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Collège du Plessis. Or, comme motif d’ornementation d’abord, et aussi pour bien indiquer sa propriété, cet amateur fit graver sur la gouttière de la reliure, son nom ainsi disposé : Michael Humelberg Bavesp. Ce dernier document est très intéressant en ce sens qu’il prouve d’une manière irréfutable que les noms que nous retrouvons antiqués sur les tranches des reliures du xvie siècle, représentent réellement bien ceux des personnages pour lesquels la reliure a été faite.
Quelquefois, cependant, nous remarquons sur des tranches des inscriptions qui ne sont pas des noms, mais des légendes et des devises religieuses. Surun volume in-8° : Le collège de Sapience, avec des dialogues sur la foi, les sacrements et l' espérance, par Pierre Doré, on lit sur les trois côtés de la tranche dorée et antiquée : Dieu vous doinct foy, charité, esperance , légende qui évidemment fait allusion au contenu de l’ouvrage. Cette reliure a été exécutée en 1539, dans l’atelier des frères Angeliers, dont elle porte la marque au centre de chaque plat.
Le travail de décoration des tranches était obtenu avec un petit burin dont le motif, répété l’un à côté de l’autre, formait dessin et était incrusté dans les feuillets du livre, à l’aide d’un marteau, comme cela du reste se fait encore aujourd’hui.
Tranche d’une reliure faite pour Henri II.
Plus tard, c’est-à-dire vers la fin du xvie siècle, des relieurs moins artistes et moins scrupuleux ont, par économie de temps et d’argent, remplacé les tranches antiquées au burin par des compositions entières gravées et venant d’un seul coup.
Avec Louis XII , nous voyons apparaître un commencement de dorure dans la décoration des reliures. Au milieu de roulettes à froid de divers genres se trouvent mêlées des fleurs de lys, des hermines, les armes de France et celles de Bretagne frappées en dorure. Je parle ici de reliures exécutées pour le souverain, et ce sera principalement parmi les pièces de provenance royale, que je prendrai mes exemples : les quelques grands amateurs ou artistes célèbres qui nous ont laissé des œuvres de mérite, dignes d’être mentionnées, n’étant proportionnellement parlant qu’en très petit nombre. La reliure que je viens de décrire, faite pour Louis XII, décorée des fleurs de lys de France et des hermines de Bretagne représentant l’alliance du roi et d’Anne de Bretagne était encore ornée d’un porc-épic placé en or au centre du plat. La figure de ce quadrupède était l’emblème adopté par le roi. Cette coutume de prendre des emblèmes a commencé au temps des croisades et des tournois; les chevaliers accompagnaient même souvent le motif choisi d’une devise indiquant la grandeur de leurs desseins. Cet usage s’est maintenu à toutes les époques d’une façon plus ou moins complète, et par le fait est resté encore jusqu’à nous; la première république avait le faisceau et le bonnet phrygien; la royauté constitutionnelle, le coq; l’empire, l’aigle; la république actuelle, une tête de femme allégorique ; Paris a depuis longtemps et conserve toujours son navire balloté sur les flots, avec la devise : Fluctuât nec mergitur.
Louis XII avait donc choisi le porc-épic, petit animal menaçant, en ce qu’on peut difficilement s’en emparer sans se blesser; et il l’avait accompagné de la devise : Eminus et Cominus , pour bien indiquer avec fierté sa manière de combattre et de vaincre, de loin et de près.
On n’a pas jusqu’alors retrouvé une reliure de cette époque, authentiquement reconnue l’œuvre de tel ou tel relieur, nous savons seulement que Guillaume Eustace était libraire et relieur du roi et de l’Université de Paris et que Pierre Roffet prenait également le titre de relieur du roi.
