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DE DEUX OBJECTIONS CONTRE LE COMMERCE SURNATUREL DE L'HOMME AVEC DIEU

Monseigneur, Messieurs,

Après avoir établi que le commerce de l'homme avec Dieu ne repose pas sur la nature et la raison, mais sur un ordre plus élevé auquel la doctrine catholique donne le nom de surnaturel, la suite des idées nous conduirait à rechercher pourquoi il en est ainsi, et quels sont les motifs qui ont déterminé Dieu à ne pas comprendre dans nos facultés sensibles et intelligibles tous les moyens dont nous avions besoin pour entrer en rapport avec lui. Mais le rationalisme ne nous permet pas une marche aussi rapide. La question de l'ordre surnaturel est trop grave, pour qu'il se rende à la démonstration que nous en avons donnée sans essayer au moins de l'affaiblir. Ecoutons-le donc.

Il est vrai, nous dit-il, qu'à s'en tenir à la surface des choses, la prophétie et le sacrement ont un caractère d'universalité et de perpétuité, par où ils semblent marcher d'un pas égal avec la nature et la raison ; mais ce n'est là qu'une apparence qui se dissipe au premier regard sérieux que l'on jette sur cet illogique établissement. En effet, pour qu'il y ait une véritable universa-

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lité, une véritable perpétuité, il faut que la chose ou la pensée qui aspire à ces grands caractères soit la même partout et toujours ; sans l'unité, l'universalité et la perpétuité sont impossibles, puisque l'universalité n'est que l'expansion de l'unité dans l'espace, et la perpétuité son expansion dans le temps. Ainsi la nature est vraiment universelle et perpétuelle, parce que ses lois, en quelque lieu ou en quelque siècle qu'on les consulte, rendent à quiconque les interroge une réponse qui ne change jamais. Au pôle comme à l'équateur, sous l'instrument de Newton comme sous les yeux d'Aristote, la lumière physique tombe et rejaillit d un objet en formant un angle constant. Il en est de même de la raison. Faculté d'un être libre, elle ne suit pas les caprices de la volonté ; elle l'approuve ou la condamne selon des règles qui ne fléchissent point. Parlez à l'Athénien de Périclès, à l'Arabe du désert, au sauvage des forêts ignorées, à l'enfant de la barbarie ou à l'homme fait de la civilisation : tous vous entendent, et 3i lors même qu'ils disputeraient entre eux de leurs opinions, ils invoquent pour les soutenir des principes uniformes, aussi clairs et certains à l'intelligence de l'ignorant qu'à celle du docteur. En est-il ainsi de l'ordre surnaturel? ou plutôt rien est-il comparable au chaos des superstitions qui en composent le spectacle? Ouvrez ce Panthéon : qu'y voyez-vous? des dieux qui s'insultent, des dogmes qui se contredisent, des cultes qui se renient, des sacerdoces qui s'anathématisent , des autels qui se jettent du sang, une discorde infinie comme l'objet sacré où prétendent at- K indre ces épouvantables controverses de l'impuissance et de l'orgueil. Yoilà le fait surnaturel ! Le voilà tel qu'il est dans l'histoire et devant nos yeux ! Et c'est là ce qu'on appelle une chose divine, une institution non pas seulement égale à la nature et à la raison, mais qui, supérieure à tout ce qui est créé doit servir de norme à la conscience, de lumière à l'esprit, de couronne à l'univers! Pour nous, quelle que soit la cause de ce terrible phénomène, nous l'accusons d'être humain ; il est humain parce qu'il n'est pas un.

Si vous répondez que parmi tous ces cultes il en est un seul

qui est le vrai, dont les autres ne sont qu'une impie ou malheureuse contrefaçon, la difficulté perdra peut-être de sa force par un côté, mais en la recouvrant d'un autre avec usure. Car, un seul culte étant le vrai, un seul est bon à l'àme, un seul établit entre Dieu et l'homme une efficace communication. Dès lors il est nécessaire de le discerner dans la foule des autres; il faut choisir sans se tromper. Et quelle tâche imposée au genre humain dans une affaire où il s'agit de trouver ou de perdre Dieu ! A nous, faibles créatures, déjà épuisées dans les sueurs que nous coûte notre vie d'un jour, on aurait donné une énigme à résoudre comme condition de notre vie éternelle! Cela se peut-il? Se peut-il que l'éternité nous coûte autre chose que la vertu, et qu'avare de l'infini, Dieu se fasse un jeu cruel d'être le sphynx de l'homme ? Ah ! si la vérité est notre pain, elle doit tomber du ciel comme la pluie, elle doit s'ouvrir passage comme le vent, elle doit grossir ses flots comme la mer, elle doit germer comme la moisson dans les jours où l'homme attend sur son travail la bénédiction qui créa la terre et qui lui ordonna de nous servir. Tout homme est capable de creuser un sillon et d'y jeter un<semence : tout homme l'est-il de démêler la confusion des cultes innombrables qui se disputent l'honneur de venir de Dieu et d'y conduire l'humanité? Nul n'osera le prétendre, et par conséquent nous opposons à l'ordre surnaturel, comme une double accusation, son défaut d'unité d'abord, puis l'impossibilité de discerne! entre toutes les religions positives quelle est la véritable, si t;mt est qu'une le soit.

Telles sont, Messieurs, les difficultés qui nous arrêtent, et que je dois résoudre avant de faire un pas de plus.

Il est certain que l'unité est un caractère essentiel des ouvrages de Dieu, non pas une unité morte qui exclurait la variété, c'est-à-dire l'harmonie dans le nombre et l'étendue , mais une unité féconde qui partant de Dieu lui-même, y ramène comme à leur source toutes les irradiations de la lumière et de la vie. L'unité n'est que l'ordre, et l'ordre est évidemment un attribut de Dieu et de ses œuvres.

Il est certain aussi qu'en considérant l'ensemble des cultes, bien que tous partent de l'idée et du fait dune révélation sur* naturelle, bien qu'ils aient entre eux la parenté très-significative de la prière, cependant leur constitution dogmatique établit enire la plupart une flagrante contradiction. L'unité est à leur base, elle n'est point dans leur architecture, et cette diversité accuse nécessairement dans l'origine secondaire du plus grand nombre une autre main que la main de Dieu.

