‹ Conférences sur les doctrines et les pratiques les plus importantes de l'église catholique (volume 3)Chapitre 10 sur 11 · SEPTIEME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

SEPTIEME CONFÉRENCE

DU SUCCES DE LA REGLE DE FOI CATHOLIQUE APPLIQUÉE A LA CONVERSION DES IDOLATRES.

Si c'est, par le doigt de Dieu que je chasse les démons, assurément le royaume de Dieu est venu jusqu'à vous. ( En saint Luc. )

Les paroles qui viennent d'être citées sont pleines d'enseignements qui jettent une vive lumière sur le grave sujet que nous avons à étudier aujourd'hui, et il importe d'en approfondir le sens. Jésus-Christ chasse le démon du corps d'un homme qui était aveugle, sourd et muet, et il en conclut que la puissance dont il vient de faire preuve n'ayant rien d'humain, et devant par là même être attrihuée à Dieu, ceux qui l'écouteul

sont contraints de reconnaître qu'en sa personne le royaume du ciel vient de faire son avènement. Or, suivant la belle observation du vénérable Bède , ce qui , en cette occasion , s'est opéré dans le corps de cet homme, se renouvelle tous les jours en esprit dans l'Eglise de Dieu par les conversions; en effet, dès que le démon est chassé d'un cœur où il régnait , les yeux s'ouvrent à la lumière de la vérité, et la langue se délie pour chanter les louanges du Seigneur. Dans la guérison de cet aveugle sourd et muet, le Christ a vu une preuve de l'avènement du royaume du ciel : montrer que l'Église possède le pouvoir d'ouvrir les oreilles, les yeux et les lèvres sur lesquels il y avait un sceau, c'est montrer que le royaume du ciel est avec l'Église. Que cette puissance manquât à la règle de foi protestante, c'est ce que j'ai prouvé par l'aveu des protestants eux-mêmes; que la règle de foi catholique la possède dans toute sa plénitude et toute sa force, c'est encore avec les aveux des protestants que je veux l'établir.

Je voulais prendre ce travail de très-haut. Il entrait dans mes intentions de commencer l'histoire des conversions opérées par le catholicisme, à l'époque où les doctrines particulières de Rome, comme on les appelle aujourd'hui, étaient assez

bien établies, pour qu'on put prouver l'identité de TÉglise qui organisait ces missions, avec l'Église catholique de nos jours. Ainsi ces considérations auraient eu pour pointde départ le vne ou le vine siècle. Mais je demeurai bientôt convaincu que, même en donnant à mon travail une étendue inusitée, il me serait impossible de renfermer, dans les limites d'une seule conférence, les faits innombrables qui viendraient se grouper dans le cadre que j'avais d'abord adopté; en outre, quoiqu'en renonçant à ce cadre pour en choisir un plus restreint , je doive abdiquer de puissants moyens d'argumentation , je pense qu'on prendra plus d'intérêt à des faits contemporains, de la même date à peu près que ceux que j'ai eus à citer quand j'ai tracé l'historique des missions protestantes : le parallèle sera plus naturel , le contraste plus instructif, par cela même que les deux règles de foi opposées auront travaillé dans les mêmes circonstances, et rencontré devant elles les mêmes obstacles.

Tels sont les motifs qui m'ont décidé à me renfermer dans les temps modernes. 11 y a cependant un événement que je ne puis passer sous silence, c'est la conversion de l'Angleterre au christianisme, je veux parler de la dernière conversion , de celle qui eut lieu après la conquête saxonne.

Pour un esprit réfléchi, animé de la passion de la vérité, et doué d'une patience assez laborieuse pour suivre cette enquête historique dans tous ses détails, c'est une grave et intéressante étude que de rechercher les causes qui donnèrent ce caractère d'instantanéité, de généralité et en même temps de permanence aux effets produits par les prédications des premiers missionnaires que saint Grégoire envoya dans ce pays. Lorsque cette conversion eut lieu, c'était la pensée de tout le monde, même des missionnaires, que rien ne pouvait l'opérer, et qu'en effet ils eurent besoin du don des miracles que Dieu leur accorda. En discutant cette question de la continuation des miracles dans l'Église du Christ, le dernier professeur de théologie de l'université d'Oxford disait que lorsque des hommes, qui avaient la mission de prêcher l'Évangile, se trouvaient dans la même position que les apôtres, on ne pouvait faire difficulté de reconnaître que Dieu pouvait leur avoir donné les moyens d'opérer des signes et des prodiges, pour la conversion d'un peuple (1).

En effet, on ne peut nier qu'un tel don provînt de la même origine que le don accordé aux apô-

(1) Conférences sur l' Histoire ecclésiastique du IIe et du m* siècle.

très. Pour peu que l'on connaisse la vie, les écrits et le caractère du pontife si digne du surnom de grand qui lui fut donné, de ce Grégoire qui envoya des missionnaires dans notre pays, on n'hésitera pas à voir en lui un homme au-dessus de tout soupçon de ruse et de charlatanisme. Je crois aussi qu'en se reportant aux circonstances au milieu desquelles les premiers missionnaires ont entrepris la tâche de la conversion de l'Angleterre, qu'en se rappelant les dangers qu'ils ont rencontrés, les avantages auxquels ils ont renoncé, le peu d'apparence qu'il y avait, pour eux, de produire quelque effet dans un pays dont la langue leur était étrangère, et dont les habitants devaient les voir avec une ombrageuse défiance; je crois qu'en présence de tous les obstacles qu'ils venaient vaincre, on ne pensera point à contester la pureté, la sincérité des motifs qui les amenaient.

Nous voyons saint Augustin écrire au saint pontife qu'il croyait lui-même que Dieu avait accompli, par ses mains, des signes et des merveilles qui ont fait embrasser la foi du Christ aux insulaires de la Grande-Bretagne; et nous avons la réponse du saint pontife où il exhorte l'apôtre à ne point se laisser enorgueillir par ce don surnaturel ; il croyait si bien à la réalité de ce

don , que nous avons de lui une autre lettre où il fait part des miracles de saint Augustin aux évêques d'Orient, comme d'une nouvelle preuve du secours donné par le Christ à son Église. Il y a là, assurément, de part et d'autre, toute apparence de sincérité; on ne peut supposer aucun motif d'imposture ; car, puisque la conversion de l'Angleterre était opérée, c'était un résultat assez grand pour qu'il fût inutile d'y ajouter un mensonge superflu quand bien même il n'aurait pas été impossible.

Ce raisonnement a tant d'évidence, que même les écrivains les plus contraires aux doctrines et aux miracles du catholicisme ont reconnu devoir attribuer la conversion de ce pays à leur influence. Je citerai , à cet égard , un passage de Fuller : « Cette lettre de Grégoire, pour moi, comme pour tout homme sans préjugés, est un argument décisif, et si l'on ne peut croire à tous les miracles d'Augustin, rapportés par les moines, il n'y a que l'ignorance et l'entêtement qui lui refuseront le don même des miracles. »

Si je me suis arrêté sur ce point , mon but a été de prouver que ceux qui entreprenaient autrefois 1 œuvre d'une conversion étaient si fermement convaincus de la réalité de l'assistance divine, qu'ils avaient soin de montrer le doigt de

Dieu dans les œuvres qu'ils opéraient, pour que les nations de la terre vissent que le royaume du ciel était avec eux.

Il serait difficile, à une époque plus rapprochée de nous, de ne point reconnaître le même don à saint François Xavier, le grand apôtre des Indes. Je ne prétends pas examiner la question en ellemême, je ne fais qu'indiquer un parallèle; et ce que je veux prouver, c'est qu'il serait déraisonnable de nier les miracles nouveaux opérés pour la conversion des hommes, quand l'on reconnaît les anciens. Comme les conversions obtenues par cet apôtre des temps modernes n'ont aucun point de comparaison dans l'époque postérieure, comme l'on verra qu'elles ont produit un effet aussi permanent que la mission d'Augustin en Angleterre, ou des apôtres dans les contrées auxquelles ils étaient envoyés, il n'y a pas de raison de supposer que Dieu ne pût exercer son pouvoir aussi bien dans une circonstance que dans l'autre. Mais ici se présente une observation curieuse, c'est que, tandis que certains théologiens protestants reconnaissent les miracles des apôtres de notre ile, d'autres disent qu'ils prêchaient les doctrines de l'Église de Rome. Car plusieurs dissertations ont paru, parmi lesquelles il en est une due à un évêque contemporain, pour montrer que l'Église britan-

nique n'était pas, jusqu'à leur arrivée, en communion avec le saint-siége. Pour conclure , je ferai seulement observer que, par une singulière analogie, Hackluyt, Tavernier et Baldeus, trois écrivains protestants qui ne sont pas très-éloignés de cette époque, attestent, d'après leurs propres observations, que tous les habitants de l'Inde méridionale croient fermement que saint François Xavier a opéré ses miracles pour les engager à demeurer membres de l'Église du Christ.

Mais ce ne sont là que des remarques préliminaires : passons à un sujet plus important ; examinons, maintenant, les missions établies dans les différentes parties du monde, sous la direction et l'autorité du saint-siége. J'ai déjà examiné, quand il s'est agi du protestantisme, les moyens employés, les ressources appliquées à cette œuvre; naturellement je dois dire quelque chose des moyens et des ressources dont disposent nos missionnaires.

D'abord il y a, à Rome, une congrégation qui se compose des premiers dignitaires de l'Église ; elle se dévoue à l'œuvre des missions catholiques, et elle est bien connue sous le nom de la Congrégation de la Propagande. L'établissement est considérable, et possède un collège où se trouvent cent élèves appartenant à toutes les nations qu'é-

claire le soleil. La Congrégation de la Propagande a ouvert un autre collège pour les Chinois à Na-rpies ; elle a sous sa direction d'autres établissements encore appartenant aux différents ordres religieux , et d'où l'on tire la plupart des missionnaires. On est forcé de limiter le nombre de ceux que l'on envoie chaque année à l'étranger; je suis sûr qu'il ne s'élève pas au-dessus de celui de quatre ou six. Cependant la Propagande s'agrège des personnes qui désirent devenir missionnaires dans les contrées étrangères, soit qu'elles appartiennent aux clergés séculiers ou à des congrégations religieuses ; mais le nombre des missionnaires ne dépasse pas le chiffre de dix chaque année, même avec ces recrues.

En France il existe une association particulière destinée à soutenir les missions étrangères, et il y a, à Paris, un collège pour l'éducation des jeunes gens qui se vouent à cette œuvre sainte. Cette association se divise en deux sections; l'une est en rapport avec un conseil siégeant à Lyon, l'autre avec un conseil établi à Paris. Une admirable simplicité d'administration préside à la collecte des souscriptions que Ton perçoit à très-peu de frais; la plupart ne s'élèvent qu'à un sou par semaine, et la recette se fait par les mains d'agents gratuits, qui, chacun, sont chargés de cent

souscripteurs. On assure qu'une femme infirme, et confinée dans sa chambre, est la première fondatrice de cette association. La somme recueillie en France et dans les colonies, en 1 834, s'élevait seulement à 404,727 francs, c'est-à-dire 25,000 de moins que le revenu de la plus pauvre mission anglaise qui ait été créée depuis ces dernières années. Cette association s'est d'abord établie à Lyon, en 1822 (1). Elle n'a pas besoin d'assemblées publiques, de prédications ambulantes, pour assurer son existence ; le principe catholique d'unité et de subordination suffît pour lui faire obtenir la coopération paisible des âmes charitables.

On a l'habitude de regarder comme très-riche la Congrégation de la Propagande ; on prétend qu'elle dépense des sommes considérables pour le soutien de la religion catholique dans les autres parties du monde ; mais elle est pauvre en comparaison de chacune des associations protestantes prises en particulier. Bien que trois illustres cardinaux lui aient laissé, dernièrement, toute leur fortune (^2), je crois pouvoir dire que

(i) Situation comparée de l'œuvre de la propagation de foi, pendant Tannée 1834. Lyon p. 1.

(2) Les cardinaux de Pietro, délia Somaglin, et le grand ministre Gonzalvi.

son revenu annuel ne s'élève pas à 30,000 livres sterling (800,000 francs). Et l'on n'oubliera pas qu'il faut, sur cette somme, pourvoir à l'éducation d'une centaine de personnes destinées aux missions (1).

Mais ce qui prouvera le mieux que nos moyens sont limités, c'est la quotité même des secours accordés à nos missionnaires. Dans une enquête qui eut lieu par-devanl un comité de la chambre des communes, le 23 juin 1832, l'abbé Dubois, qui avait été trente ans missionnaire aux Indes, se plaignit de l'insuffisance des allocations consacrées aux missionnaires catholiques qui dirigeaient les grandes congrégations des Indes; il proposa de leur faire assurer, par le gouvernement, des secours qui les rendissent indépendants de leur troupeau. Or quels étaient les chiffres de cette dotation : à chaque évêque 60 livres sterling par an (1 ,500 francs) ; à chaque pasteur européen, ayant une congrégation de 3,000 âmes, 30 livres (750 francs), aux catéchistes et aux

(1) Je ne dis rien de l'institut de Léopold à Vienne, dont j'apprends avec plaisir que les ressources augmentent graduellement ; parce que le but de cet établissement n'est pas tant la conversion des idolâtres que le soutien des pauvres diocèses de l'Amérique du Nord.

mai très d'école, de 5 à 7 livres (125 à 1 75 francs), et il pensait que ce serait là une grande amélioration, si l'on prenait en considération l'état de misère où les membres de ce clergé sont plongés (I). Ces modestes exigences de l'abbé Dubois m'ont rappelé le récit d'un voyageur qui était allé rendre visite au vicaire apostolique et évêque français de Mésopotamie qu'il trouva dans une misérable hutte, ouverte aux intempéries de l'air^ sans bas, sans souliers, et couvert de haillons.

Telle est la différence immense qui existe entre la manière dont il est pourvu aux besoins des missionnaires protestants et celle dont on pourvoit aux besoins des missionnaires. Mais voici d'autres documents qui permettent d'établir la balance entre les budgets des deux religions. Le 6 août 1833, le parlement ordonna l'impression du compte général des allocations que le gouvernement des Indes accordait au clergé et au culte des différentes croyances. Voici le résultat d'une enquête dans les trois Présidences ; le calcul est en roupies, équivalant, chacune, à environ 2 sch. 6 sous anglais (3 fr. 2 sous).

(l) Voyez le British CalhoUc Colonial Quarterly Intelligencer, numéro il, pag. 151, Londres, 1834.

L'Église épiscopale d'Angleterre jouit seule

d'un revenu de 81 1,430 roupies.

