II
nius de Thyane? Où sont ses écrits, ses œuvres sociales, la trace de son passage sur la terre? Il est mort le lendemain de sa vie. Eût-il, au lieu de quelques faits équivoques, remué les montagnes de son vivant, ce ne serait encore qu'une curiosité littéraire, un accident, un homme, rien.
Où sont donc les doctrines fondées au soleil de l'histoire sur des faits miraculeux ? Où est dans le monde historique une autre toute-puissance que celle de Jésus-Christ, d autres miracles que les siens et ceux des saints qui lont pris pour maître, et ont puisé dans ses cendres la force de continuer ce qu'il avait commencé ? Hien ne parait à l'horizon; Jésus-Christ reste seul, et ses ennemis, en l'environnant d'une attaque immortelle, ne peuvent lui opposer que des doutes, et pas un fait égal à lui, ou même analogue à lui.
Mais du moins n'existe-t-il pas dans la nature des forces ot— cultes qui nous ont été révélées depuis, et dont Jésus-Christ se serait autrefois emparé? Je nommerai. Messieurs, ces forces occultes auxquelles on fait allusion, je les nommerai sans crainte : on les appelle les forces magnétiques. Et je pourrais m'en délivrer aisément, puisque la science ne les reconnaît pas encore, et même les proscrit. Toutefois, j'aime mieux obéir à ma conscience qu'à la science. Vous invoquez donc les forces magnétiques : eh bien! jy crois sincèrement, fermement; je crois que leurs effets ont été constatés , quoique d une manière qui est encore incomplète et qui le sera probablement toujours, par des hommes instruits, sincères et même chrétiens; je crois que ces effets, dans la grande généralité des cas, sont purement naturels; je crois que le secret n'en a jamais été perdu sur la terre, quil sest transmis d'âge en âge, quil a donné lieu à une foule d'actions mystérieuses dont la trace est facile à reconnaître, et qu'aujourd'hui seulement il a quitté 1 ombre des transmissions souterraines, parce que le siècle présent a été marqué au front du signe de la publicité : je crois tout cela. Oui, Messieurs, par une préparation divine contre l'orgueil du matérialisme, par une insulte à la science, qui date du plus haut qu'on puisse remonter, Dieu a
voulu qu'il y eût dans la nature des forces irrégulières , irréductibles à des formules précises, presque incontestables parles procédé? scientifiques. Il la voulu, afin de prouver aux hommes tranquilles dans les ténèbres des sens, qu'en dehors même de la religion, il restait en nous des lueurs dun ordre supérieur, des demi-jours effrayants sur le monde invisible, une sorte de cratère par où notre âme, échappée un moment aux liens terribles du corps, s'envole dans des espaces quelle ne peut pas sonder, dont elle ne rapporte aucune mémoire, mais qui l'avertissent assez que l'ordre présent cache un ordre futur devant lequel le nôtre nest que néant.
Tout cela est vrai, je le crois ; mais il est vrai aussi que ces forces obscures sont renfermées dans des limites qui ne témoignent d'aucune souveraineté sur l'ordre naturel. Plongé dans un sommeil factice, l'homme voit à travers des corps opaques à de certaines distances ; il indique des remèdes propres à soulager et même à guérir les maladies du corps ; il parait savoir des choses qu'il ne savait pas, et qu'il oublie à l'instant du réveil; il exerce par sa volonté un grand empire sur ceux avec lesquels il est en communication magnétique : tout cela est pénible, laborieux, mêlé à des incertitudes et des abattements . C'est un phénomène de vision bien plus que d'opération, un phénomène qui appartient à l'ordre prophétique, et non à l'ordre miraculeux. On n'a vu nulle part une guérison subite, un acte évident de souveraineté. Même dans Tordre prophétique, rien n'est plus misérable.
Il semble que cette vision d'un genre extraordinaire devrait au moins nous révéler quelque chose de cet avenir qu'on pourrait appeler l'avenir présent. Il n'en est rien. Qua prédit le magnétisme depuis cinquante ans ? Qu'il nous dise non pas ce qui sera dans mille ans , non pas même ce qui sera après-demain , mais ce qui sera demain matin ? Tous ceux qui disposent de nos destinées sont vivants ; ils parlent, ils écrivent, ils remuent des ressorts sensibles : eh bien ! qu'on nous dise le résultat certain de leur action pour une seule affaire publique. Hélas ! le magnétisme, qui devrait changer le monde, n'a pas même pu devenir
un instrument de police; il confond limagination aussi bien par sa stérilité que par son étrangeté. Ce nest pas un principe, c'est une ruine. Ainsi, sur les bords désolés del'Euphrate, au lieu où l'ut Babylone et où s'éleva ce monument fameux qui devait porter jusqu'au ciel, pour parler comme Bossuet, le témoignage de l'antique puissance des hommes, le voyageur rencontre des débris frappés de la foudre et comme surhumains par leur grandeur. Il se baisse, il prend dans ses mains avides une brique mutilée; il y discerne des caractères qui furent sans doute l'écriture primitive du genre humain; mais il fait de vains efforts pour la lire ; le débris sacré retombe de ses mains sur le colosse calciné par le feu : ce n'est plus qu'une tuile cassée que méprise la curiosité elle-même.
Je regarde , Messieurs , je ne vois plus rien : Jésus-Christ est seul.
Pourtant, vous me direz peut-être encore : Si Jésus-Christ a opéré des miracles durant sa vie, et même aux premiers temps de son Église, pourquoi n'en opère-t-il plus? Pourquoi il n'en opère plus? Hélas ! Messieurs, il en opère encore chaque jour ; mais vous ne les voyez pas. 11 en opère avec moins de prodigalité, parce que le miracle moral et social, le miracle qui demandait du temps, est accompli et sous vos yeux. Quand Jésus-Christ posait les fondements de son Eglise , il lui fallait obtenir la foi à une œuvre qui ne faisait encore que commencer ; aujourd'hui elle est faite, quoique pas encore achevée : vous la voyez, vous la touchez, vous la comparez, vous la mesurez, vous jugez si c'est une œuvre humaine. Pourquoi donc Dieu prodiguerait-il le miracle à qui ne voit pas le miracle? Pourquoi, par exemple, vous conduirai-je aux montagnes du Tyrol pour y voir des prodiges que cent mille de nos contemporains y ont vus depuis quinze ans ? Pourquoi ramasserai-je une pierre dans la carrière quand l'Eglise est bâtie ? Le monument de Dieu est debout : toute force y a touché ; toute science l'a scruté ; tout blasphème l'a maudit ; regardez-le, il est là. Il est suspendu depuis dix-huit siècles entre le ciel et la terre, comme dit le comte de Maistre : si vous ne le
voyez pas , que verriez-vous ? Des Juifs disaient aussi à Jésus- Christ dans une parabole célèbre : Ramenez-nous quelqu'un des morts. Et Jésus-Christ leur disait : Si vous ne croyez pas à Moïse et aux prophètes^ vous ne croiriez pas à quelquun revenu des morts (i). L'Eglise est Moïse, l'Église est tous les prophètes, l'Eglise est le miracle vivant : Qui ne voit pas les vivants, comment verrait-il les morts ?
(0 Saint Luc, ch. 10, vers. 31.