J’ai cité précédemment le nom de Geofroy Tory, à propos d’une édition reliée avec une intéressante tranche antiquée ciselée; ce maître fut un des plus importants de son temps comme érudit, comme dessinateur, comme graveur et comme relieur. Il naquit à Bourges, vers 1480, son premier métier fut celui de graveur sur bois à l’aide duquel il reproduisit ses splendides compositions de miniatures et d’encadrements qui ornent les livres d’heures sortis de ses presses et qui sont si recherchés aujourd’hui. La première de ses éditions nous donne la date de 1512. Il avait adopté comme marque de fabrique un vase dans lequel est tombé un Torct de graveur en le fracassant en partie, et la devise Non plus. Son premier domicile connu fut le collège du Plessis de 1509 à 1511. En 1526, il demeurait sur le Petit-Pont, près de l’Hôtel-Dieu, à l’enseigne du Pot-Cassé.
Le spécimen que voici, datant de 1531, nous prouve que ce maître était également relieur. La reliure de ces heures , ornée d’une composition riche et savante, porte au centre la marque dont je viens de parler. Remarquez bien cette décoration hardie, d’un seul jet, elle est pour nous la première
œuvre authentiquement signée par l’artisan qui Ta exécutée. Ses admirables rinceaux, agrémentés de motifs et de feuilles dans le genre des fleurons
adoptés par les Aides de Venise, partent dun seul et même point, du pied du vase, s’épanouissent à droite et à. gauche en sinuosités souples et gracieuses et arrivent à former un ensemble tout à fait majestueüx.
IV. — La reliure à l’époque de la Renaissance jusqu’à la fin du XVIIIe siècle.
Avec le règne de François Ier, commence et s’épanouit la décoration des reliures, en tant que composition et division de surfaces à l’aide du dessin géométrique. Toutes les productions de cette époque sont obtenues par le travail linéaire, c’est-à-dire construites en ne traçant que des lignes droites et des cercles. Nous possédons fort heureusement dans nos bibliothèques publiques ou chez des amateurs, une assez grande quantité de reliures faites pour François Ier et le célèbre bibliophile Jean Grolier ; elles peuvent servir de modèles, car elles constituent les seuls et vrais documents précieux capables de servir de base à l’étude du dessin appliqué à la reliure. Lorsque vous aurez fouillé, étudié, détaillé et compris pendant quelque temps ces ingénieuses compositions de lignes, formant de gracieux entrelacs et des compartiments savamment combinés, vous aurez à votre acquit la connaissance de la construction fondamentale de la décoration.
On devrait élever une statue à Jean Grolier, ou du moins l’avoir en grande vénération, car il fut le plus important bibliophile qui ait donné à la reliure sa première splendeur. Il naquit à Lyon en 1479; trésorier des rois de France, François Ier, Henri II, François II et Charles IX, il fut amené, par sa charge, à faire de nombreux voyages en Italie où il s’initia à la reliure des livres. Tout le monde sait que lTtalie, et surtout Venise, peut être considérée comme le berceau de notre art. Là,
notre collectionneur se mit d’abord en rapport avec les ouvriers , leur fit des commandes selon ses idées et ses goûts et, finalement, il emmena en France quelques-uns des plus habiles afin de former pour lui seul un atelier capable d’exécuter, sous sa direction, les magnifiques joyaux que le temps nous a transmis.
Voici deux pièces de tout premier ordre, qui me permettent de vous faire toucher du doigt deux genres de décoration bien différents, tout en ayant été faits presque en même temps. Ces deux ou-
vrages sont du même auteur (1) et se font pour ainsi dire suite l’un à l’autre. La Wandalia , couverte en veau jaune, reçoit sur les plats une majestueuse composition de doubles lignes courbes, en grande
partie garnies de mosaïque noire; elle me semble être l’œuvre d’un artiste italien; ces lignes un peu maniérées, la forme de la coquille, ne dénotent pas une composition française. Tandis que le second, la Saxonia , couverte en veau brun , présente un
(1) Albert Krantz. — Wandalia- Coloniœ , 1519; Saxonia- Coloniœ , 1520. Premières éditions.
ensemble plus complet; une grande partie des entrelacs à doubles filets, garnis de mosaïque noire, verte et blanche , est obtenue à l’aide du dessin géométrique marié avec du dessin à main levée ; la conception en est ingénieuse et savante, le dos formé de rinceaux agrémentés de fleurons, est bien en rapport avec l’esprit qui a présidé à la décoration des plats.