L'Église écossaise, de. . . 53,077 L'Église catholique, de. . . 10,163 Ainsi l'Église Établie, qui, comme je vous l'ai prouvé dans ma dernière conférence , n'a, comparativement , que peu d'occupation , reçoit 81 1 ,000 roupies , tandis que le culte catholique, dont les fidèles se comptent par centaines de mille, n'ont qu'une allocation de 1 0,000 roupies. Je dois soumettre à votre attention quelques autres remarques préliminaires. La première est relative aux malheurs qui sont arrivés à nos missions ; elles ne tirent pas leurs ressources, comme les missions qui ont l'appui decette nation entière, d'un peuple qui jouit d'une continuelle prospérité ; il faut se souvenir que les missions d'Orient, à l'exception de celles qui ont été entreprises par les prêtres indigènes (ce dont je pourrais citer des exemples assez nombreux), ont pour instruments uniques des missionnaires envoyés de France, d'Espagne ou d'Italie, membres, la plupart, de congrégations religieuses dont les moyens pécuniaires proviennent de leurs patries respectives. Or , si l'on se souvient qu'à la révolution française les ordres religieux de ce pays ont été anéantis, on ne pourra nier que les ressources

dont ils disposaient pour les missions étrangères aient également cessé d'exister. Ainsi, à dater des dernièresdix années duxvni6 siècle jusqu'en 1 822, les fonds ont disparu, les missionnaires ontété supprimés. Pendant la guerre d'Italie, la Propagande de Rome subit le même sort, et l'usurpation française s'empara des fonds de cet établissement. La même proscription s'étendit aux ordres religieux, et les secours qu'ils faisaient parvenir aux missionnaires disparurent avec les couvents. Cette révolution opérée par la force contre l'organisation catholique eut de funestes résultats que je signalerai plus tard : des congrégations nombreuses furent privées de direction spirituelle, terrible responsabilité pour ceux qui l'encoururent !

Sans que je prétende examiner ici la justice ou l'injustice , l'opportunité ou l'inopportunité d'une mesure que je ne considère que du point de vue des missions, la suppression des jésuites fut un autre coup terrible porté aux missions étrangères. Je sais que leur nom seul est pour quelques personnes une cause de haine et de défiance; ce nom se lie , dans leur pensée , à une idée de charlatanisme religieux , d'hypocrisie, et de vices même plus grands encore. Mais je dirai qu'il est impossible de lire ce qu'ils ont souffert pour la propagation de la foi , qu'il est

impossible de voir comme ils ont sacrifié leur vie , et en quel nombre , pendant ces trois cents dernières années , au milieu des plus affreuses tortures, pour la conversion des infidèles à Jésus-Christ, sans reconnaître en eux des instruments choisis par la Providence. Malgré les fautes qu'on a pu leur reprocher, malgré l'indignité de quelques-uns des membres, car ce ne serait pas une institution humaine si elle était parfaite , on ne peut nier qu'il ait toujours existé parmi eux un degré de ferveur incontestable, et le zèle le plus pur et le plus complet pour la conversion des idolâtres. Aussi n'est-on pas surpris qu'au sortir des horreurs de la révolution française, le célèbre Lalande ait dit de celte institution, qu'on ne pourrait la comparer à aucune institution humaine , et qu'elle était pour lui un objet d'éternelle admiration, de reconnaissance et de regret (1). Mais, comme j'aurai souvent à parler des missions de ces hommes de zèle et de foi, je désire écarter d'avance tous les préjugés auxquels ils sont en butte, en citant l'opinion d'un écrivain qui a voulu prouver que le système des missionnaires protestants était entièrement supérieur au nôtre. « Le succès des mis-

(1) Dans le Bien informé , o février, 1800.

sionnaires jésuites, dit- il, provient surtout de leur héroïque charité (]).» L'auteur raconte, à cet égard, une anecdocte intéressante : l'empereur du Japon fit appeler le père Necker, qui était à la tète de la mission et lui dit : « Avouez-le-moi » en confidence, et je vous promets de ne pas » vous trahir ; croyez-vous réellement aux doc- » trines que vous prêchez ? J'ai fait venir mes » bonzes (prêtres) , et je les ai priés de me dire » sincèrement ce qu'ils pensaient de leurs pro- » près doctrines ; ils ont reconnu loyalement que » tout ce qu'ils enseignent au peuple est un w tissu d'absurdités et de faussetés auxquelles ils » n'ajoutent eux-mêmes aucune foi ! » Le missionnaire montra un globe terrestre qui était dans la chambre , et pria l'empereur de mesurer la largeur de l'Océan, qu'il avait traversé pour venir le trouver, de calculer ce qu'il y avait gagné et ce qu'il pouvait y gagner. « Vos bonzes, ajouta- » t-il , sont riches , heureux et respectés, et ils » jouissent de tous les biens terrestres. J'ai tout » abandonné pour venir vous prêcher ces doc- » trines; dites-moi s'il est possible que je me fusse » imposé un tel sacrilice, si je n'étais pas con- » vaincu de leur vérité et de leur nécessité ? »

(0 Quarterly Jîeview, n° lwi, p. 3.

Cette réponse , j'ose le dire, était digne d'un ministre de l'Évangile. Mais poursuivons : la suppression des moyens pécuniaires, à laquelle j'ai déjà fait allusion , dut entraîner les plus tristes conséquences ; et il est impossible de ne pas sentir que, par là, beaucoup de missions n'ont pu se relever , et de longtemps ne le pourront encore. Ce ne fut pas seulement une perle d'argent , les pasteurs qu'envoyait l'Europe méridionale manquèrent; les missions se rétablissent aujourd'hui peu à peu; les ordres religieux eux-mêmes sont encore sous le coup de la mesure qui pendant trente années a supendu leur existence.

Entrons actuellement dans notre sujet et disons quelques mots sur les rapports de nos missions.

La Propagande ne publie jamais de rapports de ses travaux; elle ne fait aucun appel au public: la congrégation a des assemblées particulières , et, quoique les personnes influentes puissent obtenir des renseignements , jamais il ne paraît de document officiel où l'œuvre des missionnaires soit mise au jour. Au contraire, lorsque moi, en particulier, j'ai insisté plus d'une fois sur l'utilité de publier des récits pleins d'intérêt qui restaient inconnus , on m'a toujours fait la réponse suivante : « Nous ne désirons pas faire parade de w ces choses ; il nous suffit que le bien se fasse, et

» c'est lout ce que nous désirons. » Le fait est que l'Église catholique ne voit qu'un devoir nécessaire, indispensable, dans la prédication de la foi aux nations idolâtres ; le succès qu'elle obtient n'est, pour elle, qu'une conséquence de la bénédiction qui lui est comme inhérente, et qui est attachée à la mission même qu'elle a reçue. Aussi l'accomplit-elle sans bruit ; elle remplit avec calme les devoirs de son éternelle destinée, et marche vers son but sans s'apercevoir de ses propres efforts, comme les corps célestes roulent majestueusement dans leurs orbites, et suivent, sans s'étonner de la rapidité de leur course, le sillon que leur a tracé la main de Dieu. Elle laisse l'orgueil à ceux pour qui les missions sont une œuvre nouvelle : à eux la forme démocratique des appels populaires, à eux la confusion de la place publique et de l'église , de la tribune et de la chaire.

La Société des missions de France publie, il est vrai, des rapports, mais qui n'ont aucune analogie avec les publications proîestantes. Ils ne consistent pas en un amalgame annuel de matériaux hétérogènes; ce sont des récits édifiants, qui paraissent tous les mois ; la plupart sont tirés des lettres des missionnaires , empreintes généralement d'une piété simple et douce, qui nous fait

sentir, en les lisant, que ceux qui les ont écrites sont les successeurs, pour l'esprit comme pour le ministère, des anciens convertisseurs du monde. Il y a, chez eux, absence de toute affectation de style, et nous n'y trouvons nulle part cette préférence pour quelques dogmes particuliers à l'exclusion d'autres non moins importants, que l'on rencontre trop souvent dans les récits discordants des missionnaires des autres communions . Les rapports, ou plutôt les Iettresjdont il vient d'être parlé (1 ) n'embrassent pas loutl'ensernble de nosmissions catholiques, mais' comprennent seulement celles qui sont soutenues par la société de France. J'ai eu donc quelque peine à recueillir les documents dont je vais me servir. Mais la source à laquelle j'ai le plus puisé, celle qui, pour moi, a le plus de prix, je dois commencer par l'indiquer. Dans ma dernière conférence, lorsque j'ai traité du succès des missions protestantes , vous vous

(l) Ils paraissent sous ce litre : Annales de l'Association pour la propagation de la foi , Paris et Lyon. Il esl à regretter qu'une aussi belle publication , dont le prix est modique , ne soit pas connue en Angleterre , ou plutôt qu'on n'en fasse point paraître de traduction. Une telle lecture dessillerait bien des yeux. Mais, ce qui n'est pas moins important , ce serait un moyen de consolation et d'encouragement pour le clergé et les laïques , au milieu de leurs épreuves respectives, un témoignage de la permanence de la grâce de l'apostolat et du martyre dans l'Église du Christ.

souviendrez que je me suis servi exclusivement d'autorités protestantes , et particulièrement des récits mêmes des missionnaires. Maintenant , je pourrais avoir recours aux témoignages catholiques, puisqu'il s'agit de missions catholiques'; mais j'aime mieux, autant que possible, renoncer à cet avantage, devoir mes documents à des autorités protestantes , et me servir des aveux de ceux qui ont échoué dans les pays mêmes où les catholiques ont réussi.

Mes assertions auront ainsi une sanction incontestable. Et même, à l'égard de quelques pays où les catholiques seuls ont pénétré, je veux parler des pays où règne la persécution, et où il faut prêcher la foi avec son sang , s'il est naturel de se contenter des témoignages catholiques , là encore, j'espère vous faire voir qu'ils ont été confirmés par des personnes qui, dans ces lieux du moins , n'étaient pas en concurrence avec nos missionnaires.

Nous commencerons par l'Inde, qui a été déjà l'objet de mes observations lorsque j'ai parlé des missions protestantes. Ma première autorité sera l'évêque Héber. Vous vous souviendrez peut-être d'un passage de lui que j'ai cité , lorsque j'ai dit que la puissance du christianisme , aux Indes, était dans le Midi , et qu'on y trouvait des con-

grégationsde40,000ou, au moins, de 15,000 âmes; mais un examen plus approfondi a prouvé que c'était une erreur. Or l'évêque Héber reconnaît que, même dans cette partie de l'Inde, les catholiques sont plus nombreux que les protestants. « Les catholiques romains, dit-il, sont bien plus nombreux , mais ils appartiennent à une caste moins élevée; en outre, ils conservent bien des préjugés de caste, et, sous le rapport de l'éducation et de la moralité, on les regarde comme très-inférieurs aux chrétiens de l'autre communion. On prétend que cette infériorité', qui nuit au caractère général de la religion, a beaucoup contribué à la manière défavorable dont on regarde tous les chrétiens dans le gouvernement de Madras (I). » Je m'arrêterai à quelques-unes de ces assertions : d'abord à celle-ci, que les catholiques indiens appartiennent à une caste moins élevée, et sont inférieurs en moralité aux Indiens protestants; secondement, à cette autre, qu'en conséquence de la mauvaise réputation des catholiques de l'Inde méridionale, on a fait une loi dont je parlerai plus tard, qui interdit les fonctions publiques à tout converti. Mais, quanta présent, contentons-nous de cet

(1) Vol. III, p. 460.

aveu que, *< dans le midi de l'Inde, où se trouvent les congrégations des protestants les plus nombreuses, les catholiques sont encore en bien plus grand nombre. »

Dans un autre passage, il dit, en parlant du nord de l'Inde : « Les chrétiens catholiques du pays s'élèvent, me dit-on, à plusieurs mille (1).» Et il n'a pu trouver une centaine de protestants indiens là où il dit que les catholiques se comptent par milliers. Il ajoute encore, en parlant de la ville de Tannah : « Elle est généralement habitée par des chrétiens catholiques, soit Indiens , soit Portugais (2). »

On ne peut pas reconnaître plus explicitement le succès des missions catholiques ; mais il y a des rapports authentiques , dont la statistique a quelque chose d'officiel. Je citerai, entre autres, un document, soumis, il y a quelques années , à la chambre des communes; ce document faisait monter le chiffre des catholiques, dans le seul diocèse de Malabar, à trente-cinq mille; tandis qu'un autre diocèse, d'après le même rapport, renfermait cent vingt-sept mille catholiques indiens. Dans un des rapports envoyés à l'Église

(i) Pag. 038.

(2) Pag. 89.

d'Angleterre, un missionnaire prolestant dit que dans la seule ville de Tinêvelli il y a trente mille catholiques romains ; il cite un village entier qui vient de se convertir à la foi catholique (1).

Un autre témoin oculaire, dont on ne peut révoquer la parole en doute, le missionnaire Martyn, s'exprime ainsi : « Le colonel N***, qui s'oc- » cupe, dans ce district, du recensement de la » population portugaise, m'a dit que la popula- » tion du territoire portugais s'élevait à deux cent » soixante mille, dont deux cent mille, il n'en dou- » tait pas, étaient chrétiens, » et par conséquent catholiques. Or, si nous admettons que la moitié appartient à la race portugaise, par la descendance, l'autre moitié doit se composer évidemment d'Indiens convertis. « J'ai prié le gouver- » neur, continue Martyn, de me procurer tous » les renseignements possibles sur les chrétiens m du pays. Il me l'a promis. A Bombay, il y a » vingt mille chrétiens, à Salsette vingt-un mille, » et ici on en compte quarante-un mille, qui » se servent de la langue mahratte (2); » ils sont Indiens, par conséquent, et tous catholiques. Ces témoignages, qui émanent du protestantisme lui-

(i) Mélanges catholiques, vol. m , p. 278. (2) Pag. 330.

même, attestent le grand nombre de convertis à la foi catholique, en précisant même le chiffre qui s'élève de vingt à trente et quarante mille dans certaines villes de l'Inde.

Certes il y a là un contraste assez frappant avec les paroles des mêmes écrivains citées dans ma dernière conférence; j'y ajouterai bientôt des preuves nouvelles.

Après avoir cité ces témoignages protestants, il me sera permis, sans doute, de consulter d'autres témoignages qui appartiennent au catholicisme, d'user de nos propres autorités, qui, tout en coïncidant avec les aveux de nos adversaires, ont un caractère plus positif comme documents.

L'abbé Dubois, le même missionnaire dont j'ai déjà parlé comme ayant fait, dans ce pays, un séjour de trente ans, et que l'on regarde comme plus disposé à diminuer dans ses calculs qu'à exagérer le nombre des catholiques et des autres convertis, car l'on sait qu'il soutenait, à cet égard, une théorie particulière, l'abbé Dubois dit, dans le comité de la chambre des communes chargé de l'interroger, que le nombre des catholiques indigènes s'élève, dans toute l'Asie, à un million deux cent mille, dont la moitié, ou six cent mille, appartiendrait, suivant lui, à la péninsule de

l'Inde(l). Je parlerai ici, en passant, de l'organisation du catholicisme dans cette contrée. Il y a quatre évêchés et un nombre égal de vicariats apostoliques, exercés par des évêques qui occupent un siège titulaire dans quelque antre partie de l'Église.

D'après ce compte rendu , les catholiques qui occupent la côte de Goa jusqu'au capComorin, y compris Travancore, sont au nombre de trois cent trente-trois mille; dans les provinces deMysore, le Deccan, Madura et le Carnatic, de cent vingt mille, les autres, au nombre de cent soixante mille, habitent l'île de Ceylan, sur laquelle je donnerai plus tard quelques détails.

