‹ Conferences sur les doctrines et les pratiques les plus importantes de l'église catholiqueChapitre 8 sur 20 · SIXIEME CONFERENCE · texte numérisé non relu

SIXIEME CONFERENCE

DES RÉSULTATS DE LA REGLE DE FOI PROTESTANTE, RELATIVE3IENT A LA CONVERSION DES NATIONS IDOLATRES.

Allez, parcourez le monde, et prêchez l'Évangile à toute créature. (Saint-Marc.)

Celte parole résume la grande mission donnée par le Christ aux apôlres : elle se lie naturellement à cet autre commandement sur lequel j'ai eu l'occasion de présenter des considérations importantes : « Enseignez toutes les nations et apprenez-leur à observer toutes les choses que je vous ai commandées ; » instructions d'un Dieu, qui se terminent par la promesse d'être avec ceux qui les suivront jusqu'à la fin des siècles. De ce texte même, j'ai fait ressortir l'assurance d'un succès infaillible attachéà cettemission. En eflet, l'ordre que le Christ donnait aux apôtres et à leurs successeurs légitimes, il s'engageait à les mettre à môme de l'accomplir par son assistance continuelle. C'est donc une étude importante, un moyen siîr pour découvrir où est la véritable Eglise, que de rechercher quelle est celle qui a reçu les bénédictions promises, obtenu le succès qui avait une parole divine pour garantie.

Nous ne pouvons douter que les apôtres, en vertu de cette promesse, non-seulement allèrent prêcher l'Evangile aux nations, mais les convertirent. Ce fut en vertu de la même promesse encore, que leurs successeurs dans l'Eglise continuèrent à remplir le même

devoir, d'annoncer le Christ, et le Ciirist crucifié, aux. nations qui n'avaient jamais entendu son nom ; et l'on doit reconnaître qu'ils furent redevables de leurs succès à la promesse qu'ils ont reçue ; par conséquent, à la règle qu'ils s'imposèrent de baser l'enseignement de l'Évangile sur les fondements auxquels cette promesse était attachée. Ce qui était vrai à ces époques primitives, l'est encore aujourd'hui. Montrez-moi que vous obtenez les succès promis à l'Église véritable, je vous reconnais pour cette Église ; mais si votre prédication a été impuissante et stérile. Dieu n'était pas avec elle, et Dieu ayant promis d'être ayec son Église, vous n'êtes point l'Église de Dieu.

Tel est, mes frères, le sujet que j'aurai à traiter : mon dessein est de rechercher quel a été le succès qui a suivi la prédication de l'Évangile du Christ, suivant l'une et l'autre des deux règles de foi différentes que j'ai essayé d'expliquer. Je commencerai d'abord par l'examen de l'histoire des différents établissements fondés en Angleterre, et dans les autres pays protestants, pour répandre la lumière de l'Évangile parmi les nations qui sont dans les ténèbres. Dans un tel but, mon intention est, autant que possible, de ne citer que des autorités inattaqualdes; je veux même, à une ou deux exceptions près, m'interdire toute autorité catholique, qu'on pourrait regarder dans ma bouche comme suspecte ; je tacherai de me borner au témoignage de ceux qui sont maintenant chargés de ces missions, ou aux rapports des sociétés qui dirigent et qui soutiennent leurs efforts.

Depuis les apôtres, la conversion du monde a toujours été en progrès; pas un siècle, surtout à ces époques que l'on représente comme ensevelies dans les ténèbres de la superstition, pas un demi-siècle ne s'est écoulé, qui n'ait été marqué par la conversion de quelque peuple à la foi du Christ. Par conversion, je n'entends pas seulement la situation morale d'un peuple qui reçoit l'enseignement de missionnaires étrangers, mais l'établissement du culte au bout de quelques années et son existence indépendante. Sans doute, il y avait toujours rapport, communion, avec l'Église mère à laquelle on était redevable de la foi; mais, dans ces contrées nouvellement converties, il n'existait pas moins une hiérarchie locale, indigène, qui gouvernait un grand nombre de congrégations et d'églises, régulièrement organisées; aussi, là où les doctrines du Christ avaient été une fois prêchées, l'erreur disparaissait pour ne plus reparaître, et bientôt toute la population devenait chrétienne. Voilà l'idée la plus simple et la plus natur<ïlle qui ressorte du mot de conversion; et, en effet, c'est ainsi

qu'alors les missions étaient dirigées; tels étaient aussi les résultats qu'elles produisaient toujours. Loin que ce zèle pour la conversion du monde se soit ralenti, dans ces derniers temps, on peut remarquer, au contraire, qu'à l'époque de la réforme, ce zèle s'est ouvert une carrière nouvelle en Amérique et dans la péninsule de l'Inde.

Aussi, quand la nouvelle religion, quand le protestantisme s'établit en Angleterre et dans quelques parties du continent, les hommes qui en étaient les chefs crurent devoir se montrer les héritiers de la promesse faite par le Christ ; et, non contents de se présenter comme les dépositaires d'une révélation nouvelle, ils résolurent d'en faire part aux nations qui n'avaient pas encore joui du même bonheur. Dès l'année 1536, l'église de Genève institua une mission pour la conversion des infidèles, qui n'avaient encore aucune connaissance du christianisme. On n'a point de détails sur l'histoire de cette mission : mais il est avéré qu'elle fut stérile, et que l'insuccès en amena l'abandon. On peut donc faire dater du dernier siècle l'ère de l'apostolat protestant. En l'année 1706, Frédéric IV, roi de Danemarck, établit une mission qui jouit encore de beaucoup de célébrité, et sur laquelle j'aurai plus tard quelques détails à donner. Elle florissait surtout dans la dernière partie du dernier siècle, sous la direction de Ziezenbelg, Schultzé et Schwartz; c'est la première mission protestante qui paraisse avoir obtenu quelque apparence de succès.

Ce fut en l'année 1701 que se fonda en Angleterre la première société de missions, autorisée par une charte royale : elle portait le nom de Société -pour la diffusion de la science chrétienne; et, vers la même époque, l'on vit s'établir la Société pour la ^propagation de l'Évangile dans les pays étrangers. A dater de ce moment, jusqu'à la fin du dernier siècle, on ne peut signaler la fondation d'aucun établissement de ce genre. Ce fut en 1792 que la société des missions anabaptistes, devenuedepuissi célèbre par ses nombreuses traductions de l'Ecriture en langues orientales, publiées à Serampore, son quartier-général, reçut son organisation définitive; en 1795 parut aussi la Société des missions de Londres, qui appartient à la congrégation des Indépendants; elle fut suivie, l'année d'après, par la Société des missions écossaise; en 1800, la Société des missions de l'église établie commença à se produire. Depuis, on a vu s'élever un grand nombre d'associations secondaires. Beaucoup ont eu pour fondateurs, en Angleterre, des membres de différentes religions, comme les Weisleyens, et d'autres qu'il est inutile de nommer. Outre ces sociétés, qui

existent dans la Grande-Bretagne, il y en a d'autres semblables en Amérique, quelques-unes en Allemagne, et d'autres en France, qui, toutes, ont dirigé leurs travaux vers le même but. En d'autres termes, je puis dire que les nations les plus puissantes et les plus éclairées du monde, suivant la chair, ont déployé un zèle extraordinaire pour obtenir le grand résultat de la propagation du christianisme parmi les infidèles.

