PAR M. VERNEUIL
Les chirurgiens érndits. — Antoine Louis.
Messieurs,
Les conférences que j'ai l'honneur d'inaugurer s'adressent essentiellement aux élèves. Les maîtres, du moins aujourd'hui, n'auront ici guère à apprendre. L'absence de tout ordre méthodique dans le choix des sujets et la variété du programme indiquent déjà qu'il ne s'agit pas d'un enseignement historique régulier; nous nous proposons surtout de prévenir et de combattre un préjugé qu'on inculque à la jeunesse, et qu'elle adopte volontiers un peu par ignorance et beaucoup par paresse; préjugé qui consiste à traiter avec dédain les études médicales historiques, et, par conséquent, ceux qui en font l'objet de leurs veilles.
Il faut vous démontrer que l'érudition, dont on vous dit du mal, ou du moins peu de bien, est bonne, équitable, morale, attrayante, utile enfin à la pratique même aussi bien qu'à la science pure. Il faut que vous honoriez ceux
qui l'ont cultivée jadis, ne fût-ce que par reconnaissance et pour ne point décourager ceux qui la servent dans le présent ou la serviront dans l'avenir.
C'est pour exposer une thèse générale que j'ai choisi pour titre les Chirurgiens érudits, et pour vous ott'rir un modèle, j'ai nommé particulièrement Antoine Louis, l'illustre secrétaire de l'ancienne Académie de chirurgie, en qui se résumèrent toutes les qualités, toutes les aptitudes du vrai savant, et que je ne saurais mieux louer, mieux approuver, mieux signaler à votre esprit qu'en l'appelant le Malgaigne du xviii^ siècle.
Cherchons ensemble les origines du préjugé que je dénonçais tout à l'heure. Je suppose que l'un devons, fraîchement débarqué de province et muni de sa première inscription, se trouve au milieu d'une réunion mondaine composée de gens bien portants et suffisamment lettrés; il court risque d'entendre sur la médecine et les médecins les opinions et les jugements les plus singuliers.
Jeune homme^ dira l'un des assistants, la médecine est un sacerdoce ! formule solennelle qui, traduite en langage vulgaire, signifie que le médecin est un être à part dans la société, qui, sain ou souffrant, le jour ou la nuit, en décembre ou en août, à Paris ou dans un hameau, pour rien ou pour une rétribution atteignant deux francs en moyenne, se doit corps et âme à son semblable. Un second affirmera avec assurance que la médecine est un tissu de conjectures qui n'a fait nul progrès depuis Hippocrale; aussi n'y croit-il pas ; il n'a confiance que dans la chirurgie, oii tout est positif, où l'on voit ce que l'on fait, où l'on agit enfin sans retard et sans embarras ! Merci à ce personnage bienveillant delà part des chirurgiens. Un troisième, esprit pratique^ considère la médecine comme une profession en tout semblable aux autres, c'est un méaer dont on vit. La santé est une den-
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rée qu'on vend et qu'on achète; c'est comparable, en somme, à l'art d'élever les lapins et de s'en faire 3000 livres de rente.
D'autres, plus sensés, qui doivent à l'efficacité de la médecine, qui une mère, qui une sœur, qui un ami, accorderont que c'est un art utile, bienfaisant et consolateur : ce sera le comble de l'apologie.
De la science, dans tout ceci, il n'est nullement question. On allègue d'abord que la bonne nature, qui n'a pas fait ses humanités au collège, guérit seule, à son heure, quand elle est bien disposée, et beaucoup mieux que ses ministres. Tout le monde se môle de médecine pour soi et ses voisins ; on juge magistralement et l'on tient toujours en réserve le cas très-curieux d'un malade abandonné de tous les médecins^ et qui a fort bien guéri par l'entremise d'un magnétiseur, d'une somnambule ou d'un médium extra-lucide. Aux siècles passés, lesrebouteurs, les sorciers, les exorcistes, faisaient pareils miracles; le nom seul a changé, la crédulité point. Demande-t-on d'un médecin s'il est savant? Non du tout; on s'informe s'il sait guérir et s'il a fait ses preuves : voilà tout.
Il n'est pas surprenant que les gens du monde apprécient de la sorte la médecine. Ils ne sont sensibles qu'à ce qui les touche immédiatement, et pour la plupart ignorent tout à fait les principes qui président à la constitution d'un art quelconque. Pour aller du Havre à New- York, il leur faut un bon capitaine commandant un bon paquebot, ils ne se soucient ni de Papin, ni de Watt, ni de Fulton, ni de l'inventeur inconnu de la boussole, ni des astronomes qui ont appris au marin à lire sa route dans les cieux. Ils viennent à la médecine, quand ils sont malades, comme ils s'approchent du feu, quand il fait froid, pour se chauffer les doigts, sans savoir ce qu'est le combustible et en quoi consiste la combus-
tioii. ils profitent, ils jouissent, ils font bien; ils ne seraient passibles d'aucun reproche, s'ils s'abstenaient de juger à la légère une science qu'ils ne sauraient comprendre.
Après la médecine, les médecins : je m'abstiendrai de vous répéter tout ce qu'en dit le vulgaire, et comment il répartit la couronne de lauriers | ou celle d'épines. Tous les qualificatifs sont d'usage, depuis sauveur jusqu'à bourreau; toutes les épithètes, depuis le phénix jusqu'à la monture de Sancho Pança.
A quelques jours de là, notre étudiant prend part à une réunion de médecins, il écoute de ses deux oreilles. Naturellement on n'y maltraite pas les fils d'Esculape en général. En revanche, on y vitupère la gent des clients : ce sont légitimes représailles; les exceptions honorables sont admises, comme de juste. Puis on parle de la médecine au point de vue abstrait. Hélas! il faut bien le reconnaître, les médecins, pour la plupart, sont terriblement gens du monde. On vante, on exalte la pratique, on se proclame avant tout praticien. Puis vient le déluge des grands mots, l'expérience, l'observation, la clinique, la grande voix des faits, le livre éloc^uent de la nature, etc.; on admet la lecture, on approuve les livres, surtout s'ils sont riches en détails thérapeutiques, et parmi les journaux ceux-là sont bons qui renferment force formules pour traiter l'hydropisie ou la paralysie et faire fondre les engorgements, on va jusqu'à louer les auteurs, et de temps en temps s'échangent les épithètes de savant collègue et d'éminent confrère.
Cependant il ne faut pas trop s'écarter de cette route : les travaux de science pure, la microscopie, l'anatomie fine, la physiologie générale, la recherche patiente des principes immédiats ou des lois physiques applicables à notre machine, trouvent peu d'admirateurs et d'enthousiastes. Sont-ce des vérités? peu importe. A quoi cela
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ser(-il au lit du malade? voilà l'inévitable question.
L'érudition trouve encore bien moins grâce, c'est une superfluité, un hors-d'œuvre indigeste. Les objections pleuvent; cette malencontreuse science bibliographique détourne de la pratique, entrave l'essor du génie, annule l'esprit de découvertes, fait perdre un temps précieux ; en un mot, jette une pierre sur les rails du progrès. Et tout cela pour apprendre aux contemporains, qui ne s'en soucient guère, ce que Celse a écrit sur la laille, Hippocrate sur la fièvre, et Rhazès sur la variole. Vanitos vanitatum.
Après la satire sur la chose, les quolibets sur ses adeptes. L'érudit plongé dans la méditation stérile du passé ressemble à l'astronome de la Fable : il lit le grec à livre ouvert, mais il ne saurait guérir une colique. Si n'était l'uniformité du costume et du régime à notre époque, il serait couvert d'une couche épaisse de poussière exhalée des vieux tomes, et entre-temps grignoterait volontiers le parchemin. Enfin, les phrases sévères : l'érudit est un être maussade, pédant, envieux, jaloux du présent, qu'il dénigre au profit du passé ; cherchant à ravir à ses contemporains la gloire de leurs découvertes ; plaidant toujoiu^s la cause des morts au détriment des vivants; sans complaisance, sans respect et sans patriotisme.