(l) Voyez le Colonial Intelligencer, ou le East India Magazine de juin 1832, p. 564. Ce journal met en opposition l'empressement de l'abbé Dubois à paraître devant le comité de la chambre , avec la prudente réserve des agents de la Société des missionnaires de Londres, qui se révèle dans la noie de son secrétaire du 21 août 1832. « Aucun agent de la Société, dit-il, » ne paraît disposé à subir un interrogatoire , à moins d'un ordre » formel du comité. » L'abbé Dubois fait observer que le nombre des catholiques a diminué depuis quelques années. Les causes en ont déjà été données ; il faut ajouter à ces causes la décadence sensible de la puissance portugaise , qui soutenait dans cette contrée un grand nombre de missions. Ainsi les deux évêchés de Cochin et de Granganore ont vaqué pendant les quarante dernières années , faute de l'allocation que faisait le Portugal , avant que l'Angleterre s'emparât du pays.

Maintenant, pour établir, d'après les récits des missionnaires catholiques, les progrès obtenus par le catholicisme, je citerai quelques extraits de leurs lettres. En 1825, M. Bonnand, missionnaire de France , arriva à Pondichéry et fut envoyé aussitôt à Bandanaidoupale. Au bout de six ou sept mois, il avait acquis une connaissance assez complète de la langue telinga, si difficile et si ardue, pour prêcher en cette langue, et dans le cours de dix-huit mois après son arrivée, il avait baptisé soixante-trois idolâtres (1).

ce Les missions de l'intérieur , dit un autre mis- » sionnaire, intéressent non-seulement à cause » de la ferveur des chrétiens, mais aussi à cause » du succès qu'y obtiennent les hommes aposto- » liques. Chaque missionnaire a la consolation » de voir , tous les ans , un certain nombre d'en- » tre les indigènes abandonner le culte des idoles, m pour embrasser notre sain te religion. L'un d'eux » nous écrit qu'il y a peu de jours dix-huit fa- » milles nombreuses ont été régénérées parle bap- » tême (2). Un troisième nous dit qu'à Darma- » boury il a baptisé deux cents adultes pendant » une mission de dix mois (3). M. Bonnand as-

(1) Annales de V 'Association,^0 xx , avril 1830, p. 147.

(2) Pag. 170.

(3) Pag. 154.

» sureque la pi upart des ca tholiques indigènes a p- » parviennent aux castes les pins distinguées (1). » Et, dans une autre occasion, il s'exprime ainsi : » 12 octobre, 1828. J'ai célébré la Paqïie à Pi- » ramguipouran. Le Seigneur a daigné ajouter » un doux surcroit à mes fatigues ordinaires : » j'ai eu à baptiser vingt-deux adultes sudras. » Dans mon voyage vers le Midi, j'en ai baptisé » quinze , presque tous appartenant au:: premiè- » res castes, m

Ces détails me ramènent à une assertion de l'évêque Héber, à l'égard des catholiques convertis de l'Inde : ils sont, a-t-il dit, d'une caste inférieure; ce sont leur mauvaise conduite et leur mauvaise réputation qui ont été le principe d'une loi que je vais expliquer , et dont les convertis subissent les conséquences. Cette loi interdit, ou interdisait, il y a deux ou trois ans, toute fonction publique à l'indigène qui embrassait le catholicisme. Or cette loi n'existait pas sous le règne des princes du pays; ainsi ces princes, qui étaient euxmêmes Indous, et ennemis de la religion chrétienne, étaient cependant si satisfaits de la conduite des catholiques , qu'ils ne les excluaient pas des charges du gouvernement. Et, en effet, l'abbé

(1) N° xm, mars 1828, p. 98.

Dubois nous dit qu'ils occupaient des postes éminents à la cour des princes indous et mahométms , et qu'ils jouissaient du libre exercice de leur religion. Mais s'il était vrai, comme le prétend l'évêque Héber, que les catboliques fussent tous des dernières castes , il aurait été impossible de les placer dans les hautes fonctions; et il y a contradiction à nous dire, d'une part, que les catholiques sont de basse classe, et cependant, d'autre part, à vouloir qu'on ait fait une loi pour leur interdire les emplois de l'État. Le fait est que cette loi date de l'arrivée des Anglais dans ce pays , et qu'elle est dirigée contre les convertis qui ont embrassé le christianisme depuis cette époque. Le gouvernement de Madras publia le décret suivant en 1816. — « Les juges de Zillah recom- » manderont aux cours provinciales les personnes » qu'ils jugeront propres aux fonctions de Moun- » sif du district ; mais personne ne recevra cette » délégation du pouvoir judiciaire sans la sanc- » tion de la cour provinciale, et s'il n'appartient » à la religion indoue ou mahométane. » Ainsi le gouvernement anglais exige, comme titre d'admission aux fonctions publiques, la profession du culte indou ou mahométan. L'évêque reconnaît lui-même la vérité du fait ; car , dans sa dernière lettre à sa femme, il demande s'il n'est pas

vraiment incroyable qu'au temps du rajà les chrétiens indigènes (qui étaient tous catholiques) pussent parvenir à tous les emplois de l'État, tandis qu'aujourd'hui ils en sont exclus par le pouvoir existant (1).

Il ajoute encore : « Environ vingt personnes »i étaient présentes, lorsque le naick, ou caporal » d'un régiment, a été absurdement, pour ne pas » dire méchamment, destitué par ordre du gou- » vernement pour avoir embrassé le christiaa nisme, quoiqu'on lui ait conservé sa paye (2). » Ce fait du maintien de la paye prouve que ce système d'exclusion, adopté contre les convertis, n'avait pas pour principe la crainte de blesser les indigènes; car le gouvernement devait plutôt exciter leur jalousie en lui donnant une pension , et en l'exemptant du service, qu'en lui conservant ses fonctions. Il dit dans un autre endroit : « J'ai » reçu une visite intéressante d'un beau vieillard » à cheveux blancs, converti au christianisme » par M. Corrie, pendant son séjour à Agra. Il » s'appelle Nour Musseih (lumière du Messie). » Il venait me prier de parler au receveur, » M. Halhed, pour que celui-ci le maintint dans

(1) Tom. h, pag. 280.

(2) Tom. m, pag. 460.

» un petit emploi que le vieillard était menacé » de perdre pour s'être fait chrétien (1). »

De tous ces faits, il résulte évidemment que la loi dont il s'agit n'a pu être faite pour les catholiques, et que ce sont les Anglais qui plus tard en furent les auteurs.

Quant à cette imputation de mauvaise conduite, dont les catholiques sont l'objet, le docteur Héber, il est vrai, se sert des expressions suivantes : « On dit, on prétend. » Mais le vague de l'expression est ici impardonnable; car, envelopper dans une condamnation aussi générale^un nombre immense de personnes, ajouter qu'elles ont une mauvaise renommée, et qu'elles font tort, par conséquent, à la cause de la religion, avancer un tel fait par ouï-dire, voilà ce qu'il est impossible de concilier avec le senti-

(l) C'est un fait bien connu, que les nouveaux chrétiens de l'Inde sont appelés chrétiens de riz, ou chrétiens de la Compagnie , parce que l'on regarde leur conversion comme un calcul , comme un moyen d'obtenir protection et patronage. Un protestant, quia passé bien des années aux Indes, m'a raconté l'anecdote suivante : « Un missionnaire ayant besoin d'un domestique , il lui en recommanda un , et il en fit de tels éloges , que l'ecclésiastique protestant se décida à le prendre. Malheureusement, comme dernier trait du panégyrique, le laïque ajouta: « C'est un de ceux que vous avez convertis. » Alors , reprit l'autre, je ne puis le prendre : je ne veux pas avoir, dans ma maison , un chrétien du pays. »

ment de la charité chrétienne, et ce sont là des assertions qu'on ne saurait admettre sans de meilleures preuves.

Martyn, dont j'ai si souvent parlé, s'exprime d'une tout aulre manière. «Certainement, » ditil, « la discipline de l'Eglise romaine est bien » préférable à la nôtre, et, si jamais je suis pas- » teur de chrétiens indigènes, je m'efforcerai » de les soumettre à la même règle (1). » Il reconnaît ainsi que jusqu'alors il n'avait pas de troupeau, et il propose les pasteurs et les fidèles catholiques comme des exemples à suivre. Cela prouve-t-il leur infériorité morale? Offre-t-on comme modèles des hommes moins chrétiens que soi-même? Dans une autre occasion, Martyn parle d'une visite intéressante qu'il fit à un missionnaire catholique, le père Antonio, et à sa petite Eglise dans le Magliapore, et il s'exprime ainsi : « Il » me lut quelques passages des Évangiles in- » doustans, qui m'étonnèrent par l'excellence » de la traduction. Je le priai de me montrer les » épîtres. Il avait traduit le Missel avec le même » succès. Il me fit voir les quatre Évangiles en » persan (la traduction- était mauvaise). Je me » suis réjoui de tout le bien qu'il faisait, quoi-

(1) Pag. 287.

» qu'il ne fût pas des nôtres. Que le Seigneur ;> bénisse ses travaux (1). » Voilà comment Martyn, ce ministre si eslimable et si estimé, parle d'hommes que l'évêque Héber regarde presque comme indignes du nom de chrétien !

Je citerai une autre autorité relativement à l'opinion qui existe sur les catholiques de l'Inde; c'est celle du docteur Buchanan. « Aux Indes, » dit-il, « l'Église romaine a la même origine que » la puissance espagnole et portugaise en Orient; )) et, quoique les deux empires soient en ruine, » l'Église n'a point succombé. Les propriétés sa- » crées ont été respectées , au milieu de tant de )) révolutions ; car il est dans les principes asia- » tiques de respecter les institutions religieuses. » Les revenus des Églises sont, en général, peu » considérables, comme dans les pays catholi- » ques de l'Europe; mais les prêtres ont partout » une position convenable. Le service divin a » lieu régulièrement, et les églises sont générale- )) ment trés-fréquentées; la discipline ecclésias- » tique est en vigueur : on a conservé les céré- » monies canoniques de l'Europe, et le peuple » est généreux dans ses dons. On a observé » qu'aux Indes les catholiques romains sacri-

(1) Pag. 321.

» fiaient moins aux habitudes luxueuses du pays, » et souffraient moins du climat que les Anglais ; » sans doute parce que leur jeunesse était entou- » rée des mêmes règles religieuses qu'en Europe , » et qu'ils étaient soutenus par les conseils qu'ils » avaient appris à révérer. Outre les Églises ré- » gulièrcs, il y a, en Asie, des missions nom- » breuses; mais le zèle du prosélytisme n'est plus )) le même depuis le dernier siècle : la plupart » des missionnaires sont maintenant stationnai- » res; respectés par les indigènes pour leur » science et leurs connaissances médicales , et, en » général, pour la pureté de leurs mœurs, ils » jouissent d'une aisance qui leur permet de » donner l'hosp talité aux étrangers. Lorsqu'on » examine la situation de l'Eglise < atholique ro- » maine en Asie, on ne peut s'empêcher de re- >) connaître qu'outre son but principal, qui est le » maintien de la foi parmi les catholiques, elle » y exerce une influence civilisatrice, et que, » malgré la rigueur de sa discipline et l'inflexi- » bilité de ses principes, comparés aux principes » généraux de la religon protestante, elle a » dissipé, en grande partie, les ténèbres de l'i- )) dolâtrie (4). »

(i) Mémoires, pag. J2§

Prenons acte de ces aveux. Ainsi l'on reconnaît d'abord la haute estime dont jouit aux Indes la religion catholique, sa régularité admirable, son inaltérable moralité; en même temps, on ajoute qu'elle a réussi à dissiper les erreurs de l'idolâtrie. Cela suffit, il me semble, à défendre la renommée des catholiques indiens contre les imputations dont ils étaient tout à l'heure l'objet.

D'après tous les renseignements puisés aux différentes sources, catholiques et protestantes, il parait que les Églises indigènes comptent maintenant, aux Indes, six cent mille individus, ou même beaucoup au delà d'un demi-million de fidèles; et ce chiffre est plutôt au-dessous qu'audessus de la vérité.

On n'apprendra peut-être pas sans intérêt qu'une grande partie des catholiques de la côte du Malabar sont des chrétiens syriens. Quand les Portugais parurent dans cette contrée, ils y trouvèrent une Église chrétienne, sans relation avec les nations civilisées, mais qui était en communion avec le patriarche Nestorien de Mosul, dont elle reconnaissait l'autorité. Nous avons encore la lettre qu'ils lui écrivirent, en lui faisant la description des vaisseaux qui étaient arrivés, et des étrangers qui venaient de débarquer sur leur côte. Ils exprimaient leur satisfaction de la con-

formité de doctrines qui existait entre eux et ces étrangers. Des conférences eurent lieu, on discuta les opinions particulières de la secte nestorienne; il en résulta que la moitié de ces Églises embrassa le catholicisme : c'étaient trente ou cinquante mille nouveaux convertis, qui, depuis, ont persévéré, ayant leurs évêques et leurs prêtres, se servant, dans leur liturgie, du syriaque, qui est maintenant une langue morte, et formant ainsi une Église qui est en communion avec nous, comme les Grecs unis et les Églises syriennes de l'Asie occidentale.

Un missionnaire protestant commet, à cet égard, dans un de ses mémoires , une singulière méprise, car je ne veux pas la qualifier autrement. « Le » nombre, » dit-il, « des chrétiens protestants de » la côte du Malabar s'élève à soixante mille , et » leurs Églises atteignent le chiffre de cinquante- » cinq (1). » Or pourriez-vous croire qu'il s'agit ici des soixante mille Nestoriens qui ne sont pas devenus catholiques? Des chrétiens qui ont foi en la transsubstantiation, qui pratiquent la confession, reconnaissent les sept sacrements, prient les saints et les anges, vénèrent les ima-

(1) Christian Renie mbrancer (Mémorandum chrétien), vol. vu, pag. 643.

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ges, et qui, enfin, admettent toutes les doctrines catholiques, excepté la suprématie du saint-siége, et l'unité de personnes dans le Christ; qui, par conséquent, sur tous ces points, diffèrent de la confession de foi protestante, voilà ceux qu'on ose nous représenter co:nme protestants!

Mais les missionnaires protestants ont souvent fait cette observation, qu'il n'était pas surprenant que l'Église catholique eût si bien réussi dans les Indes , attendu que les gouvernements espagnol et portugais avaient pourvu à son temporel; de sorte qu'après la chute des gouvernements, l'Église est restée appuyée sur ia base qu'on lui avait faite : de là cette slabilité de l'Église indigène aux Indes. Je pourrais vous lire un passage de Yévêque Héber, où il met en opposition le zèle des catholiques et la tiédeur des Anglais protestants; où il parle de la munificence déployée par les premiei s dans la construction des Églises, tandis que, si la domination anglaise disparaissait, quels misérables monumens ne laisserait-elle \ oint derrière elle, s'écrie-t-il, pour apprendre à la postérité qu'une nation protestante a régné dans ces lieux (1 ,!

Je ne dois pas oublier que mon but principal est de constater le succès obtenu par les deux

(1) Ton», m , pag. !)i.

Églises, comme héritières des promesses de Dieu. Or reconnaître que l'Église catholique s'est maintenue aux Indes, c'est avouer que nous avons pu faire des conversions, et fonder une Eglise. Tel est le point de la question; et, lorsqu'on ajoute que nous avons su conserver nos conquêtes spirituelles, on accorde un nouveau titre à notre religion, la stabilité.

