PREFACE
qui s'élevait sans effort du ton de la causerie aux accents de la grande éloquence.
Ceux qui ont vécu dans l'intimité du conférencier savent avec quel soin étaient rédigés ses manuscrits.
En les publiant, nous croyons servir sa mémoire et consoler ses nombreux amis.
L'Éditeur.
Si exaltatus fueris ut aquila et si inter sidéra posueris nidum tuum, inde detraham te, rficit Dowiinus.
Vous auriez t'ait vos nids plu que celui de l'aigle, au milieu des ■ tuiles; c'est de là que je vous jetterai à terre, dit le Seigneur.
Pan Jes du prophète Abdij , v. \.
Messeigneurs, Messieurs i i ),
i-i une tradition de l'Université, et qui
g T remonte bien haut dans son histoire, que
-^ vous veniez ici, Messieurs les étudiants, au
moment où l'année s'éteint, dans cette pénétrante
M Les conférences qui forment cette première séri< faites aux étudiants de l'Université de Louvain.
io CONF1 RI Ni I - RELIGIEUSES
mélancolie de toutes les choses qui passent, recueillir vos âmes et entendre parler des choses éternelles, qui ne s'éteignent ni ne passent, mais demeurent!
Il est bon et fortifiant de vous voir, à un où les pensées austères semblent prématurées, détacher vos yeux d'ici-bas, où tout vous sourit et vous appelle, et fixer vos regards au-delà de la terre; fermer vos oreilles à tous les bruits du monde et écouter, dans la retraite et le silence de votre cœur, les voix qui viennent du Ciel et de l'Eternité.
Certes, c'est un spectacle auquel la vie ne nous a guère accoutumés. Avez-vous jamais tenté de voir dans votre esprit, d'un grand regard d'ensemble, cette immense fourmillière d'hommes qui constitue l'humanité présente? Voyez-les se remuant sur le globe. Ils vont, viennent, tournent, retournent, s'entrecroisent, s'agitent... ils passent et repassent, courant, courant toujours sous la poussée de je ne sais quelle fièvre qui leur fouette le sang.
Chacun d'eux naît à une heure donnée, fait précipitamment, a l'échevelée, cette série de petits mouvements qui s'appellent la vie, puis meurt; on l'enfouit, un autre vient à sa place, jusqu'à ce qu'on l'enfouisse lui aussi, et la masse remue toujours. 11 y a un milliard quatre cent millions d'hommes dans fourmillement-là, courant, courant toujours.
Interrogez-les Demandez-leur ce qu'ils tout a giter ainsi... Ils vous répondront que c'est la vif... là après? lu la lin? là le but?
Combien vous répondront encore?.. Est-ce qu'ils ont le temps de songer a après?.. Est-ce qu'il no
faut pas qu'ils tournent et qu'ils retournent... et qu'ils piétinent sur cette petite place où ils sont nés et où ils vont mourir?.. Après?., pour eux, c'est la fortune de demain, c'est la curée de tout à l'heure, et ils .se pressent pour arriver aux grosses parts... Leurs yeux ne vont pas au-delà de ce demain, de ce tout à l'heure, de ces os à ronger, de tout ce qu'ils peuvent, toujours à la manière des fourmis, palper de leurs mains et goûter de leurs Kvres.
La fin, le but?.. En vérité, est-ce qu'ils savent?
Us courent à l'aventure, droit devant eux, flairant au hasard, les chemins .où la marche sera plus libre et le sol plus doux... Où ils vont? Est-ce qu'ils savent où ils vont? Ils vont comme vont lis feuilles mortes quand le vent secoue les grands bras des arbres, ils vont au hasard jusqu'à l'effondrement final et la chute dans le vide béant de l'inconnu... Ils tombent alors avec le grand cri de lYpouvantement suprême... Ah! mourir, mourir... Est-ce que je devais mourir, moi.-' En vérité, on dirait qu'ils ne savent pas qu'on doit mourir!
" La terre est désolée d'une grande désolation, dit l'Ecriture, parce qu'il n'y a personne qui médite dans son cœur. „ Desolatione desolata est omnis terra quia nullus est //ni recogitet corde. 1 1 I
Jeter ainsi à tout hasard dans le tourbillon votre vie, a vous, Messieurs, ne saurait convenir : vous
in Jer. XII, ii.