Vous remarquerez que sur le premier côté de ces deux reliures est placé au centre le titre de l’ouvrage, et, au milieu du second, la devise adoptée par le bibliophile : portio mea domine sit in terra viventium (1). Enfin, au bas du premier plat on lit cette marque de propriété si parlante : io grolierii et amicorum, ce qui signifie : de Jean Grolier et de ses amis ; par amis, il entendait ses collaborateurs, ses ouvriers, ceux qui travaillaient avec lui sous sa direction, à la conception et à l’achèvement des chefs-d’œuvre qu’il nous a laissés. Toutes les reliures qu’il fit faire et qu’on retrouve ayant fait partie de sa bibliothèque, sont marquées ainsi.
Rappelons, en passant, qu’à la même époque vivaient en Italie divers amateurs célèbres, émules de Grolier, dont les plus connus sont le médecin D. Canevarius et surtout Th. Maïoli. Ce dernier apposait sur le plat des reliures faites pour lui, une devise semblable à celle du bibliophile français : TH. MAIOLI ET AMICORUM.
La période de la renaissance française, qui embrasse les règnes de François Ier et de Henri II, est sans contredit la plus riche et la plus savante ; si les ouvriers de Grolier ont produit des compositions de lignes et d’entrelacs tout à fait remarquables, les artistes du règne de Henri II ont conçu
(1) Empruntée aux Psaumes de David. Ps. 141, v. 6.
des décorations de surface, dans lesquelles le génie humain a donné le maximum de sa puissance.
Les croisements et les enchevêtrements de lignes si caractéristiques de J. Grolier sont alors rem-
placés par des combinaisons plus hardies, moins méthodiques peut-être, mais aussi plus grandioses. Elles sont surtout rendues à l’aide du dessin à main levée; on y voit, généralement, figurer des croissants, des arcs, des carquois, des flèches, le chiffre H D, qui tous, étaient les emblèmes du roi et de sa favorite Diane de Poitiers.
On peut s’étonner à juste titre, comme je le fais moi-même, de n’avoir pu connaître jusqu’ici les artistes qui ont produit tant de chefs-d’œuvre, car malheureusement aucun d’eux ne nous a transmis son nom authentiquement attaché à un travail quelconque; nous savons seulement que Pierre Roffet , Philippe le Noir et Estienne Roffet dit Le Faulcheur, exerçaient sous ces deux règnes et avaient le titre de relieurs du Roy.
Imprimé a Paris pour Eftiennê Roffet diôle Fauîcheur, libraire, & relieur du Roy, demeurant fus le pont Sainéï Michel a Lenfdgne de la Rofc.
Est-ce parce que cette époque a enfanté des merveilles avec une exubérance sans pareille que les différents règnes qui la suivent sont devenus, comme art, subitement mornes et vides d’aucun style? Je le crois; puis les hommes ont changé, et ceux qui protégeaient le génie ont été remplacés par des nullités, des batailleurs ou des fanatiques. Toujours est-il que jusqu’au temps du Roi-Soleil, les arts, et avec eux l’ornementation des reliures, semblent s’être complètement endormis. Nous en profiterons pour examiner la reliure à un point de vue tout différent, plus commercial, c’est-à-dire celle qui sortait des officines des imprimeurs et des libraires.