Je vais entrer, maintenant, dans quelques détails relatifs à une partie de l'Église indienne., celle de l'ile de Ceylan , pour vous démontrer la justesse de ce raisonnement; et j'espère y trouver un point de comparaison entre les principes des deux Eglises. Cette île fut convertie au christianisme de la manière suivante. Les naturels du pays, ayant entendu parler de l'œuvre accomplie par saint François Xavier sur le continent, lui envoyèrent un message, ou plutôt une ambassade, pour le prier de se rendre parmi eux. 11 répondit qu'il ne pouvait venir en personne, pour le moment, à cause de la mission qui le retenait dans le Travancore; mais il envoya un missionnaire, qui baptisa plusieurs des habitants. Au bout de deux années, saint François Xavier arriva en personne, et termina cette œuvre apostolique. On vit bientôt une persécution s'élever; le roi de Jaffnapatam fit mettre à mort six cents chrétiens

en une seule année , et entre autres son fils aine : ainsi l'on peut dire que cette Église fut, de bonne heure, arrosée du sang des martyrs.

En 1650, les Hollandais s'emparèrent de File; ils prirent aussitôt deux mesures importantes. La première, comme nous le dit le docteur Davies dans ses voyages, fut de permettre à Wimaladarme, fils du Raja Singhe, d'envoyer des messagers à Siam pour y demander douze prêtres idolâtres bouddhistes, de l'ordre le plus élevé. Ces prêtres se rendirent à Candy, et ordonnèrent douze naturels du pays, qu'ils élevèrent au même degré qu'eux-mêmes dans la hiérarchie sacerdotale, tandis qu'ils conférèrent les degrés inférieurs à un grand nombre d'autres. Ils rétablirent ainsi la religion du Bouddhisme pour extirper del'île le culte catholique (■'!). Ensuite les Hollandais exilèrent les évêques et les prêtres catholiques, et interdirent l'exercice du culte; ils bâtirent des églises protestantes dans toutes les paroisses de l'île, et forcèrent tout le monde à s'y rendre; ils allèrent même jusqu'à faire de la profession du protestantisme la condition de l'exercice de tout emploi dans l'État.

Voilà donc une Église, établie depuis moins

(i) Voyages à Ceylan, pag. 308.

d'un siècle, et qui, cependant, est parvenue à se fonder dans cette île. Ensuite se présente une religion nouvelle, et on n'oublie rien pour détruire tout ce qu'un pouvoir précédent avait fait en faveur de la première. On suit, à cet égard, un double système : d'abord on facilite le retour des Indiens à leurs vieilles superstitions, et on rouvre la porte à l'idolâtrie , puis on a recours à la proscription, et on s'efforce de substituer le protestantisme au catholicisme. Pendant cent cinquante ans, c'est-à-dire jusqu'à la conquête anglaise, l'île de Ceylan resta dans celte situation. Les catholiques indigènes n'obtinrent de secours spirituels que des prêtres portugais de l'ordre de Saint-Philippe de Néri, qui débarquaient dans cette île au risque de leur vie, et administraient les sacrements avec mystère, de maison en maison. Il nous reste un récit plein d'intérêt d'un missionnaire, don Pedro Cubero Sébastien, qui se rendit à Ceylan pendant la persécution, et se présenta, sous un déguisement,, au gouverneur Pavellon, pour lui demander la permission de séjourner quelques jours dans la ville de Colombo. Cette permission lui fut accordée, à condition qu'une garde l'accompagnerait partout, à cause des soupçons dont il était l'objet. Il trompa cependant la vigilance de ses surveillants ; au mi-

lieu de la nuit, il assembla toute la congrégation chrétienne de la ville, et lui donna les consolations de la religion. On découvrit cette sainte hardiesse; le gouverneur le fit appeler, et lui ordonna de partir à l'instant. Il alla débarquer sur une autre côte, mais un courrier avait été envoyé au gouverneur de cette province pour l'avertir de se tenir sur ses gardes. Il en résulta, pour le missionnaire, une surveillance plus rigoureuse; mais, pendant la nuit , il assembla encore les chrétiens, et leur administra les sacrements (I). Le même succès ne répondit pas toujours aux mêmes efforts, car nous apprenons qu'au moment où le père Joseph Yaz, zélé missionnaire portugais, de l'ordre des Oratoriens, célébrait la messe de Noël pour une congrégation de deux cents personnes, le prêtre et les fidèles furent arrêtés par des soldats , qui pénétrèrent de force dans l'église, et emmenèrent toute la congrégation, hommes, femmes et enfants en prison. On les traita cruellement, et, le lendemain, on les amena devant, le juge hollandais van Rheede, qui acquitta les femmes, et mit les hommes à l'amende. Huii d'entre eux, cependant, étaient ré-

(1) Peregrinacion del mundo, del doctor D. Pedro Cubero Sébastian, predicador apostolico, en Naples, 1682, pag. 227.

serves à un sort plus terrible: l'un, récemment converti du protestantisme au catholicisme, fut mis à mort avec les cruels raffinements d'une implacable barbarie; les sept autres, après avoir subi le supplice du fouet, furent condamnés aux fers et aux travaux forcés à perpétuité (1).

Tels furent les moyens auxquels on eut recours pour détruire l'Église que saint François Xavier avait fondée dans cette île; et l'on y suivit le même système durant cent cinquante ans, jusqu'à ce que les Anglais en prissent possession en 1 795. Les lois qui proscrivaient la religion catholique ne furent révoquées, cependant, qu'en 1806, lorsque sir AlexandreJohnston, auquel les catholiques de cette partie du monde ont des obligationsqu'ils ne pourront jamais acquitter, obtint du pouvoir l'égalité de toutes les religions devant la loi, et, par conséquent, le libre exercice de la nôtre.

Et quelle a été, pensez-vous, la conséquence de cette mesure? Écoutez, à ce sujet, les paroles dudocteur Buchanan : a D.ins lîlede Ceylan, où, d'après » les calculs faits en 1801, on comptait trois cent » quarante-deux mille protestants, c'est un fait bien » connu que plus de cinquante mille d'entre eux se » sont convertis au catholicisme, faute de pasteurs

(1) Voyez la Vie du père Vaz, par F. Sébastien Dorego.

» de leur propre religion. » Ainsi, peu d'années après le rétablissement de la liberté religieuse , plus de cinquante mille âmes ont été ramenées à la foi qui, dans cette île, avait été enseignée la première (1). « Les anciennes églises protestantes, » ajoute-t-il plus bas, « dont quelques-unes sont de vastes édifices, et qui , dans la province de Jafmapatam , sont au nombre de trente - deux , appartiennent maintenant aux prêtres catholiques de l'ordre de Saint- Philippe de Néri, qui ont pris possession de l'île. Si l'on ne remédie pas à cet état de choses, on peut calculer que, dans un petit nombre d'années, l'île de Ceylan sera une autre Irlande , quant à la proportion entre les catholiques et les protestants. Je dois même ajouter, malgré tout ce que cette observation a de pénible, que le retour des populations à l'idolâtrie est général dans beaucoup de provinces. » Voilà donc les résultats que l'on a obtenus par

(1) Le firitish Critic (le Critique britannique), de janvier i 828, pag. 215 , fait observer que les Hollandais opérèrent une conversion nominale à Ceylan. « Quant aux plaintes du docteur B. sur la faiblesse numérique du clergé prorestant, ce clergé est bien plus considérable que ne l'était celui des catholiques pendant cinquante ans de persécution , et égale même en nombre le clergé catholique actuel. »

Ja fondation et la dotation de tant d'églises protestantes dans cette contrée. On a voulu imiter le catholicisme , lui emprunter ses moyens , lui enlever ses sectateurs; qu'est-il arrivé? Il y avait, dans cette île , trois cent quarante mille protestants; dés qu'une loi oppressive est abolie , cinquante mille de ces protestants rentrent dans la foi catholique , et un grand nombre d'autres retombent dans leur vieille idolâtrie! Je citerai, à cet égard, d'autres autorités. L'évêque Héber visita aussi cette partie de son diocèse, et il y fît cette observation que les Indiens, qui font profession publique d'idolâtrie, connaissaient peu le culte de Bouddha, mais que la plupart des habitants n'adorent que le démon, auquel ils offrent des sacrifices nocturnes pour se mettre à l'abri de sa funeste influence (1). Beaucoup de chrétiens nominaux sont infestés de la même superstition et ne sont pas regardés comme chrétiens par nos missionnaires. « Autrement, » poursuit l'évêque Héber, « j'aurais eu plusieurs

(l) Ceci est littéralement vrai ; outre le bouddhisme, il existe à Ceylan une véritable démonologie , ou culte des mauvais esprits, connu sous le nom de capuisme , de capua, enchantement. Uphanen parle dans son histoire du Bouddhisme. Voyez aussi la traduction du Yakhun Nattannawa, par M. Callaway, publiée par le comité de traduction orientale. Londres , J829.

» milliers de fidèles à confirmer, au lieu de trois )) cents (1). » Madame Héber, qui a continué ce récit, dit que, « sur la côte et dans nos établisse- )) ments, le nombre des chrétiens s'élève à près )) d'un demi-million. Il est vrai que beaucoup » d'entre eux , qui se rendent sans difficulté à » l'église protestante et qui font, sans aucune » espèce de répugnance, profession du protestant » tisme, iront offrir le soir quelque sacrifice pro- » pitialoire au démon. Cependant le nombre de » chrétiens réels est très-considérable ; les con- » gréga lions des Églises indigènes ont de l'im- » portance, et le nombre de ceux qui venaient » recevoir la confirmation (aucun n'y était admis, » comme on pense bien, sans avoir subi l'examen » des ministres) était très-satisfaisant; je croisque )) l'évèque en confirma plus de trois cents. » Elle dit ensuite : « Sa seigneurie parcourut l'Eglise » de la mission , et exprima ses regrets de l'état » de décadence où elle se trouvait, et de la dé- » tresse de la mission (2). »

Le Missioiniary s Register fait observer qu'on ne peut mettre en doute que les congrégations protestantes fussent aussi nombreuses que Baldeus

(1) Tom. m, pag. 400.

les a représentées; car, dans chaque paroisse, les ruines d'un grand édifice prouvent bien tout ce que l'on a fait pour déraciner l'idolâtrie et implanter à sa place une religion nouvelle, a II y a » ici, » ajoute-t-il, « beaucoup de pauvn sprotes- » tants indigènes; mais la plupart sont retombés )> dans l'idolâtrie. »Une autre lettre dit que « les » païens , les mahométans et les catholiques ont » une foi bigote dans leurs croyances respectives y » tandis que les protestants sont, en général, » très-indifférents à la religion du Christ (1 )> »

Ce ne sont pas ici des faits de détails; c'est la formule d'une situation générale. Le catholicisme est apporté dans l'Inde par une nation puissante; la puissance de cette nation chancelle et tombe, le catholicisme demeure. Quant au protestantisme, dès que l'autorité politique lui échappe, tout lui manque avec elle. La population qu'il avait réunie sous sa bannière se scinde; une partie va au catholicisme, l'autre retourne à l'idolâtrie. Si nous allons plus avant dans cette matière, j'ajouterai que les statistiques religieuses qui nous arrivent decette contrée constatent l'augmentation croissante de la population catholique. Nous lisons dans les rapports officiels envoyés au gou-

(t) Vingtième rapport, pag. 353, 354.

vernement qu'en \ 806 le nombre des catholiques était de soixante-six mille huit cent trente; qu'en 1 809, ce chiffre s'était élevé de soixante-six mille à quatre-vingt-trois mille cinq cent quatrevingt-quinze; en 1 820, il était de cent trente mille; et, le 6 août \ 826, le vicaire général portait ce nombre à cent cinquante mille ; de sorte que de \ 806 à 1 826 , ce qui est un intervalle de vingt années, la population catholique a presque triplé. Cela prouve, assurément, que notre religion gagne du terrain, et se propage sans la protection du gouvernement, ou les secours temporels de l'État. Car, bien qu'il y ait deux cent cinquante églises dans l'île, il n'y avait, en 1826, que vingt-six prêtres; et il est beau de lire la relation du système qu'ils ont appliqué. Il y a, dans chaque paroisse, un catéchiste, qui instruit le peuple, dit les prières, et fait , chaque dimanche, des allocutions religieuses; le clergé qui est désigné pour chaque district fait des visites, à certaines époques périodiques, quand les Indiens ont été préparés à recevoir les consolations que l'Église catholique donne à ses membres.

J'ai pu prendre connaissance d'un mémoire récent , qui donne les détails les plus complets sur l'état de la religion dans cette île; ce mémoire a été rédigé par ordre du gouverneur actuel,

sir Wilmot Horton. On y trouve la désignation de chaque chapelle et de chaque école, avec le nombre des fidèles. De cette statistique résulte la preuve d'une augmentation croissante et continue de la population catholique, et le même zèle, la régularité n'ont pas cessé d'exister. Récemment un évêque a été envoyé dans cette île avec le titre de vicaire apostolique; ainsi le culte est assuré. Si j'avais pu prévoir que je dusse être appelé à traiter ce sujet, je me serais procuré d'autres documents ; mais, pour vous convaincre que , dans cette ile , les conversions ne sont pas seulement nominales, je vous citerai le témoignage de sir Alexandre Johnston , grand juge de l'île. En 1807 , il adressait les paroles suivantes à l'archevêque de Goa.aLeur » bonne conduite (celle des catholiques) faitbeau- » coup d'honneur aux prêtres de l'ordre de Saint- » Philippe de Néri qui sont chargés de leur don- » ner l'enseignement religieux. Dans une tournée » que j'ai faite dernièrement dans l'île, j'ai vu » avec plaisir que pas un catholique n'avait à » comparaître devant mon tribunal.» Dans une autre occasion, sir Alexandre Johnston fait encore la même observation : « Les registres de greffe » ne signalent, pendant notre tournée de 1806, » aucune accusation, même légère, contre un in- » dividu de votre religion. » Dans une autre lettre, I. 30

il parle de l'exemple donné à tout l'Orient par le zèle avec lequel le clergé a pourvu a l'éducation de son troupeau, et le désintéressement qu'il a montré dans cette circonstance. Il reconnaît que le clergé catholique a ainsi prouvé qu'il pensait qu'un chrétien devait se distinguer des autres hommes par son intelligence et son éducation. Je crois, en effet, qu'il serait difficile de trouver l'histoire d'une Église plus favorisée, plus bénie de Dieu que celle de l'Église de Ceylan (1).

Jusqu'ici je n'ai parlé que des contrées où les autres cultes entretenaient des missionnaires. J'ai donc pu les appeler en témoignage et glorifier le catholicisme moins encore par mes assertions que par leurs aveux. Passons aux pays où le protestantisme n'a pas pénétré. Commençons par la Chine, où la première mission eut lieu en \ 583 , et même plus tard, quand les jésuites furent admis à la cour, et obtinrent l'autorisation de prêcher la religion catholique et de bâtir des égs .