Si l'on demande de quels moyens elles peuvent disposer, nous répondrons que jamais, depuis le temps des apôtres, on ne se servit de telles armes, je ne dis pas seulement pour la conversion des infidèles, mais pour la réalisation de tout grand dessein intellectuel. Il ne m'a pas été toujours possible de consulter les documents les plus récents, et j'ai dû me contenter de ceux qui étaient à ma portée. Si je fais mention de cette circonstance, c'est pour expliquer comment je ne lais pas toujours usage des renseignements qui n'ont qu'un an ou deux de date, afin qu'on ne suppose pas que j'en aie pu écarter qui auraient été contraires à mes assertions. J'ai pu cependant me procurer assez complètement ceux qui remontent à deux ou trois ans; et voilà pourquoi j'emprunterai, à cette époque, les faits que j'aurai à citer. L'exposé que je présenterai sera assez exact pour que l'on suive les résultats du système appliqué; car cet examen peut également s'exercer sur un petit ou sur un grand nombre d'années. En effet, si nous arrivons à constater que les tentatives n'ont échoué, ni par le manque de temps, ni par l'impuissance des moyens employés, il faudra bien accuser l'impuissance du principe.

Des documents authenthiques, publiés dans le Christian Register de 1830, nous apprennent que cinq de ces sociétés, parmi lesquelles on ne compte pas les cinq plus riches ' ont réuni, en Angleterre, jusqu'à 198,151 livres sterling de capital; et si les autres sociétés ont reçu ou ont levé, sur leurs souscripteurs, un impôt proportionnel, la somme peut avoir presque doublé ^

• 11 nest question ici ni de la Sock'lé pour hi propagation de la science chrétienne ni de la Société des missions écossaise.

' Voici les chiffres exacts,

]\Iissions wesieyennes livres sterling. 55,565

iNlissions de l'église établie 47,328

Mission indépendante de Londres 48,226

Mission anabaptiste • 17,185

A reporter. . 168,304

Il ne faut pas oublier ici la coopération des sociétés étrangères, surtout celles d'Amérique, dont les moyens pécuniaires ont toujours été très-considérables. ^

Nous pouvons établir nos calculs sur une autre base. En l'année 1824, on se vantait de consacrer la somme de 1000 livres sterling par jour à l'œuvre des missions, ce qui donnerait un total de 365,000 livres sterling par an, consacrées à cette grande tâche \ Or, on verra bientôt que ce total même est au-dessous de la vérité.

Mais il y aurait de l'injustice à ne pas reconnaître le secours immense que tirent ces sociétés en Angleterre, de la plus importante de toutes, la Société biblif{ue. Une grande partie des fonds de cette dernière passent aux autres sociétés, qui reçoivent d'elle les saintes Ecritures, c'est-à-dire, suivant le protestantisme, le moyen de succès le plus puissant et le plus indispensable. Le trente et unième rapport annuel, le dernier que l'on ait publié, fixe, pour l'année 1835, 1" mars, le total des recettes à 125,721 livres sterling, 14 schellings ^

Par le même rapport, nous apprenons que les dépenses de la Société, pendant trente et un ans d'existence, se sont élevées à 2,121,640 livres sterling 18 schellings 11 sous '. Il paraît que cette Société seule a publié neuf millions cent quatre-vingt-douze mille neuf cent cinquante Bibles ou Nouveaux Testaments, auxquels, si l'on ajoute les publications d'autres sociétés en Europe et en Amérique, s'élevant au chiffre de 6,140,378, on obtiendra le total énorme de quinze millions trois cent trente- trois-mille trente-huit exemplaires*.

Repori. . 168,304

Société pour la propagation de l'Évangile ' 29,847

Total. . livr. sterl. 198,151 Nous ne parlons pas de la Société pour la propagation de la

science chrétienne, dont la caisse peut renfermer, livr. sterl 50,000

Ni de la Société des missions écossaise qui doit disposer d'un fonds de 45,000

Total. . livr sterl. 293,751 Comme la livre sterling est de 25 francs, cette somme équivaut, en monnaie de France à 7,343,775 francs.

' Quarlerly Review, juin 1825, p. 29.

* Trente et unième rapport. Londres, 1835, p. 15G. ' Idem,]). 142.

* Pages 142 et 145. Je ne sais si l'on ne doit point déduire, des publications étrangères, les exemplaires achetés au dehors pour le compte de la Société , et qui font partie du chiffre de neuf millions.

( 166 ) A toute autre époque, un tel résultat aurait paru incroyable; et si le moyen de conversion le plus sûr consiste dans la propagation de la parole écrite, on pourrait s'attendre aujourd'hui à une riche moisson, car la semence n'a pas été jetée d'une main avare.

Mais, môme en ajoutant le revenu de cette Société à celui des autres sociétés de missionnaires, dont j'ai déjà parlé, on n'aura pas atteint la somme totale de leurs ressources, sans doute par suite d'omissions dans la liste que je vous ai donnée. Car le Missionary Register offre un tableau de l'accroissement progressif du revenu des sociétés protestantes, depuis 1823 jusqu'en 1835, où nous voyons une augmentation continue, qui de 367,373 livres sterling va à 778,035 livres sterling par an, chiffre de l'année dernière '.

Dans cette somme ne sont pas compris les secours fournis par le gouvernement. Aux Indes, par exemple, on compte des évoques, des archidiacres, des chapelains, dont l'existence ne dépend pas de l'éventualité des souscriptions, mais qui jouissent d'une dotation considérable, et qui peuvent consacrer leur temps à la conversion des infidèles, sans être inquiets du pain de la journée.

Dans la Nouvelle-Galles du Sud , le gouvernement local , d'après les ordres reçus d'Angleterre, donne 500 livres sterling par an à deux missionnaires, nommés par la Société des missions de l'église établie, pour entreprendre la conversion des naturels du pays ^ Dans d'autres colonies, des allocations semblables sont, je crois, consacrées au même objet, comme dans le Canada par exemple ; les missions africaines, pour les esclaves affranchis, reçoivent aussi des secours du gouvernement : de sorte qu'on peut dire que ces sociétés disposent des moyens les plus grands que peuvent leur offrir des ressources matérielles presque illimitées.

' J'emprunte ce fait au Rev. Rickerslelh, dans ses remarques sur les progrès du papisme, page 66.

^ Documents parlementaires sur les populations aborigènes, publiés par l'ordre de la chambre des communes, le 14 août 183'i, page 148. Les instructions données par cette Société à un de ces missionnaires paraîtront bien étranges à des oreilles catholiques. Elles commencent ainsi : « Instructions du comité de la Société des missions de l'église établie au Rev. W. Watson, et à Mad. Watson, sur la missoin qu'ils vont acomplir dans la Nouvelle-Galles, auprès des aborigènes de la Nouvelle-Hollande. Nos bien aimés dans le Seigneur! le comité s'adresse à vous et à Mad. Watson, avec une paternelle sollicitude (p. 151). «La Société a-t-elledonc une juridiction épiscopale, ou toute autre juridiction, pour exercer une sorte d'autorité paternelle sur les ministres de l'Évangile? ou est-ce la Société qui envoie les missionnaires?

