus-Christ, le libérateur des intelligences, il disait de la mission que son Père lui avait confiée : Le Seigneur m'a envoyé pour c'vangéliser les pauvres (i). Pourquoi les pau-»-
(i) Saint Luc, c!i. 4. vers. 18.
- lo-
vres? Sans doute parce quils sont le plus grand nombre , et que toutes les âmes étant égales devant Dieu , quand il les pèse dans la balance de léternelle justice , l'âme du peuple doit l'emporter: mais aussi et bien davantage encore , parce que le peuple , dans son impuissance d'apprendre et de savoir , a besoin d'un maître qui le mette en possession de la vérité par un enseignement sans frais et sans péril.
S'il en est ainsi du peuple, c'est-à-dire de la presque totalité du genre humain , n'y aura-t-il pas du moins une exception pour ceux que nous avons appelés les hommes éclairés ? jNe pourrontils briser avec l'enseignement qui les a faits ce qu'ils sont , et se reconstruire eux-mêmes , par leurs propres forces , une intelligence qui vienne d'eux? C'est , il est vrai , leur prétention. Vous A ous en souvenez, Messieurs, lorsque vint l'époque où vous sortîtes de la famille pour entrer dans la société, il vous sembla qu'il s'était éveillé en vous une puissance nouvelle que vous appelâtes raison. Vous vous prîtes à adorer cette puissance , et , vous agenouillant devant elle , vous disiez : Voici mon seul maître et mon seul roi ! C'est la raison qui m'enseignera désormais s'il existe des sensations, des idées, une conscience, des choses qui ne se voient pas et qui soutiennent ce monde que nous voyons. Vous le disiez, Messieurs, mais c'était en vain, vous ne pûtes pas vous dépouiller de l'homme primitif; votre raison était un don de votre éducation ; vous étiez les fds de l'enseignement, les fds du préjugé, les fils de l'homme : vous l'êtes encore ! En effet , la classe éclairée se divise elle-même en deux autres : l'une , des hommes qui sont libres de leur temps et que l'on peut nommer hommes de loisir ; l'autre , de ceux qui sont forcés au travail par la nécessité de leur position. Celle-ci est incomparablement la plus considérable. Le partage des propriétés fait que chacun a besoin de son labeur pour conserver la position sociale que lui ont transmise ses pères , et , dans une semblable servitude , on ne saurait s'occuper activement des grandes questions qui agitent Thumanité, et se livrer à des études philosophiques qui, à elles seules , suffiraient pour absorber toute une existence. Cette classe est
donc à peu près clans la même impuissance que le peuple : elle est, avec l'orgueil de plus, parmi ces pauvres de l'intelligence que Jésus-Christ est venu évangéliser. Car, prenez garde, Messieurs, de prendre dans un sens trop matériel et restreint les termes de l'Evangile. La première indigence est lindigence de la vérité, comme la première richesse est la richesse de lame par la vérité. Et quand l'homme a reconnu son hien , quand il est riche de la vérité, il n'échangerait pas le sort quelle lui fait contre toute la fortune des rois.
Mais, les parts ainsi faites, que reste-t-il donc flottant superheinent à la surface de l'humanité, et capahle d'user de sa raison pour se reconstruire soi-même? Quelques hommes privilégiés, ((ui ont reçu du Ciel le génie , chose rare , la fortune , chose moins rare, mais qui pourtant lest aussi, et enfin des dispositions innées à un travail soutenu : génie, fortune, travail, trois conditions nécessaires pour devenir une intelligence supérieure; voilà ceux qui pourraient rejeter les idées venues par l'enseignement, j)areils à l'aigle qui , prenant son aiglon dans ses serres, s'il voit qu'il ne peut fixer le soleil, le rejette à terre comme un vil fardeau. Mais ceux-là ont heau faire, la captivité pèse aussi sur leur tète. Ce n'est pas chaque homme seulement qui se trouve enseigné, ce sont encore les nations et les siècles. Après avoir vaincu sa nourrice et ses maîtres , il reste à l'homme de génie une autre tâche, celle de vaincre sa nation et son siècle.
Le peut-il? Cela s"est-il vu? Regardez autour de vous: quel homme, si grand qu'il soit, ne porte pas sur son front le signe de son peuple et le signe de son siècle ? Je vous le demande à tous, qui que vous soyez , seriez-vous ce que vous êtes si vous étiez nés il y a six cents ans? Il y a six cents ans, cette même cathédrale où vous venez entendre la parole divine avec un cœur enflé et comme des juges, cette même cathédrale vous eût vus apporter des pierres dans ses fondements. Si même, sans changer de siècle, vous étiez nés dans telle partie du globe que je pourrais nommer, seriez-vous ce que vous êtes? Pourquoi la France est-elle catholique, la Prusse protestante, l'Asie musulmane? D'où vient cette
énorme différence entre des peuples si voisins pourtant? Une parole diverse a prévalu chez eux , un enseignement divers a produit des âmes , des croyances , des mœurs différentes. Oui , les nations et les siècles subissent le joug de l'autorité , et limposent à leur tour; ils héritent des préjugés et des passions antérieurs, les modiiient par des préjugés et des passions nés de ceux-là, et celte mobilité des temps, qui semble accuser lindépendance de l'homme, n'est que l'effet d'une soumission à des tyrannies qui s'engendrent lune de l'autre. Les tyrans changent, la tyrannie ne change pas. Et, chose singulière! on se glorilie d'être de^^on siècle, c'est-àdire de subir avec conviction les préjugés du temps où l'on vit.