12 ( ONF1 Kl N« ! - R] 1 II 11 US] -
avez trop la conscience de ce qu'elle vaut pour la livrer au caprice des circonstances et de l'heure.
Le rôle que Dieu vous appelle à jouer dans le monde, vous voulez le remplir. La destinée qu'il vous a fixée, vous voulez l'atteindre, sachant bien que non seulement le bonheur, mais que l'honneur est là.
Socrate, au moment de mourir et voyant tomber le jour dont la fin allait marquer l'heure de son supplice, voulut disserter de l'âme et de son éternel avenir : " 11 n'est pas, ô Cébès, disait-il, de travail plus digne du sage qui va bientôt partir, que d'étudier et de connaître ce qu'est ce mystérieux voyage... Que pouvons-nous mieux faire jusqu'au coucher du soleil? „
Vous, Messieurs, vous vous embarquez non point pour la mort, mais pour la vie...
Que pouvez-vous mieux faire que d'étudier la destinée que Dieu vous y a faite? ("est d'elle que je veux vous pari, r ce soir.
Jeunes gens, Dieu m'est témoin, je n'ai qu'un désir, a cette heure : nous taire ^\u bien et vous servir. Je le pnf «le m'inspirer les paroles qu'il faut pour toucher vos âmes, donner (le la lumière a vos esprits, et a vos volontés de la force et de l'énergie!
Il y a deux aspi votre destinée ici-bas,
M- --ieurs : l'un tourne vers vous-mêmes, l'autre
tourne vers la société et le monde. l'ai vérité, VOUS
avez deux destinées : l'une toute personnelle vous touche et ne s'étend pas en dehors de cette enceinte bénie, mais étroite, qui sera votre foyer;
l'autre, sociale, qui ne vous touche pas, vous seulement, mais qui rayonne de vous sur tout l'univers; par elle vous embrassez le monde. Embrasser le monde c'est votre droit et, si vous avez l'âme fière ce doit être votre ambition. Vous êtes tous appelés à jeter le poids de votre vertu et de vos œuvres dans la balance où se pèse l'avenir des sociétés et des peuples.
Et de cette double destinée naît pour vous un double devoir.
Que si j'interroge un homme, en vous montrant, et que je lui demande qu'ont à faire ces jeunes gens ici, il n'hésitera pas : Ils préparent leur carrière, me répondra-t-il. Un peu plus tard, quand vous aurez conquis vos grades et que vous en serez aux premiers pas de votre \ie définitive, il me répondra : Ils se font leur carrière. Dans les deux cas, cet homme a raison : il ne s'est pas trompé un seul instant sur votre destinée actuelle. Préparer votre carrière et plus tard vous faire votre carrière, c'est bien pour l'heure ce que Dieu attend et ce qu'il veut de vous.
Mais ee mot carrière a, sur les lèvres du monde, un sens fort rétréci. Il l'entend à peu près comme faire fortune, et tantôt il dira : " Pauvre diable! il doit se faire sa carrière à la pointe de l'épée „; tantôt, au contraire : " Heureux jeune homme! il n'a pas a travailler, il a devant lui sa carrière toute faite. „ Si bien que ce qu'il veut dire, c'est faire fortune : " Gagner de l'argent, beaucoup d'argent, beaucoup et vite. „ La curée, toujours la curée!..
14 Ci >M I RI N< I S Kl LIGIEUSES
Oh! que vous seriez a plaindre, et quelle méprisable et vile créature serait l'homme, si sa destinée
était si lias! Mais vous l'entendez mieux, vous, Messieurs, et s'il est vrai qu'il vous faut faire fortune, du moins ne concentrez-vous pas votre avenir sur cette visée terri a terre... Vous êtes de ri trop fière pour vous traîner dans ces plaines basses et pour vous résigner a dire : Ma place est ici, dans cette poussière et dans cette boue. Non, non, vous rêvez mieux... Préparer votre carri< pour vous, c'est enrichir non pas votre corps seulement mais votre âme, c'est amasser dans votre intelligence ces trésors immatériels de la science et de la lumière, c'est dresser votre volonté aux grandes énergies et aux audaces valeureuses, c'est devenir homme, en un mot, vir dan- toute l'extension de cette appellation magnifique... homme par l'esprit d'où viennent toutes les illuminations, homme par la volonté d'où viennent tous les courag Voilà ce que vous entendez, vous, voilà ce que vous voulez, afin que, l'heure venue, a ceux qui
ont espoir en VOUS et VOUS attendent, VOUS puissiez
crier : Me voici, je suis prêt.