Avantd'aller plus loin, cependant, jedirai ce que furent ces missionnaires ; ce n'est pas mon opinion que je vais donner, c'est celle d'un homme

(1) Les détails que nous donnons ici sur les progrès de la religion dans cette île appartiennent à un article intéressant des Mélanges catholiques, vol. vil , p. 273.

qui possède une connaissance parfaite de la Chine et de son histoire. « Ils appartenaient tous, » dit cet écrivain, « à différentes associations religieuses » du catholicisme , établies dans différentes parh ties du continent de l'Europe. C'étaient des » hommes inspirés d'un grand zélé pour la pro- » pagation des principes de leur foi , et que leurs » supérieurs avaient envoyés dans ce but. Plu- » sieurs d'entre eux, arrivés en Chine, y ac- » quirent beaucoup de richesses et d'influence » parleurs talents, leur science , aussi bien que » par leur sévère moralité. Non-seulement ils » gagnèrent ainsi des prosélytes à leur religion, » mais disposèrent favorablement, à l'égard" de » leur patrie , le pays nouveau où ils se pré- » sentaient (1). »

Le même écrivain ajoute encore : « C'était un » spectacle inouï que celui d'hommes dont le » mobile différait tant de la cause ordinaire des » actions humaines, quittant pour toujours leur » pays, leurs relations sociales, pour se dévouer, » pendant leur vie entière, à l'œuvre difficile d'o- » pérer un changement de croyances , chez un » peuple qu'ils n'avaient jamais vu, sans redouter

(1) Récit authentique d'une ambassade envoyée par le roi de la Grande-Bretagne à l'empereur de la Chine, par sir G. Staunton. Londres, 1797, v. i, p. 3.

» les persécutions, sans reculer devant les sacri- » fices; décidés à tout employer, talent, persé- » vérance, humilité pour obtenir l'intérêt et la » protection nécessaires à leur entreprise. C'est » ainsi que, bravant les préjugés auxquels sont i) exposés les étrangers dans un pays qui leur est » ordinairement fermé, ils sont, enfin, parvenus » à y fonder des établissements pour la propaga- » tion de la foi, sans faire aucunement servir leur » influence à leur intérêt personnel (1). »

Pour en venir à notre sujet, peu d'années après que l'Église de la Chine fut fondée, une persécution partielle s'éleva, et eut pour conséquence le martyre de plusieurs missionnaires étrangers et indigènes. Cependant cette Église continua à prospérer jusqu'au commencement du dernier siècle, où la persécution éclata de nouveau avec une fureur qui ne s'est point ralentie depuis. Les évêques et les prêtres engagés dans cette mission ont tous la hache suspendue sur leur tête; ils courent sans cesse le danger d'être exilés en Tartarie, et souvent même leur vie est en péril.

Telle est la situation de la mission chinoise. A cet égard, j'ai à citer des autorités protestantes. Un missionnaire fait observer que la mission ca-

(1) Vol. II, p. 160.

tholique, qui a longtemps existé à la Chine, est maintenant dans un état critique, parce qu'il parait souvent des décrets contre la religion européenne, et qu'il y a des martyrs parmi les Chinois et les Européens. « Cependant, » ajoute ce missionnaire , « la religion catholique se pro- » page au milieu de ces persécutions;!). »

N'est-ce point là l'histoire de l'ancienne Église? ne reconnaissons-nous point là les récits des anciens jours, quand la persécution éclatait sans cesse contre une Eglise naissante et que les chrétiens sacrifiaient leur vie pour la foi? Et, alors aussi, la religion , au lieu de succomher, n'en prenait que plus d'empire.

Telle est , en Chine , la situation de l'Église chrétienne; malgré les persécutions, elle prospère. Une des missions les plus importantes et les plus intéressantes de l'empire existe dans la province de Suchuen ; elle est placée sous la direction d'un évêquc français, assisté d'un nombreux clergé européen et indigène. Cette mission intéresse par les horribles persécutions qu'elle a souffertes, depuis un siècle, et par le courage avec lequel le catholicisme est sorti vainqueur des plus violentes attaques. En 1814,

(1) Mixxionnary's Jlrgisier, p. 43.

la persécution s'éleva , et bientôt elle se signala par le glorieux martyre du docteur Dufresne , évêque de Tabraca, et vicaire apostolique de la province. Il se conduisit d'une manière digne des anciens confesseurs de la foi, et courba la tête devant la hache du bourreau avec un paisible héroïsme et une bénigne intrépidité qui arrachèrent des larmes aux idolâtres dont il était entouré. Le supplice du pasteur n'entraîna pas la dispersion du troupeau, ses brebis le suivirent dans ce sentier épineux qu'il leur avait marqué. Un grand nombre de prêtres furent étranglés , d'autres exilés en Tartarie où ils sont encore. Les tortures auxquelles furent livrés quelques-uns des catéchistes égalent et rappellent les antiques barbaries de la persécution de Dioclétien (1). On parle de deux martyrs qui furent, d'abord, cruellement tenaillés, puis frappés du bâton, que l'on fit rester ensuite trois jours et trois nuits à genoux, enchaînés, sans leur permettre de changer

(1) L'insuffisance du nombre des prêtres fait qu'on emploie des catéchistes comme à Ceylan , pour instruire le peuple. 11 y en a de deux classes : des catéchistes résidants , hommes mariés ou veufs, sont choisis parmi les plus instruits, pour présider à l'Église , en l'absence du prêtre , et baptiser les enfants en danger de mort. Les catéchistes voyageurs sont astreints au célibat, tant qu'ils exercent leurs fonctions et qu'ils accompagnent le clergé.

de position; que l'on pendit par les pouces, et que l'on fustigea de nouveau; et qui, après avoir été toute la nuit à la torture, eurent les jambes écrasées entre des cylindres.

La mère d'un prêtre indigène se laissa écorcher jusqu'à ce que mort s'ensuivît, plutôt que de découvrir le lieu de la retraite de son fils (1).

(1) Je ne puis m'empêcher de citer le passage d'une lettre de M. Magdinier, adressée à un ami à Lyon ; elle est écrite du collège chinois de Pulo-Pinang, île située dans le détroit de Malacca : « Je suis charmé d'être dans ce séminaire; tous les élèves paraissent enflammés de l'amour de Dieu , et sans doute sont destinés à devenir de bons et zélés missionnaires, aussi bien que des confesseurs et des martyrs. Quoique naturellement timides , ils ne craignent point la mort. Les parents de plusieurs d'entre eux ont confessé la foi et ont péri pour elle.

« Un jour, comme je me promenais avec mes chers séminaristes , je commençai à les questionner sur les persécutions , et j'appris qu'un jeune homme dont l'angélique physionomie avait souvent attiré mon attention était le proche parent de dix confesseurs de la foi. Deux d'entre eux sont, depuis, morts en prisons , six ont été bannis en Tartarie , et son père et un autre subissent encore la cangue. Il me raconta ces particularités en présence de ses compagnons , avec une incroyable simplicité, et il m'a dit depuis que la nouvelle lui en avait causé une vive satisfaction. »

Cette île appartient aux Anglais, et a reçu, par conséquent, la visite de missionnaires des diverses associations. Une école d'orphelins a été fondée par une société anglicane , et une autre avec une église pour les anabaptistes. Elles ont distribué des Bibles en abondance , mais nous apprenons qu'elles n'ont pas fait une seule conversion , tandis que les catholiques indigènes s'éle-

En septembre 1820, l'empereur Kiaking mourut, et quoique son fils ne fut pas plus que lui favorable aux chrétiens, les circonstances amenèrent un adoucissement à la rigueur des lois pénales; l'Église, que les obstacles humains n'ont jamais ébranlée dans la mission que Dieu lui a donnée, avait déjà pourvu au siège vacant, par la nomination de Mrçr Fontana comme vicaire apostolique, et de M. Perocheau en qualité de son coadjuleur; et, en 1822, les maux causés par la persécution commencèrent à être réparés. L'année suivante, un changement de vice-roi amena une persécution nouvelle, qui ne fut qu'une nouvelle occasion, pour les chrétiens , de montrer le courage des anciens jours (4).

vaient, il y a quelques années, à cinq cents, la foi ayant été prêchée dans cette île par quelques Chinois qui avaient fui les persécutions de leur pays. M. Boucho assure que le ministre protestant fut forcé de l'envoyer chercher pour baptiser une esclave mourante , qui refusait de recevoir ce sacrement de son maître , parce qu'il n'était pas catholique, mais Anglais. (Annales, n°XY, p. 241.) Il nous apprend aussi qu'un missionnaire méthodiste étant parvenu à réunir, non sans frais et sans peine , un auditoire de sept personnes , un catéchiste les accompagna , et , après une courte discussion, les amena au collège catholique, où ils furent reçus catéchumènes. (N° XX, avril 1830, p. 213.)

(i) Ce récit est emprunté, en grande partie, à un résumé des différents rapports des Annales , publié dans le Catholic, Magazine de 1833.

Mgr Fontana, dans une lettre datée du 22 septembre 1824, donne les détails suivants : « A » dater de septembre dernier, il y a eu trois cent » trente-cinq adultes baptisés et quinze cent quart rante-sept se sont préparés au baptême. Le m nombre total des catholiques est de quarante- » six mille quatre cent quatre-vingt-sept (1 ). » Dans une autre lettre datée du 18 septembre 1826, il fixe le nombre des adultes baptisés à trois cent trente-neuf, et de ceux qui reçoivent l'enseignement religieux, à deux cent quatrevingt-cinq. Il nous apprend que, dans son district ou diocèse, il a vingt-sept écoles pour les garçons, et soixante-deux pour les filles (2). Et l'on a calculé qu'entre 1800 et 1827, le nombre des adultes admis au baptême avait été de vingt-deux mille (3).

Outre cette mission de Suchuen, il y a des missions françaises dans deux autres provinces, celles d'Yunnam et de Kouei Tcheou ; les franciscains italiens ont les provinces de Chensi, Kansiu, et Kaukouan; les dominicains espagnols, celles de Fokien et de Kiansi ; et les Portugais, de Canton

(1) Annales, n° XI, août 1827, p. 257. En 1767, le nombre des catholiques était au-dessous de 7,000.

(2) Ibid.,p. 2G9.

(3) Annales, n° XIII, p. 5.

et de Kouansi. D'après les rapports publiés à Rome par les dominicains en 1824, il paraît que, dans leur province seule, il y avait quarante mille catholiques indigènes.

Outre la Chine, il y a un autre empire au fond de l'Orient, où les prédicateurs delà foi chrétienne et les chrétiens sont appelés à rendre témoignage à leur croyance, dans les chaînes et même dans les supplices. Cette mission appartient donc exclusivement aux catholiques. Je veux parler de l'empire réuni de Tonkin et de la Cochinchine. Il faut d'abord savoir que la mission de Tonkin est divisée en deux parties , la partie orientale qui est sous la direction des dominicains Espagnols, et la partie occidentale qui est gouvernée par un évêque français, assisté de quelques prêtres de sa nation , et de plus de cinquante prêtres indigènes. Dans la première division de la mission , dans la partie espagnole , il n'y avait pas moins, en 1827, de sept cent quatrevingts églises, quatre-vingt-sept monastères ou couvents de femmes, et cent soixante-dix mille catholiques indigènes (I). Dans la division française, les résultats ne sont pas moins satisfaisants,

(i) Piano che rappresenta il numéro délie anime che la provincia del. SS. M. Rosario del' ordine de' predicatori tieneacarico suo.

comme on le verra par les tableaux comparatifs des années 1 824 (I ) \ 826 (2) 1 827 (3)

Baptêmes publics d'en- ^ ^ ^

ianls de chrétiens Baptêmes particuliers ^ ^

des mêmes

Total 901 1 8489

Confessions 165,064 177,456 165,943

Communions 75,467 78,692 81,070

Le nombre total des chrétiens s'élevait à deux cent mille; car la persécution, dont je parlerai plus tard, fut un obstacle à la mission dans plusieurs parties du pays. Ce diocèse possède aussi un séminaire dans lequel se trouvent, ou plutôt se trouvaient deux cents étudiants, deux collèges, et plusieurs établissements monastiques, qui comptaient sept cents religieux (4).

La province de Cochinchine n'est pas moins florissante, quoique je ne puisse en parler sur des données aussi précises. Qu'il me suffise de dire qu'en 1826, en dépit d'une persécution cruelle, il y eut cent six convertis , et que le baptême fut

(i) Annales, n0 X, avril 1817, p. 1 95.

(2) N° XVII, mai 1829, p. 443.

(3) N° XXI, juillet, p. 319.

administré à deux mille neuf cent cinquante-cinq enfants, ce qui donnerait, d'après le mode de calcul ordinaire, environ quatre-vingt-huit mille six cent cinquante chrétiens indigènes.

J'entrerai maintenant dans quelques détails sur la persécution qui règne dans ce pays. L'empereur Minh-Menh a toujours été hostile aux chrétiens, mais il s'était ahstenu, pendant plusieurs années, de répandre leur sang, par suite d'une promesse faite à son père mourant, Gialong, dont Mgr Pigeau, vicaire apostolique, avait sauvé le trône et la vie. Cependant il a fait subir aux catholiques de longues années de persécution, tout en ne les envoyant pas au dernier supplice. En 1825, le clergé fut dispersé; un ordre de l'empereur prescrivait à tous les missionnaires étrangers de se rendre dans la capitale, sous prétexte que l'empereur avait besoin de leurs services, et que tous les prêtres indigènes et les catéchistes devaient entrer dans l'armée. On trouve un récit intéressant de cette première période de la persécution, dans une lettre de l'évêque, publiée à Madrid en 182G (1).

(l) « Cartas; la una del Illmo y Rmo. senor D. Fr. Ign. Delgrado Yic. ap. en al Tunkin, y la otra del coadjutor de'dicho senor Obispo ambas relatives a la persécution que contra la religion cristiana acaba de est-allar en los reinos de Cochinchina y Tunkin. » Rien de plus beau et de plus évangélique que ces lettres.

Ce vénérable prélat lit parvenir à la Propagande de Rome des détails encore plus complets, dont j'ai obtenu communication. Il parait, si mes souvenirs ne me trompent pas, qu'il avait vécu plus d'une année dans une caverne, sans autre lumière que celle qui pénétrait par une ouverture dans cette sorte de prison que la main de la nature avait bâtie. Pour sa nourriture, il la devait à quelques amis qui connaissaient le lieu de sa retraite. De là il continua à gouverner son diocèse, surtout par l'intermédiaire de son clergé indigène, qui, plein de zèle, bravait tous les dangers dans l'intérêt de la religion. Le jeudi saint, à minuit, il s'était rendu jusqu'à son ancienne résidence, qu'il trouva en ruines. Il y rencontra un nombre assez considérable de prêtres indigènes auxquels il avait donné rendez-vous , et bénit les saintes huiles dont on se sert dans l'administration de plusieurs sacrements.

Ce qu'il y a de remarquable dans ces lettres, ce qui esta la fois édifiant et consolant, c'est l'esprit de résignation , c'est le courage avec lequel tant de maux sont supportés, tant de souffrances regardées comme honorables, parce que c'est au nom du Christ qu'on en a accepté le fardeau.