Ces fonds sont naturellement consacrés à l'entretien des personnes qui entreprennent l'œuvre du ministère ; on les envoie dans toutes les directions : mais les recensements que j'ai pu me procurer des personnes employées sont si contradictoires, qu'il n'est pas facile de donner des chiffres précis. Je sais qu'un journal scientifique faisait monter, il y a quelques années, à cinq mille les personnes employées dans ces missions *. Cette évaluation est peut-être un peu exagérée. Cependant, à en juger par la dotation que cette institution possède et qu'elle consacre, sans doute, à l'usage auquel elle est destinée, ce nombre doit être grand. Dès 1824, la Société des missions de l'Église avait, à elle seule, 419 agents, et l'on assure que la Société wesleyenne en avait 623 ^ : de sorte que deux de ces sociétés seulement comptaient 1042 missionnaires. En prenant ces chiffres pour bases, en attribuant à chaque Société un nombre d'agents proportionnel à sa dotation, nous obtenons un chiffre de 3,000, sans parler des missionnaires américains, et de tous les autres missionnaires étrangers, qui sont fort nombreux. Quoi qu'il en soit, je n'hésite pas un moment à dire que le nombre des agents employés par les missions protestantes est trois ou quatre fois plus grand que celui des agents employés par les missions catholiques.

Ces missionnaires protestants ne manquent d'aucune des ressources qui leur sont nécessaires pour la tâche qu'ils vont entreprendre; ils n'ont pas à craindre d'être abandonnés; non-seulement ils ont les moyens de pourvoir à leur existence, mais ils jouissent d'une certaine aisance, qui doit ajouter à leur influence dans les localités où on les envoie. Cette allocation attribuée aux missionnaires varie suivant le lieu de la mission. Les uns, ceux d'Amérique par exemple, ont 100 livres sterling (deux mille cinq cents fr.) par an; dans d'autres missions, et, en particulier, dans les missions asiatiques, cette allocation s'élève à 240 livres sterling (trois mille cinq cents francs) par an, avec une augmentation de 40 livres (mille francs) si le missionnaire est marié, et de 20 livres (cinq cents francs) par tête d'enfant. Le missionnaire du cap de Bonne-Espérance avait 300 livres sterling (sept mille cinq cents francs), et, dans les missions de l'Australie, dont je parlais tout à l'heure, il y avait deux missionnaires avec une allocation de 500 livres sterling par an

' Nouveau journal asiatique, 1828; vol. ii, p. 32. * Quarterly Review, ut supra, p. 29.

(douze mille cinq cents francs). Ces détails prouvent que les missionnaires protestants n'ont pas à s'inquiéter de leur subsistance, et qu'ils peuvent se consacrer exclusivement à la grande œuvre dont ils se sont chargés. Je ferai remarquer ici en passant, et seulement pour en prendre acte, sauf à y revenir plus tard, que les missionnaires envoyés par l'Eglise de Rome ou par la congrégation consacrée à cette œuvre ne reçoivent jamais plus de 25 à 30 livres sterling par an (de 625 à 750 francs).

Personne ne saurait le nier maintenant, il y a, dans les missions protestantes, la réunion de tous éléments humains, d'un grand succès; l'on doit s'attendre à tous les résultats qui peuvent être atteints par le concours de moyens abondants et de ressources etricaces; il faut ajouter que jamais apôtres destinés à cette œuvre importante de la conversion des infidèles ne furent, à envisager les choses sous le point de vue humain, aussi bien préparés, aussi complètement équipés, qu'on nous passe ce terme, pour une campagne religieuse, que ceux qui sortent de ce pays.

Pour confirmer ce qui a été dit plus haut, citons encore la remarque du docteur Buchanam, relativement à l'Inde, l'un des théâtres les plus importants des missions protestantes jusqu'à nos jours. Il résida, pendant plusieurs années, dans ces contrées, et c'est surtout à ses énergicjues représentations qu'est du l'établissement d'un siège épiscopal dans l'Inde. « Aucune nation chrétienne, dit-il, » ne possède un champ aussi vaste, pour la propagation de la foi » chrétienne, que celui qui nous est ouvert par l'influence que nous )) exerçons sur cette population de cent millions d'hommes qui » couvre l'Indostan. Aucune nation n'a joui d'aussi grandes facilités, » pour favoriser l'extension de sa foi, que celles que nous procure )) l'autorité que nous exerçons sur un peuple entièrement passif, qui, » s'inclinant devant notre sceptre, révère nos principes, et regarde » notre domination comme une bénédiction du ciel *. » On le voit, les missionnaires dont il s'agit n'ont jws, à l'exemple des apôtres, à se présenter dans des contrées barbares et indépendantes, au milieu d'hommes sauvages et féroces, comme des brebis au milieu des loups, sans autre défense que leur douceur inolTcnsivc et leur confiance en Dieu, pour prêcher un évangile contraire aux passions, aux intérêts,

' Mémoire sur l'utilité d'un établissement ecclésiastique dans l'Inde Lriianniqui- ; deuxième édition, p. 48.

aux habitudes de ceux auxquels on l'annonce; mais, le pl:us souvent, ils jouissent de tous les genres de protection, et rencontrent toutes les facilités possibles pour accomplir leur œuvre.

Le moment est venu d'examiner les résultats obtenus par ces immenses moyens. J'entrerai à ce sujet dans les détails, et, prenant l'Inde pour point de départ, j'étendrai mon examen à toutes les contrées où l'action des missions protestantes a de l'importance. Je suis obligé de laisser ici de côté un point de vue, qui, je crois, aurait présenté de l'intérêt; j'avais réuni un certain nombre de passages, empruntés aux rapports des sociétés de missions, depuis ces dernières années, pour montrer comment, par une singulière coïncidence, les rapports s'accordaient tous à parler de résultats à espérer, et à ne parler jamais de résultats obtenus, à promettre des conversions pour l'avenir, au lieu de donner le chiffre de celles effectuées dans le présent, quoique l'existence de toutes ces missions eût déjà été assez longue pour qu'on dût avoir à annoncer des résultais acquis. Cette investigation, qui nous eût fait traverser la carrière des missions protestantes, dans toute son étendue, nous eût montré partout un état de choses uniforme. Mais nous avons, sans cela, tant à voir et à dire, que j'ai dû me résigner à laisser de côté ce point de vue pour aller plus directement au but de ce travail.

Dans l'Inde, il y a un grand nombre de sociétés, d'églises ou de sectes, qui se consacrent à la propagation de la foi chrétienne et à la conversion des indigènes plongés dans l'idolâtrie. L'établissement de ce genre qui doit le premier attirer nos regards, c'est naturellement celui qui se lie à l'établissement religieux de ce pays, celui qui jouit de tout l'appui et de toutes les ressources qu'une église puissante, ou du moins qu'une église richement dotée, peut donner. Que, s'il s'agit de constater ce qui a été fait dans cette mission, nous nous renfermerons dans les documents qui nous sont donnés par les rapports de l'évêque si zélé et si actif de Calcutta, le docteur Héber.Cet ecclésiastique a visité une grande partie de l'Inde, pour observer l'état de la religion, et découvrir quelles sont les perspectives de succès ouvertes devant les travaux des missionnaires. Çà et là, en effet, il mentionne les nouveaux convertis, devenus membres de l'église établie, qu'il a trouvés dans les diverses localités qu'il a parcourues. Par exemple à Benarès, qui compte une population de 582,000 âmes, il a confirmé quatorze personnes; et, d'après sa propre évaluation, le nombre des chrétiens montait, dans cette ville,