Il faut vous dire que presque généralement les livres qui sortaient de l’impression, passaient ensuite dans les mains du relieur avant d’êtfe offerts au public; la reliure était le complément nécessaire à leur venté. Les imprimeurs et les libraires, pour subvenir à leurs besoins, furent obligés d’a-
jouter à leur établissement des ateliers de reliure. Leur travail, dénué de tout luxe, était consciencieusement établi, la pliure et la couture sur nerfs étaient bien traitées et leurs cartons étaient suffisamment forts pour donner toute garantie d’une longue durée. Du reste, les règlements qui régissaient la corporation étaient sévères et il était fort difficile de ne pas les observer; il fallait que toutes les qualités requises pour une bonne reliure fussent remplies.
La décoration d’alors était fort simple : un double encadrement de filets gras et maigres poussés à froid, accompagnés de fers Aldins en or dans les angles, le centre de chaque plat occupé par la marque du libraire frappée en or, constituaient la vraie reliure commerciale, celle qui servait à vendre les ouvrages. La marque qui figurait sur ces reliures était la même, ou le diminutif de celle que les chefs de maison étaient obligés de faire figurer au commencement ou à la fin de leurs éditions; c’était leur signature, leur marque de fabrication et aussi de responsabilité, en cas de contravention aux règlements; souvent elle était parlante, quelquefois même se lisait comme un rébus.
Parmi les libraires ou imprimeurs qui nous ont laissé de leurs œuvres, nous avons Charles Langelier, qui exerçait de 1535 à 1555. Il était le frère aîné d 'Arnould, avec lequel il publia une quantité d’ouvrages. Nous avons retrouvé trois sortes de types-matrices ayant servi à l’estampage de ses reliures, de grandeurs différentes, utilisables pour divers formats; le dessin n’est pas identiquement le même, mais l’idée de la composition est semblable : deux petits anges prosternés devant le sauveur du monde, qui, de la main droite les tient attachés par un lacet; en exergue, on lit : Les Anges
liés. Les lettres G L se voient dans le cartouche au-dessus de la tête des anges.
Jean Bogard, libraire -imprimeur à Douai et à Louvain, exerçait de lo56à!564, sa marque ornant
ses reliures était très gracieuse : dans un cartouche, dont la composition pourrait être attribuée à Jean Cousin, se trouve un cœur ailé planant au-dessus
d’un paysage et surmonté d’un livre ouvert avec cette devise : Cor rectum, inquirit scientiam.
Jacques du Puys, libraire à Paris, de 1549 à 1591, à l’enseigne de « La Samaritaine », avait aussi une très jolie marque parlante : au bord d'un puits, d’une architecture flamboyante, on voit la Samaritaine à genoux offrant de l’eau à Jésus-Christ.
Les Gryphes, libraires-imprimeurs à Lyon, au milieu du xvie siècle, avaient comme marque parlante un petit griffon, tenu sur un bloc, au-dessous duquel est attachée une sphère ailée.
Les Juntes , imprimeurs à Venise, décoraient leurs reliures avec la jolie fleur de lys fleuronnée de leur marque d’imprimerie.
Madeleine Bourseïle, veuve de François Régnault, libraire-imprimeur à Paris, en 1556, mettait sur les reliures qui sortaient de chez elle, l’Éléphant de la marque de son mari.
Les Elzéviers , ces libraires de Leyde et d’Amsterdam, qui ont occupé le xvne siècle presqu’entier à produire tant d’éditions diverses, avaient adopté pour leurs reliures leur petite marque à la Minerve qui se trouve au bas du titre du Pâtissier français, de 1655.
On pourrait multiplier encore les exemples, mais ceux que vous avez eus sous les yeux, vous suffiront pour vous rendre compte du genre de reliure commerciale fabriquée dans les ateliers
des libraires et des imprimeurs, et de la manière dont ceux-ci signaient leurs œuvres. Revenons maintenant à l’histoire des styles.