Quelle est cette main ? Oui a touché l'œuvre divine après Dieu ? Quelle puissance est survenue derrière le créateur pour intro* duire jusque dans la religion, qui était le couronnement de l'univers, une semence de discorde et de mort? Cette puissance, Messieurs, c'est vous. Dieu ne vous avait pas mis au nombre de ses ouvrages pour les habiter dans l'inertie d'une contemplation captive, mais pour y être les libres coopérateurs de sa pensée et de sa gloire ; il ne vous avait pas faits pour l'adorer servilement, mais pour l'aimer d'autant plus que vous pourriez le haïr, pour le servir d'autant mieux que vous pourriez le combattre, pour être de son nom des instruments d'autant plus efficaces que vous pourriez le déshonorer. C'est pourquoi partout où est Dieu en ce monde, vous y êtes aussi ; partout où il opère, vous opérez aussi, soit dans le sens de sa pensée, soit dans un sens contraire. Et ce n'est pas seulement sur une part de son œuvre que cette puissance vous a été donnée; vous la possédez sur son œuvre tout entière, aussi bien dans l'ordre naturel que dans l'ordre surnaturel, aussi bien contre la nature et la raison que contre la prophétie et le sacrement. Vous pouvez tout nier; vous pouvez nier Dieu comme Jésus-Christ, la société comme l'Eglise, le vrai mathématique comme le vrai révélé, le bien visible comme le bien invisible, le temps comme l'éternité. Rien n'échappe à votre empire, parce que d'une part votre liberté n'a pas de limites, et que d'une autre part, tout étant enchaîné dans le monde, le coup que vous portez sur un point retentit nécessairement dans toutes les sphères de la création et de l'infini. La nature, la raison et la religion sont trois lois progressives dont la lumière

est réciproque et la force solidaire ; l'intelligence ne les divise que par un schisme qui les blesse toutes trois, et l'orgueil n:a de succès profond que dans une ruine qui leur fait un égal tombeau. Le vœu de l'orgueil est de ne point obéir, et il obéit tant qu'une loi subsiste, quelle que soit son origine, sa forme ou son nom. De là vient qu'il ne se repose que dans la souveraineté absolue, et que mesurant ses forces à la grandeur de son désir, il n'a pas désespéré d'atteindre aux deux actes souverains qui n'appartiennent qu'à Dieu, détruire et créer, détruire le inonde tel que Dieu l'a fait, pour créer un monde tel que l'homme le veut.

Vous pensez que j'exagère, et que si l'homme a réellement aftenté à la religion, parce qu'elle n'est qu'une part supposée de l'œuvre divine, il a du moins respecté toujours la nature et la raison, qui sont cette œuvre elle-même dans toute sa certitude et sa sincérité. Vous le disiez tout à l'heure, Messieurs; vous opposiez l'uniformité constante de l'ordre naturel à la variété contradictoire de l'ordre religieux : mais quoi donc ! le bruit du monde ne vient-il pas jusqu'à vous? jN'entendez-vous pas d'ici la clameur séculaire de ses divisions? Est-ce aux portes seules du temple que se livre le combat de l'homme contre l'homme et de l'homme contre Dieu? Descendez au forum des peuples, pénétrez dans les académies, faites-vous ouvrir les laboratoires de la science ; partout où vous rencontrerez l'esprit humain, vous y rencontrerez la guerre, doctrines contre doctrines, politique contre politique, histoire contre histoire, faits contre faits, affirmations contre négations. Pouvcz-vous le contester? Et dès lors en quoi l'ordre naturel est-il plus un que l'ordre surnaturel? En quoi échappe-t-il davantage aux atteintes de notre liberté? La contradiction religieuse elle-même emporte une contradiction rationnelle; car, le dogme que j'accepte et que vous rejetez, c'est avec ma raison que je l'accepte, avec la vôtre que vous la rejetez. Nous ne différons sur la foi que parce que nous différons rationnellement. Direz-vous que si nous différons sur les conséquences, nous reconnaissons les mêmes principes, et qu'en eux survit et consiste l'immuable unité de la raison? Mais la re-

ligion peut au même titre prétendre à l'unité et à l'immutabilité ; elle revendique aussi des principes sur quoi s'accordent tous les cultes, tels que l'existence d'un être suprême, son action sur l'homme, son commerce positif avec nous par des révélations, des cérémonies, des lois, des récompences et des châtiments. Où commence le débat, si non dans le développement dogmatique de ces principes communs?

Il y a donc parité entre les deux ordres, et si votre accusation conclut au préjudice de l'un, elle ne conclut pas moins au préjudice de l'autre. Aussi, sachez-le, la même chose que vous dites contre la religion, le scepticisme l'a dit contre la raison : de même que vous niez l'unité surnaturelle, à cause de la divergence des cultes, le scepticisme nie l'unité rationnelle, à cause de la multitude d'opinions et de pratiques qui divisent les sages non moins que les peuples. Pascal le remarquait en se moquant : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ! » Connaissez donc l'abîme tout entier; voyez ce que devient entre les mains de l'homme cette raison dont vous ne doutez pas, et si vous refusez de croire aux aveux de la philosophie, croyez du moins au spectacle de votre temps. Quelle est la vérité qui ne soit pas niée? Quel est l'instinct de la nature qui ne soit pas outragé? Quelle est l'institution humaine, si familière qu'elle nous soit par la tradition et par le cœur, qui ne soit traitée en ennemie? Vous vous étonnez que le Christ ait trouvé des contradicteurs et des juges, il y a dix-huit siècles : mais levez les yeux, voici la raison ellemême devant le tribunal de Caïphe et des Romains.

Toutefois n'ayez pas peur, et tout en connaissant ce que l'homme peut contre l'ouvrage de Dieu, connaissez aussi ce qu'il ne peut pas. Oui, il y a une grande force dans l'homme, car Dieu est avec lui; oui, il y a une grande force dans l'homme, car Satan est avec lui ; oui, il y a une grande force dans l'homme, car l'homme est avec lui-même : mais Dieu à sa droite, Satan à sa gauche, et lui au milieu, l'homme n'est pas capable de détruire ni de créer un atome. Un atome suffît pour arrêter toute sa puissance éternellement : combien plus l'univers ! Soixante

siècles au service de notre liberté ne nous ont pas donné la gloire de faire ou d'anéantir un grain de poussière : combien plus nous résisteront la nature, la raison et la religion ! N'ayez donc pas peur; ni vous qui doutez, ni vous qui croyez, n'ayez pas peur. Dieu est en tout ce qui est, il maintient tout ce qu'il a une fois voulu ; et notre liberté, si sérieuse qu'elle soit, n'est que l'écueil où l'océan se brise en demeurant l'océan. Aussi, enfant de la vérité dans ce siècle profondément ému, j'écoute la tempête sans pâlir; je m'éclaire de la foudre qui tombe sur le temple, et la tète appuyée au seuil du parvis, je dors le somme divin d'une infaillible foi.