à cent personnes seulement. Au premier abor<|, on serait tenté de supposer que ces personnes étaient toutes des indigènes converties par les sermons et les instructions des missionnaires qui leur exposaient les doctrines du christianisme. Il n'en est rien, comme le propre témoignage du docteur Héber ne nous permet pas d'en douter. En effet, en parlant de Chumar, il dit : « Les travaux des mis- )) sionnaires ont eu presque uniquement pour objet les femmes des h soldats anglais, qui étaient déjà sorties de leur caste par leur ma- » riage, ou quelques individus musulmans ouindous que la curiosité, » ou un motif plus louable, avait conduits à leurs écoles ou à leurs » églises. » Et nous ne devons pas supposer qu'il entende, par ces derniers mots, désigner des personnes actuellement converties, car il en parle en ces termes : « Le nombre de ces poursuivants de la » véritc, à ce qu'on m'a rapporté, n'est pas sans importance, dans ce » moment même, et il augmente tous les jours. Mais je dois dire, » quant aux personnes actuellement converties, que si l'on en ex- » cepte les femmes des soldats, je n'en ai rencontré qu'un très-petit )> nombre, et que ce petit nombre de conversions avaient été opérées » par l'archidiacre (Corrie) '. » Ainsi, lorsqu'il s'agit d'une vaste contrée, comprenant des villes populeuses, il ne faut compter que cent convertis sur 582,000 indigènes, et tous, sans exception, sont des femmes qui ont déjà abandonné leurs castes, en épousant des Européens, et qui ont été naturellement amenées à embrasser la religion de leurs maris, par suite de leur mariage, bien plutôt que par suite des prédications des missionnaires protestants.

Dans un autre endroit, le même évoque s'exprime ainsi qu'il suit : '( Ces chrétiens indigènes, qui sont membres de l'église d'Angle- » terre, au Bengale, ne dépassent pas le nombre de cinq cents » adultes, qui se trouvent surtout dans les districts de Benarès, Chu- » mar, Buxar, Meerut et Agra: les femmes des soldats européens ^ forment la plus grande partie de ce chiffre ^ » ' Cet aveu est extrêmement important. Yoilà un chiffre précis, duquel il résulte que, sur une population immense, sur une population composée de plusieurs millions d'habitants, le nombre des chrétiens indigènes se réduit à cinq cents convertis qui presque tous ont embrassé le christianisme sous l'influence des circonstances que j'ai déjà

' Relation d'un voyage dans les provinces supérieures de l'Inde; deuxième édition, vol. 1. p. 395.

^ Ibid., vol. III, p. 338.

signalées. Non que je veuille jeter sur eux aucun blâme; pour avoir perdu le droit de caste dans leur pays, pour avoir épousé des Européens, ces femmes n'en ont pas moins de mérite devant Dieu, et 1 ame du dernier Indien, appartenant à la caste la plus infime, est aussi précieuse, aux yeux du Créateur, que 1 ame du plus illustre des brames : mais, puisqu'il s'agit d'apprécier l'efficacité d'un système, nous sommes obligés de rechercher l'influence qui lui appartient réellement; or, il est évident que l'évéque dont il s'agit ne peut pas attribuer les conversions effectuées aux doctrines et aux prédications des missionnaires, autant qu'à la circonstance du mariage des femmes indiennes avec des Européens et à la déchéance de leur droit de caste, déchéance par suite de laquelle elles avaient cessé de faire partie de leur nation.

J'ai pris note des conversions mentionnées dans la relation de cette tournée épiscopale, et ces recherches ont confirmé deux points que je regardais déjà comme acquis : le petit nombre des convertis, et cette circonstance que ces convertis étaient des personnes rejetées du sein de leur religion. Ainsi, à Buxar, il est fait mention d'une conversion faite par M. Corrie, et la personne convertie était la veuve d'un sergent; et d'une autre conversion opérée par M. Palmer dans les mêmes circonstances *. A Agra, nous trouvons une petite congrégation composée de vingt individus à peu près, formée par l'archidiacre dont il vient d'être parlé *; mais quelques pages après, nous voyons que les chrétiens indigènes de ce district descendent tous d'Européens ^ Dans un endroit, l'auteur parle de deux convertis *. Dans un autre, il dit : « C'est le troisième ou le quatrième des chré- » tiens dont j'ai entendu parler comme dispersés dans les provinces » montueuses \ »

Il n'est pas difficile de recueillir, dans l'ouvrage de cet historien et de ce témoin oculaire des missions protestantes dans l'Inde, l'aveu de l'échec complet, général, éprouvé par ces missions. Dans un endroit, il a écrit à sir W. Horton que « les exemples de conversions au chris- » tianisme sont très-rares *. » Dans une lettre à mistriss Douglas, il

' Vol. II , p. 334.

^ Ibid., p. 339.

' lUd., p. 342.

* Ihid., p. 10.

' lUd., p: 257.

■^ J6îd., vol.Ill, p. 253.

» dil qu'il n'y a jusqu'ici qu'un très-petit nombre d'Indous qui aient » embrassé le christianisme ', » et, dans une autre occasion, il reconnaît « qu'il s'est converti tout juste assez d'Indous et de musul- )> mans pour prouver que la conversion de leurs coreligionnaires » n'est pas impossible \ »

Mais on a remarqué que l'évêque Héber regardait le Midi comme le grand siège du protestantisme dans l'Inde, et avait coutume de dire, comme le rapporte son chapelain : « Là est la force de la cause protestante. » Il se complaisait tellement dans cette idée, avant d'avoir visité le pays, qu'il envoya en Angleterre des rapports à ce sujet que nous avons le droit de qualifier de très-exagérés. Par exem- ])le, il écrivait ce qui suit : « Vous avez appris le nombre considé- » rable (je pense qu'il s'élève à quarante mille) des chrétiens protes- » tants répandus dans les différentes parties de la résidence, enfants » spirituels de Schwartz et de ses successeurs '. » Comparez maintenant à ce passage cette phrase tirée d'une lettre postérieure de onze ans : « Le nombre des conversions s'augmente graduellement, et il y » a maintenant, dans le Midi de l'Inde, environ deux cents congré- » gâtions prolestantes. On fixe quelquefois vaguement le nombre des » personnes qui en font partie à quarante mille; je doute qu'il •» s'élève à quinze mille; mais, à tout bien considérer, ce nombre )> est déjà très -grand *. »

Ce nombre de quinze mille est très-grand, en effet, et j'ajouterai qu'il est beaucoup trop grand, comme je ne tarderai pas à le démontrer. Ces missions ont été établies en 1706, ainsi elles ont eu une existence de plus d'un siècle, en les faisant seulement dater de Schwartz ; on peut dire que, depuis cinquante-six ans, elles fleurissent dans toute leur force et toute leur puissance. Schwartz se trouva dans les conditions les plus avantageuses; il devint le favori du prince régnant, le rajah de ïanjaour, dont il éleva le neveu, le rajah actuel ; ([uoique ce prince n'ait pas embrassé le christianisme, souvent il servit de médiateur entre le rajah et le gouvernement britannique; deux fois il sauva ïanjaour, et dans de nombreuses occasions il réussit à faire payer le tribut par les provinces rebelles. C'était, en outre, un

' Vol. m, p. 261.

= Ilid., p. 284.

^ Ibid., p. 444.

♦ Ihid., p. 460.