Pour nous, chrétiens délivrés par l'Eglise, nous ne sommes ni (lu siècle présent, ni du siècle passé, ni du siècle à venir, nous sommes de Téternité. Nous ne voulons nous soumettre à l'enseignement ni dun siècle, ni d'une nation, ni d'un homme; car ces enseignements sont faux puisqu'ils sont variables et contradictoires. Sauf, en effet, un certain nombre de phénomènes constatés par lexpérience, sauf quelques axiomes qui sont le fondement de la raison humaine, et la distinction du juste et de l'injuste, qu'y a-t-il sur quoi l'enseignement humain soit d'accord? Qu'y a-l-il que cet enseignement ne corrompe? Je parcours avec effroi les lieux où 1 homme enseigne l'homme : où trouver une bouche qui n'en contredise une autre et ne la convainque d'erreur? Je nomme Londres, Paris, Berlin, Constantinople, Pékin, villes célèbres qui gouvernent le monde et qui linstruisent ; y en a-t-il une seule qui n'ait ses opinions, ses systèmes, ses mœurs, ses lois, ses docteurs d'un jour? Ne sortons pas de cette capitale,elle est, dit-on, le chef-lieu de la civilisation humaine; eh bien , depuis quatre-vingts ans, comptez. les doctrines qui y ont eu cours, et qui de là se sont répandues sur l'Europe. L'idolàtrit^ avait des dieux sans nombre et un Panthéon unique élevé à leur gloire; mais qui dénombrera les opinions humaines, et bâtira un Panthéon assez vaste pour leur donner à toutes un autel et un tombeau? Et pourtant l'homme est un être enseigné; il subit nécessairement les pensées qui s'agitent autour de son berceau
Si l'homme n'était pas un être enseigné, il communiquerait directement avec la vérité , et ses erreurs seraient purement volontaires et individuelles; mais il est enseigné, et l'enfance ne peut se défendre contre l'enseignement de l'erreur , et le peuple ne peut se défendre contre l'enseignement de l'erreur, et la plus grande partie des gens éclairés ne peut se défendre contre Terreur qu'elle a sucée dans l'enfance , ni contre l'ascendant de quelques intelligences supérieures qui dominent les autres. Voilà l'état de l'humanité, état d'oppression qui accuse une dégradation irrémédiable ou la nécessité d'un enseignement divin qui protège l'enfance, le peuple, le vulgaire des gens éclairés, et ceux-là même qu'une intelligence plus forte livre à la domination privée de leur orgueil, et n'affranchit pas de la domination publique de leur siècle et de leur nation.
Oui, la vérité n'est qu'un nom , l'homme n'est qu'un misérable jouet d'opinions qui se succèdent sans fin , ou bien il doit y avoir sur la terre une autorité divine qui enseigne l'homme, cet être nécessairement enseigné, et nécessairement trompé par l'enseignement de Thommc. Les païens eux-mêmes en avaient senti le besoin; Platon disait qu il cUiit nccensaire qu'un maître vint du ciel pour instruire l humanité , parlant ainsi d'avance comme saint Paul dans sa lettre aux Ephésiens.i)/eM nous a donne des apôtres, des prophètes , des cvangc'listes. des pasteurs et des docteurs ^ afin que nous ne soyons pas comme des enfants flottants et emportés à tout vent de doctrine par la malice et l habileté des hommes qui sèment r erreur autour de nous (l).
Mais à quel signe reconnaîtra-t-on cette autorité tutélaire? Comment discernera-t-on la vraie autorité parmi tant de fausses autorités? A un signe, pour ne parler que d'un seul, à un signe aussi éclatant que le soleil, que nulle fausse autorité ne possède, que nulle fausse autorité ne peut contrefaire , le signe de l'universalité, de la catholicité. S'il y a une chose remarquable en ce
(i) Ch. 4, vers. 11 et 14.
monde, c'est assurément ceci, quaucune autorité humaine n'ait pu être catholique, c'est-à-dire franchir les bornes dune certaine classe d'hommes ou de la nationalité. Les autorités humaines sont de trois espèces : les autorités philosophiques, les religions non chrétiennes, les sectes chrétiennes. Quant aux autorités philosophiques, jamais elles nont atteint le peuple , et jamais non plus elles n'ont réuni dans une seule école les gens éclairés ; mais, divisées à l'infini, elles ont donné au monde, dans tous les temps, un spectacle où la pitié n'a pu être écartée même par l'estime. Où est aujourd'hui dans l'univers l'autorité philosophique régnante? Les religions non chrétiennes n'ont jamais été que nationales, et celle qui a le plus approché du christianisme, qui pourrait même jusqu'à un certain point être considérée comme une secte chrétienne, le mahométisme, n'a aspiré vers l'universalité qu'en espérant soumettre l'univers au kalifat par la force des armes. Dés que l'empire musulman s'est scindé, il y a eu autant de sectes que de royaumes : témoin la Turquie et la Perse , les adorateurs d'Ali et ceux d'Omar. Où est aujourd'hui dans le monde une religion non chrétienne qui ait un enseignement universel? Le même phénomène s'est reproduit pour les sectes chrétiennes, et nous en avons un illustre exemple dans les deux grands schismes vivants, le schisme grec et le schisme protestant. Les Grecs ont été soumis au patriarche de Constantinople tant que Constantinople est demeurée le centre unique de l'Orient ; lorsque l'empire russe a été formé, les Grecs russes ont constitué une Eglise à part, brisant les derniers liens qui, dans l'enfance de leur empire , les rattachaient encore au siège primitif du schisme. Quant aux Églises protestantes, elles se sont partagées en autant de fractions que de royaumes : Eglise épiscopale d'Angleterre, Eglise presbytérienne d'Ecosse, Eglise calviniste de Hollande, Eglise actuellement évangélique de Prusse ; et les protestants qu'un royaume n'a pas rassemblés dans une unité nationale , tels que ceux des Etats-Unis , ont formé des milliers de sectes qui n'ont plus de noms, pour en avoir trop.