Impuissance de détruire, impuissance de créer, telle est en l'homme la limite de l'orgueil; telle est la loi qui protège tout ce qui est, nature, raison, religion, contre les attentats de la liberté. Et cependant, Messieurs, il faut bien que la liberté, jusque dans ses abus, soit une puissance féconde; car si elle ne pouvait rien contre rien, elle ne serait qu'un ressort tendu dans le vide, un nom responsable d'une imaginaire activité. Dieu, en assurant son propre empire, pour que le monde ne fût pas le jouet d'un désordre sans frein, a dû aussi laisser un effet à notre action, pour qu'elle ne fût pas, même dans ses égarements, l'effort perdu d'un être avorté. Quelle est donc la part de Dieu, et quelle est la part de l'homme? Dieu, nous l'avons vu, s'est réservé la substance des choses ; il ne veut pas que l'homme y atteigne jamais : car si la substance des choses nous avait été livrée, il ne resterait à Dieu que d'être spectateur tranquille des ruines de l'univers. Mais si la substance nous échappe, que nous reste-t-il à nous-mêmes? Si nous ne pouvons anéantir ni un grain de poussière dans la nature, ni un principe dans l'intelligence, ni un élément de l'ordre surnaturel, que pouvons-nous en réalité? Pour le comprendre, Messieurs, il faut remarquer que toute substance a un mode d'être, et que la substance demeurant invariable, le mode est sujet au changement. C'est donc au mode que s'en prendra notre liberté. Le mode est la figure des choses : impuissants contre les choses, nous aurons la ressource de les

défigurer. Nous défigurerons la nature, la raison, la religion.

Vous avez reçu du créateur un visage où respire la force et la bonté. Vos lèvres s'animent d'un sourire dont la grâce survit à leur mouvement; vos yeux donnent une flamme qui jaillit des profondeurs d'une vive intelligence, mais qui tempérée par la modestie cause un respect sans frayeur ; votre front pur et calme couronne de sa sérénité la magie vivante de vos traits, et quelque part que tombe sur vous le regard d'une âme, cette âme connaît et aime la vôtre. 0 jeune homme, ce sont là de grands dons! Mais il ne faut qu'une heure pour les ternir; il ne faut qu'un crime pour les déshonorer. La nature, dont vous êtes le chef-d'œuvre, ne résistera point aux coups que vous lui porterez dans le secret de votre conscience ; la beauté se retirera de vous à mesure que Dieu sortira de votre cœur, et bientôt cette tète, objet d'admiration et d'amour, ne sera plus que le chef ignoble d'un scélérat ou d'un débauché. Vous n'aurez pas détruit en vous l'image naturelle de Dieu, vous l'aurez défigurée.

De même, Messieurs, vous pouvez ravager la terre, brûler les forêts, dissiper la source des fleuves, infecter l'atmosphère, condamner à la solitude et à la stérilité d'admirables portions de notre héritage commun, et vous ne l'avez que trop fait! La main des Barbares a desséché le Latium; la tyrannie des enfants de Mahomet, en touchant le sol de la Grèce et de la Syrie, a tari des mamelles qu'on croyait à jamais fécondes, et éteint des beautés qu'on croyait sous la protection éternelle de la plus pure lumière qui ait éclairé la création. Mais si cruelles que soient ces injures, la terre subsiste et nourrit l'homme. Des générations meilleures succéderont à ces hordes qui n'ont pas respecté la mère commune du genre humain; elles réveilleront de leur sommeil involontaire les champs de l'Attique et les collines de la Messénie ; l'ombre, appelée par la culture, redescendra du ciel sur les déserts de Rome ; la vie, qui n'était qu'égarée, poussera de tous côtés ses rejetons, et les ruines elles-mêmes ne seront plus que le témoin de notre impuissance à donner nulle part un coup qui fonde la mort.

Ainsi en est-il des erreurs et des crimes contre la raison. Un siècle se lève ; il est hardi dans les choses de l'intelligence ; il remue des idées comme le voyageur, à la fin d'un long jour, secoue la poussière et l'ennui de ses pieds ; il met du plaisir à douter, de l'orgueil à contredire ; il éhranle les colonnes qui soutenaient dans le passé l'architecture de la science et de la sagesse ; la tradition ne lui impose plus, la conscience lui parait un oracle muet ou trompeur. Un moment vient où les esprits étonnés se demandent si le vrai n'est pas un songe et le bien une imposture. Mais au milieu même de cette orgie du scepticisme, on n'attaque la raison qu'avec la raison ; elle triomphe jusque dans la blessure qu'elle se fait. La négation affirme que l'intelligence vit et voit, comme l'œil, en se fermant devant le soleil, atteste la présence et la force de ses rayons. Il faut vivre, et malgré le délire universel, le cours des affaires humaines suit ses antiques voies ; l'humanité marche devant Pyrrhon qui nie le mouvement. Elle croit, elle espère, elle coordonne ses pensées et ses actions. Puis, le temps sonne une heure ; un siècle nouveau commence qui relève la vérité, comme la fraîcheur du matin relève dans les champs l'herbe inclinée par le soir. On abat les autels du doute ; on traine aux gémonies les négations adorées la veille; on méprise qui avait méprisé, on oublie qui avait oublié, on met un point dans l'histoire et l'avenir monte à l'horizon de l'éternité. Il y a eu déformation de l'esprit humain, mais non pas destruction.

Vous étonnerez-vous après cela, Messieurs, que la religion aux prises avec la liberté de l'homme subisse les mêmes injures et les mêmes vicissitudes? Pourquoi serait-elle plus heureuse que la nature et la raison? Pourquoi notre ambition de souveraineté, en s'approchant du ciel, perdrait-elle l'énergie qui lui permet de violer les sanctuaires inférieurs? Quel que soit le rivage où nous abordions, plus haut ou plus bas, nous portons avec nous, comme un indéfectible attribut, la puissance du bien et du mal. Et même cette puissance s'accroît à mesure que nous nous élevons dans la hiérarchie des choses : elle est plus grande

contre la raison que contre la nature, plus grande contre la religion que contre la raison. Cela tient à ce qu'on ne peut s'élever qu'en s'approchant de l'infini . et que l'infini par sa disproportion avec nos bornes personnelles, offre nécessairement plus de prise à la révolte et à l'erreur. Qui ne coin-oit combien il est aisé de substituer aux dogmes religieux de cbimériques imitations? L'homme l'a fait ; il l'a fait par impatience d'un joug trop sérieux, par lassitude de l'antiquité, par oubli de la tradition, par haine d'un sacerdoce négligent ou corrompu, par obéissance à l'ascendant des sectaires fameux. Mais quel qu'ait été le motif de sa séparation, sous quelque point du ciel et du temps qu'elle ait pris naissance, jamais l'homme vivant à l'état de peuple, c'est-à-dire à l'état naturel, n'a pu abroger la religion ni en changer les caractères essentiels. Il a toujours cru à la communication positive du genre humain avec Dieu, au moyen de la parole directe de Dieu. Les cultes dénaturés ne le prouvent pas moins éloquemment que le culte chrétien. Qu'était-ce qu'un temple dans l'esprit des nations païennes, sinon un oracle? Qu'était-ce qu'une idole, sinon du marbre et de l'or parlant avec la vertu de Dieu? Qu'était-ce qu'un prêtre, sinon une chair et une âme inspirées du soufïle de Dieu? Que sont-ils encore par toute la terre, prêtre, temple, idole, sinon une incarnation plus ou moins vive et prochaine de la divinité? L'unité de l'idée survit dans la multiplicité de la forme , et , de plus , quand on étudie cette forme, on découvre dans la variété des signes les débris mutilés d'une tradition identique.