Maiscettesituations'est encore aggravée. Minh- Menh a fini par dépouiller toute réserve, et, le

G janvier 1833, il a publié un décret d'extermination contre notre sainte religion. Ce décret commence ainsi : (( Moi, Minh-Menh, le roi, je parle » comme il snit. Il y a plusieurs années que des » hommes viennent de l'Orient pour prêcher la » religion de Jésus, et tromper le vulgaire en lui » prêchant qu'il y a un lieu de bonheur suprême » et un lieu de peines infinies; ils n'ont pas de » respect pour le Dieu Phat, et n'adorent pas leurs » ancêtres; ce sont là de grands crimes contre la » religion (1). Nous voulons, en conséquence , » que tous ceux qui suivent cette religion, depuis » les mandarins jusqu'à la dernière classe du » peuple, l'abandonnent sincèrement; nous vou- » Ions que tous les mandarins fassent une re- » cherche exacte des chrétiens qui se trouvent » dans leurs gouvernements respectifs, s'enquiè- » rent de leur obéissance à nos ordres , et les obli- » gentà fouler aux pieds la croix en leur présence, » après quoi ils les renverront. Les mandarins » auront soin de détruire entièrement les édifices

(l) On lit, ensuite, plusieurs accusations abominables contre la religion chrétienne , semblables à celles qu'inventa le paganisme contre les premiers chrétiens. Les prêtres,entre autres crimes, y sont représentés comme arrachant les yeux aux mourants ; c'est une allusion à l'onction des yeux dans le sacrement de l'extrêmeonction.

» consacrés au culte chrétien, et les maisons des » prêtres; car, à dater d'aujourd'hui, quiconque » sera convaincu de ces abominables croyances » sera puni avec une rigueur extrême, afin de i> ruiner cette religion jusque dans ses fonde- » ments. Et nous désirons que nos ordres soient » fidèlement observés. »

A la publication de cet édit, les chrétiens se préparèrent à la lutte; ils abattirent tranquillement leurs églises de bois et d'autres bâtiments sacrés qui disparurent avec une rapidité merveilleuse. Les prêtres furent forcés de se cacher dans de misérables huttes, pour donner les consolations de la religion à leur troupeau dispersé; et , cependant, leurs lettres respirent cette sainte joie, ce dévouement chrétien, caractère des premiers âges. Le pays est sillonné de détachements de soldats qui cherchent de nouvelles victimes ; le faux frère et l'apostat trahissent leurs amis, et les pauvres chrétiens sont errants parmi les forêts et les rochers, ou émigrent de leur pays, ne sachant où trouver un asile. Quatre cents églises furent détruites, d'innombrables fidèles de tout âge et de tout sexe confessèrent le nom du Christ, dans les prisons, au milieu des tortures; un grand nombre scella de son sang la profession de sa foi.

Dans le Tonkin , le plus illustre des martyrs, en 1833, fut un prêtre indigène, Pierre Tuy , vénérable par son âge et ses vertus. Amené devant ses juges, un mensonge lui aurait sauvé la vie, mais il persista à déclarer sa qualité de prêtre. Après sa condamnation , il se contenta de dire qu'il ne se serait jamais cru digne d'une telle grâce; il soupa gaiement, passa la nuit en prières, marcha à la mort avec un empressement qui étonna les spectateurs, pria quelque temps agenouillé sur le lieu de l'exécution, et tendit le cou à la hache. Son exécution fut le signal d'une rigueur nouvelle , et beaucoup de ceux qui avaient été mis en liberté furent arrêtés de nouveau, et emprisonnés avec la cangue, nom d'un horrible collier que l'on fait porter aux prisonniers : parmi eux étaient des femmes et même des enfants. Je ne puis m'arrêter à tous les détails qui se présenteraient en foule sous ma plume, ni à toutes les lettres qu'écrivaient ces martyrs; je ne parlerai que de deux faits qui appartiennent à la mission de la Cochinchine.

Cette province, où réside le cruel empereur, a servi de théâtre aux plus atroces barbaries. Deux martyrs ont surtout mérité l'admiration par leur courage héroïque; l'un était Européen, l'autre indigène. Le premier, l'abbé Gagelin, appar-

tenait au diocèse de Besançon; il était en prison quand, le 1 2 octobre 1 833, son ami et son parent, M. Jaccard , l'informa de la mort qui le menaçait par la lettre suivante : « Je pense qu'il est » de mon devoir de vous annoncer, mon heureux » frère, que vous êtes condamné à mort pour » avoir prêché dans plusieurs provinces. Je suis » sûr que si Dieu vous accorde la grâce du mar- » tyre, que vous êtes venu chercher si loin, vous » n'oublierez point ceux que vous laisserez dans » ce monde. » Ce confesseur de la foi ne pouvait croire h une nouvelle qui l'honorait trop , disaitil, et il répondit qu'il se croyait seulement condamné à l'exil. Lorsque M. Jaccard l'assura que sa condamnation à mort était irrévocable, il répondit en ces termes : « Les nouvelles que vous » me donnez me pénètrent le cœur de joie. Ja- » mais je n'ai encore éprouvé une telle satisfac- » tion. Je me suis réjoui des choses qui mont » été dites , nous entrerons dans la maison du » Seigneur. La grâce du martyre , dont je suis » indigne, a été, depuis mon enfance, l'objet » de mes plus ardents désirs; je l'ai demandée » spécialement, chaque fois que; dans le saint sa- » crifice de la messe, j'ai élevé le sang précieux » du Christ. Je quitte un monde dans lequel je » n'ai rien à regretter; la vue de Jésus crucifié I. 31

» me console, et rend ma mort sans amertume. » Toute mon ambition est de sortir promptement » d'un corps de péché et d'être uni à Jésus-Christ » dans une éternité bienheureuse. »

Le 1 7 du même mois, ce saint prêtre fut conduit, de sa prison, au lieu de l'exécution, entouré d'un formidable appareil de troupes, tandis qu'un héraut marchait devant lui , porteur d'un écriteau qui annonçait qu'il était condamné à la strangulation , pour avoir prêché la religion de Jésus-Christ. Cette sentence fut bientôt exécutée et les chrétiens payèrent la rançon de son corps. Mais la vengeance du roi le poursuivit jusque dans le tombeau; l'ordre fut donné d'ouvrir sa dernière demeure, et ses restes demeurèrent pendant quelque temps sans sépulture.

Le représentant des laïques et des indigènes, dans cette lutte glorieuse , fut Paul Doi-Buong , capitaine des gardes du roi. Il avait déjà été un an en prison avec six de ses soldats, qui^ partageant son courage, supportèrent sans faiblir les horreurs de l'emprisonnement , et les tortures qu'on leur infligea. Bientôt après le martyre de M. Gagelin , le roi donna l'ordre que Doi-Buong eût la tête tranchée prés d'une église en ruines, et demeurât plusieurs jours privé des derniers hon-

neurs. Il marcha courageusement vers le lieu de l'exécution , quoique la route fût longue et pénible, et il ne demanda que la permission de souffrir la mort sur les ruines de l'autel, où, s'étant prosterné quelques instants pour prier , il leva doucement la tête et reçut une mort glorieuse (1).

Permettez-moi, catholiques , mes frères, de vous demander si vous n'éprouvez pas un juste sentiment de fierté en écoutant le récit de ces témoignages donnés à l'évidence de notre foi. N'est-ce pas une consolation pour vous de voir que, même à cette onzième heure du jour , son éclat et sa puissance apparaissent encore les mêmes , et font passer dans les cœurs des timides et des faibles l'héroïsme des temps apostoliques ? Car, tandis que je vous racontais cette touchante histoire d'une terre lointaine, n'étiezvous pas disposés à croire que le temps , plutôt que l'espace, vous séparait de ces glorieux martyrs, et que je vous répétais l'histoire bien connue des infatigables cruautés de Dioclétien et du courage plus infatigable des chrétiens qui les souffrirent?

(1) Je dois le récit de cette persécution aux Annales, ou plutôt à un extrait des ylnnales, publié à Lyon, sous une forme séparée, n'ayant pu trouver en Angleterre la publication originale.

Mais , qu'il me soit permis aussi de vous demander s'il n'y a point, dans le sentiment que vous éprouvez, l'aiguillon du reproche; si notre tiédeur, en face des souffrances de nos frères , si notre ignorance même de leurs maux, ne sont pas pour nous des sujets de remords : car , si la sympathie qui doit animer tout le corps des fidèles veut que les membres les plus éloignés participent aux mêmes peines; si, dans les siècles où les communications entre les différents pays étaient le plus difficiles, le bruit d'une persécution lointaine où l'Église était glorifiée par de nouvelles preuves de constance la faisait palpiter tout entière d'une religieuse émotion et touchait aux cordes les plus délicates de son harmonie sainte, n'est-il pas douloureux de penser combien peu nous avons partagé en esprit , combien peu même nous avons connu les épreuves et, en même temps, les gloires contemporaines de notre religion?

Qu'il nous arrive rarement de parler des habitants de ces contrées éloignées , à moins que ce ne soit comme de tribus barbares avec lesquelles nous n'avons aucun sentiment commun ! Et, cependant, ne voyons-nous pas, parmi eux , nonseulement des frères en Jésus-Christ, mais de vénérables martyrs , dont nous ne sommes point

dignes de dénouer les sandales, les véritables héritiers des promesses de Dieu, l'orgueil du catholicisme, la gloire de l'Église? Combien de fois n'avons-nous pas blâmé la faiblesse et la tiédeur de noire siècle, tandis qu'une sainte flamme éclairait et échauffait l'esprit du missionnaire de l'Orient et des vierges de la Chine ; tandis que les anges, détournant les yeux de noire indifférence, regardaient, comme un spectacle digne de leur attention, les déserts de la Barbarie ou les prisons de Tonkin !

Mais j'espère que ce blâme ne sera pas longtemps mérité ; que nos sympathies et nos prières, et, s'il le faut, nos services ne manqueront pas à nos frères affligés.

Pour revenir au sujet de cette conférence, on peut défier toute autre religion de rien mettre en parallèle avec de tels faits. Qu'elles nous montrent , parmi leurs missionnaires , des hommes qui, au lieu daller en litière avec leurs femmes, dans des pays où leurs personnes sont en sûreté, pénètrent sans crainte avec leurs Bibles (1), là où des supplices les attendront, et où la moisson

(l) C'est ce que l'on raconte du missionnaire méthodiste de Pulo-Pinang, dans une lettre datée du 5 mars 1828. ( -4 an ni es, n° XX, p. 213. )

qu'ils auront à récolter sera arrosée de leur sang. Qu'ils nous montrent des milliers de chrétiens convertis par eux , qui renoncent à tout plutôt que de renoncer à leur foi, et qui soient prêts à subir le fouet, la prison et la mort même, pour le nom du Christ (1). Ce ne sont pas là les seuls exemples que nous aurions à citer. Il y a environ quatre ans, le vicaire apostolique de Siam, Monseigneur Florens, confia à MM. Vallon et Bérard la mission de Pulo JNias, île située à l'ouest de Sumatra. Le premier mourut bientôt , mais après avoir fait beaucoup de conversions; le second fut poignardé par un idolâtre , au moment où il administrait le baptême à quelques convertis , et tous les nouveaux chrétiens ou du moins la plupart d'entre eux furent enveloppés dans son martyre.

Il y a quelques années qu'un journal, publié en Angleterre, osa dire que la religion catholi-

(1) Il paraît, cependant, que l'on va tenter de prêcher en Chine la religion protestante. Les docteurs Reid et Matheson nous font part d'une décision prise par l'Église épiscopale de New-York « dans le but de faire quelque chose en Chine. » Ils parlent, bientôt après, de l'ordination de M. Parker, comme missionnaire destiné à la Chine. — Comme de raison, les missions catholiques, avec leurs glorieux martyrs , ne sont ici comptés pour rien. — Récit d'une visite aux églises américaines. Londres, 1836, t. v, p. ôG.

que tirait toute sa puissance des pays mêmes d'où partaient les missions, tandis que les conversions opérées par ia Bible demeuraient inébranlables par leur propre force, et indépendamment de tous secours étrangers (1 ). Certes le sang des martyrs chinois, que j'ai fait tout à l'heure couler sous vos yeux, répond victorieusement à cette étrange allégation. Quand un culte résiste à l'épreuve du sang, on a le droit de parler de sa puissance et de sa stabilité. Prétend-on dire que l'abandon est encore plus difficile à supporter que la persécution et le martyre ? Soit ; je ne reculerai pas devant cette objection nouvelle, et les preuves ne me manqueront point pour établir que les conversions opérées par le catholicisme sont sorties victorieuses de cette épreuved'un autre genre. Ceylan en est un exemple, et je dois citer la Corée, qui demeura, plusieurs années, privée de missionnaires, sans, pour cela, renoncer à sa croyance. Il y a peu de temps encore, une lettre nous est venue de Macao, lettre du missionnaire Yu, qui nous donne la nouvelle vrai-

(0 Ce journal est le Quarlerly Beview, n° XIII, page 3. Le fait qu'il invoque, c'est la situation du Paraguay depuis la suppression de l'ordre des jésuites. Ce journal oublie que le Paraguay n'a pas cessé d'être catholique , et que l'organisation sociale de la contrée a seule changé.

ment extraordinaire, que la religion catholique n'a point cessé d'exister au Japon. Cependant, qu'on veuille bien se le rappeler, les derniers missionnaires à qui il fut donné de débarquer dans cette île furent cinq jésuites qui, en 1642, n'y parurent un moment que pour obtenir le martyre. On croyait que dans ces localités le catholicisme avait été tranché par l'épée , car cette Église aussi eut ses martyrs (1).

]Non loin de ces contrées sont situées les îles Philippines , dans lesquelles , selon l'évaluation de M. Dubois, on ne compte pas moins de deux millions de catholiques , dirigés par des dominicains espagnols. Peut-être soupeonnera-t-on cette évaluation d'être exagérée. Pour répondre à ce soupçon , je veux citer ici un passage d'un ouvrage plein d'érudition publié par le docteur Prichard , ouvrage qui n'a pas de rapport, il est vrai , avec le sujet que nous traitons , mais où il est question, d'une manière incidente, de la mission établie dans ces îles. Voici les propres paroles de l'auteur : « Un ^rand nombre de missionnaires » ont été envoyés aux îles Philippines. La pre- » mière tentative fut faite par les augustins, et date

(i) Les ries des Saints de Butler donnent des détails à ce sujet.

» de 1565. Pendant les années qui suivirent, les » ecclésiastiques des différents ordres ne cessè- » rent point d'arriver comme de pieuses colonies. » Ces divers ordres religieux partagèrent la contrée » en provinces spirituelles, se la divisèrent et » s'occupèrent, avec une infatigable sollicitude , m à répandre les bénédictions de la foi catholique » parmi les populations sauvages ou idolâtres de » ces îles qui s'élèvent au chiffre de trois mil- » lions. Bientôt ils se familiarisèrent avec les » nombreux dialectes en usa&e dans les lieux où. » les appelaient leurs travaux apostoliques, et ces » travaux furent couronnés de succès. S'il faut » en croire les récits de ces missionnaires pleins » de zèle et de vertus, Dieu opéra des miracles » en leur faveur (1). m Ainsi cet auteur reconnaît que nos travaux dans ces îles ont eu d'heureux résultats, et un rapport officiel nous apprend que, dans une province seulement, le nombre des chrétiens indigènes s'élevait à cent cinquante mille (2).