Ces assertions ne sont pas sans réplique. A la vérité, les travaux d'érudition empiètent sur le temps qu'on pourrait consacrer à la pratique; mais en revanche, ceux-là qui voient des malades du matin au soir ne font guère avancer la science. Les érudits, j'en conviens, semblent faire peu de découvertes; mais ne serait-ce pas parce qu'ils s'abstiennent d'annoncer comme nouvelles des choses dix fois inventées déjà. Au lieu de laisser croire que les conceptions sortent de leur cerveau comme Minerve, ils prennent soin de recueillir les traces fugitives éparses dans l'histoire, et montrent avec bonne
foi le fil qui les a conduits, sinon à une découverte ou à une invention, au moins à un utile perfectionnement; ils font leur gerbe épi par épi, en glanant, et ne ramassent point celle d'autrui oubliée ou perdue.
Que le génie à l'allure impétueuse, à l'inspiration soudaine, s'arrange mal de la marche prudente et mesurée de la bibliographie, passe encore : l'éclair de la pensée s'éteindrait pendant les heures nécessaires à la recherche laborieuse d'un texte perdu dans l'océan des livres, comme l'inspiration du peintre s'évanouirait s'il lui fallait broyer ses couleurs. Certaines intelligences percent les ténèbres profondes, et pour découvrir la vérité peuvent se passer des procédés logiques : qu'ils en soient dispensés, j'y consens. Mais les génies sont rares; à côté d'idées brillantes, ils enfantent des erreurs longues à déraciner, parce qu'ils dispensent leur imagination du joug et du frein de la lecture, et c'est aux critiques érudits qu'incombe plus tard la lourde tâche de faire le triage et d'arracher l'ivraie.
Dans tous les cas, il ne faut pas que les esprits vulgaires abritent leur paresse derrière de telles exceptions ; il ne serait pas difficile d'ailleurs de prouver que le travail patient d'un esprit ordinaire mène tout aussi sûrement aux découvertes utiles et durables, que les convulsions d'un cerveau d'élite. Du reste, je conteste formellement que l'instruction ait jamais diminué le génie.
Il est vrai qu'on peut être un grand savant et un praticien médiocre, et que l'érudition ne donne pas au chirurgien la dextérité manuelle. Mais, à ce compte, on devrait mépriser un Arago, s'il ne savait pas conduire une corvette. Chaque rôle exige une aptitude, et quiconque remplit le sien est digne d'estime, car il sert Thumanité. Il faudrait être franc, et déclarer qu'on ne fait pas d'érudition, parce qu'elle prend beaucoup de temps, ne rapporte guère d'argent, n'ouvre pas les portes des Académies, et
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ne procure point de places lucratives. On répMe souvent l'aphorisme célèbre : Vita brevis, ars longa; traduisons librement : La vie est courte, donc il faut jouir vite. L'art est long, donc il ne faut pas trop user ses forces <\ l'apprendre. Un tel aveu serait plus loyal que cette triste manie de dénigrer ce qu'on ignore et ce qu'on ne veut pas apprendre. Je compare toujours les contempteurs de l'érudition à ceux de nos Français qui, pour se dispenser d'étudier les Allemands, les accusent à tout propos d'être nuageux et rêveurs, pourquoi pas diaphanes? Reproches injustes, accusations puériles, quolibets blessants, seraient sans gravité si, à force de bourdonner à vos oreilles, ils ne laissaient dans vos jeunes esprits une empreinte fâcheuse, et ne vous conduisaient à des conclusions regrettables. Qui aime bien châtie bien; j'aime la jeunesse, dont quelques années à peine me séparent, permettez-moi donc de vous administrer quelques doses de ce dictame un peu amer qu'on nomme la vérité.
Pour la plupart d'entre vous, la médecine est un art, rien qu'un art qui sert à guérir les malades. C'est un métier qu'on exerce aussitôt qu'on est docteur. L'important est donc d'avoir le diplôme; il s'obtient après les examens passés tant bien que mal : la note passablement satisfait n'est pas glorieuse, mais en somme on se contente aisément de l'avoir six fois de suite. Il suffît pour cela de disséquer deux heures par jour pendant dix mois environ ; d'aller pendant vingt mois tous les matins à l'hôpital, et de suivre attentivement ou non la visite des malades; de lire quelques manuels aussi brefs que possible; de suivre quelques cours, dont les uns, très-renommés, vous fournissent la matière de l'examen triturée, insalivée, chymifiée, presque chylifîée, de sorte qu'il ne reste plus qu'à l'absorber et à la rendre ; puis vous assistez de près ou de loin à quelques accouchements; enfin vous montez à la bibliothèque, où, en compilant trois ou quatre thèses
s CONFÉllENCES HISTORIUUES.
médiocres, vous en confectionnez une cinquième qui vaut encore moins. Après quoi, vous sortez triomphant de l'épreuve probatoire ; vous êtes docteur, c'est-à-dire artiste avec patente. 11 y a quelques cents ans, si vos goûts vous avaient portés vers la chirurgie, vous auriez victorieusement accroché à votre boutique les insignes de labarberie : trois beaux bassins de cuivre bien fourbis.
Dans tout ceci, quelle part faites-vous à la science? Aucune. Que vous importe ; d'autres, pensez-vous, s'en chargeront bien, ce n'est pas là votre souci. Quelquesuns s'en occupent, cependant, un peu plus tard, mais dans un but qui, j'en ai peur, n'est pas tout à fait désintéressé, puisqu'ils s'en servent comme d'une échelle pour obtenir des grades ou des honneurs. Combien d'entre vous la cultiveront-ils en elle-même et pour elle-même, platoniquement, sans intérêt usuraire, et pour le seul bien de la république {res publico)1 Hélas! bien peu. Tout est sacrifié à l'utile.
Le serment sublime d'Hippocrate vous enjoint dhonorer vos maîtres. Je reconnais que vous n'y manquez pas. Les dédicaces inscrites sur les premières pages de votre thèse attestent votre gratitude. Vous devez à vos professeurs de faculté ou d'hôpital ce que vous savez de chirurgie, et vous ne le cachez pas. Mais vous oubliez les maîtres de vos maîtres. Si les leçons que vous en recevez aujourd'hui sont brillantes et substantielles, c'est qu'elles sont inspirées par Dupuytren, Boyer et d'autres, et ces derniers où ont-ils puisé? Dans Desault, dans J. L. Petit, dans l'Académie de chirurgie. Avant cela, Ambroise Paré avait retrouvé la chirurgie, que Gui de Chauliac avait naturalisée en France en exprimant la quintessence des Italiens et des Arabes, et ainsi de suite en remontant le cours des siècles jusqu'à Hippocrate.
Cette généalogie des grands hommes, vous l'ignorez; vous avez la vue trop basse pour regarder si loin, et le
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brouillard des temps antiques ne vous laisse voir que les derniers venus. Quand vous ouvrez un abcès et que vous prescrivez un collyre, vous croyez de bonne foi n'imiter que vos guides du jour, tandis que vous appliquez le fruit de vingt siècles d'études. Vous ignorez qu'il a fallu cent générations, vingt hommes d'élite peut-être, méditant^ veillant, mourant à la peine, pour qu'il vous soit donné de remettre tutd, cita et jucundè, la tête de l'humérus dans la cavité glénoïdc.