A la foi des prophéties tous les cultes ont joint la foi des sacrements; tous, nous l'avons dit et prouvé, appelaient les sacrifices, les cérémonies et la prière, au secours de l'àmc qui s'efforçait de tendre vers Dieu. Homère immole des victimes avec la liturgie du Lévitique; Delphes commande des expiations dans la même langue que parle Bénarès ; l'augure étrusque bénit les collines romaines comme le druide consacre les forêts de la Gaule : et par dessus tous ces rits vivants d'une invincible coutume, le sacrement de la prière s'élève incessamment vers Dieu

pour lui demander des miracles au nom de toute douleur qui espère et de toute défaillance qui croit. Sans doute la prière ne connaissait pas Dieu sous le même nom ; elle n'en connaissait pas partout la véritable et éternelle histoire : mais partout le besoin était le même, l'aspiration semblable, et quand le cœur était sincère, l'efficacité n'était point absente. Le suppliant chargé d'amertumes, en ployant le genou devant un marbre trompeur, oubliait la fable que l'éducation avait gravée dans son esprit ; il se souvenait du Dieu inconnu qu'Athènes révérait au pied du Parthénon, et ce Dieu qui cherche la droiture et qui sait le malheur entendait le cri de la foi dans la plainte d'un cœur humilié. Les ombres de l'idolâtrie s'éclaircissaient ; la vérité descendait avec la grâce, et l'âme de l'homme rencontrait l'âme de Dieu à travers les simulacres du mensonge.

Reconnaissez-le, Messieurs, vous n'avez pas plus détruit la religion que vous n'avez détruit la raison et la nature; vous n'en avez pas plus changé l'essence que vous n'avez changé l'essence de la logique et de la chimie. Vous avez tout défiguré, et Dieu a tout sauvé. La nature a résisté à vos mutilations, la raison à vos systèmes, la religion à votre incroyance, et toutes trois universelles et perpétuelles attestent d'autant plus la puissance qui les fonda, que cette puissance a respecté la vôtre en vous permettant de ne pas respecter la sienne. Dites-moi, qui vous a retenus? Pourquoi tant de vie demeurée au milieu de tant de ruines? Vous vouliez, vous voulez encore anéantir la religion, où vous ne voyez qu'un chaos d'idées et de pratiques sans fondement : pourquoi la religion est-elle debout? Vous vouliez exercer l'acte souverain de détruire, pour arriver à l'acte souverain de créer, et certes il y a dans cet orgueil une grandeur qui forcerait la louange, si rien pouvait être grand contre la justice et la vérité : pourquoi n'avez-vous ni détruit ni créé

la religion? Voici Luther C'est une vieille ombre que

Luther, Messieurs, mais puisqu'il est permis à la parole d'évoquer les ombres, permettez-moi d'évoquer celle-ci et de lui demander compte du mystère qui suspend mon esprit et le vôtre.

Eh bien ! Luther, puisque tu méprisais l'Eglise, puisque tu avais résolu d'extirper de l'Europe la foi qui avait été la tienne, pourquoi ne pas frapper le seul coup qui allait au fond de la question ? Pourquoi ne pas renverser rarchitecte avec l'édifice ? Pourquoi ne pas nier Jésus-Christ ?

Ah ! pourquoi ! Messieurs, Luther n'en savait rien lui-même. Il obéissait à la foi en même temps qu'à la révolte, et manquant de logique dans l'une et dans l'autre, il était l'expression formidable d'une grande faiblesse dans un grand pouvoir. Sa conscience répondait à la conscience de son temps, comme la conscience de son temps à celle de tous les siècles. Elle renfermait avec un élément de protestation un besoin impérieux de croyances, et le succès de Luther, comme celui de tous les hérésiarques, fut d'avoir frappé juste au cœur de son époque, en lui ôtant de la foi tout ce qu'elle pouvait en perdre pour lui laisser tout ce qu'elle voulait en garder. S'il eut nié Jésus-Christ, il eût été Voltaire sans aïeux, c'est-à-dire un fou ; et Voltaire lui-même, précédé de deux siècles de protestantisme, n'a pu être qu'un sage, c'est-à-dire un chef d'école et non un chef de peuple.

Cet exemple contient tous les autres. Il nous initie au secret des révolutions religieuses, d'autant plus sûres du succès qu'elles s'écartent moins de la base prophétique et sacramentaire primordiale ; d'autant plus décisives en faveur de la vérité de la religion, qu'elles la conservent en la violant. Car enfin, Messieurs, si depuis soixante siècles le genre humain obéissait au même dogme et à la même liturgie, ne reconnaitriez-vous pas dans cette tranquille unanimité le signe d'une divine institution ? Or, le signe de l'unanimité combattue, de l'unanimité contredite et persévérant malgré la controverse, est assurément plus digne encore d'émouvoir un esprit attentif. Car on pourrait expliquer la première unanimité par le défaut d'examen et par l'empire de l'habitude, tandis que la seconde ne peut s'expliquer que par une force supérieure à tous les ressorts de la pensée humaine et à tous les attentats de sa liberté. Affirmer en

niant, maintenir en détruisant, consentir en protestant, c'est là sans doute s'élever contre la vérité, mais en lui rendant le plus éclatant des hommages, puisque c'est l'hommage d'un ennemi.

Reste à savoir si Dieu n'a pas fait davantage encore pour la conservation de son culte sur la terre, et si parmi tous ceux qui en ont altéré la pureté originelle, il n'en est pas un qui l'ait gardé sans tache , et qu'il soit aisé de reconnaître à des caractères inimitables de grandeur et de sincérité. J'espère vous le montrer sans peine aussi bien que sans retard.