Il est une autre contrée , située au delà du Gange , où nous avons vu les efforts d'une mis-

(i) Researehes into Ihe physicai history of mankind;

2e éd. Londres, 182G, vol. i, p. i55. (2) Foy. Piano che représenta, etc., ni supra.

sion protestante demeurer stériles, tandis que les catholiques y ont obtenu et y obtiennent encore des succès. Il s'agit de l'empire des Birmans , formé des royaumes d'Ava et de Pégu. J'ai prouvé par l'aveu même des missionnaires protestants que leur tentative avait complètement échoué. Mais un Fait qui est moins connu, c'est qu'à la même époque il y avait dans cette contrée une nombreuse communauté de catholiques indigènes. Voici en peu de mots son histoire : En 1719, le pape Clément XI envoya monseigneur Mezzabarba en qualité d'ambassadeur auprès de l'empereur de la Chine Kan-ghi (1). Cette mission n'ayant pas eu une issue favorable, l'ambassadeur revint en Europe, mais il laissa le clergé de sa suite dans différentes parties de l'Orient. Deux prêtres furent envoyés dans les royaumes d'Ava et de Pégu ; c'étaient le révérend Joseph Viltoni et F. Calchi, membre de la congrégation des Barnabites. Après quelques difficultés, ils obtinrent l'autorisation de prêcher et de bâtir des églises. Le roi renvoya Viltoni au pape avec les présents qu'il destinait à Sa Sainteté, et Calchi construisit une église , dans la ville de Siriam ,

(1) Une relation fort partiale de cette ambassade a été donnée par Aubert, dans un livre intitulé Eleina. Londres, 1834, p. 48.

capitale du royaume d'Ava; mais, bientôt après, épuisé par les fatigues de son laborieux apostolat, il mourut en 1728, dans la quarante - troisième année de son âge. La mission prospérait alors si bien, que, peu de temps après, Benoit Xll désigna F. Gallizia comme premier vicaire apostolique ou premier évêque dans ces contrées ; cependant F. Nerini fut le grand apôtre de cette Église. On y exerçait publiquement le culte catholique, les processions et les funérailles chrétiennes traversaient les rues avec toute la pompe et toute la solennité en usage en Europe, sans que ces pieuses démonstrations fussent l'occasion d'aucun trouble. En 1745, une persécution s'éleva, l'église fut renversée, on égorgea l'évêque et deux missionnaires, les chrétiens furent dispersés , et F. Nerini n'échappa à la mort qu'en se réfugiant dans l'Inde. Quatre ans après, il fut rappelé avec honneur , et c'est alors qu'il fit bâtir le premier édifice en brique qu'on eût vu dans te pays : c'était une église de quatre-vingts pieds de long et de trente et un de large, avec une maison attenant à l'église pour loger le clergé. Un Arménien contribua à lui seul pour une somme de sept mille dollars , afin de faciliter l'achèvement de ce pieux ouvrage. Vers le môme temps on

construisit plusieurs autres églises et un assez grand nombre d'écoles (1).

La mission continua h subsister dans l'état le plus florissant, surtout sous la direction des deux Corte Novi et sous celle de F. Sangermano, auteur d'un ouvrage plein d'intérêt sur l'histoire et sur la littérature de ces contrées (2). Il revint en Europe, en 1808, afin de demander du secours pour son pauvre troupeau; mais Tordre si zélé et si instruit dont il était membre, et qui avait jusque-là fourni des pasteurs à cette Église naissante, avait été enveloppé dans la destruction de tous les autres ordres religieux. Le poids retomba

(1) Voici la liste des principaux établissements catholiques. A Java, il y avait une vaste église, plus tard détruite. Cependant il paraîtrait, d'après une lettre de F. Amato, datée de 1822, qu'il y avait encore là une église et une maison. A Siriam, maintenant presque en ruine, étaient deux églises, avec des maisons attenantes, un collège pour quarante garçons et un établissement pour les filles orphelines. Dans la cité de Pégu, une église et une maison. A Monta, une église, un presbytère et un collège érigé en 1770 : le terrain sur lequel le collège était bâti ayant été réclamé, Corte Novi en fit construire un autre qui pouvait contenir cinquante enfants. Dans les environs de cette cité , six autres églises. A Subaroa, deux. A Chiam-Sua-Rocca, six. A Ranjoun, une église, une maison, un couvent et un collège d'orphelins.

(2) Description de l'empire des Birmans , publiée par le comité de traduction orientale. Rome, 1833, 4 tomes.

donc tout entier sur F. Amato, dont la vie se prolongea jusqu'à l'arrivée des pieux missionnaires qui partirent de Piome en 1 830, afin d'aller l'aider dans son laborieux ministère. Ils arrivèrent à temps pour lui fermer les yeux et lui donner les secours de la religion. Il y a à peu près une annéequede nouveaux auxiliaires sont partis pour la même destination (1).

Il existe une autre mission catholique digne du plus haut intérêt, c'est celle qui a été fondée pour la conversion des sauvages du nord de l'Amérique. Elle se divise en deux parties, le Canada et les Etats-Unis. A l'égard de la première , dés que les Français eurent pris possession du Bas- Canada, ils s'occupèrent avec sollicitude de la conversion des indigènes , et leurs efforts obtinrent un plein succès. Une lettre de monseigneur l'évêque de Québec, datée du 22 avril 1 829, contient ces propres paroles : « Dans leBas-Canada, » tout le monde professe la religion catholique » romaine. Dans le Haut-Canada, ceux qui, dans » l'intérieur de la province et sur ses confins, ne » sont pas idolâtres , sont protestants, à l'excep- » tion d'un certain nombre, près de Sandwich. » Les différents rapports des missionnaires con-

(1) Cette rapide esquisse est presque entièrement tirée de documents inédits puisés à Rome dans les archives des pères barnabites.

liraient l'existence de plusieurs communautés catholiques fort nombreuses parmi les tribus indigènes fi).

Le rapport de la Société pour la propagation de l'Evangile, pour 1 824 , contient les passages suivants : « Je ne puis m'empêcher de consigner » ici un objet très-intéressant qui appelle l'obser- » vateur à deux lieues à peu près de Saint-Pierre, m dans l'île du duc de Kent : c'est la chapelle » indienne ainsi nommée parce que les Indiens » seuls ont travaillé à la construire. Elle est » située dans une petite île délicieuse, et le pres- » bytère est adossé à ses murailles ; l'oifice y a » lieu avec assez de régularité. Saint-Pierre est » aussi un établissement catholique romain ('2 . » Le rapport pour 1 8*25 donne les détails suivants sur une autre congrégation : « Les chemins sont » en si mauvais état, que je n'arrivai point sans » peine au village de Saint-Régis, habité entiè- ;> rement par des Indiens. Ils professent la reli- » gion catholique, comme tous les Indiens des )) basses provinces (3). » Et dans le rapport de Tannée suivante : « Il y a là dix-huit mille cathcn

(i) Documents parlementaires sur les tribus aborigènes; août 1834, p. 51.

(2) Rapport, etc.; 1825, p. S5.

(-3) Rapport, etc.; 1826, p. 117.

» liques romains (dansl'ile du cap Breton), prin- » cipalement des Écossais des hautes terres, avec » un grand nombre de Français et cinq cents » Indiens (1). »

Ce serait une tâche trop longue que de faire le dénombrement de toutes les missions qui existent dans les diverses parties du Canada, comme celle qu'on a établie chez les Iroquois à Saint-Régis, et qui est dans l'état le plus florissant , celle de Montagne pour les Algonquins de Habenaqui, celle des Trois-Rivières et celle de Saint-Louis. Mais la plus belle des missions canadiennes peut-être est celle du lac des Deux-Montagnes qui fut fondée en \ 707 et qui continue à prospérer sous la direction des sulpiciens. Elle contient deux villages qui ont une église commune, et elle réunit à peu près douze cents Indiens. Pendant l'hiver , les Indiens se dirigent vers le nord, afin de vaquera la pêche et à la chasse; munis de calendriers dressés par leurs pasteurs, ils observent avec une religieuse exactitude les jours déjeunes et solennisent toutes les fêtes. Leurs mœurs sont pures et pleines de simplicité; ils ont appris à lire et à écrire, et ils sont instruits dans leur religion.

Les missions des États-Unis ont souffert peut-

(l) Rapport, etc.; 1827, p. 75.

être plus que toutes les autres de la suppression de la Société de Jésus, parce qu'un grand nombre de communautés , parmi les tribus indigènes , étaient dirigées par cette société. Elles ont aussi beaucoup souffert par suite des émigrations que les envabissements successifs de la race blanche ont rendues nécessaires. Cependant les exilés n'ont pas perdu le souvenir de leur religion; ils ont conservé avec soin les emblèmes du culte catholique, et ils attachent un grand prix à faire baptiser leurs enfants. Toutes les fois qu'un missionnaire se présente parmi eux , on les ramène facilement à toute la pureté de leur ancienne croyance. Ils n'ont besoin que d'un peu d'aide, et ils possèdent assez de lumière pour faire la différence de l'enseignement catholique et de tout autre enseignement. A l'appui de cette assertion, je citerai un petit nombre d'exemples.

Une pétition, datée du 1 2 août \ 823 , fut présentée au président des États - Unis de la part des Indiens utawas ; nous en extrayons les passages suivants : « Pleins de confiance dans votre bonté » paternelle, nous réclamons la liberté de con- » science, et nous vous prions de nous envoyer un » maître ou un ministre de l'Évangile appar- » tenant à la société dont faisait partie la com- » pagnie catholique de saint Ignace, établie anté-

» rieurementàMichillimakinac, à l'arbre courbé, » par F. Magnet et par les autres missionnaires » jésuites. Depuis cette époque, nous n'avons cessé » de soubaiter la venue de pareils ministres. Si » vous nous les accordez , nous les inviterons à » occuper les terres, précédemment occupées par » F. Dujaunay, sur le banc du lac de Michigan. » Quatre mois plus tard, une autre pétition fut présentée au congrès par un autre chef de la même tribu, nonimé Magati Pinsingoou l' Oiseau Bla?ic, qui s'exprimait ainsi : « Nous désirons être ins- » truits dans les principes de religion qu'on n inculquait à nos ancêtres , lorsque la mission » de saint Ignace existait encore (1765). Nous » nous trouverions heureux si vous vouliez bien » nous envoyer un homme de Dieu, de la religion » catholique (1). »

En \ 827, un chef des Kansas vint à Saint-Louis, dans le Missouri, et demanda, dans une assemblée publique , que quelqu'un fût envoyé pour enseigner à sa tribu la manière d'honorer le Grand-Esprit. Alors un ministre protestant se leva et offrit ses services. L'Indien l'examina de la tête aux pieds, et répondit que ce n'était pas

(1) Annales de l'association pour la propagation de la foiv n° IX, pages 102 et 104.

un homme de ce genre qu'il leur fallait ; il ajouta que, toutes les fois qu'il venait à Saint-Louis, il avait l'habitude d'aller à l'Église française, où il avait vu des piètres qui n'avaient point de famille et que c'étaient là les hommes qu'il désirait avoir pour sa tribu. Quand il fut de retour parmi les siens, il écrivit au général Clarke de ne pas oublier de lui envoyer un prêtre catholique. Quelque temps s'étant encore écoulé , le chef renouvela sa requête, et, sur les instances p¥#$g$ntes de l'agent, l'évêque, monseigneur Rosati, chargea l'abbé Lutz, jeune prêtre allemand, d'ouvrir une mission chez les Ransas (1).

Grâce à Dieu, les derniers renseignements qui nous sont venus de ces missions sont de nature à satisfaire tous nos souhaits. Lors de la visite épiscopale de M. Rezé à la mission de l'Arbre-Arraché , en 1 835 , la congrégation des Utawas se composait de 1 ,200 personnes. Six ou sept églises ont été récemment bâties. On nous assure que ces honnêtes Indiens, loin d'être livrés, comme leurs voisins, au vice de l'ivrognerie, interdisent l'approche de leur campement à tout commerce de liqueurs spiritueuses.

(î) Annales de V association pour la propagation de la foi, 11° XYIII, 1829, pages 550-561.

A Saut-Sainte-Marie, les Indiens saluèrent l'arrivée de l'évêque par une décharge de mousqueterie, et tout le [temps de son séjour parmi eux fut consacré à des exercices de dévotion. Il y eut plus de cent confirmations dans cette localité; à Meckinaclv, on en compta cent vingt, à Green- Bay, ou une belle église avait été bâtie, et où l'on ouvrira bientôt un séminaire et un couvent, cent trente Indiens furent admis au même sacrement. Le même rapport contient un tableau déplorable de la situation des missions protestantes du voisinage, situation qu'il attribue à la terrible passion de l'ivrognerie, qui va jusqu'à la fureur chez les Indiens de ces contrées (I).

Il y a quatorze ans environ, les Poutewamatis, qui avaient été abandonnés sans aucun secours spirituel depuis que les jésuites s'étaient vus éloignés de ce pays, et qui conservaient cependant du christianisme un souvenir mêlé de respect, prièrent le gouverneur de Michigan de leur envoyer un prêtre, ou une robe noire, suivant l'expression pittoresque dont ils se servent pour désigner les pontifes du culte catholique. Un ministre anabaptiste leur fut envoyé, mais ils ne furent pas longtemps à découvrir la différence qui existe

(l) Annales de ï association pour la propagation de la foi, n° XLIV; janvier 1836, pages 293-298.

entre le sacerdoce orthodoxe et le sacerdoce schismatique, et ils déclarèrent qu'ils voulaient un de ces prêtres dont ils avaient entendu dire tant de bien par leurs pères. On leur répondit que le gouvernement n'avait rien de commun avec les catholiques, et on les engagea à se contenter du ministre qu'on leur avait envoyé. De violentes dissensions s'élevèrent alors parmi ces Indiens; en vain leur distribua-t-on des présents et des liqueurs fortes; en un petit nombre d'années, il y eut, parmi eux, jusqu'à trente-trois assassinats. Enfin, en 1830, le vicaire général de Cincinnati leur promit un prêtre catholique. Le gouvernement employa tous les moyens pour empêcher l'exécution de cette promesse, et refusa de renoncer à sa mission anabaptiste; mais enfin les catholiques l'emportèrent, et maintenant il existe une congrégation indigène qui compte sept cents membres placés sous la direction d'un prêtre belge.

M. Boraga, Illyrien d'origine, obtint de l'évêque l'autorisation d'ouvrir une nouvelle mission parmi les Indiens de la Grande-Rivière, et, en deux années, il réunit autour de lui une congrégation de deux cents âmes (1).

(1) Annales de l'association pour la propagation de la foi, p. 303.

Il me faut couper court à ces détails , mais je dois faire mention cependant de la mission espagnole chez les indigènes de la Californie , mission qui n'a pas été couronnée d'un moindre succès.