Il ne nous est resté, pour ainsi dire, rien comme reliure, des règnes de François II et de Charles IX. Sous ce dernier prince apparaissent cepehdant les premières décorations composées de répétitions de chiffres, de couronnes ou de motifs posés en semé. Il en existe un spécimen intéressant à l’ex-
position de la Bibliothèque nationale (1) et qui fut exécuté d’après les ordres de Catherine de Médicis, pour la bibliothèque royale de Fontainebleau, en
mémoire de Henri II. Nous ne connaissons qu’un seul nom de relieur ayant exercé sous ces deux rois, il s’appelait Claude de Picques , il avait le titre de relieur du roi, et demeurait rue Saint-Jacques, à l’enseigne de la « Divine Trinité ».
SUR LA RELIURE ET LA DORURE DES LIVRES 5p
Sous Henri III, les reliures se multiplient, et celles qui lui sont offertes, aussi bien que celles qu’il commande directement, sont décorées d’emblêmes religieux qui sont bien le reflet du fanatisme dont il était imbu. Les armes de France n’occupent pas toujours la première place dans la décoration, mais c’est le crucifiement, la tête de mort, tous les emblèmes de la confrérie de la bonne mort, des devises religieuses, telles que : Spes mea Deus , memento mori, etc., qui sont les principaux motifs d’ornementation plaisant au souverain. Nous savons que Nicolas Eve était relieur à l’époque, on a retrouvé, dans les archives de Glairambault (I) un compte à lui payé, où il était désigné ainsi : A Nicolas Eve , laveur et relieur des livres et libraire du Roy. Ce mémoire concerne la reliure de quarante-deux exemplaires de statuts de l’ordre du Saint-Esprit, dont on peut voir un spécimen à l’exposition de la salle Mazarine à la Bibliothèque nationale (2). Avec Nicolas Eve, nous voyons pour la première fois apparaître une ornementation nouvelle composée de compartiments de doubles et triples filets fins, souvent agrémentés de petits tortillons et de feuillages. Ce genre de décoration devint une mode et se continua, surtout sous
CAESARODVNï tvronvm.
Apud Georgium Drobetium R cgi uni librorum compadorcmu
M. D. XCIL
Henri IV, avec Clovis Eve , relieur du, roi et frère de Nicolas. Je dirai même, que ce qui caractérise
(1) Bibliothèque nationale.
surtout l’époque de Henri IV, c’est cet assemblage et cette profusion de lignes garnies de feuillages répandus en quantité énorme.
George Drobet, relieur à Tours et à Paris, contemporain de Clovis Eve, avait aussi le titre de
relieur du roi. Nous trouvons également établi à Rouen, à la fin du règne de Henri IV, Claude le Villain , qui prenait aussi le titre de relieur du roi: mais de ce dernier nous n’avons retrouvé que des
reliures simples et médiocrement traitées. Si, comme je le crois, Clovis Eve a été l’innovateur de ces riches compositions de compartiments de lignes garnies de spirales, de branches de feuillages et de petits fers dont nous retrouvons de si jolis spécimens, il a été, à son temps, un des grands vulgarisateurs de l’arl de la reliure. Je le trouve exerçant depuis 1596 jusque vers 1620, et conservant sa charge de relieur du roi sous Louis XIII.
Nous pouvons sûrement formuler une attribution de paternité aux reliures de Nicolas Eve, Georges Drobet, Claude le Villain et Clovis Eve, toutes les fois que, à l’intérieur de l’ouvrage, nous trouvons sur le titre leurs nom, qualité et adresse, c’était pour eux la manière de signer leurs œuvres. Voilà une petite Semaine-Sainte, faite pour Louis XIII, dont la reliure porte la fleur de lys, alternée avec le chiffre couronné du roi et qui, à l’intérieur, commence par un titre gravé sur lequel on lit : A Paris , chez Clovis Eve , relieur du Boy , rue Saint- Jacques , au Lion d'argent. Ce titre gravé remplaçait celui en typographie de l’édition et restait la marque ou signature du relieur.