Ecartons avant tout cette vaine pensée qu'il y ait ici-bas une multitude infinie de cultes différents. Cela n'est pas. Rien n'a été plus stérile que l'imagination de l'homme en matière de cultes. De même qu'en considérant les traits communs des êtres, on les ramène à un certain nombre de familles primitives, de même aussi en comparant ensemble les branches religieuses qui s'épanouissent dans l'humanité, on les voit aboutir a trois souches principales, les seules qui soient réellement distinctes par leur physionomie et par une invincible et mutuelle répulsion : je veux dire l'idolâtrie, le christianisme et le.mahométisme. Je ne fais pas mention du judaïsme, parce qu'avant Jésus-Christ il n'est que le christianisme attendant son couronnement, ci qu'après Jésus-Christ il n'est que le christianisme manquant de son couronnement. Restent donc les Eglises chrétiennes qui se rattachent au tronc de l'Evangile et du Christ ; les sectes idolàtriques dont aucune n'excommuniait l'autre, et dont les symboles se respectaient à l'envi dans le concile du Panthéon romain ; enfin les rameaux de l'islamisme, qui tous s'inclinent aux pieds de Mahomet et du Koran. Nommez-moi un culte, je le ramènerai, ou à l'idole, ou à la croix, ou au croissant; mais il n'y a plus de paix possible, il n'y a plus de rendez-vous commun entre l'idole, la croix et le croissant, bannières mémorables qui se partagent encore les générations, et qui portent dans leurs plis trois théologies séparées par une conception radicalement différente du commerce de l'homme avec Dieu. Dans ce commerce, en effet, qui constitue la religion et qui suppose un ni. 19

rapprochement entre deux êtres aussi naturellement éloignés l'un de l'autre, ou bien l'esprit conçoit une alliance entre la nature divine et la nature humaine qui va jusqu'à la confusion, et c'est l'idolâtrie ; ou bien il conçoit cette alliance sous une forme qui exclut la compatibilité entre les deux natures, et c'est le mahométisme; ou bien enfin il admet l'union des deux natures demeurant distinctes jusque dans leur intimité, et c'est le christianisme. L'idolâtrie confond l'homme et Dieu, le mahométisme les retient à distance, le christianisme les associe : ces trois systèmes résument tous les cultes existants et tous les cultes possibles.

L'antiquité se perdit généralement dans l'idolâtrie, et même les superstitions qui n'avaient point commencé par là finirent par s'y précipiter comme à un inévitable écucil. C'est qu'en effet, il est difficile de s'arrêter au point juste de la théandrie, mot par lequel la théologie chrétienne exprime la participation de Dieu à l'homme et de l'homme à Dieu. Dès que la pleine lumière de la vérité religieuse n'éclaire plus l'intelligence, celle-ci vacille en regardant ce prodigieux mystère, et selon qu'elle donne davantage à la raison ou au souvenir, à l'inspiration delà nature ou à l'impulsion de l'instinct théologique, elle reste en arrière ou court au delà du vrai. C'est l'instinct, le souvenir et un confus pressentiment , qui l'ont emporté dans l'humanité intermédiaire , je veux dire dans l'humanité comprise entre le déluge et l'avènement du Christ. Une fois Jésus-Christ paru , cette restitution éclatante du type éternel de l'alliance entre Dieu et l'homme frappa le monde d'un tel coup de clarté, que la théogonie païenne, malgré vingt siècles d'empire, ne put désormais conserver l'honneur de tromper le genre humain. L'erreur dut se réfugier sur une autre base et prendre une autre forme. Arius en prépara l'édifice, Mahomet l'acheva. Arius avait nié la divinité de Jésus-Christ ; Mahomet déclara impossible, impie, idolàtrique, l'union de la nature divine avec la nature humaine dans une seule personnalité, et séparant autant que possible les deux termes du commerce religieux, il

prononça la sentence fondamentale de l'islamisme ou de la toi nouvelle : Dieu est Dieu et Mahomet est son prophète. Dieu est Dieu, c'est-à-dire Dieu ne saurait être que Dieu ; Mahomet est son prophète, c'est-à-dire l'action divine par rapport à l'homme se borne à , la prophétie, et l'action de l'homme par rapport à Dieu se borne à la foi qui accepte la prophétie en adorant et en priant. Nul autre culte ne s'est élevé depuis Mahomet; nul ne s'élèvera dans l'avenir. Car, au-dessous de Mahomet il n'y a plus que le rationalisme pur; au-dessus, on retrouve nécessairement l'idolâtrie ou le christianisme.

Le christianisme'tient le milieu entre le mahométisme et l'idolâtrie. Il humanise Dieu sans le faire descendre, il divinise l'homme sans changer sa substance , également éloigné de l'extravagance du panthéisme qui confond tous les êtres dans un chaos divin, et de la froideur du théisme qui relègue la créature à une distance désespérée du créateur.

Là est le choix, Messieurs, là est le débat. Pour qui veut sortir de l'athéisme pratique, il n'y a dans toute l'histoire que ces trois portes ouvertes : il faut être idolâtre, chrétien ou musulman ; il faut s'agenouiller devant une idole, porter la croix ou arborer le croissant. L'un ou l'autre, ou bien rester indifférent parmi les spectateurs qui entendent le nom de Dieu sans s'émouvoir, et qui regardent l'avenir sans s'y préparer.

Le choix ainsi réduit à ses seuls termes possibles, rien n'est plus aisé que de reconnaître où est la religion véritable, la religion instituée de Dieu et conservée dans l'intégrité de ses dogmes, de sa morale et de sa liturgie, c'est-à-dire dans l'intégrité de la prophétie et du sacrement. On a dit de Tacite qu'il abrégeait tout, parce qu'il voyait tout. Dieu est un plus grand abréviateur encore, parce qu'il travaille dans l'éternité pour des êtres qui n'ont que le temps. Vous êtes pressés, Messieurs; Dieu l'est plus que vous. Vous êtes pressés de connaître la vérité ; Dieu l'est plus encore de vous la donner. Ecoutez donc : il ne vous faudra qu'un rayon de lumière et qu'un instant de bonne volonté.

Quoique l'idolâtrie et le mahométisme partent de données absolument contradictoires, je les mets sur la même ligne dans la discussion, parce qu'ils portent au front les mêmes caractères de honte et d'inanité. Je ne vous dirai pas : Mahomet n'a pas fait de miracles, l'idolâtrie non plus ; l'idolâtrie n'a point prophétisé, Mahomet non plus. C'est là le détail de la question. Il nous faudrait du temps pour y entrer, et nous avons besoin d'aller vite. Or, à qui a besoin d'aller vite Dieu a préparé une voie qui abrège tout. Il a mis dans la religion, comme en toutes choses, une physionomie. Voici un homme que vous n'avez jamais rencontré ; son origine et ses actes vous sont inconnus : quel est-il? que veut-il? Quel est le secret de son âme? Vous n'en savez rien , et vous n'avez ni l'occasion, ni le loisir de l'apprendre. Amenés l'un à l'autre pour un moment qui ne se retrouvera plus, il faut que vous le jugiez dans l'éclair d'un regard. Vous le jugerez, en effet, et si quelque expérience vous a initié à la répercussion de la vie intérieure sur les traits qui composent l'accent du visage, vous ne vous tromperez pas ; vous ne vous tromperez pas surtout si de grands vices ou de grandes vertus ont creusé leurs sillons dans la chair mobile où vous étudiez la vérité.