Ah! Messieurs, ne vous y trompez pas; préparer
votre carrier» dans ce sens agrandi, c'est un travail. C'est un dur et rude travail, et d'autant plus rude et plus dur qu'il s'exerce contre vous-même. Il revient a VOUS faire tons les jours meilleurs. Or, la pente de notre pauvre nature n'est pas a nous faire tons les jours meilleurs, mais a nous faire tous les jours pires; elle n'est pas a monter,
elle est à descendre. Il vous faudra tous les jours vous vaincre, tous les jours vous combattre et, s'il m'est permis d'ainsi parler, vous remonter tous les jours comme une machine, dont tous les jours le ressort se détend et se relâche.
Sommes-nous prêts à cette tâche0
Je voudrais pouvoir vous répondre oui; mais la vérité me presse, non!
Non, vous n'êtes pas prêts, jeunes gens, hélas! pas plus que nous, vieillards, nous ne le sommes, car c'est le sort de tous les pauvres humains.
Nous ne sommes pas prêts, parce que nous n'avons pas sur le devoir ces clartés pénétrantes et sereines d'une âme qu'aucune tempête ne trouble et qu'aucun orage n'obscurcit.
Nous ne sommes pas prêts, parce que nous avons, collée à nos flancs et enracinée dans nos chairs, une terrible ennemie, la passion.
Nous ne sommes pas prêts, parce que nous sommes faibles!
De la passion, du devoir, de notre faiblesse et de la divine force qui doit nous soutenir, je vous parlerai les jours qui vont suivre.
Etendons-nous aujourd'hui, s'il vous plaît, sur la considération de votre destinée.
Vous faire chaque jour meilleurs, il le faut donc.
11 le faut, non pas pour aujourd'hui seulement, mais il le faudra tout le long de votre vie.
11 le faudra non seul* nient pour VOUS, niais pour ceux qui vous entoureront; il le faudra, pour les âmes que l'amour et le sang auront liées à votre
16 ( 0NF1 REN< ES REL1GIEUSJ -
àme et que vous 'aurez mission d'élever elles aussi
de jour en jour, et de faire de jour en jour meilleures.
Vous vous souvenez d'un très beau mot d'un empereur romain... Diem perdidi! Au .soir de vos journées, quand la nuit aura t'ait tomber sur la terre le grand silence des ombres, recueillez-vous et devant Dieu regardez votre àme... Si elle porte le glorieux reflet d'une victoire sur vous-même, d'un pas fait en avant, réjouissez-vous! Mais, si durant ce jour qui meurt au présent et dans le passé s'engouffre, vous n'avez pas su vous vaincre, si, même sans reculer, vous êtes resté sur place, si, même sans tomber, vous n'avez -pas élevé plus haut entre cœur... ah! mon frère! vous avez perdu votre journée, et vous pouvez redire le mot de Titus : Diem perdidi, diem perdidi !
Messieurs, l'univers est beau! Belle est la nature dans la fécondité de son sein, dans l'harmonie de lois, dans la majesté inviolable de son cours... Belle est l'immensité des espaces où se balancent, comme des navires, les astres que la main de Dieu y sema au premier jour... Mais je ne connais l>;i^ de plus beau spectacle que l'homme, prenant son ame dans ses deux mains et, l'œil fixé sur Dieu, la pliant a la vertu, la façonnant a la justice, comme on façonne un marbre a la beauté.
Cela, c'est l'homme montant, montant toujours vers cet idéal de la perfection humaine, si voisine de Dieu que Dieu peut lui servir de type et de
modèle.