Vous n'avez pas toujours été ainsi. Au sortir du collège, quand vous n'étiez pas encore opprimés par l'envie ardente de parvenir et de profiter, vous aviez plus de science. Vous saviez les dates de la prise de Troie, de la bataille de Marathon ou de Pharsale, de la conquête de Rome par les Gaulois nos pères, et du traité de Westphalie ; vous connaissiez Romulus et Rémus et tous les Tarquins, Abraham, Jacob et tous les prophètes; vous auriez nommé sans broncher tous les Valois et raconté les faits et gestes de Turenne et de Condé. Quand vous quittez nos bancs, vous ne savez pas seulement quel siècle illustra le grand Hippocrate ; vous mettriez volontiers Galien avant Celse; vous feriez vivre Albucasis à la Mecque, en sa qualité d'Arabe; et si l'on vous parlait d'Aétius, vous croiriez qu'il s'agit du vainqueur d'Attila. Il y a certainement ici des Vendéens, des Parisiens et des Francs- Comtois, ils ne sauraient peut-être dire quel pays a vu naître Ambroise Paré^, J. L. Petit ou Desault. Vous avez ouï dire qu'Harvey avait découvert la circulation et Pecquet le canal thoracique ; mais vous ignorez qui le premier a ouvert la trachée, débridé la hernie, ou lié une artère ouverte; et cependant ces grands bienfaiteurs de l'humanité, songez-y donc, ont sauvé plus d'hommes que n'en ont fait périr un conquérant célèbre ou un grand inquisiteur. La réflexion venue, ne rougirez-vous pas d'une ignorance et d'une ingratitude dont la respon-
sabilité tombe moins sur vous que sur ceux qui l'entretienneut, l'encouragent, ou du moins la tolèrent. N'aurez-vous pas à cœur de connaître les grandes découvertes, les grands hommes, les grandes époques de la médecine, en un mot les titres de noblesse de vos aïeux?
N'allez pas me prendre, messieurs, pour un ennemi de l'art et de la pratique. J'en fais, j'en vis et ne songe point à mépriser cette bonne nourrice; j'ai comme un autre le cœur joyeux si je puis guérir ou consoler un malade. Mais quelle est donc l'origine de cette pratique dont on est si fier? Sont-ce les praticiens qui l'ont fondée ? Nullement. Ils ont existé partout et de tout temps, et pour prendre un exemple dans notre beau pays, ils n'ont pas laissé la moindre trace de leur existence avant le xiv"" siècle. Les honorables praticiens contemporains de l'homme fossile ont-ils légué leurs noms à la postérité? Et quel profit tire le genre humain de l'expérience acquise, depuis cent siècles peut-être, par ceux qui soignent les Gafres ou les Papous?
L'art chirurgical n'a été créé, n'a prospéré, n'a progressé que par les savants. Tant qu'ils ne pénètrent pas dans un pays, l'art est dans l'enfance. Arrivent-ils, la lumière se fait; disparaissent-ils, les ténèbres renaissent. Ainsi s'expliquent la fondation, la grandeur et la décadence des écoles, les métamorphoses et les pérégrinations de l'art. Comparée à celle des anciens ou à celle des sauvages, notre chirurgie est à coup sûr aussi belle que bienfaisante; mais si nous cessions de produire des savants et des érudits, d'ici à cent ans nos neveux n'auraient plus que des rebouteurs et des dames blanches à leur chevet. Si nous devons mai'cher en avant, guérir plus de malades et plus vite, c'est que nous serons guidés par d(i6 érudits et des savants.
Si vous m'accordez que les livres sont la représentation la plus fidèle de la science et l'indice le moins équi-
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voque de l'existence des savants, je vous démontrerai sans peine, l'histoire en main, que partout et toujours la chirurgie a suivi leur destinée. Faisons donc rapidement ensemble la revue des grands livres, en rappelant le nom mémorable de leurs auteurs et les contrées qui en ont les premières ressenti les bienfaits. En procédant de la sorte, je me trouve dispensé d'abord de vous parler des temps héroïques et demi-fabuleux, d'Esculape, deChiron, de Machaon et de Podalire, de Patrocle, qui donnait de grands coups de lance et savait les guérir, c'est-à-dire de la chirurgie d'Homère. Je passerai sous silence de même la chirurgie de la Bible, sur laquelle on a beaucoup écrit. J'aimerais mieux m'arrêter sur les précurseurs d'Hippocrate ; mais ce que nous en savons se réduit à fort peu de chose, car la tradition est ici noyée dans la fable. Les Asclépiades si célèbres n'étaient peut-être que des charlatans sacrés, plus soucieux d'exploiter l'autel que de fonder la science. On dit que leur expérience et leur pratique étaient consignées sur des tables votives et burinées sur les colonnes de leur temple. On dit encore qu'Hippocrate, filsd'Héraclide, né à Gos 460 avant J. C, après avoir beaucoup voyagé et parcouru l'Asie Mineure, recueillit tous ces documents, et s'enfuit traîtreusement ensuite, chargé de ces trésors opimes : la chose est possible, et quoique le procédé soit d'une délicatesse douteuse, je plaiderai volontiers les circonstances atténuantes en faveur de ce pieux sacrilège. C'est une des rares occasions oii vous m'entendrez dire que « la fin justifie les moyens » .
Ce qui est certain, c'est qu'Hippocrate eut des prédécesseurs et qu'il mit largement leur science à profit. Quand vous aurez lu ses œuvres (et je ne parle que de la chirurgie), vous serez convaincu qu'un seul homme, à cette époque, eût été incapable de produire tant de faits, tant d'observations exactes, tant de remarques lumi-
ncuses, et surtout de créer avec ses propres forces une méthode aussi parfaite.
Hippocrate fut donc un observateur, un critique, un praticien, et certainement un érudit du premier ordre. C'est ajuste titre qu'on l'a nommé le Père de la médecine.
Une fois écrite, l'œuvre d'Hippocrate, bible de la médecine, lui servira de base inébranlable, la guidera à travers les siècles et ne la laissera plus périr.
Voilà marquée, par un livre immortel, la première étape sur le chemin qui conduit jusqu'à nous. Les résultats sont immenses; constatons-les, puisqu'ils se reproduisent presque sous les mêmes formes aux étapes suivantes. La Grèce et l'Asie Mineure, berceaux de la médecine, en conserveront le sceptre pendant longtemps. Là vont naître les grandes doctrines, les grandes disputes, le dogmatisme, le méthodisme, l'empirisme, l'éclectisme ; là prospéreront les écoles célèbres, Gos, Gnide, Pergame, Smyrne, Rhodes, oii l'on viendra chercher la doctrine du grand maître. Le phare lumineux rayonne au loin; la science grecque émigré avec les généraux macédoniens. Ptolémée Soter fonde Alexandrie ; il encourage les lettrés et les savants ; il réunit les livres : ceux-ci appellent les travailleurs. Pendant près de dix siècles, sous cette dynastie bienfaisante, la science fleurit, se fortifie et s'épure; de toutes parts on vient puiser dans le trésor inépuisable d'une bibliothèque de sept cent mille parchemins. Une civilisation intelligente et dépourvue de préjugés permet la dissection. Hérophile crée l'anatomie, Érasistrate le continue.
Le temps marchait. Rome grandissait et se polissait, elle n'avait cependant que des praticiens indignes ; quelques médecins grecs s'y rendent et amènent avec eux leur science et leurs livres. Mais ceux-ci étaient en
langue grecque, peu lisibles par conséquent pour la plupart des contemporains occupés à guérir les malades. C'est alors que va paraître le second grand livre, d'autant plus précieux pour nous, qu'il renferme et isole en quelques chapitres concis et compactes toute la chirurgie. Est-ce un praticien qui va doter le monde de ce chef-d'œuvre? Point du tout ; c'est un littérateur, un encyclopédiste, un érudit, un critique, car on ne peut refuser aucun de ces titres à Cornélius Celsus, mieux nommé le Cicéron des médecins que l'Hippocrate latin, et qui vivait et écrivait au temps d'Auguste.