L'Eglise véritable, celle qui dés l'origine a pris le titre de ca-
tholiquc. que nul en dix-huit siècles n"a osé lui disputer une seule fois, 1 Eglise véritable, divinement instituée pour enseigner le genre humain, a seule constitué une autorité universelle, malgré lelTroyable diiïiculté de la chose. Tout lempire romain s'est ligué contre cette immense autorité qui naissait partout, cl malgré la persécution, dès les premiers temps, 1 Eglise catholique dépassait les limites de l'empire romain; elle pénétrait en Perse, en Ethiopie, dans les Indes, en Scythie. Après quelle eut subjugué l'empire romain et passé au delà, les barbares vinrent anéantir l'unité temporelle fondée par Rome païenne, et l'Eglise catholique, pendant que toutes les nations changeaient et se fractionnaient, étendit son unité et son universalité partout où la force rompait les membres de l'ancienne société, et de plus elle alla chercher les barbares jusque dans leurs forêts pour les amener au pied du même autel et de la même chaire. De nouveaux mondes se découvrirent ; l'Eglise y fut aussi vite que les conquérants. Les Indiens de l'Occident et de lOrient connurent Jésus-Christ, et le soleil ne se coucha plus que dans le royaume de la vérité. Le protestantisme, en essayant de briser l'unité et l'universalité catholiques, n'a fait, parle spectacle de ses divisions, que prouver de nouveau l'impossibilité où sont les hommes de fonder avec leur propre vertu une Eglise universelle.
Il faut vaincre , en effet , pour cela , la jalousie de l'autorité temporelle, la diversité des langues, des mœurs, des préjugés, les inimitiés de nation à nation, et enfin par-dessus tout, l'indépendance des esprits, cette indépendance qui n'est que la soumission à de fausses autorités, mais à des autorités qui flattent l'orgueil et semblent s'appuyer sur la raison de chacun. Jamais l'erreur ne vaincra ces divers obstacles, parce que l'erreur, étant tout à la fois orgueil de l'entendement et contradiction logique. ne peut unir ni les esprits ni les volontés. L'unité seule de l Eglise, cette unité unique dans le monde, est une preuve irrécusable de sa divinité : l'Eglise est catholique, donc elle est vraie.
Mais ce qu'il faut bien remarquer, c'est que la catholicité de l Eglise n'embrasse pas seulement les diverses nations du globe :
elle embrasse aussi dans les mêmes liens spirituels l'enfance , le peuple, les gens éclairés, les forts et les faibles. Tous, sans distinction , ont les mêmes symboles et la même foi ; au lieu que la philosopliic n'embrassait que les hommes instruits, et que les religions païennes n'embrassaient que le peuple. Le protestantisme lui-même n'a pu éviter ce vice radical, car il est autre pour le peuple, et autre pour les hommes éclairés. Il commande au peuple d'autorité, il laisse libres les gens instruits. Le peuple croit son ministre, l'homme habile croit la Bible et lui-même. Sous ce rapport, lEghse catholique est encore toute divine; nonseulement elle donne protection au faible, elle le rend égal au fort.
Vous direz peut-être : Mais si une Eglise enseignante est nécessaire au genre humain, pourquoi s'est-elle établie si tard? Pourquoi il y a dix-huit siècles, et non pas il y a six mille ans? Messieurs, tout devait porter l'empreinte de la chute originelle, la nature, le corps, l'àme, la société, la vérité elle-même , afin que l'homme sentit profondément le besoin de la réparation. Cependant Dieu n'abandonna pas les hommes dans les temps antérieurs à la constitution de l'Eglise ; il leur communiqua la vérité par Adam, par Hénoch, par Noé, par Abraiiam, par Moïse, par une suite continuelle de prophètes et de révélations. L Eglise même , ou la société des hommes avec Dieu , existait depuis le commencement ; mais elle n'existait pas avec l'organisation et la force qu'elle a reçues de Jésus-Christ. Aussi Jésus-Christ ne dit-il pas qu il va établir l'Eglise , mais qu'il va l'établir sur la pierre, sur une pierre destinée à hriser ceux qui tomberont dessus et ceux sur qui elle tombera (l). Jésus-Christ a achevé l'Eglise, comme il a tout achevé; mais, avant la consommation, l'homme n'était pas abandonné, il était préparé et soutenu. Sa condition ne valait pas notre condition présente, mais elle était suffisante et juste, s'il eût voulu la mettre à profit. Il a péri par sa faute, non par la faute de Dieu.
L'Église a constitué la vérité socialement, et ^i, revenant sur
(i) Saint Matbieu. cli. 2!, vers. 44.
lespace que nous avons parcouru, nous nous demandons pourquoi Ihomme est un être enseigné, nous répondrons que lliomme est un être social comme tous les êtres, qui tous à leur manière vivent par la société ; mais que Ihomme ayant de plus queux lintelligence, son intelligence aussi doit vivre par la société, et que la nourriture de 1 intelligence étant la vérité, la vérité doit lui être transmise socialement, cest-à-dire par renseignement. Si Ihomme n'eût pas péché, Dieu seul eût été son précepteur, son maître; 1 homme, s "étant séparé de Dieu par le péché, est resté vis-à-vis de rhomme primitivement instruit par Dieu , mais pouvant oublier ce que Dieu lui avait dit et le corrompre. De là les superstitions, vestiges altérés de la vérité; de là la philosophie, effort de Ihomme vers la vérité; de là la nécessité d'une Eglise enseignante qui transmette et perpétue la vérité, dans le cas où Dieu voudrait faire grâce à Ihomme et le réparer ; mais suspension de lorganisation définitive de cette Eglise, afin que l'homme se sente déchu, impuissant, misérable.
