‹ ConférencesChapitre 13 sur 17 · DE LA PROPHÉTIE · texte numérisé non relu

DE LA PROPHÉTIE

Monseigneur, Messieurs,

La réalité et la nécessité d'un ordre surnaturel , comme moyen du commerce de l'homme avec Dieu, vous étant démontrée, il nous reste à pénétrer dans la nature intime de cet ordre. Déjà vous avez vu qu'il se décompose en deux actes, l'un correspondant à notre faculté de connaître, c'est la prophétie ; l'autre, relatif à notre faculté opérative, c'est le sacrement. En vous faisant entrer plus à fond dans le mystère de ces deux actes, j'atteindrai mon but, qui est de vous initier à l'intelligence de l'ordre surnaturel, autant que le permettent sa profondeur et les limites de notre esprit. Je commence par la prophétie.

La prophétie est une parole de Dieu manifestant à l'homme des vérités que sa raison ne saurait atteindre par elle-même, et qui cependant sont nécessaires à l'accomplissement de sa destinée.

Ce qui domine dans cette définition, c'est la parole ; la parole est le premier élément prophétique. Mais qu'est-ce que la parole ?

Un homme vient au monde. Ses yeux, ses oreilles, ses lèvres, tous ses sens sont fermés. Il n'a aucune idée du néant qui le rejette, ni de l'être où il arrive ; il s'ignore lui-même et tout le reste avec lui. Laissez-le tel que la nature vient de l'ébaucher, laissez-le là nu, muet, plutôt mort que vivant : il vivra peutêtre, mais il vivra sans le savoir, hôte informe de la création, àme perdue dans l'impuissance de se trouver elle-même. Ses yeux s'ouvriront sans qu'on y lise une pensée, et son cœur battra sans qu'on y sente une vertu. Heureusement quelque chose veille sur lui. La providence de la parole le couvre de ses fécondes ailes ; la parole se penche incessamment vers lui, le regarde, le touche, le retourne, essaie par ses frémissements d'éveiller cette àme endormie. Et enfin, après des jours qui ont été des siècles, tout à coup, de cet abime sourd et insensible, de cet enfant qui à peine a fait croire par un sourire qu'il entendait l'amour qui l'a mis au monde, la parole s'échappe et répond. L'homme vit cette fois ; il pense, il aime, il nomme ceux qu'il aime, il leur rend en une parole tout l'amour qu'il en a reçu.

Mais ce n'est là que le commencement de l'homme. Lui, le prédestiné de l'infini, ne connaît encore que le sein de sa mère, son berceau, sa chambre, quelques images pendues aux murs, tout l'espace que l'œil embrasse d'une fenêtre : une heure est pour lui l'histoire, une maison l'univers, une caresse la fin dernière des choses. Il faut qu'il sorte de cet étroit horizon et se prépare à marquer sa place dans cette société haletante où tous, ayant les mêmes droits dans les mêmes devoirs, vont lui disputer la gloire de vivre. Tout à l'heure il descendra l'escalier paternel, il paraîtra dans la place publique, son oreille entendra le froissement douloureux des ambitions qui se heurtent et des idées qui se repoussent, et comme une feuille tombée dans les Ilots d'une mer émue, il s'étonnera pour la première fois du prix que coûte la vie et des mystères qu'elle contient. Qui les lui expliquera? Qui l'introduira bien ou mal dans la science de l'homme, cette science dont les éléments sont le passé, le pré-

sent, l'avenir, la terre et le ciel, qui touche au néant par un de ses pôles, à l'infini par l'autre ? Ce sera la parole encore : non plus la parole de son père et.de sa mère, mais une parole hasardeuse, qui étouffera peut-être en lui les germes de la vérité, qui peut-être les y développera, selon l'esprit des maîtres qui dirigeront le sien. Car il aura des maîtres ; il ne peut se soustraire à ce second règne de la parole sur lui. La parole l'a mis au monde; la parole a donné l'éveil et le premier cours à sa pensée : quoi qu'il veuille, quoi qu'il fasse, pour son bonheur ou son malheur, la parole achèvera son œuvre ; elle en fera un vase de foi ou d'incroyance, une victime de l'orgueil ou de la charité, un esclave des sens ou du devoir, et si la liberté lui demeure toujours contre le mal, ce sera pourtant à la condition d'appeler à son aide une meilleure parole que la parole qui l'aura trompé.

Voilà l'histoire de l'homme, écoutez celle du peuple. Un peuple est assoupi dans les mœurs de la barbarie; il ne connaît pas même le premier des arts, qui est d'assujétir la terre à ses besoins. Comme l'animal, il vit. d'une proie. L"a-t-il rencontrée, il dort auprès du feu qui le chauffe, ou de l'arbre qui le couvre, jusqu'à ce que la faim lui commande de disputer aux forêts et au hasard son incertaine subsistance. Il n'a point de patrie. Le sol même où il est errant n'a reçu de son travail aucune consécration, de sa puissance aucune limite, et encore qu'il y garde les os de ses ancêtres, il y marche sans passé et sans avenir. Vient-on l'y troubler, il s'y défendra comme une bête fauve dans sa tanière, mais sans pouvoir faire du morceau de bois qui lui servira de défense ni une épée ni un drapeau. L'idée lui manque, et avec elle la vertu, le progrès, de l'histoire, la stabilité.