Les Romains voyageaient peu pour s'instruire. Nous leur avons pris ce travers. A coup sûr, Gelse ne parcourut pas les pays étrangers : il avait donc une grande bibliothèque, et sut la mettre utilement à contribution. 11 traduisit, compulsa, compara, résuma, fit en un mot besogne d'érudit; il composa son encyclopédie médicochirurgicale avec les œuvres des Grecs et de l'école d'Alexandrie, avec celles encore de quelques chirurgiens qui avaient exercé ou exerçaient à Rome. Il cite Hippocrate et ses disciples, Hérophile,Érasistrate, Proxagoras, Archagatus, Ammonius le lithotomiste, Asclépiade de Rithynie, Mégès, et nombre d'autres.
Telle qu'elle est exposée dans les derniers livres et surtout dans le septième, la chirurgie de Celse est bien supérieure à celle d'Hippocrate : connaissances nouvelles, symptomatologie plus claire, médecine opératoire plus hardie et plus sûre. Le progrès est manifeste.
Je laisse à mon savant ami Broca le soin de vous faire mieux connaître l'œuvre de Celse. Mais je dois constater qu'en dépit de sa grande valeur, elle exerça sur l'avenir de la chirurgie beaucoup moins d'influence qu'elle ne le méritait. A Rome même elle ne laissa pas d'empreinte durable. On était au siècle d'Auguste, c'est-à-dire a la veille d'une décadence complète. La 2:rande ville était
ik CONFÉRENCES HISTORIQUES.
pleine de courtisans, d'att'ranchis el d'esclaves. Il y avait encore des lettrés, des poètes, des satiriques amers ou légers, des écrivains erotiques, mais peu de savants^. Les Romains, d'ailleurs, tenaient la médecine en médiocre estime, et l'abandonnaient à des étrangers, à des spécialistes de toute sorte, à des charlatans de tout genre. Gelse ne fonda donc point d'école médicale romaine, et il est à remarquer que la ville éternelle resta presque toujours étrangère aux agitations de la vie scientifique, qui, dans les siècles ultérieurs, se manifesta avec tant d'énergie en diverses régions de la Péninsule. Cependant comme l'éclat de Rome ne faisait encore que pâlir au commencement de notre ère, une foule de médecins vinrent s'y établir, partis presque tous d'Alexandrie, de Grèce ou d'Asie Mineure. Le plus illustre d'entre eux, Claude Galien^ de Pergame, fut du nombre; il vécut longtemps dans la cité impériale et soigna plusieurs empereurs. Je n'ai point à vous faire connaître ses doctrines ni à vous indiquer les innombrables livres qu'il a laissés. Il avait promis, paraît-il, un traité de chirurgie, qui n'a pas vu le jour ou qui a été détruit. C'est donc cà et là, dans le chaos des in-folio, qu'il faut, à l'exemple de Peyrilhe, chercher ce qui est relatif à la pathologie externe. Tout ce que l'on en peut dire, c'est que Galien, fort érudit du reste, a connu ce qu'avaient fait ses prédécesseurs, mais n'y a pas ajouté grand'chose. Ce que Celse avait condensé, Galien l'a dispersé et noyé dans un fatras insupportable de raisonnements , d'hypothèses et de recettes pharmaceutiques. Il eût été préférable, sans contredit, qu'il passât la chirurgie tout à fait sous silence ou qu'il se contentât de copier Gelse et même Hippocrate, car les écrivains des siècles suivants ne surent pas même prendre dans ce mélange indigeste ce qui était bon, vrai, simple, utile. Ils copièrent et commentèrent le tout, adoptant même avec prédilec-
tion toutes les billevesées de rhumorisme et toute cette pharmacopée sous le poids desquelles les vraies doctrines et la vraie thérapeutique chirurgicales ne tardèrent pas à succomber. Ce que Gelse avait fait pour la chirurgie, Galien, il lui faut rendre cette justice, le fit pour l'anatomie et la physiologie. Mais la pratique des dissections, si indispensable à notre art, fut bientôt proscrite parles préjugés religieux; et comme l'œuvre de l'auteur romain était presque oubliée , l'immense compendium du médecin de Pergame resta seul debout, constituant l'alpha et l'oméga de la science et de l'art.
Ce fut un coup fatal. Toute science qui ne progresse pas rétrograde. La chirurgie de Galien n'était pas supérieure à celle de Gelse, donc elle était moins bonne pour l'avenir; la pratique devait s'en ressentir.
Nous entrons maintenant dans une longue période, obscure, confuse, qu'on peut considérer comme l'agonie lente de la chirurgie grecque. Le centre de la civilisation va bientôt se déplacer. Rome déchoit, Gonstantinople la remplace. Les lettrés, les savants, fuyant l'approche menaçante des barbares, émigrent vers le Bosphore. A la vérité, le foyer de la lumière existait toujours : Alexandrie formait les hommes et les distribuait à la capitale déchue et à la capitale nouvelle. L'histoire a conservé le nom d'une série de grands chirurgiens qui exercèrent, soit à Rome, soit à Gonstantinople. Nous savons môme qu'ils ont écrit ; mais leurs livres ne sont point arrivés jusqu'à nous, si ce n'est par lambeaux assez remarquables pour nous faire regretter leur perte irréparable. Tels sont, entre autres, Rufus, Soranus, Héliodore, Philagrius, Léonides, et le plus illustre de tous, Antyllus, dont nous ignorons jusqu'à la patrie. L'héritage de ces maîtres serait perdu pour nous, si par bonheur des savants plus obscurs, que l'on qualifie assez dédaigneusement de compilateurs, n'avaient réuni
les fragments épars de leurs œuvres. Les derniers chirurgiens grecs, à la vérité, ne brillèrent ni par leur initiative, ni par leur originalité ; c'est avec des ciseaux qu'ils composèrent leurs livres, et cependant nous leur devons respect et reconnaissance. Oribase, Aétius, Paul d'Égine, ne furent que des compilateurs, mais n'oublions pas qu'ils ont sauvé les épaves de la chirurgie antique au milieu du naufrage de la civilisation.
Ceci nous mène jusqu'au vir siècle. Le colosse romain était mort par l'âme et par le corps. Arts, lettres, sciences, l'avaient abandonné; les copistes et les compilateurs ne pouvaient le ressusciter, pas même le galvaniser. La Grèce et l'Asie Mineure étaient éteintes depuis longtemps. A Gonstantinople, on lisait, on travaillai! peut-être encore, mais on n'écrivait guère, ou du moins on ne cultivait point la science médicale. Alexandrie seule était encore debout; une terrible catastrophe allait l'anéantir à son tour. Les Arabes la prennent en 641; ils dispersent les savants et brûlent la bibliothèque, assumant ainsi sur eux la responsabilité d'un forfait impardonnable. L'incendie avait en un instant tari les sources de la science et les épargnes précieuses de dix siècles de gloire.
Cependant tout ne fut pas perdu, quelques livres furent sauvés. Par qui? On n'en sait rien: par des pillards sans doute. Honneur à eux, qui pendant le tumulte dérobèrent quelques graines avec lesquelles ils ensemencèrent plus tard et de nouveau le champ de la science. Toujours est-il que la lumière passa de la main des Grecs à celle des Arabes; ce fut pour ces derniers une trouvaille dans le sens littéral du mot, car ils n'avaient possédé jusqu'alors aucunes notions scientifiques. L'écriture arabe n'avait été imaginée que peu d'années avant l'hégire. Mahomet ne savait ni lire ni écrire. N'ayant besoin que de soldats fanatiques, il regardait la science d'un
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mauvais œil, comme beaucoup de conquérants; il décrétait la peine de mort contre quiconque aurait osé se livrer aux arts libéraux, ce qui n'était point encourageant.