Votre destinée, jeunes gens, la voilà. Plus haut dans la lumière de vos intelligences, plus haut dans la vaillance et dans la force de vos volontés, plus haut dans la justice et dans la vertu! (il
Je viens de nous dire votre destinée personnelle : vous faire meilleurs de jour en jour.
Votre destinée sociale est de faire de jour en jour meilleure la société où Dieu vous a fait vivre. Sans doute l'appoint de votre perfection personnelle ajoute à la sienne et l'agrandit; mais cela ne suffit point, il faut que par votre travail, par votre influence, par vos exemples et par votre apostolat, vous la poussiez, elle aussi, à monter toujours et à se perfectionner sans cesse. Et bien que ce travail nouveau soit le devoir de tous, je dirais volontiers qu'il est le devoir particulier de ceux que la Providence a faits riches, qu'elle a comblés à l'avance du don de cette fortune, pour laquelle il faut bien que les autres travaillent puisqu'elle est uni- des nécessités de la vie et qui leur dévore,
1 1 1 Plus haut, toujours plus haut, vers ces hauteurs ser< < )ù les bruits de la terre, où le chant des sirènes, Où les doutes railleurs ne nous parviennent plu--! Plus haut clan- 1- mépris des faux biens qu'on adore, Plus haut dans les combats dont le Ciel est l'enjeu, Plus haut dans vos amours; montez, montez 1 nco Sui telle d'or qui va se perdre en Dieu.
(Laprade.)
18 CONFl RE N< I - RELIGIEUSES
hélas! la bonne part de leur temps et de leur énergie.
Ah! Messieurs les riches, Dieu vous a fait un sort charmant en ce monde l'as un seul souci n'est venu troubler votre enfance. Vos mères, devant vos berceaux, songeant à l'avenir, n'ont jamais ni tremble ni pleure; il n'y avait pas de joie qui ne hit faite pour vous, pas de douceur qui ne se tint prête à accourir a vos cris. Et quand on nous grondait nousj sur nos paresses juvéniles, sur nos nonchalances étourdies, quand nous taisions dans les larmes de très sincères repentirs, on n'avait garde de faire pleurer vos yeux, on détournait la tête et, avec un dédaigneux mouvement d'épaules, a vos maîtres confondus l'on disait : " Bah! il n'aura jamais besoin de cela! „ . c'était le travail, le travail dur et rude, le travail parce qu'il faut vivre, le travail parce que la nécessité est la qui aiguillonne et tire au mors ht chaîne.
Ht comme votre enfance fut votre jeun* Quand avez-vous pleuré?
Et ainsi sera votre entrée dans la grande vie... Tout.- les portes s'ouvriront devant vous... elles s'ouvrent toujours, toujours devant la richess
là peut-être Dieu ne vous a-t-il pas donne que l : peut-être VOUS a-t-il donne l'auréole d'un grand nom et le sang d< - vieilles races. Je sais bien que nous vivons en un siècle très démocratique on l'on amie a crier fort haut que la nobli n'est rien. Mais les mœurs ne vont pas aussi vite
que les lois, et le prêcheur le plus convaincu de l'égalité humaine a une manière de dire " Monsieur le comte „ et " Monsieur le marquis „, qu'il ne met pas à dire " Bourgeois „ ou " Citoyen „.
On cite un mot jeté à la figure du Czar : " Vive la Pologne, Monsieur. „ Il ne manque pas de fierté ni de caractère, mais je ne puis m'empecher de croire que si l'empereur et ce chaud ami de la Pologne s'étaient rencontrés, non pas devant la foule assemblée, mais dans quelque salon discret, je crois que le " Monsieur „ se serait transforme très doucement en " Sire „.
L'homme est ainsi fait, Messieurs, qu'en dépit de tous les nivellements politiques, il drape encore les vieux noms glorieux dans d'inoubliables respect-..
Préjugé, dira-t-on, atavisme intellectuel, vieux débris vermoulus de traditions mortes, soit! mais au fait pourtant.
Ah! Messieurs, si vous vouliez, vous seriez partout à la tête. Certes, on ne porterait plus vos livrées, mais volontiers on se rangerait sous vos bannières.
Que si, à la richesse et au sang, Dieu ajoute encore ce don supérieur et fin, cette aristocratie de L'âme, qui est l'intelligence et le cœur, en vérité, ne vous a-t-il pas comblés?