Aujourdhui , Messieurs , cette Eglise catholique qui a fait lœuvre impossible à Ihomme, celte Eglise lutte contre ceux qui l'ont affaiblie et qui voudraient la détruire. Dépouillée des ornements extérieurs qu'elle tenait de l'homme, liée par eux comme une puissance incommode et dangereuse, insultée dans sa faiblesse apparente, elle est semblable à un géant que des enfants ont entouré de bandelettes et qu'ils s'efforcent de précipiter; elle se défend, par sa masse, mole suâ stat, et son immobilité toute seule est une victoire. Tranquille parce qu'elle porte dans son sein une promesse immortelle et l'esprit de Dieu, elle n'est inquiète que de l'humanité, qui peut plus ou moins associer ses propres destinées à la grandeur des siennes. Ne vous y trompez pas, Messieurs, il n'y a qu'une question au monde depuis six mille ans , celle de savoir si la vérité chrétienne y sera vaincue ou victorieuse ; elle y a été vaincue jusqu'à Jésus-Christ , elle y est victorieuse depuis Jésus-Christ , et victorieuse par l'Eglise catholique, assise sur la pierre qu'a posée Jésus-Christ. C'est donc à renverser lEglise catholique, que conspire l'humanité déchue;
mais l'Eglise ncst airtre chose que Ihumanité réparée, vivifiée par la foi, conduite par la charité, éclairée par l'esprit de Dieu. La lutte est donc dans les entrailles mêmes de l'humanité, entre l'humanité des sens et l'humanité de Tesprit ; l'humanité des sens s'est manifestée dans l'antiquité pendant quatre mille ans, l'humanité de l'esprit s'est manifestée dans les temps modernes pendant dix-huit siècles : laquelle préférez-vous? Voilà la question. Espérer que la noble partie de l'humanité triomphera sans l'Église après avoir détruit l'Eglise , c'est espérer un effet sans sa cause, c'est abattre les fondements pour soutenir un édifice et l'agrandir. On dit beaucoup que le passé est aux prises avec l'avenir, et cela est vrai ; le monde ancien est aux prises avec le nouveau : et quel est le monde nouveau, sinon celui qu'a fait l'Eglise? Quel est le monde ancien, sinon celui qui a été sans Église? Comme le chrétien est l homme nouveau, selon le langage des saintes Écritures , l'Église catholique est Ihumanité nouvelle. Quiconque l'attaque invoque le passé ; quiconque la défend appelle l'avenir. Je sais que plusieurs attendent une révélation nouvelle plus parfaite que celle du Christ, une Église nouvelle plus parfaite que celle fondée par le Christ, une humanité nouvelle plus parfaite que celle formée par l'Église. Mais où est le nouveau Christ, où est la nouvelle Église, où est la nouvelle humanité, et que voyons-nous autour de nous sinon de vieilles passions, sinon l'égoïsme ancien, d'autant plus hideux qu'il lève sa tête dans une société qu'avait fondée la charité? Ah! Messieurs, quand l'Église parut sur la terre elle ne s'annonça pas ainsi; elle édifia sans rien ruiner, vous ruinez sans rien édifier. Mais c'est déjà beaucoup d'attendre ; soyez donc des hommes d'espérance et de désirs. Et vous qui êtes plus avancés, qui appréciez à leur juste valeur les efforts impuissants de ce siècle, et qui savez que le tombeau de l'Église serait le tombeau du monde civilisé, concevez une foi et une charité plus ardentes ; donnez-vous tout entier à cette Église hors de laquelle il n'y a pas de salut dans le temps et dans l'éternité.
DEUXIÈME CO?^FÉRENCE.
DE LA CONSTITUTION DE l'ÉGLISE.
Monseigneur,
Messieurs,
De tous les esclavages, le plus dur, le plus funeste dans ses effets, c'est celui de l'intelligence. Or, l'intelligence est esclave toutes les fois qu'elle est soumise à des autorités individuelles; et tel est le sort de riiumanité , que la raison se forme par l'enseignement, et que tous les hommes, sans exception, sont soumis dès le commencement à une autorité. Le peuple, c'est-à-dire l'immense majorité du genre humain, reste invinciblement courbé sous le joug de son éducation première; et les hommes qu'on dit éclairés obéissent au moins à l'enseignement de leur pays et de leur siècle. Comment donc fera l'homme pour se défaire de cette servitude? Quelle ressource pour qu'il devienne libre dans son esprit? Il y en a deux : ou bien qu'il pense par lui-même, ou bien, s'il est constaté que pour penser il a besoin d'un enseignement, s'il ne peut penser par lui-même, parce que Dieu seul pense de la sorte, il n'y a pouj' lui de salut ici-bas que d'avoir une autorité qui représente 1 intelligence infinie de Dieu, et qui •communique à chaque homme sa pensée divine par un enseignement divinement établi. Cette autorité existe, et nous avons vu
qu'un signe est donné pour la reconnaître : luniversalilé. Aujourd'hui, il nous faut pénétrer plus avant dans la nature de cette autorité libératrice de l'esprit humain ; il nous faut voir quelle est sa constitution, la constitution qu'elle a reçue de Dieu pour vivre dans tous les siècles.
Or, toute autorité se compose : premièrement, dune hiérarchie, c'est-à-dire d'un ensemble d'hommes coordonnés pour agir dans un même but; deuxièmement, d'une puissance dont cette hiérarchie est dépositaire, et dont elle se sert à son gré. Le sujet de ce discours sera donc le développement de l'Eglise catholique, dans sa hiérarchie et dans la puissance qui lui est confiée.