Mais le feu couvait sous la cendre; voici comment il parvint à se ranimer. Aaron, médecin d'Alexandrie, avait, quelques années avant le sac de la ville, rédigé les Pandectes, vaste compilation des Grecs et de Galien surtout, composée d'ailleurs d'extraits et de fragments, suivant la coutume du temps; il écrivait en syriaque. Un juif de Bassora, Maserjavaich, traduisit les Pandectes en arabe vers 685. Plus tard Honain lit de même pour Hippocrate, Galien et Paul d'Égine. Ce que je disais plus haut des compilateurs, je dois le répéter des traducteurs, ils sauvèrent la science.
Vous vous représentez sans peine l'éblouissemcnt dont furent saisis les Arabes, race barbare, mais intelligente, quand ils se trouvèrent face à face avec les merveilleuses productions de l'esprit grec. Pour la première fois ils avaient des livres ; ils les lurent, les commentèrent, cherchant à les comprendre et ;i les interpréter, sans songer à les perfectionner. A la période d'étonnement et d'admiration succède la période d'imitation. Les Arabes se mirent donc en devoir d'écrire à leur tour; Rhazès compose son Continens, Avicenne son Canon, et voilà les livres qui désormais vont faire autorité : triste ressource pour le présent et pour l'avenir, tout cela est faible, lourd, fastidieux, terriblement prolixe. A peine d'originalité, on ajoute quelques maladies nouvelles que les Grecs ne connaissaient point, puis quelques drogues ou aromates tirés de l'Orient grossissent la matière médicale. Les Arabes avaient pour la chimie un goût particulier, ils sont séduits par la pharmacopée galénique sur laquelle ils renchérissent encore. La chirurgie tombe au plus bas. La religion défendait les dissections, [)ar con-
18 CONFERENCES HISTURIQUES.
séqueiiL nulle aiiatoinie, puis la pruderie était poussée si loin, qu'il était interdit aux hommes de se mêler d'accouchemeuts, et de porter le regard ou la main sur les organes génitaux de la femme.
Soit timidité, soit ignorance, il n'y a plus de médecine opératoire, mais seulement un déluge d'onguents, d'emptàtres et de collyres administrés par une armée de spécialistes ; telle fui la ciiirurgie arabe et je ne la calomnie pas puisque j'emprunte cette critique amère au seul qui chercha à réagir contre la décadence, à Albucasis luim^Lne. (iepeadant u i grand livre allait voir le jour ; je dis grand, à cause de l'époque plus qu'en raison de sa valeur intrinsèque. Toujours est-il que depuis Paul d'Égine c'était le premier traité complet : il fut écri t vers le commencement du xii^ siècle, et marqu a le retour de la chirurgie en Europe.
Jai dit qu'après la conquête de l'Egypte, les Arabes avaient pris goût à la science. Entravée d'abord par les successeurs immédiats du Prophète, cette culture futfavorisée plus tard par les Abbassides^ parmi lesquels il faut citer Almansor, Haroun al Reschid, et surtout Al-Mamoun. Bagdad remplaça quelque temps Alexandrie ; c'est là que brillèrent Rhazès et Avicenne. Mais la conquête militaire continuait, les Arabes franchirent la Méditerranée et vinrent s'abattre sur l'Espagne ; après maintes batailles, ils conservèrent la possession tranquille du sud de ribérie, et y transportèrent les douceurs d'une civilisation inconnue jusqu'alors; des écoles célèbres furent fondées à Séville, à Tolède et surtout à Gordoue, qui posséda bientôt une bibliothèque riche, dit-on, de deux cent quarante mille volumes. Les livres, je l'ai dit, enfantent les savants. Albucasis, né près de Gordoue, étudia dans cette ville et s'y fixa. Rougissant de Tinfimité de son art, il s'instruisit et devint auteur; érudit, compilateur, copiste si l'on veut, Albucasis n'en fut pas moins
LES CHIRURGIENS ERUDITS. 19
un écrivain original dont le livre exerça sur la chirurgie l'influence la plus décisive. Il était temps qu'il parût, car la chute de la domination arabe s'approchait et nul ne continua l'œuvre. Ce n'est point l'Espagne qui en profita; toute très-chrétienne qu'elle était, barbare avant l'invasion des Maures, barbare elle resta après les avoir chassés. Mais l'importation européenne était accomplie et d'autres pays allaient bientôt recueillir la lumière.
Une infortune heureuse avait déjà préparé le résultat. Avant l'apparition et la splendeur d'Albucasis, un certain Constantin, natif de Carthage^ et pour cela surnommé l'Africain, tout comme Scipion, fut pris vers la moitié du xi^ siècle du désir de s'instruire. 11 parcourut l'Arabie, laChaldée, la Perse, l'Inde et l'Egypte ; partout où il trouva des livres, il les copia, puis il revint dans sa patrie. Il était fort savant, donc il fut persécuté et forcé de prendre la fuite ; il se réfugia en Italie, à Salerne. Un aventurier qui y régnait, Robert Guiscard, accueillit le proscrit : c'est son plus beau titre de gloire. La vie de cour convenait mal au savant qui se fit bénédictin pour avoir le repos ; là, dans le silence, il mit en ordre ses copies qui étaient en nombre prodigieux et les traduisit de l'arabe en latin. Salerne eut l'héritage de ce trésor. Riche de livres, elle devint riche de gloire, et c'est de cette époque que date sa célébrité, en admettant, ce qui est contestable, que l'école qui porte ce nom fut fondée avant l'arrivée du voyageur.
Et c'est ainsi que, grâce à un copiste, compilateur et traducteur, la science fit son entrée en Italie.
Quelques lustres plus tard, un homme parti du Nord entreprit et mena à bien pareille aventure. Gérard de Crémone, c'est sonnom, avait lu tous les ouvrages latins qu'il avait trouvés dans son pays. Un livre lui manquait qui nous importe peu; il part pour Tolède, espérant l'y trou-
20 CONFÉRENCES IIISTOIUQUES,
ver. 11 ne savait pas l'arabe, il l'apprend; nne fois plongé dans la bibliothèque, il se met à copier et à traduire les Arabes; il copie sans relâche, il traduit sans cesse^ et après de longues années l'evient chargé d'un immense butin, parmi lequel la chirurgie d'Albucasis. Il lègue à un couvent ses manuscrits; l'école de Bologne y fouille à pleines mains.
Voici comment la science changea de langue et de patrie. Les écoles de Salerne et de Bologne ont des livres, ces livres sont en latin, tout l'Occident va bientôt accourir. En effet, Bagdad était trop loin, Constantinople, Gordouc, Séville et Tolède aussi. Les Turcs tourmentaient les chrétiens sur le Bosphore, les chrétiens tourmentaient les Maures en Espagne, il était périlleux d'aller chercher lascience écrite d'ailleurs dans un idiome étranger, c'est pourquoi, sans doute, nous étions encore aussi barbares que les Arabes au vu*" siècle.
Le tableau change subitement. Les chirurgiens surgissent : au midi, Roger et Roland; au nord, Hugues de Lucques, Brunus le grand érudit de son temps, Théodoric, et le plus illustre de tous, Guillaume de Salicel. G'est Albucasis qu'ils suivent le plus. Le nom d'arabistes leur fut donné, parce qu'ils s'inspirèrent surtout de la source où ils avaient puisé ; mais ils connurent les Grecs Hippocrate, Galien et Paul d'Égine. Les écoles italiennes remplissent le xiii^ siècle tout entier, c'est vers la fin que la chirurgie passa les Alpes et pénétra chez nous.