Mais voici que tout change. Ce peuple s'assied ; il dresse sa tente, il creuse des fossés, il pose des gardes, il a quelque chose de durable et de saint à garder. Un temple lui offre sous une image sensible le Dieu qui a fait le monde, le père de la justice et l'habitant des âmes. Il l'adore en esprit, il le prie avec foi. Le soleil ne passe plus sur sa tète comme un feu qui s'éteint le soir

et se rallume au matin, mais comme la grave mesure des âges, apportant à chaque jour son devoir, à chaque siècle sa durée. Il en compte les révolutions, et distribue sa propre histoire dans le cycle où toutes les nations ont renfermé la leur. Ce peuple vit enfin; il révèle sa présence par des hommes qui ont un nom, par des actes qui ont un empire. Mais qui la tiré de sa mort antérieure? Qui a fait d'une peuplade barbare une société régulière et civilisée? Qui, Messieurs, qui? Eh ! la même puissance qui a fait l'homme : la parole. Orphée est descendu des montagnes de la Thrace ; il a chanté, et la Grèce est sortie toute vivante des accents de sa lyre. Un missionnaire a paru dans des solitudes avec un crucifix pour harpe ; il a nommé Dieu, et des sauvages simples jusqu'à la nudité ont couvert de feuilles leur pudeur naissante. Les enfants ont souri à l'homme de la parole, et les mères ont cru aux lèvres qui apportaient à leurs fils la bénédiction du grand esprit.

Voulez-vous d'autres scènes prises aux sociétés vieillies? Un peuple, après avoir tenu longtemps avec honneur le sceptre de sa destinée, a perdu peu à peu le sens des grandes choses ; il n'a plus su croire, ni délibérer, ni se dévouer; on l'a vu accroupi à un comptoir, pesant des écus dans une balance au lieu d'y peser le sort du monde, et n'ayant plus d'entrailles que poulie bruit monotone et sot de l'argent. Avec l'abaissement du caractère est venue la servitude; les tyrans se sont joués de ce peuple en lui imposant des lois dignes de ses mœurs. Ils ont trouvé des complices jusque dans les traditions de la liberté, et le forum, la tribune, le sénat, ont été les noms dont ils ont couvert l'avilissement des âmes et l'opprobre de leur tyrannie. Mais pendant que régnaient la corruption et la peur sur cette tourbe dégénérée; pendant que tout se taisait, excepté le mensonge, la calomnie, la délation, la bassesse de cœuret d'esprit, ù un moment qu'on n'attendait plus, il s'est fait un réveil et un retour : Domitien a disparu, Nerva lui a succédé. Qui a ainsi suspendu le cours des ruines ? Qui a ramené, ne fût-ce qu'un jour, des noms et des souvenirs honnêtes? Ne le demandez pas.

Messieurs : la parole s*est glissée dans les interstices de la tyrannie ; elle a rencontré çà et là, comme dans un champ moissonné, des âmes demeurées pures de leur siècle, et semant par elles le levain de la force antique, elle a ranimé le sénat, le peuple, le forum, les dieux éteints, la majesté tombée, et tous ensemble, ressuscitant en un même jour, ils ont donné aux vivants et aux morts une sainte et dernière apparition de la patrie. Au delà du peuple, Messieurs, il n'y a plus que le genre humain, et lui peut-être aussi aura-t-il éprouvé la puissance magique de la parole. Lui peut-être aussi, plongé dans la corruption et la servitude, aura-t-il une fois, dans le cours de sa longue histoire, connu le tressaillement divin de la résurrection. Si vous l'aviez oublié, rappelez-vous ce qu'était le monde à l'aurore des temps que nous disons les nôtres. Assistez par la pensée à Tune des fêtes où il apportait à la fois ses dieux et se> mœurs, ses idées et ses joies. Choisissez le cirque ou l'amphithéâtre, les jeux ou les mystères, telle scène antique qu'il vous plaira. Regardez : tel était le monde. Ce monde-là n'est plus. Des autels chastes convient les générations au redressement laborieux de leurs sens, et la croix, signe de mortification et d'humilité, au lieu de donner l'esclave en spectacle à des maîtres cruels et dissolus, marche devant les princes pour leur enseigner la douceur, devant les peuples pour leur donner le courage d'une vie grave et pauvre. Le sang versé n'appelle plus d'applaudissements, si ce n'est quand on le donne dans un grand et volontaire sacrifice ; la chair déshonorée par l'impudeur de l'âme ne s'offre plus à 1 adoration publique, et la pureté sans tache a su se bâtir au milieu des grandes villes des retraites qui ne sont pas même illustres, tant le cœur de l'homme s'est élevé dans l'intelligence de la vertu. L'œil ne rencontre plus sur le front des passants des traces de mutilations ; l'oreille n'est plus frappée du bruit abject des supplices privés, et la justice publique elle-même n'apparait que rarement aux regard* respectés des citoyens. Une rue est un asile où se rencontrent des créatures qui ont toutes en elles-mêmes le signe de leurs

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