La vérité étant le premier bien, et l'on peut dire le seul bien des hommes, et nul ne devant être privé de ce bien, sans lequel il n'y en a point d'autre, il s'ensuit que le premier soin de Dieu devait être de rendre son Eglise universelle, en sorte qu'elle pût, comme la lumière du soleil, éclairer tout homme venant en ce monde. Aussi Notre-Seigncur commença-t-il par fonder un apostolat, c'est-à-dire par choisir un certain nombre d'hommes pour être envoyés à l'univers entier. Les païens avaient renfermé la science sacerdotale dans leurs temples. Quelques étrangers seulement, venus de loin pour les interroger, étaient admis dans le sanctuaire. Les philosophes renfermaient leur enseignement dans l'intérieur de l'école ; ils le distribuaient dans les jardins et sous les portiques, entourés des honneurs de Tamitié et des honneurs de la parole. Ce n'est pas ainsi que Jésus-Christ s'y prend; aux dépositaires de son Verbe incréé, à ses apôtres il ne dit pas : Vous attendrez qu'on vienne vous demander la vérité; il ne leur dit pas : Vous vous promènerez dans les jardins et sous les portiques; mais il leur dit : Jllez et enseignez toutes les nations (i). Ne craignez ni les difficultés des langues, ni les différences des mœurs, ni les principautés temporelles ; n'interrogez pas le cours des fleuves ni la direction des montagnes, allez tout droit devant vous; allez comme va la foudre de celui qui vous
(i) Saint Mathieu, cli. 28, vers. 19.
envoie, comme allait la parole créatrice qui porta la vie dans le chaos, comme vont les aigles et les anges.
Et quels furent les premiers apôtres quil choisit? Vous avez pu voir, Messieurs, dans des temps voisins de nous, des essais d'apostolat, des hommes qui, après un siècle de destruction, avaient trouvé convenable et beau d'édifier : où choisirent-ils leurs apôtres? Dans les hauts rangs du monde; ils appelèrent à eux des savants, des chefs d'industrie, des fonctionnaires de lEîat. Jésus-Christ ne fit pas de même : il s'agissait de délivrer le genre humain de l'erreur, il choisit ses apôtres non parmi les oppresseurs de l'intelligence, mais parmi les opprimés ; non parmi les philosophes et les savants, mais parmi les pauvres et les simples. Un jour, se promenant sur les bords dun lac de Galilée, il aperçut deux pêcheurs, et il leur dit : Suivez-ynoi ,'jeferai de vous des pécheurs d'hommes [i). Et tels furent les premiers libérateurs de l'espiit humain.
L'apostolat étant fondé comme la souche de l'épiscopat, l'univers était bien embrassé dans ses diverses parties; tous ces hommes allaient partir pour répandre l'Evangile sous les quatre vents du ciel. L Eglise cependant n'avait point encore tous les éléments nécessaires à l'universalité : car qui retiendrait dans un seul faisceau, dans une seule doctrine, tous ces apôtres dispersés? Oui empêcherait les églises particulières de devenir, avec le temps, diverses et opposées? Qui les mettrait en communication les unes avec les autres? Il n'y a point d'universalité sans unité. Il fallait donc un centre à l'apostolat , un chef unique aux apôtres et aux évêques, leurs successeurs. Celte pensée était encore plus hardie, plus neuve, que celle de l'apostolat. Quoi! un seul chef à tout l'univers ! Quoi ! placer sur la tète d'un seul homme une autorité contre laquelle pourraient avoir un jour à combattre tous les princes de la terre! Constituer l'unité sur une tète qu'un coup d'épée peut faire tomber ! Cela était neuf, hardi, impossible, et cependant cela est. Non loin du lieu où siégèrent par la force
(i) Saint Malliieu, cli. 4. vers. 19.
des armes les dominateurs du monde ancien , siège un vieillard dont la voix commande et est respectée non pas seulement dans les limites du plus grand empire humain qui ait jamais existe, mais en deçà et au delà de toutes les mers. Il a traversé non pas un siècle mais dix-huit siècles. Il a vu s'élever contre lui des schismes , des liérésies , des rois , des républiques , et il est demeuré ferme sur le tombeau qui fait sa puissance, ayant pour toute garde cette courte parole : Tu es Pierre, et sur cette ^nerre je hatirai mon Eglise.
Toutefois rÉglise n'était pas encore complète. Si tous ses ministres eussent été évèques sous un seul pontife suprême , les liens de l'unité se fussent facilement rompus, à cause de la dignité et de 1 indépendance trop grandes où eût été chaque ministre. Jésus-Christ institua donc le presbytérat qui devait, sous l'autorité des évèques, répandre la parole évangélique, offrir le sacrifice et distribuer une partie des Sacrements; puis le diaconat, pour aider les prêtres dans leur ministère.
Le vicaire de Jésus-Christ devait avoir juridiction , lier et délier par toute la terre; seul il pourrait instituer les évèques, leur assigner un territoire et un troupeau. Les évèques devaient avoir juridiction, lier et délier dans leurs provinces respectives, assigner sous eux aux prêtres un territoire et un troupeau. Les prêtres devaient communiquer directement et habituellement avec les simples fidèles, offrir pour eux le saint Sacrifice, administrer les Sacrements, sauf ceux de la Confirmation et delOrdre, annoncer la parole de Dieu. Les décisions de la Foi , les règlements de discipline générale, le gouvernement de l'Église n'appartiendrait qu'au souverain pontife et aux évèques. L'Eglise ainsi constituée avait l'unité d'une monarchie, l'action expansive dune démocratie , et entre deux le tempérament dune forte aristocratie , unissant de la sorte dans son sein tous les éléments de la puirsance: l'unité qui coordonne, l'action qui étend, la modération qui empêche l'unité d'être absolue et l'action d être indépendante ; économie parfaite qu'aucun gouvernement n'a jamais possédée, parce que , dans tous les gouvernements humains , les trois élé-
ments de la puissance ont toujours cherché à se détruire lun l'autre à cause des passions de l'homme. Dieu seul par son fils a fait ce chef-d'œuvre.