Une pointe fut poussée vers Paris. Lanfranc, chassé de Milan par la guerre civile, y arrive et inaugure un enseignement plein d'éclat ; il était fort érudit et possédail beaucoup de livres, il fut bien accueilli et peu s'en fallut qu'il n'installât la chirurgie dans la cité hospitalière. Depuis longtemps d'ailleurs les proscrits italiens y avaient trouvé refuge. Malheureusement pour eux et pour leur pairie adoptive, il.^ furent, paraîl-il, un sujet de trouble
LES CHIRURGIENS ÉRIJDITS. 24
cl de scandale, j\ cause de leurs querelles, aussi l'on raconte qu'au retour d'une croisade J. Pitard proposa à saint Louis, son maître, certaines mesures qui engagèrent les Lombards à quitter Paris. Quoi qu'il en soit, Lanfrancyétait seul en 1295, et c'est là qu'il mit au jour sa Grande chiymrgie. Mais le terrain n'était pas préparé et le passage du chirurgien de Milan ne laissa pas de traces. Il n'eut qu'un continuateur, Henri de Mondeville, et point d'émulé : car je ne compte pas comme tel ce fameux Jean Pitard dont l'histoire bénévole a sauvé le nom de l'oubli, on ne sait pas en vérité pourquoi. L'horreur de l'anatomic, la bégueulerie des médecins d'alors, tous clercs et pudiques à la manière des Arabes; un fameux axiome : Ecclesia a sanguine àbhorret^ à laquelle l'Église donnait plus d'un démenti quand il ne s'agissait pas de guérir les hommes , enfin la jalousie mesquine et la vanité des docteurs, tout conspira pour faire avorter l'essai de Lanfranc.
Ajoutons la périurie des livres. La Faculté, sans doute, n'en avait guère au commencement du xiv^ sièle, à en juger par l'indigence constatée cent cinquante ans plus tard. A cette époque, la bibliothèque médicale de l'école se composait d'un seul livre et c'était un Rhazès; on y tenait et pour cause. Le roi Louis XI prit un jour fantaisie de meubler aussi sa bibliothèque : il demanda à emprunter le précieux exemplaire pour le faire copier; grand émoi des docteurs auxquels le royal personnage n'inspirait ({u'une confiance modérée. On négocia et le livre fut prêté, mais contre gage équivalent ; un bourgeois de Paris fit l'afiaire, il déposa en garantie des écus d'or et de la vaisselle d'argent. Au bout d'un an, chacun rentra dans son bien, la Faculté reprit son Rhazès et le roi son auguste vaisselle. A l'autre extrémité de la France, Montpellier était beaucoup mieux partagé sous le rapport des livres. Aussi son école était-elle déjà florissante
au commencement du xn "^ siècle. Comme autrefois à Salerne, on y cultivait surtout la médecine interne, mais pour avoir attendu son tour la chirurgie n'y devait rien perdre. Gui de Ghauliac venait de naître, c'est en dire assez.
C'était un clerc fort instruit par la lecture et qui possédait sans doute à lui seul plus de livres de chirurgie que tous les opérateurs de France réunis. Il sut les mettre à profit tout en se livrant à une pratique très-active et dota son école et sa patrie d'un traité complet écrit peut-être en latin tout d'abord, mais presque aussitôt traduit en languedocien et en français. En français, vous entendez bien, c'est-à-dire dans une langue accessible à tous et par conséquent utile, même aux barbiers ignorants et illettrés. Les services rendus par la Grande chirurgie furent iaimenses; par elle commença pour la France une ère de splendeur, c'est donc justice que la postérité ait décerné à Gui de Ghauliac le titre de père de la chirurgie française. Bientôt mon savant ami Follin vous parlera sur ce sujet, je ne m'y étends pas davantage ; mais comme j'examine ici les livres comme agents du progrès, je dois vous informer de ce qu'il advint de la Gronde chirurgie : elle remplaça d'abord toutes ses aînées et ce fut fort bien fait ; elle pénétra partout et vulgarisa la science comme aucune œuvre didactique ne l'avait fait jusqu'alors. Mais la paresse des hommes était grande, on trouva trop v;/3lumineux un livre qu'il suffirait aisément de trois mois pour connaître à fond. Quelques marauds s'avisèrent d'en faire des extraits, c'est ce que nous appellerions aujourd'hui des manuels; ils alléguaient, comme on fait encore de nos jours, l'intérêt pratique; ils coupèrent, rognèrent, contractèrent et composèrent une foule de petits bouquins à bon marché, dont le titre était un méchant jeu d'esprit. Ainsi parurent toutes sortes de Guidons des chirurgiens^
de Fleurs du guidon, etc., qui ne valent pas le papier, fort cher à cette époque, qu'on employa pour les transcrire ou, plus tard, les imprimer.
Livres abrégés, science châtrée, pratique estropiée, c'est tout un même terme. L'histoire de la bibliographie l'a démontré de tout temps.
Paris ne profita guère du grand progrès réalisé, on y était trop occupé des grandes ([uerelles intervenues entre l'Université et la Faculté, entre celle-ci et les chirurgiens, entre ces derniers et les barbiers. Nous avons encore cent ans d'ignorance à traverser. Cependant le le xv*' siècle avait commencé et marchait; à chaque lustre, pour ainsi dire, il enfantait des découvertes insignes. Jamais le hasard ou les efforts de l'intelligence humaine n'avaient, en si peu de temps, produit tant de prodiges. Les projectiles lancés par la poudre à canon changeaient radicalement la face de la chirurgie d'armée; la vérole sévissait sur l'Occident et créait des observateurs , les livres anciens étant muets sur ce fléau; puis la découverte de l'Amérique; puis la prise de Constantinople, qui refoulait en Europe les Grecs et les Juifs avec leur érudition et leurs livres, avec ces originaux latins et grecs que l'Occident ne connaissait guère que défigurés et obscurcis par les compilateurs, les commentateurs, les copistes, les traducteurs arabes; enfin c'était l'imprimerie, cette force incalculable , ce levier sans pareil qui allait multiplier les livres à l'infini et centupler les ressorts de l'esprit. Ce fut un vertige immense, un éblouissement sans pareil, en tout cas un bouleversement complet de la vieille science, bien nue, bien dénuée en face du génie antique. Pendant longtemps l'époque appartint aux éditeurs, aux imprimeurs, aux traducteurs, hommes dont on ne doit prononcer le nom qu'avec respect.
On imprima tout, le bon et le mauvais, le médiocre
2U CONFÉREMCES HISTORKJUES.
et l'absui'dc; d'abord la philosophie, puis la médecine, beaucoup moins de chirurgie, elle n'intéressait guère les lettrés, et les clercs s'en souciaient fort peu. Cependant l'enthousiasme ne préserve pas les hommes de la maladie^ et les praticiens sont toujours de saison. Les docteurs de Faculté avaient autre chose à faire ; les chirurgiens, toujours illettrés, ne pouvaient profiter des richesses nouvelles ; ils n'avaient que les guidons que j'ai déjà jugés, et qui ne suffisaient plus; ils se mirent à observer directement et à inventer au profit de la science future. C'est une chose remarquable qu'aux grandes époques d'effervescence cérébrale, le génie éclôt de toute part, sans distinction de rang, de classe ou de métier. C'est comme une génération spontanée, une épidémie d'idées généreuses cl utiles.
Avec les faibles ressources d'une instruclion rudimentaire, les empiriques, les rebouteurs, les praticiens ambulants, les barbiers, font merveille. II? entreprennent des opérations hardies, attaquent témérairement tous les maux et retrouvent la vraie chirurgie ignorée des savants en us. Il faudrait toute une leçon pour vous peindre ce mouvement et cette époque sans égale, et je ne puis que fixer sur elle votre attention; qu'il me suffise de dire que c'est la seconde moitié du xyi*" siècle qui fournit à la France seule : Franco, Thierry de Héry et l'immortel Ambroise Paré.
En attendant qu'une ou plusieurs de nos conférences vous fassent connaître ce grand homme, je ne puis que vous engager vivement à lire l'introduction que notre Malgaigne a placée en tête de la dernière édition des Œuvres complètes ; je puis dire sans craindre un démenti que jamais pareil morceau d'histoire n'a été écrit dans notre science. Je désire qu'aucun de vous ne me croie sur parole, et qu'il préfère s'en assurer lui-même.