Mais pourquoi tout cela, pourquoi faire?.. Laissezmoi me répéter : pourquoi faire, tant de biens, pourquoi?
Croyez-vous que ce fut sans dessein que Lien VOUS fit riches et que sans dessein il vous donna
20 i « 'Mi Kl N< ES Kl I H.ll l-l S
la noblesse du sang, du cœur et de la pensée? Non, n'est-ce pas? Alors, pourquoi?
Croyez-vous que ce fut pour votre jouissance à vous, et pour combler votre petite destiner personnelle? Hé! Messieurs, Dieu ne s'arrête pas à des visées aussi mesquines. Si grands que vous soyez, vous n'êtes rien devant ses yeux... un grain de sable devant la niasse des mondes... Qu'est-ce que c'est qu'un homme devant l'humanité?
Mais si ce n'est pas pour vous que Dieu vous a fait ces grands dons, c'est donc pour les autres, 5t pour la société, c'est pour cette société divine surtout qui s'appelle l'Eglise. C'est pour que vous aidiez vos frères dans leur travail, pour que vous les souteniez dans leur marche et que n'ayant pas souci des choses matérielles, n'ayant rien a demander au présent, rien à craindre de l'avenir, vous puissiez vous consacrer tout entier, corps et âme, sang et vie, a servir vos frères.
Voilà pourquoi. Voilà le but de vos vies, voilà le plan divin et la mesure sur laquelle Dieu vous jugera. C'est la ce que vous avez a faire et vous z que cela à faire! C'est là votre destinée!
La meilleure part de ma vie a été donnée aux jeunes gens. En les voyant grandir sous mes yeux, que de fois j'ai songé au rôle que pins tard ils joueraient dans le monde... On aime toujours à percer l'avenir, et je me figurais voir au loin se dérouler leur destinée. Que de fois j'ai espéré de grandes chos< s, et après... quel triste aboutissement!
Grâce, talent, santé, fortune, vaillance, ils axaient
tout et tout cela allait se perdre et s'engouffrer dans l'abîme des frivolités du monde.
Après dix ans, rencontrant quelqu'un de leurs compagnons d'études ou de cours, mon cœur se précipitait :
" Et un tel, que fait-il? „
Et sombre comme un glas tombait la réponse :
" Rien! „ Ou parfois : " Il vient de se battre en duel, affaire de femmes, „ ou encore : " Il
vient de se faire disqualifier aux courses, „ ou
encore : " Il y a deux jours, il perdait vingt mille francs en une soirée, „ ou encore : " Il est
allé chasser le tigre aux Indes. „
Ah! Messieurs! Ah! Messieurs, que cela est navrant. Est-ce donc pour cela que Dieu les avait faits? Ces grandeurs il les brise, ce^ vieilles maisons qui avaient défié les siècles il les fait s'effondrer dans la poussière, ces vieilles races qui semblaient enracinées dans l'histoire il les balaie dans la tempête.
Pourquoi? Pourquoi?
Mais ne savez-vous donc pas que c'est dit tout au long dans l'Ecriture : Auferetur factio lascivientiurn. (il Cette faction des fainéants, je l'arracherai de la terre.
Ah! jeunes gens, laissez-moi vous le dire parceque mon cœur déborde : le travail est votre destinée et votre loi, comme il est la destinée et la loi de
1 1 1 Amos, VI, 7.
( i INF] kl M ES kl l.h.ll i -I S
toute créature humaine. Nul n'est mis ici-bas pour jouir seulement. A tous, il a été dit : " /// sudore vultus fui vesceris pane „ 1 1 1 " Vous mangerez votre pain a la sueur de votre front. „ Et si ce pain-là vous est donné tout à fait et que votre travail n'a pas a le gagner, tournez-le donc tout entier vers vos frères, vers la société, vers l'Eglise. Ayez souci de votre devoir, travaillez, travaillez, ne vous laissez pas envahir par la rongeante lèpre des fainéantises. Ayez souci de votre honneur! ne jetez pas au vent du monde toutes les vaillances et toutes les générosités de vos âmes. Travaillez, travaillez pour qu'il reste de vous autre chose qu'une poussière méprisée et que sur vos tombes on puisse graver ces mots glorieux : " 11 fut fidèle a sa destinée. „
Sur vos tombes!.. N'ai-je pas dit sur vos tombes?