( 173) homme d une vie exemplaire et d'un caractère si excellent, que le prince avait coutume de lui dire qu'il voudrait qu'il pût faire des chrétiens de tous ses sujets, pour les corriger, s'il était possible, d<' leurs coupables pratiques *. C'étaient là de grands avantages, el l'évêque le reconnaît lui-même, en disant qu'il en fit plus que tous les ouvriers évangéliques qui travaillèrent dans l'Inde. Or, quel succès obtint-il? On dit qu'il convertit sept mille indigènes'; et comme je crois qu'il sera facile de faire voir que ces missions ont été dans un état de décadence, plutôt que de progrès, depuis la mort de Schwarlz, vous comprendrez quelle diminution il faut faire sur ce chiffre de quinze mille.

L'évêque, vers la fin de sa vie, car il mourut pendant le cours de cette tournée pastorale, arriva dans cette partie de l'Inde, et il nous a laissé un dénombrement exact des chrétiens qui s'y trouvèrent. Il arriva donc à Tanjaour, le quartier général des missions de Schwartz, où l'on n'avait jamais vu d'évêque, et il confirma tous ceux qui étaient disposés à recevoir ce sacrement. Le nombre des personnes confirmées fut de cinquante, et celui des chrétiens qui approchèrent de la sainte table ne s'éleva pas au-dessus de cinquante-sept '. Ensuite il se dirigea vers Trichinopoli, autre mission très-importante, et le nombre des confirmations fut de onze *. Ainsi, au lieu des quarante mille personnes dont on parlait d'abord, au lieu des quinze mille auxquelles on s'était ensuite réduit, dans les deux localités les plus populeuses, dans celles où Schwartz dirigeait en personne la mission, et se voyait appuyé par ses coopéra tcurs les plus intelligents, on trouve ici onze, là douze chrétiens à confirmer. Maintenant faites le calcul proportionnel, en prenant ces chiffres pour base, et vous verrez combien vous serez loin d'atteindre ce chiffre de quinze mille chrétiens faslueusement proclamé. L'évêque lui-même reconnaît que, bien loin que ces missions soient en progrès, bien loin que le nombre des chrétiens s'augmente de jour en jour, bien loin que le protestantisme voiedans ce lieu les perspectives de l'avenir'ouvertes devant lui, les missions dont il s'agit sont dans un état de décadence et de ruine. «. Les » missions, s'écrie-t-il, sont dans un état qui réclame beaucoup de

' BuchaDam, p. 77

- Héber, ibid.

^ Lettre par Kohloff le missionnaire, vol. III, p. 495.

* Pag. 499. Le chapelain élève ce nombre jusqu'à 50.

» secours et une prompte restauration ; leurs fonds , qui étaient » considérables, ont été dilapidés depuis le temps de Schwartz, par » ses successeurs, hommes très-pieux, mais au moins aussi ignorants » des choses de ce monde ; et, quoique j'aie trouvé chez eux. une grande » piété et une bonne volonté incontestable, je pourrais souhaiter un » peu plus d'énergie dans la manière dont ils se conduisent à » présent *. » «

Nous possédons sur ce sujet un autre document fort important : c'est le rapport d'une autre tournée ecclésiastique, dont le but était d'examiner l'état de ces missions. Ce rapport est signé par KohloCf et Sperschneider, qui furent à la tête de ces missions de l'an 1820 à l'an 1823. Le rapport établit qu'il y avait douze congrégations indigènes, et que chacune de ces congrégations se composait de cinq à douze villages, de sorte que nous avons la statistique de la religion dans cent onze villages. Maintenant, combien croyez-vous qu'il y avait de chrétiens dans ces cent onze villages? Eh bien, en 1823, on nous apprend qu'ils réunissaient, à eux tous, 1,388 chrétiens! Ainsi le nombre des chrétiens qui, suivant la première version, s'élevait à quarante mille, selon la seconde à quinze mille, est réduit ici, par le témoignage des missionnaires eux-mêmes, à treize cent quatre-vingthuit. Or, CCS missions, qu'on s'en souvienne, avaient été fondées en 1730 et 17M. Il résulte, il est vrai, de ces rapports, qu'entre 1820 et 1823 le petit troupeau des chrétiens s'augmenta de quatre-vingttrois personnes, de sorte qu'il y eut enfin un progrès. Mais, en comparant le rapport des morts et des baptêmes, à cette époque, nous trouvons un excédant de soixante-quatorze naissances sur les morts; reste donc à neuf nouveaux néophytes qui, en quatre années, se joignirent au troupeau; car le reste du chiffre se compose des enfants qui, issus de parents chrétiens, étaient naturellement présentés au baptême. En effet, le même rapport parle, dans un autre passage, de neuf adultes, baptisés dans cet intervalle de temps ^ Ainsi voilà une

' Vol. III, p. 455

- Rapport de P. C. K. Soc. Londres, 1825, p. 110. Le nombre des chrétiens est établi ainsi qu'il suit :

En 1820 J305

Accroissement en quatre années 83

Enfants baptisés dans cette période. . . . 223

Morts. . . - 149

Excédants des naissances . 74

mission regardée par un évèque comme le centre et le cœur du protestantisme dans l'Inde, fondée depuis plus d'un siècle et qui a fleuri pendant une période de cinquante à soixante ans, depuis ce Schwîirlz qui, dit-on, opéra des merveilles dignes des temps apostoliques; et le résultat de tout cela, à la fin de cette période, c'est une congrégation de 1,300 chrétiens sur centonze villages, congrégation qui se recrute, en quatre ans, de soixant<i-quatorze nouveaux membres par l'excédant des naissances sur les décès, et de neuf membres en sus par les conversions, ce qui donne pour moyenne annuelle des conversions un chiffre de deux personnes! Je le demande, y a-t-il, dans ce tableau des progrès du protestantisme, quelque chose qui soit de nature à donner de vastes espérances et à satisfaire le zèle le moins ambitieux? Encore ne dois-je point terminer ce qui me reste à dire sur cette mission, sans faire observer que ceux qui la visitèrent expriment en même temps leur regret de l'avoir trouvée dans un si déplorable état de décadence.

Ils reconnaissent que le nombre des convertis, dans ces quatre années, a été, en effet, bien petit; mais, qu'à considérer les difficultés et les désavantages auxquels les chrétiens de ces contrées sont exposés, cet accroissement est digne de remarque. Ils se plaignent aussi des graves abus qui se sont introduits dans ces églises naissantes. Par exemple, à Vatistergoudy, les enfants sont si mal instruits, qu'il faut renoncer à tout espoir de faire là de véritables chrétiens, jusqu'à ce qu'une réforme complète ait eu lieu; en outre, on y compte plusieurs convertis qui vivent dans le scandale de la bigamie. A Serfajecrasahpooram, on pratique des cérémonies idolâtres; à Manickraram, on est enfoncé dans les ténèbres de l'ignorance relativement à tout ce qui regarde la religion; à Tarasaram et à Kawastalam, le mépris et la négligence des devoirs religieux ont été si loin, qu'il a fallu excommunier plusieurs familles '. Je pourrais multiplier les citations pour confirmer ce que j'ai dit sur l'état de décadence de ces missions, mais je me contente de m'en référer au vingtième rapport du Missionary Register, dans lequel les désenchantementslesplus amers se sont épanchés. C'est, à Tranquebar, un missionnaire qui exprime le vif désir

Les neuf convertis se partagent ainsi : on 1820, trois; en 1821 , un; en 1Ô22, un ; en 1823, quatre.