L'enthousiasme que je veux vous inspirer pour l'œuvre
LES CHIRURGIENS ERUDITS. 25
(le Paré ne doit pas vous rendre ingrats pour les érudits d'alors, si rares qu'ils aient été dans la partie chirurgicale de la médecine. Citons avec honneur Tagault, le dernier commentateur de Gui de Chauliac et Dalechamps, qui mit en français la chirurgie de Paul d'Égine, en l'annotant ;\ l'aide de tous les chirurgiens de l'antiquité et du moyen âge. Ces travaux ne furent pas sans influence, et l'étude des diverses éditions de Paré prouve que le grand maître n'a pas dédaigné de les mettre h contribution.
Plus heureux que Gui de Chauliac, Ambroisc eut des continuateurs : Pigray, Guillemeau et bien d'autres. Il est vraiment l'aïeul de la chirurgie moderne.
Après les prodiges du xv^ et du xvr siècle, l'esprit humain aurait pu se reposer; il n'en fut rien. Le xvii^ nous ménageait d'autres surprises, d'autres émerveillements ; une révolution philosophique radicale s'accomplit, réaction en quelque sorte nécessaire contre le principe d'autorité, que les siècles antérieurs avaient trop fortement consolidé. Descartes arrive; il propose nettement de faire table rase du passé, et d'user enfin du cerveau qu'on possède comme les anciens le possédaient, et du raisonnement qui en émane.
L'insuffisance des dogmes du passé était d'ailleurs trop évidente pour interpréter et classer même les découvertes innombrables que chaque jour apportait. La physique s'éclairait de jour en jour; l'anatomie et la physiologie étaient transformées; on avait découvert la circulation, les lymphatiques, je dirais presque le système nerveux. L'astre d'Hippocrate et de Galien pâlissait singulièrement en face de ces lumineuses nouveautés.
De même en chirurgie. Ambroise Paré avait respecté l'autorité des anciens, et s'était incliné devant elle; luimême il était devenu l'autorité sans partage, présage assuré d'une décadence prochaine. Son anatomie était
iiiédioci'C, sa physiologie pire encore; il n'avait nulle notion de Tintervention des forces physiques et chimiques dans notre organisme ; il faisait preuve, en maint endroit, d'une crédulité incroyable à l'égard de faits notoirement absurdes; sa chirurgie était faible sur tous les points qu'il n'avait pas profondément médités par lui-même. Enfin l'esprit de critique faisait défaut dans son œuvre, par cette excellente raison qu'il n'existait pas dans le sens que nous lui accordons.
Je n'ai pas besoin de vous apprendre que la philosophie cartésienne procédait autrement; elle avait sapé vigoureusement toutes les infaillibilités du passé. Le canon d'Ambroise Paré fut entraîné dans la débâcle.
Verduc ouvrit le feu contre les anciens. Il était jeune, ardent, parfois amer; il embrassa chaudement la réforme, déclara ridicule, ou du moins inutile, la science antérieure, et annonça l'avènement de la vraie doctrine: son livre, malgré ses exagérations et ses bévues, est fort intéressant, à coup sûr très-curieux à lire.
Il est le précurseur de J. L. Petit, qui met au service de la chirurgie un génie d'observation remarquable et un bon sens tout à fait hors ligne. C'était un anatomiste accompli, élève favori de Littre, un opérateur rompu à 1^ manœuvre, un esprit clair, net, précis, Parisien plus la persévérance, Français moins l'emportement et la fantaisie. Au reste, travailleur infatigable, praticien consommé, ayant beaucoup vu, beaucoup fait, et passablement lu; d'ailleurs les livres à ce moment n'étaient pas rares, môme écrits en langage vulgaire. C'est avec ces éléments qu'il écrivit une série de mémoires qui, sans ordre apparent, n'en comprend pas moins le cercle presque total de la chirurgie; réunis, ces travaux formèrent un livre d'une originalité profonde, d'un attrait indicible, qui ne ressemble à aucun de ceux qui l'ont précédé, et dont je ne saurais trop
VOUS recommander la lecture attentive. Je vous assure, d'ailleurs, que vous n'éprouverez jamais une minute d'ennui, et que vous tournerez avidement les pages. Plus d'une fois, le sourire vous viendra sur les lèvres, provoqué, non par le ridicule, mais par la plus charmante naïveté, et l'esprit le plus fin, le plus simple qui se puisse imaginer. Yous ferez bon marché des imperfections inhérentes à l'époque, et vous trouverez plus d'un principe, plus d'une règle de conduite, dont hic etnuncMon^ pourrez vous servir.
J. L. Petit n'était pas érudit : lancé de bonne heure dans la pratique, il n'avait pas eu le loisir d'étudier les anciens; on le lui reprocha assez durement, et lui-même constata ce défaut à sa cuirasse. A quarante ans, dans l'éclat de sa gloire, il sacrifia ses loisirs pour apprendre le latin. Ce fait n'a pas besoin de commentaire : c'est l'éloge le plus éloquent qu'on puisse faire de l'érudition. Un tel maître^, à cet âge, se faisant écolier, quel triomphe pour la science des livres !
Depuis le réveil des sciences, au sortir du sombre moyen âge, le progrès n'a marché que par secousses, par une succession alternante d'action et de réaction. Le commencement du xviii'^^ siècle inaugure deux tendances bien marquées, un retour sérieux vers l'érudition, et la création de cette critique savante et juste qui sert la science, autant en l'épurant qu'en lui apportant de nouvelles richesses.
Le nombre des productions du siècle précédent était énorme : Anatomie normale, pathologique, humaine et comparée ; physiologie ; sciences physiques et chimiques ; médecine, chirurgie, thérapeutique; livres dogmatiques, traités complets, monographies ; éphémérides, journaux et gazettes ; recueils d'observations originales ou compilées, travaux académiques venant de tous les points de l'Europe, écrits en latin, souvent en langues
vulgaires. C'était un océan; c'eût été un chaos, si l'on n'eût tenté d'en faire au moins l'inventaire. Pour cela, il fallait de patients érudits.
La philosophie cartésienne était tombée d'ailleurs dans des erreurs sans nombre ; les hommes de bon sens trouvaient avec raison qu'elle avait trop envahi la science médicale, qu'elle y avait introduit trop de physique, trop de chimie, trop de tubes, trop de pores, trop d'atomes crochus, trop d'acides et trop d'alcalis, et par-dessus tout trop d'hypothèses et de raisonnements, pas assez d'observations et de sens commun. La philosophie peut servir de guide dans les sciences naturelles mais non de maître. On se décida à débarrasser encore une fois la médecine, science et art, de ce dangereux patronage et h l'étudier à part. L'école du raisonnement avait créé la critique et proclamé l'indépendance de l'esprit, on tourna contre elle ces armes précieuses.
Puis les chirurgiens , honteux de leur infériorité, voulurent s'affranchir par l'instruction. Ils apprirent le grec et le latin, et presque tous, vers le premier tiers du siècle, préludèrent aux études techniques par de solides humanités. Les docteurs poussèrent quelques clameurs pour soutenir leurs privilèges vermoulus, mais ce fut en vain. D'ailleurs, depuis quelque temps, l'enseignement s'était modifié. Au lieu de lire en chaire quelques fragments d'ouvrages caducs, souvent écrits en latin, les chirurgiens, investis du titre honorable de démonstrateurs royaux, firent des cours véritables, scientifiques et pratiques, tirés de leur propre fonds et de leur expérience individuelle. En 1724, cinq chaires nouvelles furent créées. Les choses en étaient là, lorsque Lapeyronie, qui avait l'oreille du roi et qui la méritait plus que personne par l'élévation de son caractère et la solidité de son instruction, fit décréter solennellement la création de l'Académie royale de chirurgie. 1731 est
une date mémorable dans nos annales; elïorcez-vous, messieurs, de la graver dans votre esprit.