Ainsi en est-il de la religion. Toute religion a une âme qui se réfléchit dans le corps de ses doctrines et de son histoire, et par conséquent toute religion a une physionomie. Quelle est la physionomie de l'idolâtrie et du mahométisme? Y sentez-vous palpiter quelque chose de divin ? Votre conscience en est-elle émue, et l'œil fixé sur Jupiter ou sur Mahomet, vous poserezvous à vous-mêmes cette formidable question : Est-ce que Dieu ne serait point là? Non, Messieurs, non, il n'est pas un de vous qui ait accordé jamais à l'un ou à l'autre de ces cultes l'honneur d'un doute ; il n'est pas un de vous qui se soit interrogé en leur présence, et qui ait eu la tentation de se dire : Peut-être ! Le peut-être vous vient d'ailleurs ; il descend dans votre àme d'une autre région, et s'il n'y avait ici-bas que l'idolâtrie et l'islamisme pour représenter Dieu, vous ne vous don-

neriez pas même la peine de nier; vous passeriez à coté sans liainc, sans mépris, sans orgueil, comme on passe devant un monceau de pierres qui n'a pas même l'architecture d'une ruine.

Dans l'assemblée célèbre qui inaugura l'ère inachevée de nos révolutions, il se rencontra deux hommes doués d'une éloquence inégale, qui tous les deux s'assirent longtemps du même côté pour y défendre ensemble l'avènement du siècle dont nous sommes issus. Mais enfin les hasards de la vie publique se jetèrent entre eux et les séparèrent; le jour vint où ils durent monter à la tribune pour s'y combattre sous les yeux d'une population qui les attendait à cette épreuve, et qui avait préparé les applaudissements pour le plus jeune et le plus faible. Il parut le premier; le mouvement populaire dont il était suréleva sa parole au-dessus d'elle-même ; un enthousiasme vrai lui répondit ; il se crut certain de n'avoir rien à craindre, et de partager au moins l'honneur des rostres avec le puissant ennemi qu'il s'y était donné. Celui-ci monta tranquille et contenu; accueilli par un silence inaccoutumé, il mesura de l'âme toute la popularité qu'il avait perdue, et puisant dans cet obstacle nouveau pour lui une force désespérée, il se retourna comme un lion dans la bauge terrible de son éloquence. Des applaudissements involontaires et passionnés lui apprirent ce qu'il savait déjà, son triomphe, lorsque tout à coup se retournant vers son adversaire, non plus orateur contre orateur, mais aigle planant sur sa proie, il lui jeta de loin cette sublime et mortelle apostrophe : Barnave, il n'y a pas de divinité en toi !

Messieurs, ce mot de Mirabeau à Barnave est le mot qui termine la controverse à l'égard du mahométisme et de l'idolâtrie ; ou plutôt la controverse n'est pas même possible, et dès le premier regard jeté sur ces viles corruptions de la vérité religieuse, l'esprit se détourne et leur dit avec dédain : Il n'y a pas de divinité en vous ! Pourquoi? Comment? Qu'est-ce qui donne ou ôte à une chose la physionomie divine? Je n'en sais rien peutêtre. Ce que je sais, c'est qu'il y a un caractère de bassesse qui

descend jusqu'à la figure de la brute, comme il y a un caractère de grandeur qui s'élève jusqu'à une transfiguration surhumaine. Ce que je sais... mais écoutez seulement. A un jour connu de l'histoire, un proconsul romain parut sur un balcon ; il avait à son côté un criminel couvert de plaies, les mains liées à un roseau, le front perce d'une couronne d'épines, le corps affublé d'une pourpre qui ajoutait à ses humiliations l'injure d'une ironique majesté. Le proconsul se tourna timidement vers la multitude et lui dit : Voilà l'homme! Le peuple répondit par une acclamation qui demandait le sang de l'homme, et le Romain obéissant le leur livra. Mais derrière ce peuple en fureur l'humanité s'est levée ; elle a regardé l'homme à son tour, l'homme condamné, flagellé, crucifié, et se frappant la poitrine, elle a dit : Voilà Dieu ! Un autre jour, la Grèce rassembla ses artistes pour obtenir de leur génie une image digne de ses adorations. Phidias fut choisi. Il prit son ciseau; il tailla l'un de ces marbres fameux qui respiraient déjà avant que la main du sculpteur les eût touchés , il y mit la lumière, la pensée, la gloire, le repos, et quand la Grèce ôta le voile qui couvrait Jupiter olympien , elle s'écria d'une voix sérieuse et unanime : Voilà Dieu ! Mais l'humanité s'est levée derrière ce peuple ingénieux ; elle a regardé l'objet d'un souvenir demeuré si grand, et plaignant Athènes encore plus que sa statue, elle a dit : Voilà l'homme !

Voilà l'homme ! Tous les arts de l'Attique, toute la poésie d Homère, toutes les grandeurs du Latium, rien en vingt siècles de durée n'a pu dissimuler l'ineffable misère de l'idolâtrie, et l'islamisme n'a conquis la moitié du monde que pour y étaler sous une forme opposée, mais aussi vaine, l'impuissance de tout culte hors de celui qui a fait croire les sages et qui fait douter l'impie.

Cette absence saisissante de divinité, qui est le trait saillant de l'idolâtrie et de l'islamisme, suffit, pour les juger. On comprend, en effet, que jamais l'homme, quoi qu'il fasse, ne peut donner à ses œuvres un sceau vraiment divin. Plus il monte loin de sa sphère, pour atteindre une gloire qui le surpasse, plus il tombe

hors de la vérité, en qui seule est la source du beau. Conquérant, législateur, philosophe, simple mortel enfin, il a dans son histoire des jours dignes d'admiration ; touche-t-il à l'arche sainte, il perd, en se haussant dans l'imposture, le secret des grandeurs de ce monde et des élévations de l'autre. Il fait une parodie avec le nom de Dieu, et ce nom, pour se venger, n'a besoin que de lui-même. Non-seulement les faux cultes n'ont aucune physionomie divine, mais à ce caractère négatif ils joignent infailliblement le signe d'une flagrante immoralité. Levez les yeux sur les autels antiques.... Puis-je même vous dire d'y lever les yeux?. Malgré la distance qui nous les voile, puis-je vous conseiller un regard, si obscur qu'il soit, sur leurs mystères et leurs cérémonies? Je n'ose le faire; je n'ose vous peindre ce qu'adoraient ces Grecs si délicats, nos maîtres dans l'art de sentir et d'exprimer le beau. Je n'ose vous décrire les pompes où ils exposaient, au nom de Dieu, leurs femmes, leurs enfants, leur propre cœur. Ce qui était leur religion ne peut pas même nous devenir un discours ; ce qui était sacré pour eux, en passant de mes lèvres à vos oreilles, serait un sacrilège pour vous et pour moi. Ils avaient élevé leurs dieux dans une si sublime infamie, que nous ne pouvons les y voir, fût-ce pour les accuser.