Telle est, Messieurs, la hiérarchie qui fut fondée pour assurer à jamais les destinées de la vérité. Mais je n'ai rempli, en vous exposant ses ressorts, qu'une partie de ma tâche. Ouest-ce, en effet, qu'une hiérarchie? Ce sont des hommes. Et qu'est-ce que ces hommes sans une puissance? Qu'est-ce que le genre humain lui-même , s'il est désarmé? II. faut donc qu'outre la hiérarchie; l'Eglise possède une puissance. Or, il n'y a que deux sortes de puissances : la force qui tue le corps, la persuasion qui tue Tàme, pour en mettre une autre à la place. Puissance qui tue le corps, puissance qui tue l'âme , en la changeant, laquelle a été donnée à l'Eglise de Dieu.
Un jour , dans une ville de l'Orient , des hommes étaient en prière dans une chamhre, et ils attendaient là quelque chose qui leur avait été promis. Tout à coup un bruit vint du ciel comme un 'went violent qui remplit toute la maison où ils étaient, des langues de feu parurent sur leurs tètes, et, remplis de l'esprit de Dieu , ils commencèrent à parler toutes les langues qui se parlent sous le ciel , et un nommé Pierre se tenant debout dit ceci à la multitude : Hommes juif s , écoutez ^ ce n est pas que ceux qui vous parlent soient ivres, mais c'est l'accomplissement de la parole du prophète : L'esprit de Dieu se répandra sur toute chair, vos fil.s et vos filles prophétiseront , vos jeunes gens verront des visions^ et vos vieillards songeront des songes (l). La puissance que Dieu donna à son Eglise fut donc la puissance de son esprit. Mais c'est là une puissance invisible, et Dieu, qui fait tout avec harmonie, voulut et devait donner aussi à son Eglise, passant dans le temps, une puissance! du temps, c'est-à-dire, la persuasion ou la force, puisque l'homme n'est atteint dans le temps que par cette double action. Laquelle donc lui a-t-il donnée? Est-ce la persuasion? Est-ce la force?
(i) Actes dos Apolrcs. ch. 2, vers. 14 et suiv.
Co nest point la force. Quand Jésus-Christ fut assailli au Jardin des Olives, un disciple lira lépéc, et le Seigneur lui dit: Remets ton épée dans le fourreau , car celui qui frappe de l' épéc périra par Vépce{\). Et lorsqu'il avait dispersé ses apôtres pour la prédication, il leur avait dit : Je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups ,• ayez la prudence du serpent et la simplicité de la colombe (2). Vous le voyez, Messieurs, l'on ne nous a pas armés comme des guerriers, mais comme des agneaux et des colombes ; on nous recommande seulement la prudence, parce que nul n"a le droit de s'en passer au milieu des hommes. La seule vengeance qui nous soit permise par lEvangile , c'est de secouer la poussière de nos pieds : Eoccutite pulverem de pedibus vestris (5). La poussière, ce qu'il y a de plus faible, de plus inofï'ensif, ce qui est ici-bas le plus proche de l'anéantissement ! Voilà tout ce qui nous est permis : secouer un peu de poussière sur le monde.
C'est donc la puissance de persuasion qui nous a été donnée. Mais comment? »
La persuasion repose d'abord sur la raison. LEglise doit donc posséder la plus haute raison qui soit sous le ciel. Elle doit être la plus haute puissance métaphysique , la plus haute puissance historique , la plus haute puissance morale , la plus haute puissance sociale.
La plus haute puissance métaphysique : en ce sens que sur tous les mystères dont se composent les destinées humaines, mystères quelle ne crée pas, mais qu'elle explique, elle possède les solutions les plus rationnelles , les plus élevées , devant lesquelles ne sauraient tenir celles qu'ont proposées en divers temps les doctrines religieuses et philosophiques. Il serait long de le démontrer; cette démonstration est l'objet même de nos Conférences, et résultera de leur développement.
La plus haute puissance historique : l'avenir est un lieu obscur
(1) Saint Mathieu, cli. 2G, vers. 52.
(2) Saint Mathieu, ch. 10, vers. 16.
(3) Saint Mathieu, ch. 10. vers. 14.
où toutes les défaites peuvent se cacher pour un jour; mais le passé nappartient qu'à ceux qui le possèdent réellement, et nul, quelque grand génie quil soit, quelque empire dont il dispose, ne peut se créer dans le passé des droits de naturalisation, s'il n'a pas été porté dans ses inaccessibles profondeurs. Or, nul autant que l'Eglise, n'y a été porté. L'Eglise, c'est le passé de Ihumanité , c'est l'histoire même. Quand donc vous voulez faiie quelque chose en dehors d'elle , il vous faut commencer par vous-même , par votre poussière , et dire: Voilà la vérité qui commence en moi. Prétention que l'humanité n'acceptera jamais. Ce caractère de nouveauté est celui des sectes chrétiennes , et c'est larrét qui les condamne. Hier, aujourd'hui, dans mille ans, si elles vivent encore , on pourra dire à celui qui les fonda : Te! jour, à telle heure, vous étiez à Wiltemberg, vous descendîtes sur la place pubhque, en habit de moine ; vous teniez à la main une bulle de votre pontife, et vous la jetâtes dans un bûcher !... Mais 1 humanité vous avait précédé de vingt siècles, il était trop tard! Ainsi, quand on vient nous dire, à nous autres de l'antiquité, que nous ferions bien d'être un peu plus nouveaux ; cest comme si l'on disait à un roi de France d'aller à Saint-Denis prendre les os de ses pères et de les jeter dans la Seine, afin que le sépulcre fût plus blanc quand il y descendrait. On comprend bien que cette puissance historique est notre force et notre gloire, et c'est pourquoi on nous la dispute avec acharnement, l'on s'épuise à construire contre nous de fabuleuses chronologies. Il est facile de faire des chiffres ; mais l'homme ne fait pas des jours, et quand il s'est lassé à créer de mensongères origines, il rencontre tout à coup, sur une pierre ou sur un peu de papier vieilli, ce qui suffit pour mettre ses inventions au néant. Nous, au contraire nous avons notre tradition , notre livre , et , pour témoin de cette tradition, pour gardien de ce livre, un peuple éternel. Il y a des juifs dans cet auditoire j il est partout cet homme que le langage populaire a si bien nommé le Juif errant. Le prêtre ne peut parler quelque part sans susciter un homme éternel , un juif qui se lève pour dire: Oui, c'est vrai, j'y étais.