' L'évêque Héber se plaint aussi des dissensions qui se sont élevées entre les pasteurs et leurs troupeaux, et de la tyrannie et du fanatisme des premiers. Tom. III, p. 444,

( 176) qu'il aurait de pouvoir annoncer, ne fut-ce qu'une seule conversion, produite par la grâce de Dieu, et le regret non moins vif qu'il éprouve d'être obligé d'avouer « combien les progrès sont lents, jusqu'à ce jour, » dans l'ancienne et vénérable mission des côles du Coromandel ' » C'est une autre voix qui s'élève à Travancore pour se plaindre du peu d'efficacité des travaux des missionnaires dans l'année qui a précédé".

Mais, voici qu'il me faut encore atténuer les chiffres que j'ai donnés plus haut comme indiquant les résultats des missions protestantes. En effet, il y a tout lieu de penser, d'après l'assertion d'un homme dont l'autorité est d'un grand poids, et en raison d'indices non moins graves, que les conversions opérées par Schwartz et ses successeurs eurent principalement pour objet des hommes de demi-sang; en d'autres termes, des descendants des Européens. Martyn, ce missionnaire auquel j'ai déjà fait allusion, et dont le caractère commande l'estime, Martyn, cet homme qui parle avec une générosité si désintéressée des travaux des autres, cl une modestie si naturelle des siens, que son témoignage ne saurait être suspect, s'exprime ainsi à ce sujet, dans son journal particulier : « Schwartz, Kohloff et Joënecke éta- )) blirent une école d'enfants de demi-sang à un mille et demi de » Tanjaour ; mais ils revenaient chaque soir à l'église de Tanjaour » pour prêter le secours de leur ministère à soixante ou soixante-dix » personnes du régiment du roi (King's régiment), qui avaient l'ha- » bitude de s'assembler pour des œuvres de dévotion ; après quoi, » Schwartz ofïiciaiten Portugais pour leurs femmes etleursenfanls*. » Voilà donc le résultat exact de ces missionnaires, et vous voyez combien il diffère du résultat qu'on leur avait d'abord prêté! Je ne dis point qu'on ait eu le dessein de tromper, mais il est évident que, par un motif ou par un autre, on a poussé l'exagération au delà de toutes les limites, dans les rapports qu'on a publiés en Angleterre, et où ou a présenté, sous les couleurs les plus magnifiques, le tableau des succès des missions protestantes dans l'Inde et sur les autres points de l'ancien continent.

L'évêque Héber a écrit, en outre, quelques passages très-remar- (juables touchant les perspectives de succès que peuvent avoir ces missions, eu égard à la situation actuelle de l'Inde, et c^ux-là mêmes

qui seraient disposés à contester la justesse de ces prévisions doivent reconnaître qu'il a une connaissance personnelle des faits qui leur servent de base. Lorsqu'il représente la conversion de l'Inde comme presque impossible, c'est l'expérience du passé qu'il invoque pour motiver sa conviction. Yoici comment il parle d'un imposteur mahométan qui voyageait dans ces contrées : « Que de temps s'écoulera » avant qu'un missionnaire chrétien, dans l'Inde, inspire autant de » vénération et d'amour ! Mais cependant le succès d'un pareil impos- » leur peut donner quelques espérances légitimes à la patience labo- )) rieuse des ministres de la parole divine; pourquoi ne les écoute- » rait-on pas un jour, puisqu'on écoute ces hommes? Il faut donc » attendre avec confiance le jour où par la bénédiction de Dieu nos » efforts auront aussi des résultats, et oii notre église, jusqu'ici stéï> rite, parviendra à s'établir et deviendra une heureuse mère entourée » de ses enfants '. » Et de môme, dans un autre passage : « Quant à » ce qui regarde la conversion des indigènes, il y a un commence- » ment, et, quoique ce ne soit qu'un commencement, il promet pour » l'avenir. »

Ces documents ne sont pas les seuls que nous ayons compulsés sur l'état des missions de l'église d'Angleterre dans l'Inde; nous avons trouvé des détails non moins précieux dans les rapports des autres années. Ainsi, à la date de l'année 1837, dans le rapport de la Société pour la propagation de l'Evangile, il y a un extrait d'une lettre du professeur Craven, où il établit que, pour ce qui regarde les conversions, rien n'a été fait qui puisse satisfaire le zèle sans bornes de ceux qui, préoccupés du but qu'ils veulent atteindre, mesurent d'un intrépide regard les obstacles qui les séparent de ce but. Cela, ajoute-t-il, ne doit donc pas surprendre la Société qu'il a l'honneur de servir; mais tout ce qu'il était possible de faire, avec la bénédiction de Dieu, a été tenté jusqu'à ce jour par M. Christian, un des missionnaires de la Société \ L'année suivante, vient un autre rapport, et le même professeur parlant' d'une mission ouverte par M, Christian, parmi les habitants des montagnes, la signale comme s'annonçant sous les meilleurs auspices, parce que les indigènes ne sont pas sous l'empire des préjugés de caste, «préjugés, ajoute-t-il, qui ont opposé jusqu'ici des

T. III, p. 337.

» obstacles insurmontables à tous les efforts de nos missionnaires les » plus zélés et les plus vertueux. » Vous le voyez, voilà un obstacle qualifié d'insurmontable par les missions protestantes.

L'évéque Héber fait cette remarque : « Si l'on excepte Calcutta et » ses alentours, il n'y a pas de secte assez importante pour être citée » après l'église d'Angleterre. » C'est des protestants seulement que l'évéque entend ici parler, car je vous prouverai, dans ma prochaine conférence, que les congrégations de catholiques indigènes sont trèsnombreuses dans plusieurs districts. J'irai plus loin, et je vous ferai voir qu'il y a des villes qui comptent plus de catholiques qu'il n'existe de protestants dans toute l'étendue de la présidence, d'après l'aveu des missionnaires qui ont un intérêt direct, personnel, à ne point diminuer le nombre des conversions opérées par eux. Mais il y a une autre classe de protestants très-actifs et très-zélés, je veux parler des anabaptistes, des établissements desquels je me suis déjà occupé, et qui se sont surtout signalés comme traducteurs et distributeurs des saintes Écritures. Il y a bien peu d'années que l'abbé Dubois ', qui a résidé pendant trente ans dans l'Inde, affirma, d'une manière publique, que pas une seule conversion n'avait été opérée par les missionnaires protestants. Cette assertion provoqua des réponses, surtout de la part des missionnaires protestants qui avaient résidé dans les mêmes contrées. Parmi eux, je dois nommer d'abord un homme qui s'était fait remarquer par son zèle pour l'établissement des missions protestantes dans rinde, je veux parler de M. Hough. Si l'on avait à produire un exemple bien avéré d'une coua ersion opérée par les missions protestantes, c'était bien le moment de la citer, pour confondre cette assertion hardie. Eh bien, écoutez, et voyez comment, loin de la contredire, il la confirme : « Tout en exposant les moyens employés par» y> les missionnaires protestants pour la conversion des indigènes de » rindostan, et en maintenant, contrairement à l'assertion de l'abbé » Dubois, que ces moyens sont plus propres à atteindre le but que » ceux que les jésuites ont employés, je n'eu reconnais pas moins que, » sans la protection de Dieu, ils ne sont en aucune façon une garan- » tie de succès. En réalité, je me trouve parfaitement d'accord avec » lui sur un point, c'estque, sous l'empire des circonstances actuelles, » il est humainement impossible de convertir les Indiens. » L'aveu

' Prêtre français d'un rare mérite , et supérieur actuel des missions étrangères de France.

est positif et formel. Si des conversions avaient eu lieu, le missionnaire dont il s'agit aurait-il pu faire, aurait-il fait cet aveu? n'aurait-il pas cité, au contraire, les faits qui auraient donné ù M. Dubois un solennel démenti?