Tous ces dieux, je l'avoue, n'étaient pas d'une fange égal* meut souillée : quelques-uns, dans le nombre, se rapprochaient de l'homme par leurs vertus. Je crois même qu'une image meilleure de la divinité sortait de la conscience à la face de ces idoles, et bravait intérieurement le culte public qui leur était rendu ; mais c'était là l'effet de l'antique vérité, c'était le gémissement de Dieu en présence du mensonge, et le mensonge n'en subsistait pas moins avec le châtiment de sa corruption.

Mahomet, j'en conviens aussi, dans son exposition dogmatique et liturgique de Dieu , n'a point encouru l'immoralité de l'idolâtrie. Son dessein, qui était le contre-pied des fables du polythéisme, ne le lui permettait pas. Mais cela même rend plus frappant et plus accusateur le matérialisme honteux qui est sorti de son œuvre, et dont le germe, quoique dissimulé peut-être.

est visible néanmoins dans le Koran. Les mœurs musulmanes n'ont point fait rougir les mœurs du paganisme, et celles-ci sous quelques rapports, tels que l'unité et l'indissolubilité du mariage, ont laissé loin derrière eux les coutumes des enfants de Mahomet. Ni l'islamisme, ni l'idolâtrie n'ont connu et enseigné la vie spirituelle ; ils n'ont point ravi l'âme au-dessus des goûts de cette terre, pour lui donner la joie d'un immatériel aliment. Même en lui révélant l'immortalité, ils l'ont laissée en proie aux passions, aux tourments, aux vertus que termine la mort.

Quel signe voulez-vous de plus, Messieurs, contre ces tristes cultes? Et cependant il en est encore un non moins saisissable, non moins éclatant : c'est leur incapacité logique. On peut avoir tort et raisonner; il semble même que rien ne soit plus facile, tant l'exemple en est vulgaire : que dire donc d'une religion à qui le raisonnement fait défaut? Et si vous croyez qu'un tel excès d'impuissance n'est pas possible, donnez-vous la peine de chercher où sont les travaux théologiques, historiques et polémiques du mahométisme et de l'idolâtrie. Où sont-ils? Aussi bien dans l'Inde qu'en Grèce et à Rome, l'idolâtrie a eu des poètes pour théologiens; et lorsque le christianisme lui eut appris ce que c'est qu'une religion qui écrit et qui parle, elle eut pour défenseurs des philosophes qui renversaient sa mythologie en prétendant la justifier. Le mahométisme n'a pas songé davantage à établir sa divinité par la discussion ; il a régné où son cimeterre était le maître, il a péri où son cimeterre s'est brisé. Aujourd'hui, sous nos yeux, il ne soutient les restes de son empire que par une loi qui interdit la conversion de ses fidèles sous peine de mort. Le paganisme menacé par la prédication chrétienne n'avait pas agi autrement sous les Césars de Rome ; il n'agit pas autrement encore sous les despotes de la Chine et du Japon. Quelle en est la cause, sinon l'incapacité logique, ou si vous l'aimez mieux, l'impuissance de raisonner? Pascal a dit : « Il est plus aisé de trouver des moines que des raisons. » La version véritable était celle-ci : Il est plus aisé de

trouver des bourreaux que des raisons. L'histoire de l'islamisme le prouve à l'envi de l'histoire du paganisme. Là devait se rencontrer, par la disposition de Dieu et par la force des choses, une incurable imbécillité : par la disposition de Dieu qui ne voulait pas que la religion fût corrompue sans garder de sanglants stigmates de son altération ; par la force des choses, qui ne permettait pas qu'une erreur portant si haut trouvât nulle part des fondements. Les fondements de la vraie religion sont une antiquité qui remonte par des monuments certains jusqu'à l'origine du monde ; une suite ininterrompue d'actes miraculeux et prophétiques laissant de distance en distance leur empreinte ineffaçable dans l'histoire des peuples; un dogme sérieux et profond ; une morale qui se traduit par des révolutions dans les mœurs du genre humain ; un sacerdoce digne de parler de Dieu au vice et à la vertu ; une providence qui gouverne cet ensemble extraordinaire et le maintient par un prodige constant ; un tissu enfin où tout s'enchaine, où tout se soutient dans une durée de soixante siècles, malgré la grandeur des obstacles et la faiblesse des moyens. Comment un culte, issu de l'homme par une dégradation accidentelle, s'attribuerait-il ou conserverait-il de tels fondements? On peut donner l'apparence du vrai à une philosophie, parce qu'elle n'est qu'une combinaison d'idées; mais la religion étant un ordre immense de faits universels et perpétuels, comment susciter ces faits, s'ils n'existent pas, ou comment les appeler au secours de l'erreur, s'ils existent au profit de la vérité ? Il serait plus facile à l'homme de créer le monde que de créer une religion avec des caractères divins ; car le monde n'a eu à vaincre que le néant, et cette religion aurait à vaincre l'essence des choses.

Telle est, Messieurs, la raison de l'incapacité logique que vous remarquez dans l'islamisme et dans l'idolâtrie, et qui leur ôterait toute puissance sur l'esprit, si la bassesse de leur physionomie et le spectacle de leur immoralité leur laissaient quelque chance de séduire une intelligence libre de les juger.

Des trois cultes qui se partagent le monde, en voilà deux hors

de cause : le christianisme seul est maintenant devant nous.

Regardez-le, Messieurs, non pour vous demander s'il est vrai, mais s'il ressemble aux deux autres. Leur ressemble-t-il ? Est-ce la même incapacité logique, la même immoralité,. la même absence de physionomie divine? Vous pouvez bien le combattre, mais il faut que vous le combattiez. Car il enseigne, il discute, il écrit, il a rempli la terre de sa parole et vos bibliothèques de ses travaux. A quoi que vous touchiez, vous le rencontrez. Il oppose ses sages à vos sages, ses savants à vos savants, ses écrivains à vos écrivains, ses politiques à vos politiques, ses hommes de génie à vos hommes de génie; depuis dix-huit siècles, précédé des traditions et des œuvres de quatre mille ans, il vous suit pas à pas, ne laissant jamais sans réponse un de vos reproches, pas plus que sans secours un de vos besoins. Si vous niez, il affirme ; si vous méprisez, il honore ; si vous le foulez aux pieds, il se relève; si vous le croyez mort, il revit. A-t-il tort, je ne sais; a-t-il raison, je l'ignore. Ce que je vois, ce dont tout l'univers est témoin, c'est qu'il raisonne et tient en haleine l'esprit humain. Tantôt l'autorité politique l'a servi, tantôt elle la méconnu : mais aussi bien dans la bonne que dans la mauvaise fortune, sous la persécution comme avec la protection, il a fait son service et tenu sa voie. Rien des vicissitudes dont il a été le spectateur ne la étonné ; il a vu la science des temps qui finissent avec celle des temps qui commencent, et on l'accusera de tout, sauf d'avoir manqué de grandeur et de puissance d'esprit.