La plus haute puissance morale : car l'Eglise est chaste, elle engendre la chasteté, et il n'y a pas de mœurs sans la chasteté. C est la chasteté qui fait les familles , les races royales , le génie , les longs et forts peuples. Là où cette vertu n'est pas, il n'y a que de la boue dans un tombeau. Ah ! s'il y a ici des hommes qui ne soient pas mes frères par la foi , je ne veux qu'invoquer leur conscience, je leur demanderai : Etcs-vous chastes? Comment croiriez-vous si vous n'êtes pas chastes ? La chasteté est la sœur ainée de la vérité; soyez chastes pendant un an, et je réponds de vous devant Dieu. C est parce que nous possédons cette vertu que nous sommes forts, et ils savent bien ce qu'ils font, ceux qui attaquent le célibat ecclésiastique, cette auréole du sacerdoce chrétien. Les sectes hérétiques l'ont aboli parmi elles ; c'est le thermomètre de l'hérésie : à chaque degré de l'erreur correspond un degré, sinon de mépris, du moins de diminution de cette céleste vertu.
Enfin, la plus haute puissance sociale : il n'est pas de société possible si elle n'est fondée sur le respect du pouvoir par les peuples, et des peuples par le pouvoir. Eh bien ! l'Eglise catholique porte le respect des peuples pour le pouvoir à son plus haut degré : elle change le maître en père, de sorte que si le père se trompe, les enfants font comme les lils du patriarche, ils couvrent ses fautes du manteau de leur respect. En même temps, elle met dans le cœur des souverains ce respect si délicat, si précieux à l'égard de leurs peuples ; elle leur fait pratiquer au fond de leurs palais et au milieu de leur pompe cette parole évangéliquc : Que celui qui veut cire le premier parmi vous soit votre serviteur (t).
La force de persuasion qui résulta de ces avantages rationnels lut immense. Soit qu'on partit des idées, de l'histoire, des mœurs ou de la société, 1 Eglise était hors de pair. On [jouvait tout lui ôter, son patrimoine, le secours de l'autorité civile, la liberté commune à tous ; on pouvait jeter ses ministres dans les prisons,
(i) Saint Mathieu, ch. 20, vers. '2G.
les torturer sur les échafauds : mais on n'emprisonne pas la raison, on ne brûle pas les faits, on ne déshonore pas la vertu, on n'assassine pas la loîïique. Nous sommes donc forts, Messieurs, d'abord par l'esprit de Dieu qui parle en nous, mais aussi par l'esprit humain qui, lorsqu'il vient à examiner de sang-froid notre histoire , nos dogmes , notre morale , est forcé de convenir que rien n'est plus solidement établi.
Toutefois ce n'était point encore assez. L'histoire ne s'adresse qu'à ceux qui l'ont étudiée ; les idées ne parlent qu'à ceux qui peuvent les comparer ; la civilisation n'est appréciable qu'à des iiommes civilisés eux-mêmes. Il fallait à l'Eglise une source de persuasion plus humaine encore, c'est-à-dire, plus générale : Dieu donna à son Eglise la charité. Par la charité, il n'y eut pas de cœur où l'Eglise ne pût pénétrer ; car le malheur est le roi dicibas, et tôt ou tard tout cœur est atteint de son sceptre. On pouvait résistera la grâce, à la raison, mais qui résistera à la charité? Pourquoi haïr ceux qui font du bien ? Pourquoi tuer ceux qui donnent leur vie? Désormais l'Eglise pouvait aller avec confiance conquérir l'univers, car il y a des larmes dans tout l'univers, et elles nous sont si naturelles, qu'encore qu'elles n'eussent pas de cause, elles couleraient sans cause , par le seul charme de cette indéfinissable tristesse dont notre àme est le puits profond et mystérieux. La métaphysique et l'histoire sont les colonnes de la vérité : mais ces colonnes sont cachées dans les fondements du temple, on ne les visite qu'à la lueur des flambeaux et avec des hommes d'élite. Un humble prêtre, un curé de campagne ne descendra point avec les sciences dans la chaumière du pauvre ; il y descendra avec la charité. Il y trouvera une àme souffrante et par conséquent ouverte. Et le pauvre, voyant le prêtre venir à lui avec le respect de sa misère et le sentiment de sa douleur, reconnaîtra sans peine la vérité sous les habits de l'amour.
Mais , tandis que je parle de charité , il me vient un doute : 0 mon Dieu ! sommes-nous charitables comme nous devrions l'être ? Y a-t-il parmi vous, qui êtes jeunes, des âmes ardentes, des âmes tendrez pour Dieu et pour le pauvre? Ne voyez-vous
— sapas qu'autour de vous la douleur augmente, la mesure se comble, et le monde penche sur deffroyables abîmes? 0 mon Dieu, donnez-nous des saints ! Il y a si longtemps que nous n'en avons vu ! Nous en avions tant autrefois ! Faites qu'il en renaisse de leurs cendres : E.roriare aliquis ex o.<f,nbus /
L Eglise, Messieurs, ainsi armée de la raison et de l'amour, de la plus haute raison et du plus fort amour, que peut-on contre elle? On ne peut que la laisser libre, la protéger ou la persécuter.