Sous le règne suivant, qui est communément appelé le siècle du grand roi, du Roi-Soleil, à cause du développement nouveau que reprennent les beaux-arts et la littérature, les reliures se multiplient à l’infini ; les livres donnés en prix dans les collèges sont eux-mêmes couverts de dorure, mais cette décoration n’a rien de particulier à l’époque, et c’est toujours le semé qui en est le fond principal. Les quelques lignes, servant à donner un peu d’originalité dans l’ornementation, sont insignifiantes et les petits fers, quelquefois répandus en grande profusion et sans méthode, ne sont absolument employés que comme remplissage. La
seule particularité qui intéresse notre métier, c’est la vulgarisation des ornements rendus avec des fers pointillés, c’est-à-dire les lignes des ornements remplacées par une succession de petits
points, et qui avaient été ébauchés sous le règne précédent. Le maître qui excellait dans ce genre de travail fut, dit-on, Le Gascon . Son nom nous est surtout connu par des correspondances et des documents intéressants que nous devons aux savantes
recherches de M. Léopold Delisle. Toutefois, on n’a pas encore trouvé une pièce établissant l’authenticité des décorations qu’on lui attribue. Florimond Badier nous a laissé quelques belles reliures dans ce même genre qu’il a eu le bon esprit de signer. Sur la garde, en maroquin, d’un in-4°, De Imitatione Christi , 1640, on lit : florimond badier fecit inven (1), ou badier facieb (faciebat), comme on le retrouve sur le second plat d’une très belle reliure qui faisait partie de la première vente Destailleurs (2).
Le siècle de Louis XIV vit s’établir les premiers règlements de la communauté des relieurs-doreurs de livres, qui furent donnés le 7 septembre 1686; les premiers gardes furent Eloy le Vasseur, Guillaume Cavelier, Denis Nyon et Marin Maugras. A compter de ce jour, les relieurs qui faisaient partie du corps de la librairie, formèrent une communauté distincte. Le nombre des artisans devint de plus en plus important ; parmi eux, je vous indiquerai ceux qui ont acquis le plus de notoriété : Anthoine Ruette avait le titre de relieur du roi, de 1640 à 1650 ; il succéda dans cette même charge à son père : Macê Ruette, qui mérite une mention spéciale. Ce fut lui qui inventa le papier marbré, ce papier peigne ou autre qui sert encore aujourd’hui à faire des gardes. Il appliqua même sa découverte au maroquin et on retrouve assez rarement, du reste, des spécimens couverts dans les tons lavallière ou brun clair, marbrés de noir; ce n’est pas autrement séduisant, et il ne faut pas s’étonner si l’usage en a été abandonné. Abraham du Pradel, dans son Livre Commode des adresses de 1692, cite Bernard Bernache comme un des meil-
(1) Bibliothèque Nationale (exposition de la salle Mazarine, n° 649).
(2) 16 avril 1891, n° 740.
leurs relieurs de son temps; Gilles Dubois , relieur du roi, auquel succéda à la même charge Louis Dubois, qui l’exerça pendant 39 ans, de 1689 à 1728. A Claude leMyre , également relieur du roi, succéda dans la même qualité, en 1697, Luc-Antoine Boyet,
qui passe pour avoir été le relieur fin et soigneux de son époque ; les reliures qu’on lui attribue de nos jours, sont très recherchées des bibliophiles.