Je n'énumérerai point les services inappréciables rendus à la science et à l'art par cette compagnie célèbre. Si des panégyristes maladroits l'ont trop louée, gardezvous de tomber dans l'excès contraire, vous commettriez la plus fâcheuse injustice. Tenez pour certain que le dernier mot n'a pas été dit, mais n'oubliez pas que l'Académie fut la première réunion homogène composée d'égaux poursuivant le même but, et associant leur activité , leurs aptitudes, jusqu'à leurs qualités contraires, pour atteindre la plus haute expression du travail collectif. Au reste, l'Europe savante ne s'y trompa pas, et il serait puéril de supposer que par inadvertance, complaisance ou faiblesse, elle se soit laissé dicter des lois, trente années durant, par un cénacle indigne.
La fin, il est vrai, n'a pas égalé le commencement, et le déclin a été rapide. Mais les motifs de cette dissolution précoce sont connus. Aussi ne doit-on pas s'étonner que la tourmente révolutionnaire, pour employer l'expression consacrée, ait balayé ce grand corps dont l'âme s'était retirée.
Pour en revenir à l'idée générale que j'expose devant vous et pour prouver le cas que l'Académie faisait de la science bibliographique, lisez la préface placée par Quesnay en tête du premier volume des Mémoires; lisez encore les monographies non surpassées d'Hévin sur les corps étrangers de l'œsophage, sur l'extirpation des ovaires, sur la gastrotomie; lisez aussi les nombreux travaux d'Antoine Louis, dont quelques-uns pourraient sans déshonneur être signés par les plus scrupuleux de nos maîtres modernes.
En jugeant l'Académie de chirurgie, on n'a pas suffisamment remarqué les services qu'elle a rendus à l'histoire et l'impartialité dont elle a fait preuve vis-â-vis des
30 CONFÉRENCES HTSTORIQUES.
anciens et des contemporains étrangers. Cette tendance non douteuse a été pour beaucoup, soyez-en sûrs, dans le prestige dont l'opinion publique l'a si longtemps entourée et dans les regrets provoqués par sa chute pourtant si méritée. C'est le propre des grands services rendus et des grands devoirs remplis d'assurer à leurs auteurs une considération qui survit à leurs œuvres.
Les érudits français fils de l'Académie de chirurgie sont nombreux. Sans doute vous connaissez, au moins de nom, Quesnay, Hévin, Dujardin et Peyrilhe, Sabatier, etc., qui sont les principaux. Mais celui qui les dépassa tous sans contredit fut Antoine Louis, l'illustre secrétaire de la Compagnie, celui qui fut son âme, son souffle, son guide, son soutien, autant que peut l'être un seul homme dans une réunion nombreuse d'émulés, de rivaux, d'amis et d'adversaires.
Pour me justifier de donner ici la première place à ce grand homme, il faut que je vous dise comment je comprends l'érudition. Elle ne consiste pas, comme vous le pourriez croire, dans la simple connaissance des livres et des éditions, dans la recherche et la compilation des textes anciens, dans la familiarité avec les langues mortes ou vivantes : elle exige tout cela et plus encore. L'érudit doit savoir, mais aussi juger et discerner; il doit être doublé d'un critique. Pour juger, il faut avoir agi : la contemplation et la méditation des livres, si prolongées qu'elles soient, seraient impuissantes; puis, quand on a jugé, il faut motiver son verdict, en autres termes démontrer la vérité.
C'est pourquoi je dis que l'érudition consiste à compiler pour prouver quelque chose. Elle a pour moyens la lecture, Vaction, le jugement. Son but est de chercher la vérité pour la dire. Tel doit être un érudit modèle, sans compter les qualités d'ordre moral : ténacité, perspicacité, pénétration, désintéressement, patience, courage.
LES CHIRURGIENS ÉRUDITS. .'il
impartialité, oubli des injures, cuite exclusit du vrai et du juste. Ne vous étonnez plus si les vrais érudits sont si rares.
Antoine Louis réalisa-t-il le type merveilleux que je viens d'esquisser à grands traits? Non, sans doute; mais il en approcha beaucoup. Pour juger les grands hommes et comprendre leurs imperfections, il faut les voir dans leur milieu, à leur époque, en lutte avec les obstacles de la vie, avec les jalousies, les haines du moment. Alors on devient plus indulgent pour les fautes, plus reconnaissant pour les mérites. Si vous songiez à amoindrir mon héros, lisez d'un bout à l'autre le livre écrit avec chaleur par M. Frédéric Dubois en même temps que les travaux scientifiques d'Antoine Louis.
Vous y trouverez l'homme intègre, sans autre ambition que celle de la gloire, esprit critique très-distingué, sans peur et sans reproche, d'une fermeté indomptable, un peu chagrin sur ses vieux jours, un peu âpre, un peu vaniteux, mais juste etvéridique; anatomiste, physiologiste, suffisamment praticien, ayant exercé à l'armée, en ville, dans les hôpitaux civils, possédant une érudition vaste et de bon aloi; écrivain élégant, sobre, correct, sachant habiller avec art la vérité trop nue, mais sans dissimuler ses formes. Vous verrez qu'il a perfectionné la médecine opératoire, créé pour ainsi dire la chirurgie légale, et qu'il a fait de l'érudition une méthode nouvelle concourant au progrès sur la même ligne que l'observation et l'expérimentation. Vous remarquerez surtout dans ses premiers écrits le suprême dédain qu'il affecte pour la somme de bien ou de mal que sa plume lui vaudra. On décriait sourdement J. L. Petit. Louis, âgé de vingt-sept ans, fait son éloge dans des termes chaleureux. La Faculté dénigrait et attaquait les chirurgiens. Il prend aussitôt leur défense et plaide vertement, pro domo sua. Des charlatans prétendaient administrer le
mercure d'une manière souveraine. Louis saisit la plume, et, dans un mémoire sur le traitement des maladies vénériennes, il réduit à néant ces prétentions intéressées. L'heure m'avertit : je dois m'arrêter. J'ai mis l'œuvre collective de l'Académie de chirurgie au même rang que les plus grands livres. On en retrouve l'écho fidèle dans l'ouvrage de Boyer que vous avez tous entre les mains. La science française, fière des lauriers du xviii^ siècle, eut le tort de croire qu'elle pouvait se reposer. L'art seul fut cultivé par Desault, Dupuytren, Richerand, Lisfranc et d'autres. Ils ont rendu des services incontestables, mais ils ont rompu l'unité. Aussi les Anglais, les Américains, les Italiens, nous égalent en pratique; ils citent avec orgueil AstlcyCooper, Scarpa, ValentineMott. Les Allemands ont ramassé la branche tombée de notre faisceau. Prenez garde, ils vont nous dépasser. A nos rares érudits, Dezeimeris, Des Etangs, Daremberg et Malgaigne, ils opposent une phalange compacte d'hommes laborieux, de bénédictins laïques. Caveant consules! Nous sommes quelques-uns qui voulons réagir, je le dis parce que je ne suis pas seul; ces conférences sont l'expression de notre désir, de notre foi, de nos espérances. Que ceux d'entre vous qui voudraient nous aider se présentent, ils seront les bien-venus. Peut-être sur ces bancs sont assis, à cette heure, plusieurs érudits futurs. Mais, à défaut des types parfaits, rappelez-vous qu'il y a de la place pour tout le monde. Que celui-ci traduise, que celui-là compile, que le troisième soit copiste, ou critique, ou commentateur, peu importe; apportez votre vendange et versez-la dans le vaste pressoir: rien ne sera perdu, et les grands hommes ne manqueront pas dans l'avenir pour soutirer l'esprit.