Autant les autres cultes ont été incapables, je ne dis pas de sanctifier, mais d'améliorer les mœurs publiques, autant celui-ci les a relevées et divinisées. Qui comparera la vie des peuples chrétiens avec la vie des peuples régis par la loi des idoles ou par celle de Mahomet? Ah ! certainement je connais les misères de la chrétienté puisque je connais les miennes ; mais malgré la trace qu'y laissent la chair et le sang, quelle pureté dans un certain nombre d'âmes choisies ! Quel respect de la vertu dans la conscience de tous ! Quelle lutte dans ceux-là mêmes qui

tombent, et qui, le regard ouvert sur le modèle de toute sainteté, se retiennent jusque dans le vice à l'espérance et au vouloir de devenir meilleurs ! Si le secret de ce travail salutaire ne vous est pas connu suffisamment par votre propre expérience, si l'histoire des âmes dans le christianisme ne vous a pas été révélée, jugez-en du moins par le dehors : comparez les plaisirs, les jeux, les spectacles des païens avec les nôtres ; mettez en regard nos faiblesses avec les abominations de l'Orient. Le christianisme n'a pas détruit le mal, puisque le mal fait partie de la nature humaine déchue ; mais il l'a déshonoré dans l'opinion, chassé des places publiques, poursuivi jusque dans ses repaires, atténué dans la vie du plus grand nombre et effacé du cœur de beaucoup. Il est la seule religion qui ait opéré dans le monde une révolution morale; toutes les autres ont adoré les mauvais penchants de l'homme ou les ont proscrits sans eflicacité. Et cette révolution morale n'a pas été d'un siècle ou d'un peuple ; elle a régné, des débauches d'Auguste aux adultères de Louis XIV, sur une multitude de nations qui en ressentent chaque jour encore le persévérant bienfait. Il n'est pas une mère chrétienne qui n'en soit l'instrument, et qui ne communique aux âmes qu'elle a reeues de Dieu dans son sein une vertu de purification et d'honneur. Avant que le chrétien se corrompe, il a passé par les joies de la pureté, et il en garde dans ses os une mémoire que toutes les profanations du vice ne peuvent entièrement guérir. Le vice est tellement incompatible avec la foi chrétienne, que cette foi s'obscurcit ou s'éteint dans ceux qui ne veulent plus combattre leurs passions, et l'incrédulité, sous ce rapport, est une des plus glorieuses couronnes du christianisme. Ni le musulman ni le païen n'ont besoin d'apostasier pour être tranquilles dans l'opprobre de leurs sens : le chrétien seul a un Dieu qui le force à rougir.

Ce Dieu pourtant s'est fait homme, il a porté une chair comme la nôtre ; il a été semblable dans son corps aux idoles des nations, et à la différence de toutes celles qui l'avaient précédé, de toutes celles qui devaient le suivre, il a exercé sur la terre

un pouvoir régénérateur. En lui comme à leur source, en sa figure comme à leur centre, viennent se réfléchir tous les caractères qui ont fait du christianisme un incomparable monument. Levez les yeux cette fois : Voilà Jésus-Christ ! Qui de vous le blasphémera sans une certaine crainte de se tromper? Au sortir de l!enfance peut-être, à l'âge où les yeux ne mesurent rien parce qu'ils n'ont encore rien comparé, vous passerez devant lui sans suspendre votre marche et sans incliner la tète : mais attendez un peu. Les ombres de la vie vont grandir derrière vous ; vous connaîtrez l'homme, et de l'homme au Christ reportant des regards plus humbles, parce qu'ils auront vu davantage, vous commencerez à découvrir dans cette physionomie des signes qui vous troubleront. Un jour ou l'autre, vous vous diriez : Serait-ce donc là Dieu? Quelle que soit la réponse, votre conscience aura posé la question. Et quelle question ! Quel homme que celui qui contraint un autre homme à se poser la question de sa divinité ! Et quand même vous n'éprouveriez pas encore le pressentiment de ce doute , songez que depuis dixhuit siècles il agite et partage l'humanité. Aujourd'hui plus que jamais c'est le grand débat du monde. Derrière ces querelles politiques qui retentissent si haut, il en est une autre qui est la véritable et la derrière : c'est de savoir si les nations civilisées par le christianisme abandonneront le principe qui les a faites ce qu'elles sont, si elles iront jusqu'au bout de l'apostasie, et quel sera dans ce cas le sort qui les attend. Être ou n'être pas chrétien, tel est l'énigme du monde moderne. Et de quelque manière que vous la résolviez dans votre esprit, elle existe, je n'en veux pas davantage. Elle existe : Jésus-Christ règne par ce doute suspendu sur nos destinées autant que par la foi de ceux qui lui ont donné toute leur àme. Sa divinité est le nœud de l'avenir, comme elle l'était du passé, et fût-ce une ruine, c'est une ruine qui porte tout. On sait ce que sont devenues les nations converties du paganisme à l'Evangile ; on ignore ce que deviendraient les nations chrétiennes au sortir de l'Evangile qui les a nourries et formées. Car on ne découvre aucune doc-

trine prête à les recevoir, mais un abîme où la matière s'asseoirait seule au trône vide de Dieu.

Toutes ces choses, Messieurs, n'ont besoin que d'un regard ; on les voit et on les sent aussi vite que l'on voit la lumière et que l'on sent la chaleur. Comme il est impossible de confondre la vie avec la mort, il est impossible de confondre le christianisme avec les faux cultes qui en ont corrompu les traditions. Loin de s'obscurcir par ces travestissements dus à la liberté de l'homme, le christianisme y puise la preuve qu'il est indestructible et inimitable, et par conséquent divin. Il demeure d'autant plus grand qu'on le compare, d'autant plus seul qu'il a des rivaux, d'autant plus facile à reconnaître qu'il doit être discerné. Y eût-il mille étoiles au firmament de la religion comme à celui de la nature, l'œil n'y découvre qu'un astre souverain. Celui qui nie le soleil est aveugle du corps, celui qui nie \r '.■hristianisme est aveugle de lame.

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