Ce fut M. Townlj qui répondit au nom des Anabaptistes, et le passage de sa réponse que je vais citer est intéressant, parce qu'il y parle des travaux effectués par les autres Sociétés des missions. « L'objet » que j'ai en vue n'est pas tant de faire le dénombrement des con- » vertis, sur la sincérité et la persévérance desquels il est permis de » compter, que démontrer, d'après ma propre expérience, que l'œu- » vre de la conversion est actuellement commencée dans l'Inde. » Actuellement commencée! Et dans quelle année s'exprime- t-il ainsi? En 1823 et 1824, trente ans, par conséquent, après l'établissement de ces missions, dont l'œuvre est actuellement commencée. Encore ses prétentions ne s'élèvent-elles pas jusqu'à citer des conversions. Non, il aspire seulement à démontrer que l'œuvre est commencée, et voici comment il procède à cette démonstration : J'ai cité trois cas au moins » où les convertis étaient indigènes, et où les choses s'étaient passées » sous mes yeux, de sorte que je puis parler de la réalité de ces con- » versions avec quelque confiance. Lorsque je quittai le Bengale, » dans le mois de novembre 1822, il y avait un Indien qui manifes- » tait un vif désir d'entrer dans l'église chrétienne, désir que les mis- » sionnaires de Calcutta pouvaient raisonnablement attribuer à des » motifs vraiment louables ; leurs espérances, à cet égard, se sont )) confirmées, et, au moment où je parle, il a été baptisé. Ici, il y a » eu une similitude remarquable entre les premiers effets obtenus par » les missionnaires de la Société de Londres, et la première victoire » qui a couronné les travaux des missionnaires anabaptistes. Le pre- » mier îndou converti par les missionsanabaptistes embrassa lechris- » tianisme, sept ans après le début des opérations de la Société dans » l'Inde ; la Société de Londres à Calcutta opéra sa première conver- » sion au bout du même laps de temps. Il faut ajouter que la Société » de l'église [churck society) recueillit le premier fruit de ses labeurs, » à Burdwan, après que la patience et la foi de ses missionnaires » eurent été soumises à une épreuve de sept ans *. »

Voilà donc trois sociétés qui, toutes trois, ont travaillé sept ans sans obtenir une seule conversion ; et l'écrivain ne prétend pas dire que,

' British dit. Jan., 1835.

depuis cette première acquisition, il y ait eu un accroissement considérable, et que l'on soit entré dans les voies d'un vaste progrès. Tout au contraire, le premier passage est complètement en désharmonie avec cette supposition. Ce n'est pas tout. Un journal périodique, sincèrement attaché aux intérêts de l'église établie, n'a pu s'empêcher d'être frappé de ces observations, et il exprime son étonnement de ce que de pareils aveux puissent trouver place dans la bouche de ceux-là même qui publient, de temps à autre, des relations de leurs tournées ecclésiastiques, relations dans lesquelles les fruits et les résultats de leurs travaux apostoliques sont représentés comme vraiment extraordinaires et tout à fait satisfaisants, et qui donnent à croire à ceux qui les lisent que les Indiens se sont convertis au christianisme par centaines et par milliers. « M. Hough et M. Townly, dit le critique, » répondent qu'à leur connaissance particulière, dix ou douze con- » versions ont eu lieu. Mais est-ce là le langage que tient M. Townlj » dans ces sermons qu'il se plaît à prêcher dans les grandes villes du » royaume? Est-ce encore là le langage de M, Parson, qui a haran- » gué tant de réunions convoquées au sujet des missions de l'église, » pendant le cours de l'automne dernier? Tout ce que nous pouvons » dire, c'est que nous n'avons pas rencontré un seul des auditeurs de » ces messieurs qui ait compris les choses ainsi. »

Ces remarques sont justes. Certes, ceux qui se souviennent des états répandus dans le public conviendront que, de l'impression laissée dans leurs esprits par ces publications, il ne résultait pas que les missions eussent réussi si mal; que, de l'aveu des missionnaires eux-mêmes, toutes leurs espérances eussent été déçues; qu'après tant d'années écoulées depuis la fondation de ces sociétés, leur succès fût encore en question ; et qu'après sept années de labeurs, chacune de ces sociétés n'eût obtenu qu'une conversion, une seule et unique conversion au prix de dépenses immenses, d'innombrables démarches et d'un déploiement incroyable d'efforts et de travaux.

Dans l'année 1823, une lettre fut adressée par M. Ware, de Cambridge, à un célèbre brame, qui, peu d'années après, fut plus connu dans ce pays, Ram-mahoun-roy, dont on parle continuellement comme d'un homme converti au christianisme, quoiqu'il y ait de puissantes raisons de croire qu'il ne renonça jamais sincèrement à l'attache qu'il avait pour la religion de son pays. Parmi les questions qu'on lui posa, figurait celle-ci : «. Quel est le succès véritable des efforts qui » ont été faits pour convertir les Indiens indigènes au christia-

» nisme? » Sa réponse, datée du 22 février 1824, fut publiée, la même année, à Calcutta, par le révérend M. Adam. Ce ne sont pas des paroles qui m'appartiennent que vous allez entendre, ce sont les paroles d'un autre que je vais citer, et comme c'est un missionnaire, un ministre de l'église établie qui les a publiées, elles onl une autorité que les personnes les plus prévenues ne sauraient contester. « C'est une chose délicate, dit-il, que de répondre à cette question, » parce que les missionnaires anabaptistes, à Serampore, sont for- )) mellement déterminés à contredire quiconque oserait exprimer le » moindre doute au sujet du succès de leurs travaux, et qu'ils ont, » dans différentes occasions, donné à entendre au public que leurs » prosélytes sont non-seulement nombreux, mais parfaitement diri- )) gés. Mais les jeunes missionnaires anabaptistes, à Calcutta, quoi- » qu'ils ne le cèdent à aucune autre classe de missionnaires en habileté, » en savoir et en zèle réel pour la cause du christianisme, ont eu la » sincérité de confesser publiquement que le nombre de leurs prosé- » lytes, après six années d'efforts laborieux, n'excédait pas quatre » personnes. Les missionnaires de la secte des Indépendants, qui » résident aussi dans cette ville, et qui disposent de moyens plus w grands que les anabaptistes, reconnaissent avec sincérité que tous » leurs travaux, après une campagne apostolique de sept ans, qu'on )) nous passe ce terme, n'ont réussi à enfanter qu'un seul prosélyte » à la foi du protestantisme '. »

Ce sont donc là les résultats des travaux d'une des plus importantes sociétés établies pour la conversion des indigènes indiens, et, pour ne plus avoir à revenir sur cette question, je dois parler en peu de mots de la mission qu'on tenta d'établir dans l'empire des Birmans, par l'intermédiaire de M. Judson et de sa femme. Ils résidèrent dans ces localités pendant un certain nombre d'années, et publièrent le journal de leurs travaux ; ainsi c'est de leurs propres aveux que nous tirerons les résultats qu'ils ont obtenus. Ces résultats, les voici : c'est qu'après avoir résidé, pendant sept ans, dans ce district, ils n'avaient pas fait une seule conversion ; qu'au bout de ces sept années ils en opérèrent une, et que le nouveau converti leur amena, quelque temps après, un nouveau catéchumène, de telle sorte qu'ils finirent par rassembler quatre prosélytes; et que, sur ces entrefaites, la guerre ayant éclaté.