Comme j'ai surtout cherché, dans ce travail, à rapprocher les résultats ohtenus par les missionnaires des deux communions dans les mêmes localités, et comme, d'un autre côté, j'ai parlé, avec une sévérité qui ne m'est point ordinaire, de la conduite des missionnaires américains dans les îles de la mer dulSud, je veux clore ce récit par un rapide exposé des progrès de la religion catholique dans ces îles. J'ai eu occasion de parler des persécutions souffertes par nos frères, dans la Chine et dans d'autres contrées; ces persécutions n'avaient rien d'extraordinaire ; les victimes étaient des chrétiens , les bourreaux des idolâtres. Ici nous allons voir les missionnaires protestants envier ce triste rôle aux idolâtres, et persécuter au lieu de convertir.

Un voyageur qui se trouvait, il y a peu de temps, dans ce pays, raconte une entrevue qu'il eut avec une des princesses indigènes de ces îles, et rapporte qu il iui demanda quels étaient 'es motifs qui avaient déferminésa conversion. Voici sa réponse : « Je me suis faite chrétienne, parce » que M. Bingham, qui lit et qui écrit si bien,

» m'a dit que sa religion était la meilleure, et aussi » parce que j'ai cru remarquer que les Anglais » et les Américains, qui sont chrétiens, nous sont » supérieurs. M Mais elle ajouta que c'était seulement une expérience qu'elle avait voulu faire, et que, si son attente était trompée, elle en reviendrait au culte antique de ses ancêtres (1).

Trois missionnaires catholiques furent envoyés dans ce pays en 1 826 ; ils commencèrent leur œuvre en ouvrant un oratoire où l'on voyait l'image de notre Sauveur crucifié. La curiosité leur amena les indigènes, ils demandèrent le sens de ce qu'ils voyaient et les missionnaires prirent texte de là pour exposer le mystère de la rédemption, car il était impossible, sans cette espèce de prédication sensible, d'amener ces sauvages à écouter l'histoire delà Passion de notre Sauveur. Bientôt un certain nombre de personnes demandèrent à être instruites. Mais, au bout de deux ou trois années, la puissance des missionnaires américains fit bannir les missionnaires catholiques de l'île , et ils cherchèrent un asile dans la Californie. En 1833, les catholiques furent mandés devant les autorités et on leur intima l'ordre de se rallier au culte protestant; sur leur refus, on les

(i) Kotzebue, récit d'un second voyage autour du globe, v. h.

condamna aux travaux forcés sur les grandes routes. On leur imposa une tâche à remplir, et, lorsqu'elle fut remplie, on les manda de nouveau, et on les interrogea pour savoir s'ils étaient plus disposés à assister aux exercices religieux du protestantisme. Nouveau refus de leur part, suivi d'une nouvelle condamnation. Par quatre fois la même injonction et le même refus se reproduisirent. Mais alors on changea de tactique, et on rendit la peine plus dure. Jusque-là les catholiques avaient subi leur condamnation à part; réunis ensemble, ils travaillaient sans être confondus avec les autres condamnés. On les sépara les uns des autres, et on voulut les confondre avec les malfaiteurs et les criminels, dernier rebut de la société. Us crurent devoir refuser de se soumettre à cette pénalité cruellement et inutilement aggravée ; ils demandèrent que les choses fussent rétablies sur l'ancien pied. On renouvela l'injonction, et, cette fois, d'une manière péremptoire. On y ajouta, par surcroît de rigueur, que les femmes seraient séparées de leurs maris et travailleraient dans une autre partie de l'île. Les catholiques consultèrent leur catéchiste, la seule personne dont ils pussent prendre l'avis, puisque, l'on avait chassé leurs missionnaires, et demandèrent s'il fallait obéir. Le catéchiste répondit

que, si l'ordre venait des autorités légitimes, l'obéissance ne saurait leur être imputée à péché, et que, tout au contraire, la désobéissance les rendrait coupables. Les Indiens prirent ces paroles à la lettre : la sentence n'avait été prononcée que par un commissaire, ils demandèrent à l'entendre de la bouche même du chef. Leurs persécuteurs employèrent la force ; on sépara violemment les hommes et les femmes, et on voulut même les enchaîner; cependant ils réclamèrent avec tant de persévérance le droit qu'ils avaient d'être conduits par-devant le chef, qu'il fallut céder à leurs instances; mais, sur la route, ils furent secourus par le consul anglais, qui leur ouvrit un asile dans sa maison contre la persécution des protestants. Du sein de leur exil, les missionnaires catholiques lui écrivirent pour le remercier.

Voilà donc une persécution dirigée par des ministres de la religion protestante contre des hommes convertis au catholicisme; voilà un système de pénalité appliqué à ceux qui n'ont pas voulu abandonner notre religion , système poussé si loin qu'une princesse du sang royal fut détournée pendant un temps de l'embrasser, par la crainte qu'elle éprouvait d'être condamnée aux travaux forcés. Là, comme partout, les catholiques persévérèrent dans leur foi ; mais, en pré-

sence de ces faits , que faut-il penser de cette maxime , aussi fausse que souvent répétée, qu'il n'y a d'intolérance que dausle catholicisme, et que le protestantisme a un éloignement invincible pour les persécutions religieuses?

En avril 1 833 , le roi publia un décret par lequel la liberté fut rétablie et en vertu duquel chacun put à son gré fréquenter les églises protestantes ou ne pas y paraître (1 ) . Dès que ce décret fut publié, ces églises devinrent désertes, et les insulaires se précipitèrent avec frénésie dans les jeux pour lesquels ils ont une si grande passion et qui leur avaient été interdits , tandis que les catholiques ne perdirent pas un seul de leurs convertis, et que pas un seul d'entre ceuxci ne fréquenta les jeux sans y être autorisé par le catéchiste sous la direction duquel il était placé. On attend le retour des missionnaires , et monseigneur Rouchoux est désigné pour cette mission (2).

Maintenant soumettez à qui que ce soit la conduite des deux Eglises. L'une subit la persécution et demeure inébranlable dans sa foi; l'autre est

(1) Kotzebue rapporte qu'il vit lui-même les pauvres naturels conduits dans l'église à coups de bâton.

(2) VAmi de la religion, 17 juillet 1834.

soutenue par l'autorité , et , dès que cet appui humain lui manque , elle est abandonnée par ses prosélytes. Ce contraste, joint à tant d'exemples du même genre précédemment cités , doit être pour nous le sujet de graves réflexions, et il y a là un grand sujet de consolations pour ceux qui professent la véritable religion du Christ.

Il n'est point, que je sache, de sujet d'étude plus attrayant que ce don particulier du catholicisme de se conformer à tous les degrés de la civilisation et de s'adapter à toutes les conditions où peuvent se trouver les peuples et les individus. Tous les autres systèmes religieux sont restreints comme leur objet. Le climat qui les a vus naître, le caractère de la race humaine à laquelle ils sont destinés les renferment dans des limites exclusives et fatales. Ni talent, ni effort n'ont pu jamais déterminer le fier et sauvage Huron à adopter la religion du Gange aux abstinences prolongées et qui partage la vie de l'homme, devenu amphibie, en deux moitiés égales, dont Tune se passe sur la terre, l'autre dans les eaux; à chercher la sanctification de son âme par des ablutions longues et sans cesse renouvelées dans les profondeurs glacées de ses lacs; à s'abstenir de toute nourriture empruntée au régne animal et à ne vivre que de végétaux, sous un climat dur et sévère, où

la nature s'oppose à ce qu'on puisse recourir à ce genre d'alimentation. Les doux et sensuels habitants du Tibet ne pourront jamais transplanter, dans leurs bocages aux senteurs parfumées , les sombres rites et les divinités sanguinaires de la Scandinavie ; jamais ils n'écouteront avec plaisir les Sagas , et les récits de sang et de gloire qui affermissent l'âme du roi de la mer au milieu des tempêtes du Nord. Jamais celui-ci, au milieu des beautés sauvages de son climat de fer, n'aurait consenti à écouter et à pratiquer les religions de l'Orient avec leurs pagodes brillantes, leurs mille parfums, leurs mœurs efféminées. Le culte de l'Egypte sortait du sol même ; il émanait, qu'on nous passe ce terme, des inondations du Nil, et il ne pouvait s'étendre au deià de son cours. Le culte grec, avec sa mythologie poétique, ses muses, ses dryades et tout son Olympe, ne pouvait être le symbole que de cette nation-là seulement qui était capable d'enfanter Homère et Anacréon , Phidias et Apelles. Le culte juif portait en lui des signes certains qui annonçaient que son divin auteur ne l'avait point destiné à un usage général et à un établissement permanent. Seul, entre tous, le christianisme est la religion de tous les climats et de toutes les races. D'un pôle à l'autre ? de la Chine jusqu'au Pérou , nous le

voyons en honneur et en vigueur chez les innombrables variétés de la race humaine. La diversité des constitutions , l'intelligence élevée au plus haut point ou descendue au dernier degré de l'échelle , les usages et les coutumes de la société civile, les institutions de la société politique, quoi de plus? la couleur et l'état physiologique des races, rien ne lui est un obstacle.

Soyons justes , à la religion catholique appartient cette glorieuse prérogative d'embrasser dans sa large et féconde unité toutes les variétés nationales et individuelles, et de plier tous les peuples à l'observation des mêmes vertus , sans effacer aucun trait de la physionomie qui leur est propre. Pendant quelques années , le luthéranisme est imposé aux naturels de l'île de Ceylan : qu'arrive-t-il? on fait un monstrueux et sacrilège mélange du culte du Christ et des pratiques abominables du culte des démons. Pendant de longues années, les Indépendants travaillent avec zèle à la conversion des habitants de Sandwich et des îles de la Société, populations d'une pureté de mœurs admirable, terrains choisis où la semence de la parole devait germer : qu'arrive-t-il encore? les habitudes laborieuses de ces populations disparaissent; le pays est livré, au dehors, à des attaques, au dedans à des dissensions, et

tous ceux qui avaient assisté ces missions s'en éloignent avec un profond sentiment de tristesse et de dégoût. Là où le protestantisme échoue , le catholicisme réussit. La diversité des situations, la variété des conditions, ne sauraient lutter contre la grâce que Dieu a mise en lui ; son action est indépendante de celle de la civilisation. Quelquefois il lui sert d'avant-coureur et d'auxiliaire, quelquefois de correctif. Vous l'avez vu élever le simple sauvage à la contemplation des mystères les plus sublimes et les plus incompréhensibles ; vous l'avez vu, dans l'Inde, fortifier ses disciples contre les influences enivrantes d'un climat qui détend les puissances de l'âme comme les forces du corps. Et si celui qui plante l'arbre et celui qui l'arrose ne sont pour rien dans sa croissance, si elle vient de Dieu seul qui a donné à la semence de croître, si ce succès constant et durable ne peut être que le résultat de la bénédiction divine, ne faut-il pas conclure que c'est par le catholicisme que le royaume de Dieu a été apporté aux nations, et que le système qu'il développe est celui auquel la promesse de la bénédiction d'en haut et d'une assistance éternelle a été attachée? Réjouissons-nous donc de ce que Dieu a donné ainsi une marque visible de la protection qu'il accorde à son Église , et soyons bien convaincus

que, puisqu'il a pourvu à ce qu'elle remplit la première partie de sa mission, qui est d'enseigner avec succès toutes les nations de la terre , il n'a pas moins bien pourvu à ce qu'elle accomplit la seconde partie de sa mission, qui est d'enseigner jusqu'à la fin des temps ce que Dieu a commandé.

NOTES. ( Voir la page 239. )

Voici les deux textes d'Isaïe que nous n'avons pas intercalés dans la quatrième conférence.

h 2. Donnez plus d'espace à vos tentes, étendez le plus « que vous pourrez les peaux qui les couvrent : rendez- » en les cordages plus longs et les pieux plus affermis.

» 3. Vous vous étendre?, à droite et à gauche : votre » postérité aura les nations pour héritage , et elle habi- » tera les villes désertes.

» 4- Ne craignez point ; vous ne serez point confondue, » vous ne rougirez point. Il ne vous restera plus de su- >> jet de honte, parce que vous oublierez la confusion de » votre jeunesse , et vous perdrez le souvenir de l'op- » probre de voire veuvage.

» 5. Car celui qui vous a créée sera votre maître ; son » nom est le Seigneur des armées, et le saint d'Israël » qui vous rachètera s'appellera le Dieu de toute la » terre.

» 6. Car le Seigneur vous a appelée à lui comme une » femme qui était abandonnée, dont l'esprit était dans » la douleur ; comme une femme qu'il avait épousée » lorsqu'elle était jeune, mais qu'il a depuis répudiée, dit » votre Dieu.

» 7 . Je vous ai abandonnée pour un peu de temps et » pour un moment, et je vous rassemblerai par une » grande miséricorde.

» 8. J'ai détourné mon visage de vous pour un moment, » dans le temps de ma colère; mais je vous ai regardée » ensuite avec une compassion qui ne finira jamais, dit le » Seigneur qui vous a rachetée.

» 9. J'ai fait pour vous ce que je fis au temps de Noé. » Comme j'ai juré à Noé de ne répandre plus sur la » terre les eaux du déluge , ainsi j'ai juré de ne me » mettre plus en colère contre vous, et de ne vous plus » faire de reproches.

>> 10. Car les montagnes seront ébranlées, et les col- » lines trembleront ; mais ma miséricorde ne se retirera » point dé vous, et l'alliance par laquelle je fais la paix » avec vous ne sera jamais ébranlée, dit le Seigneur, qui » a pour vous une tendresse de compassion.

» 1 1 . Pauvre désolée qui avez été si longtemps battue » de la tempête, et sans consolation, je vais poser moi- » même dans leur rang toutes les pierres pour vous re- » bâtir, et vos fondements seront de saphirs.

» 12. Je bâtirai vos remparts de jaspe; je ferai vos » portes de pierres ciselées, et toute votre enceinte sera » de pierres choisies.

» i3. Tous vos enfants seront instruits du Seigneur, et » ils jouiront de l'abondance de la paix.

» i4- Vous serez fondée dans la justice ; vous serez à » couvert de l'oppression, sans l'appréhender désormais, » et de la frayeur des maux qui ne s'approcheront plus » de vous.

» 1 5. Il vous viendra des habitants qui n'étaient point >> avec moi ; et ceux qui vous étaient autrefois étrangers » se joindront à vous.

» 16. C'est moi qui ai créé l'ouvrier qui souffle les » charbons de feu , pour former les instruments dont il » a besoin pour son ouvrage : c'est moi qui ai créé le » meurtrier qui ne pense qu'à tout perdre.

» 17. C'est pourquoi toutes les armes qui avaient été » préparées pour vous blesser ne porteront point contre » vous ; et vous jugerez vous-même toutes les langues » qui se seront élevées contre vous pour vous faire con- » damner. C'est là l'héritage des serviteurs du Seigneur ; >» c'est ainsi qu'ils trouveront justice auprès de moi, dit » le Seigneur ! »

A ce passage remarquable, il faut ajouter le verset décisif qui termine le cinquante-neuvième chapitre :

« Yoici l'alliance que je ferai avec eux, dit le Seigneur; » mon esprit qui est en vous , leur dirai-je , et mes pa- » rôles que j'ai mises en votre bouche ne sortiront point » de votre bouche, ni de la bouche de vos enfants, ni de » la bouche des enfants de vos enfants, depuis le temps » présent jusque dans l'éternité, dit le Seigneur. »

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