Oui, jeunes gens, car il vous reste à mourir!..
Vous auriez fait vos nids plus haut que celui de l'aigle, au milieu des étoiles... c'est de la que je vous jetterai à terre, dit le Seigneur. " Si exaltatus fueris ut aquila et si inter sidéra posueris nidum tuum, inde detraham te, dicit Dont/nus. „
Si hautes et si glorieuses que soient vos destinées de la terre, c'est la leur aboutissant.
!i effet, la mort. Après vient le dernier acte de Pascal : " On jette enfin de la terre sur la tête et en voila pour jamais! „
in Gen. 'Il , ig.
Messieurs, je n'ai pas la moindre intention de faire dans vos âmes des terreurs inutiles. Il est évident que, vaillants comme vous l'êtes, la probabilité de votre mort n'est pas pour demain. Si je vous mettais sous les yeux, en l'assombrissant à loisir, le tableau de votre mort à vous, pour demain, pour cette nuit, ici-même, vous seriez en droit de me répondre : " Ce que vous me dites là est possible assurément, mais toutes les chances sont contre. „ Et vous auriez raison.
Mais où vous n'objecterez pas, je pense, c'est quand je me borne à affirmer qu'un jour - - je ne sais lequel vous ne le savez pas davantage,
Dieu seul le sait vous mourrez! Eh bien, je
n'irai pas au-delà. Vous mourrez! La fin de votre destinée, c'est cela, la mort!
La mort, Messieurs, quel mystère! De quelque côté qu'on la contemple et qu'on la médite, quel mystère!
Ce corps, si vaillant tantôt, si souple et si fort, où un sang si beau coulait dans de si belles veines... une masse inerte maintenant, glacée, roide... et qui fait peur!
Cette âme qui tantôt brillait dans la flamme «les yeux et chantait dans cette incomparable musique de la parole humaine; cette âme qui se trahissait dans le geste et dans l'accent, qui concevait si vive les pensées et les désirs, qui aimait 'si chaudement, et si généreusement se dévouait, qu'est-elle devenue'.''.. Où s'en est-elle allée?..
Rien ne reste, rien ne reste de ce mort que
24 CONF1 kl NI I - Kl I h. Il i SI -
nous avons connu, que nous avons aimé, qui cheminait avec nous dans les routes de la vie, rien
ne reste que cette houe ici... et dans l'au-delà, pour nous... l'invisible!., l'invisible!., a jamais! C'est fini de lui!., à jamais fini.
Et voyez donc, quelle dérision!
Sa vie s'était usée au travail et l'heure était venue ou la fortune lui avait souri... Il était riche... A quoi bon? Il est parti sans rien. La gloire lui était venue, brillante et sonore, elle avait mis son nom sur toutes les lèvres... A quoi bon, maintenant?.. Son œil ne voit plus, son oreille n'entend plus, son cerveau ne frémit plus!
Il avait autour de lui des cœurs qui l'aimaient et qui lui versaient à ilôts le bonheur dans leur amour et dans leur tendresse... A quoi bon, maintenant? Il a du les laisser là tous ces aimes, et que font leur désespoir et leurs larmes a -ce cœur flasque et froid du mort, qui ne bat plus, qui ne brûle plus?
I >( tout ce qui a fait le travail, l'ambition, le rêve et le bonheur de sa vie, il ne lui reste rien. 11 s'en va le pauvre mort, suivant le mot de l'Ecriture, il s'en va se coucher nu dans son tombeau, comme il était sorti nu du sein de sa mère : Sicut egressus est iti/r/its de utero matris suœ, sic rêver- /«fur, et de tout son travail il ne lui restera rien : et nihil 'auferet sccum de labore sud. i 1 1
(i) I • cl. V, i |.