Si on la laisse libre, elle développera tous ses moyens, elle gagnera , d'abord une âme , puis une autre âme , elle s étendra jusqu'à ce que les princes de la terre, étonnés, se regardent en disant : Quelle est cette puissance qui remplit tout, nos villes, nos campagnes, nos places publiques, et qui va nous laisser solitaires dans nos palais? Et les princes choisissent entre ces deux partis : protéger cette Eglise ou la persécuter.
Si l'Eglise est protégée, comme au temps de Constantin, c'est une force ajoutée à une autre force ; le manteau inq^érial étendu sur l'Eglise ne peut lui faire de honte, et peut lui faire du bien.
Si, au contraire, on la persécufc, alors c'est le beau moment! C'est celui que Dieu permit au temps des martyrs, c'est celui qu'il permet encore quand l'Eglise est endormie. Savez-vous ce que disait sur son lit de mort le fondateur du dernier grand ordre religieux, saint Ignace, à ses disciples inquiets, qui lui demandaient : « Père! ne nous souhaitez-vous rien? — ]Mes enfants, leur dit-il, je vous souhaite des persécutions. » La persécution ! voilà d'où nous sommes venus, c'est notre berceau. Moi-même, je suis sorti du sang pour vous parler. Où serais-je, si le dixhuitième siècle nous avait continué sa paix? Mais la persécution est venue, et maintenant, si l'on nous cherche, nous vivons, nous voici.
Libre, protégée, persécutée, l'Eglise ne perd rien sous aucun de ces régimes; tous hii donnent vie, puissance et gloire. Aujourd hui, par toute la terre, l'Église est dépouillée de son patrimoine acquis lentement par ses vertus ; l'autorité civile s'est retirée
d'elle j un pouvoir nouveau , celui de la presse , a conspiré sa perte : eh bien ! au milieu du changement universel , lEglise persuade encore, et ses ennemis étonnés, ne pouvant comprendre sa vie, s'amusent à prophétiser sa mort. Semblable à la poussière qui insulte le voyageur en passant, ce siècle en ruine outrage l'éternité de lEglise, et ne s'aperçoit pas que son immobilité même est la preuve de sa force. Elevée dans le monde par une persuasion de dix-huit siècles sur une antiquité de quatre mille ans, l'Eglise catholique est invincible , parce qu'on peut toujours ce qu'on a pu partout. Ce qui est universel est perpétuel, comme ce qui est infini est éternel. Car rien ne peut être universel dans l'humanité que ce qui a un rapport nécessaire avec la nature de l'homme, et la nature de l'homme, ne changeant pas, ce qui a un rapport nécessaire avec sa nature ne change pas non plus. Si une persuasion aussi longue et aussi étendue que celle qui a fondé 1 Eglise catholique pouvait périr dans l'esprit humain, c'en serait fait de la raison humaine. Qu'est-ce qui serait une réalité, si une telle réalité n'était qu'une illusion? Aussi, que disent les derniers adversaires, les adversaires présents de lEglise ? Ils soutiennent que la raison de l'homme est un progrès continu où chaque nouvelle idée tue l'ancienne, où rien n'est stable et absolu, où tout est destiné à périr, sauf cette incroyable faculté qui fait vivre un moment ce qui doit mourir nécessairement. Ils confessent ainsi le néant de leurs espérances et celui de la raison, qui n'est qu'un passage à travers des sépulcres où elle laisse un peu de cendre. Mais, comme le disait Bossuet, ce misérable partage ne leur est pas assure', 1 Eglise est vivante au fond même de leurs prédictions ; jamais le genre humain n'acceptera tant de désespoir , lui qui a tant espéré ! Jamais la persuasion ne s'y éteindra, et l'Eglise n'est pas autre chose que la persuasion à son plus haut degré, que le royaume de la persuasion.
Ah! Messieurs, s'il est quelque chose de beau et de sacré sur la terre, c'est la constitution divine que je viens d'analyser devant vous. Qu'est-ce que les hommes font auprès? Ils élèvent, par la force, des empires qui succombent sous la force. Cyrus détruit
l'œuvre de Ninus, Alexandre celle de Cyrus, les Romains celle dAlcxandre. La force, tôt ou tard, rencontre la force- une persuasion isolée rencontre une autre persuasion : mais quand la persuasion a vaincu lunivers, non dans le sens de ses passions, mais dans le sens du sacrifice, alors il y a une œuvre divine et immortelle. Et si ce sont des pêcheurs qui ont fait cela, si quelques Galiléens ont fondé ce grand empire de la persuasion, malgré tous les efforts de la force, alors cette œuvre est divine et immortelle au delà de toute expression créée. Et moi, ministre de cette œuvre, fils de la persuasion, Galiléen, je vous dis à vous, enfants du siècle : Jusques à quand travaillerez-vous à ce qui j)asse, et lutterez-vous contre ce qui demeure? Jusques à quand préférerez-vous la force à la persuasion, la matière à lesprit? Vous dites sans cesse : Il ne faut pas laisser faire lEglise parce quelle deviendrait trop puissante , c"est-à-dire, il faut étouffer la persuasion qui nous subjuguerait malgré nous. Que pouvez-vous dire qui atteste davantage la divinité de 1 Eglise ? Comprenez enfin ce quelle est, par les sentiments injustes de ses ennemis ; comprenez, par les merveilles de sa constitution et de son histoire, que son établissement et sa perpétuité ne sont pas des œuvres possibles à Ihomme ; comprenez que tout le bien qui se fait dans le monde sort délie, directement ou indirectement, et aspirez à devenir ses fils, à être ses apôtres, à vous ranger parmi les bienfaiteurs du genre humain. Il en est temps : tout est par terre, il faut reconstruire; et lEglise catholique seule peut poser les fondements dun édifice immuable, parce que seule elle a toute raison et tout amour, et que Ihomme est trop grand pour n'être pas fondé et sauvé par la plus haute raison et le plus fort amour.