Il y eut, sous Louis XIV, comme il s’en trouve encore également de nos jours, des idées bizarres, ce que j’appellerai des fusées de l’esprit désireux de produire du nouveau, et qui se sont manifestées par des œuvres dont l’utilité ne se faisait pas tou-
jours sentir. Voici un petit office de la Vierge, de 1658, dont le texte, divisé en trois parties à peu près égales, forme trois reliures différentes fixées l’une à l’autre en sens inverse, c’est-à-dire que la gouttière de la première partie touche le dos de la seconde, qui elle-même touche la gouttière de la troisième, de sorte que, pour lire couramment l’ouvrage, on est obligé de le faire pivoter horizontalement dans les mains. Vous remarquerez qu’il n’y a que quatre cartons pour les trois parties et que les deux du milieu servent à chacun des volumes. Ce genre de travail a conservé le nom de reliures jumelles. Est-ce pour obtenir un effet moins lourd ou pour faire une chose bizarre que cet objet a été conçu? Je penche pour la seconde hypothèse ; en somme, le maniement du livre n’est pas pratique, mais c’est une curiosité qui n’est pas commune à rencontrer.
Nous arrivons maintenant auxvm0 siècle, qui fut un de ceux des rares qui produisirent un style réellement à eux ; il n’a rien emprunté à ses devanciers, tout ce qui avait été fait jusqu’ici disparaît et est remplacé par des décorations extrêmement riches, composées de dentelles disposées en rinceaux, dont les motifs sont spécialement empruntés à la flore. Les relieurs qui ont eu quelque renommée sont alors en assez grand nombre, car tous ceux qui avaient une certaine fortune voulaient avoir une bibliothèque, et la fabrication des reliures s’en est accrue considérablement. Par ordre de date, je citerai seulement parmi les plus importants :
Augustin de Seuil ou du Seuil , relieur du roi, de 1717 à 1746. C’est à lui qu’on attribue faussement ces décorations de doubles compartiments de trois filets fins, ornés aux angles d’un petit fleuron, qui furent surtout employées de 1630 à 1680.
Antoine-Michel Padeloup, qui se faisait appeler Padeloup le jeune , pour qu’on ne le confondît pas avec son frère Philippe , d’une famille de libraires et de relieurs qui remonte à la première moitié du xyiie siècle, doit être considéré comme le plus
ILellc-pa*' Padêlotip ILcùietu* cLo
JL oy . p lace/ S orPcntpes w Paris .
grand maître de son temps. Les reliures sorties de ses mains étaient généralement bien faites, les décorations à petits fers ou en mosaïque dorée au filet, qui ornaient ses travaux les plus importants, étaient gracieuses et savamment combinées. C’est lui qui inaugura ces compositions majestueuses, obtenues à l’aide de plaques gravées qui décoraient les grands ouvrages de l’État. Tous les maîtres en l’art de relier, ses contemporains aussi bien que ceux qui l’ont suivi, n’ont fait que copier et continuer le style qu’il avait innové. Il fut nommé relieur du roi le 23 août 1733, en succession de Luc- Antoine Boy et.
Le Monnier fut relieur du Régent, il s’était créé une sorte de spécialité en ornant ses reliures de scènes pastorales ou de compositions empruntées aux Chinois et exécutées en mosaïque de peau dorée au jeu de filets. Quelques-unes de ses productions sont très réussies et constituent de véritables tours de force, mais il y en a d’autres, surtout celles dessinées dans le goût chinois, qui laissent beaucoup à désirer. Un des plus remarquables objets, sortis de sa main, est sans contredit le petit volume des Amours de Daphnis et Chloé, dont j’ai donné la reproduction dans mon Manuel.
Voici une très curieuse reliure, exécutée conjointement par les relieurs Monnier (ou Le Monnier) et Plumet , pour contenir les statuts de la Loge
maçonnique La bonne Foi , dont ils faisaient partie. La riche dentelle qui la décore est composée de rinceaux, de feuillages, de fleurs séparées ou en guirlandes et d’attributs de francs-maçons.
La famille Derome est une de celles qui, au xvme siècle, ont fourni le plus de relieurs. Celui qui passe pour nous avoir transmis les meilleurs travaux fut Nicolas-Denis Derome, qui se faisait appeler Derome le jeune. Il n’a trouvé, comme décoration, rien de plus à faire que ses contemporains ou ses devanciers, mais on lui attribue une certaine composition de dentelle dans laquelle il avait placé un petit oiseau aux ailes déployées, et lorsqu’on rencontre une décoration de ce genre avec une petite particularité, on n’hésite pas, à tort ou à raison, à attribuer à Derome ce qu’on appelle communément la dentelle à l'oiseau.