Son œuvre est finie, sa destinée est close, sa vie est consommée!.. Ah! c'est donc vrai que tout ce qui nous entoure ici-bas, richesse, fortune, gloire, science, beauté, amour, tout cet appareil sollicitant du monde, et même ce pauvre corps qui va mourir et tout cet univers des choses créées, n'étaient que des outils à jeter là, l'œuvre finie, les pions de cette grande partie d'échecs où nous jouons l'éternité et que nous laisserons sur la table, quand le sinistre cavalier pâle de l'Apocalypse " pallida mors „ viendra nous crier l'échec et mat de la fin... Et c'est à ces instruments-là, c'est à ces rois, à ces reines et à ces pions d'ivoire que nous attachons notre cœur!.. O folie humaine!
Car enfin, Messieurs, même si tout était fini, alors ne serait-il pas insensé d'attacher son âme
cette âme qui a faim et soif d'immortalité, à toutes ces choses qui fatalement nous échappent?
Et tout n'est pas fini! Voilà l'heure de la justice.
Ou'avez-vous fait pour moi, votre Dieu?
Qu'avez-vous fait pour vous, pour votre âme?
Qu'avez-vous fait pour les vôtres, pour votre famille, pour ceux dont je vous avais confié la vie?
Ou'avez-vous fait pour vos frères, les autres hommes?
Qu'avez-vous fait pour la société?
Ou'avez-vous fait pour vos frères, les chrétiens?
Ou'avez-vous fait pour mon Eglise?
O mes amis! que cette mort est donc redoutable!
Hélas! hélas! je comprends qu'à sa pensée frémissent toutes les fibres de notre cœur; et dans
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l'horreur qu'elle nous inspire, nous la repoussons, nous la repoussons plus loin, là-ba-.. tout là-bas dans les brouillards et dans les brumes pour ne plus la voir, comme si ne la voyant plus nous y échapperions. Tels, ces gros oiseaux stupides, qui voyant le danger qui les touche, se cachent la tête sous l'aile et âpre- restent en place sur leurs grandes jambes, convaincus que maintenant les voila sauvés. N'est-ce pas une nouvelle folie?
Ah! Messieurs, nous ne sommes plus des enfants et la peur des cauchemars n'est plus là qui nous arrête; regardons bien les choses en face. Je mourrai, vous mourrez! C'est là que fatalement, nécessairement, tôt ou tard vont se briser nos destinées,
mourir
Et après viendra le terrible interrogatoire. Et post mortem, judicium!
Ce que vous aurez à répondre plus tard vous l'ignorez, Messieurs; mais ce que vous auriez à repondre aujourd'hui vous le savez dans vos âmes : interrogez-vous! Etes-vous prêts à mourir?
Et n'oubliez pas que sur vous pèsera alors la pierre de l'irréparable, et que la justice est éternelle comme Dieu!
Je voudrais, en terminant cet entretien, vous rappeler le souvenir et vous donner le modèle d'un jeune homme qui, il y a quelques années à peine, s'agenouillait comme vous ici devant ces mêmes autels, destinée, sa carrière, c'était le droit. Il s'y était préparé par des études d'humanités parfaites. I ceptionnellement intelligent, travailleur sérieux, on
disait de lui que c'était un esprit hors ligne. On disait mieux, car son âme était restée pure, et l'incomparable reflet de son innocence charmait plus dans son sourire que toute la flamme de son esprit dans ses yeux.
Il aborda la redoutable épreuve des libertés universitaires.
Il fut sans tache.
Aimé de ses camarades, parce qu'il était bon; estimé de ses maîtres, parce qu'il était fidèle au travail et ouvert à l'idée; respecté de tous, parce qu'il avait les énergies de la volonté et la fierté des convictions; même les mauvais lui pardonnaient d'être bon, et tout bas, aux heures du remords, l'enviaient dans la paix de sa conscience et la force de sa vertu.
Vous lui fîtes les deux plus grands honneurs qu'il put rencontrer parmi vous : il fut à la fois préfet de la Congrégation de la Sainte -Vierge et président de votre Société Générale.
Après il dut faire choix d'un prétoire. Ce fut un défi! Il choisit la grande ville, la ville encombrée, lui l'inconnu là-bas... et il l'aborda tout de front, droit, Her, confiant en son étoile.
" Qu'est-ce que c'est que ce jeune étranger? „ se demandait-on surpris; car, ainsi qu'autrefois dans les sociétés d'Athènes et de Rome, la grande ville avait pour l'étranger de secrètes et persistantes défiances. Mais combien vite on allait a lui, combien vite on lui tendait la main, et. étonne de se sentir incliné sitôt a aimer, combien vite on l'aimait.
Au succès du barreau se joignirent les succès des salons.
Et l'on vit cette chose rare..: les mères assaillir ce pauvre comme d'ordinaire on assaille les riches, et jeter leurs rets sous ses pas comme on n'en jette d'habitude que sous les pas d'un héritier de gros patrimoines.
Pouvant choisir, il fit son choix.
Or, quelques jours avant les fiançailles, il s'en revenait joyeux, rêvant d'avenir. Il sauta sur la plate-forme d'une voiture publique, serra la main à un ami et tandis qu'ils devisaient ensemble, il continuait à voir dans la fumée de sa cigarette tourbillonner ses beaux rêves. Ah! qu'il est bon de vivre à vingt-cinq ans, quand on aime et que tout sourit! Ah! qu'il est bon de vivre quand on se sent aimé et que l'avenir est plein d'espérance!.. Et Longtemps ils parlaient bonheur et destinée.
" Adieu! dit-il à son ami, me voici arrivé „ et il sauta...
Un horrible cri sortit de la voiture : les femmes se couvraient les yeux, défaillantes; les hommes se précipitèrent pâles et tremblants... Ah! le pauvre!.. il était tombe, et grinçante, sur le rail de 1er, la roue d'acier lui avait broyé la jambe. 11 était là, inerte, et La lourde machine s'en allait rapide avec du sang qui tournait dessous.
On accourut, on voulut le relever, il ne put tenir debout. Alors on le recoucha sur le trottoir en attendant que vînt la civière. 11 ouvrit les yeux et, apercevant son ami qui lui soutenait la tête :
" Ah! lui dit-il, avec un accent d'infinie tristesse... Ah! ma destinée! „
On le transporta à l'hôpital et quelques heures après, au dessous du genou, on lui coupa la jambe. Le mal s'envenima... Trois jours après, réconforté pour le grand passage par la visite de son Dieu, la tête reposée sur l'épaule de sa mère, il mourait.
Sa destinée était close.
Dieu fit à son pauvre corps d'inoubliables funérailles.
C'était fête dans l'Eglise : la fête de l'Ascension du Maître. Dans la petite chapelle de l'hôpital, le corps reposait. Sur le poêle noir brodé d'or une grande couronne était jetée, toute blanche. Il y avait des fleurs à l'autel, comme aux grands jours des bouquets de fleurs blanches et virginales. L'orgue ne pleurait pas la triste mélopée des morts : il chantait l'hymne joyeux des triomphants. Tout en blanc, les prêtres priaient. Ecoutez donc ce qu'ils disaient à la foule qui pleurait autour du cercueil : " Quid admiramini adspicientes in cœlum ? „ Pourquoi vous étonnez-vous en regardant le Ciel? " Quemadmodum vidistis ascendentem in cœlum ita veniet. „ De même que vous l'avez vu partir vous le verrez revenant à vous.
Et du haut de l'humble tribune, les Sœurs, sous leurs voiles blancs, répondaient : " Alléluia... Credo resurrecHonem mortuorum et vitam venturi sœculi... Alléluia. „ Oui, oui, je crois, je crois, je crois à la résurrection des morts, je crois à la survivance de ceux qui sont partis, je crois qu'ils nous attendent
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les disparus d'ici-bas, je crois à la bienheun vie du siècle à venir... de ce siècle éternel où danla justice de Dieu s'achèveront nos immortelles
destinées.
Ainsi soit-il!
/ 'iriliter agite in lege, quia in ipsa gloriosi eritis.
Faites virilement votre devoir : c'est là qu'est votre gloire.
H. Il, 64.)
Messeigneurs, Messieurs,
/v 1: lis au premier livre des Machabées que le I J vieux Mathathias, voyant approcher le jour trs-JfiC <je mourir : " Appropinquaverunt dits Mathathias moriendi, „ (1) rassembla ses fils et leur dit : Voici les temps où l'orgueil triomphe, où le châtiment tombe sur nous, les jours 'de ruines et