Pierre-Paul Dubuisson , relieur du roi, était aussi graveur et peintre de talent. Les reliures qu’on retrouve de lui sont délicatement traitées; il s’adonna aussi à la confection des étrennes mignonnes et des petits almanachs, pour lesquels il fit graver d’assez jolies plaques. En voici une dans l’ornementation de laquelle on voit les bustes de Louis XY
et de Marie Leckzinska et qui est fort originale; sur la garde intérieure, avant le texte, on trouve la gracieuse étiquette dont il se servait pour signer ses œuvres.
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Kxu . S- Jacques a Paris
Pierre Vente était un relieur de second mérite, tout en ayant la charge de « relieur- doreur des livres des menus plaisirs de la chambre du Roy ». Il avait seul la fourniture de reliure des livres choraux liturgiques, de la musique de ballets et des comédies françaises et italiennes à l’usage de la cour, dont la plus grande partie se trouve encore actuellement à la bibliothèque de Versailles. Ce fut surtout un intrigant qui sut faire son chemin. Il était conseiller du roi, maire royal et perpétuel de la ville, fauxbourgs et banlieue de Villeneuve au Perche ! Qu’on dise donc après cela que notre reliure est un petit métier!
Les relieurs les plus connus, ayant exercé sous Louis XV, sont :
Le Tellier, relieur du roi, qui demeurait rue des Amandiers.
Tessier , successeur de Le Monnier, cité plus haut, qui, après avoir été le relieur du duc d’Orléans, fut celui de la République, puis de l’Empire, et encore du duc d’Orléans sous la Restauration. Gomme on le voit, il a sauté et relié pour tous les régimes.
Jubert , le fin doreur, qui travailla pour Marie- Antoinette et qui eut une certaine vogue avec ses petits almanachs et étrennes mignonnes.
Gaudreau , artisan de second ordre, avait cependant le titre de relieur de la reine Marie-Antoinette.
Mais un de ceux qu’il ne faut pas oublier, c’est Pierre Anguerrand , qui fut le seul praticien vraiment consciencieux de l’époque; ses reliures, tout
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en étant généralement d’une grande simplicité, sont bien traitées dans toutes leurs parties; elles sont d’autant plus à remarquer que si le xvme siècle a créé un style de décoration gracieux et original, il n’a pas su maintenir à la même hauteur la bonne façon du fond du travail proprement dit.
Les dernières années du siècle sont la décadence du métier, car les reliures qui ont été exécutées sous la Révolution sont généralement très mal faites et ne méritent pas d’être citées; ce sont de simples curiosités, plus ou moins rares à rencontrer et intéressantes à conserver à cause des motifs ou emblèmes révolutionnaires qui personnifiaient cette époque troublée de notre histoire.
Ici s’arrêtera l’étude de notre métier que j’ai entrepris de passer en revue dans ces petites conférences. Il ne m’était pas possible d’entrer bien à fond dans tous les sujets sans craindre de les rendre un peu arides pour le plus grand nombre; du reste, ce n’a jamais été une histoire complète de la reliure que j’ai voulu faire, mais une causerie amusante dont il pourrait vous rester quelque chose. Je me suis attaché surtout à vous initier aux genres, à la manière dont chaque époque a compris et rendu notre métier, ainsi qu’aux divers styles qui en ont été le caractère propre. Il y a eu des hauts et bas, tantôt il est resté tel, tantôt aussi il s’est élevé à la hauteur d’an grand art.
Je désire que ces petits entretiens intimes vous aient intéressés , mon seul but a été de vous familiariser avec l’histoire de la reliure en vous amusant.
Léon GRUEL.