' Nouveau journal asiatique, t. il, p. 38.

( 182 ) la mission fut abandonnée '. Ainsi nous retrouvons encore ce chiffre de sept années, nombre fatal qui revient toujours lorsqu'il s'agit de marquer cette période inféconde pendant laquelle les missions protestantes demeurent stériles, période au bout de laquelle la nouvelle église se compose d'un nouveau prosélyte seulement, pour élever, dans les deux ou trois années suivantes, son troupeau jusqu'au chiffre modeste de quatre brebis. Ces personnes, pleines de simplicité, nous exposent, dans leur journal, le procédé qu'elles emploient pour opérer des conversions ; ce procédé consiste à présenter la Bible aux indigènes, et à les exhorter à la lire, dans l'espoir que celte lecture les déterminera à embrasser le christianisme.

11 existe une autre Société dont les efforts se sont dirigés aussi vers rinde idolâtre, mais des succès de laquelle je n'ai pas encore parlé. Il s'agit de la Société des missions écossaises (scotch missionary society), fondée en 1794. J'ai sous les yeux une brochure qui contient un éloquent appel fait à la Société dans le mois de mai de l'année dernière, par le premier missionnaire qu'elle ait envoyé dans l'Inde, M. Duff. Il expose, d'une manière pleine d'intérêt, les défauts du système suivi jusque-là, et il appuie sur les difficultés auxquelles est exposé le missionnaire lorsqu'il entreprend de prêcher l'Evangile. 11 ne sait, dit-il, d'où tirer ses preuves et à quelle autorité en appeler. S'il parle de l'évidence intrinsèque de l'Écriture, le brame lui oppose immédiatement les Védas, et cherche à montrer que leur autorité repose sur une base divine. Si les chrétiens en appellent aux miracles contenus dans les Ecritures, l'Indien a d'innombrables merveilles à mettre en opposition. Ainsi tous les arguments échouent, et, si l'on parvient à grand'peine à leur arracher leur croyance, savez-vous le seul résultat qu'on obtient? Suivant l'expression de l'auteur, c'est de les faire tomber de l'idolâtrie dans l'athéisme, en sautant àpiedsjoints, pour ainsi parler, par-dessus le christianisme, qui cherche en vain à les arrêter. La Société des missions écossaises a donc adopté un nouveau plan. Il consiste à élever des indigènes, dès leur plus tendre enfance, pour le ministère des missions. Ce moyen réussira-t-il mieux? C'est ce que le temps seul pourra nous apprendre. Mais cet abandon du système suivi par les autres sociétés est un aveu et une preuve de son inefficacité.

Que si, après tous ces détails, on demande une conclusion géné-

' Voycï leur journal ou son analyse dans le Quarterly review; déc. 1825, p. 53. '

raie, les aveux ne nous manqueront pas pour établir qu'en embrassant ce qui s'est passé dans l'Inde entière on peut dire que les résultats des missions n'ont pas été heureux. Dans un livre publié à Edimbourg en 1822, sous le titre de Réflexions sur la situation de l'Inde britannique, ouvrage où l'auteur parle d'après sa propre expérience au sujet de la conversion des Indiens, il dit « que les conversions » extraordinaires dont parle le Quarterly review peuvent avoir eu » lieu, mais qu'on ne les connaît pas dans l'est; que les individus » qui ont embrassé la religion chrétienne appartiennent surtout à » celte classe de personnes exclues de leurs castes par suite de leurs w crimes, et qui ont été naturellement attirées vers une religion dont » la morale étaient moins sévère. » Ainsi les catéchumènes, avant de le devenir, avaient perdu leurs droits de castes; cette circonstance, déjà plus d'une fois indiquée, se trouve confirmée par un nouveau témoignage. Mais ici une remarque plus sévère y est jointe ; c'est (ju'ils ont été portés à embrasser la religion qu'on leur prêchait, parce qu'elle leur imposait un code de morale plus relâchée que la loi païenne à laquelle ils étaient auparavant soumis.

Un autre ouvrage publié à la même époque, et qui est loin d'être hostile à la cause des missions, s'exprime ainsi : « C'est un fait de » nature à affliger ceuxqui s'occupent de la conversion del'Indoustan, » mais c'est un fait, cependant, que jusqu'à ce jour le christianisme » n'a fait que peu de progrès, ou n'a point fait de progrès réel chez » ce peuple. Trente années se sont écoulées depuis que les mission- » naiifes ont commencé leurs travaux, et l'on peut affirmer que, » dans ce long espace de temps, on n'a pas pu effectuer plus de trois 7) cents conversions, dans le nombre desquelles il est douteux qu'on » ait compté celle d'un seul bramine ou d'un seul rajahpout \ »

Il existe une autre autorité que je dois citer avant de quitter ces missions. Le London asiatic journal, de l'année 1825, fait observer que, dans l'état actuel des Indes, les difficultés qui s'opposent aux progrès du christianisme sont invincibles, et qu'il n'y a pas la moindre raison d'espérer que les douces et pieuses vérités de l'Évangile puissent les déterminera renoncer à leurs erreurs. Ce journal, qui puise à des sources d'informations si riches et si nombreuses, et qui possède tous les éléments qui peuvent servir à former la conviction, déclare, à plusieurs reprises, qu'autant qu'on peut en juger par l'expérience, il

' MoBlhly Review. vol. xcix, p. 223.

n'y a aucune raison qui puisse faire admettre la possibilité de la conversion des Indiens, et que ceux qui ont entrepris cette œuvre ont trouve sur leurs pas des obstacles qu'on est fondé à croire insurmontables \

Tout est dit sur la propagation du christianisme dans l'Inde. J'ai tenu ma promesse. Sans appeler en témoignage un seul écrivain catholique, j'ai pu montrer que, s'il était un fait reconnu par des personnes de toutes les classes, par des personnes intéressées au succès des missions, par des personnes en possession des éléments nécessaires pour se former une conviction à cet égard, c'est que rien n'avait été fait dans l'Inde, c'est qu'on n'avait obtenu aucun résultat de nature à prouver que la bénédiction divine fût descendue sur les travaux des missionnaires protestants. Nous avons donc le droit de dire que leur zèle a été sans résultats, et que ces pieuses entreprises ont été complètement stériles. En effet, qu'est-ce, après tout, que cent, deux cents, ou même cinq cents conversions sur une population immense? et ne saiton pas que, quelque religion que l'on annonce, il est toujours possible de réunir ce petit nombre de prosélytes? Ce n'est donc pas là le succès que le Christ a promis à son Église, et ce n'est pas ainsi qu'elle a compris sa tâche quand elle a entrepris de convertir les nations idolâtres.

Si maintenant nous portons nos regards vers l'Amérique du nord, les circonstances vont prendre un autre caractère ; mais nous trouverons là encore le sujet de réflexions pleines d'un haut intérêt. Il est absolument nécessaire de distinguer l'œuvre des conversions 'entreprise d'une manière spéciale, absolue, pour ses propres avantages, ou l'œuvre des conversions mêlée à une œuvre de civilisation dont elle devient le moyen et le corollaire. Aux Indes, les indigènes sont en possession des arts de la vie qui peuvent leur rendre l'existence agréable et douce ; peut-être même méprisent-ils la civilisation européenne, comme d'un caractère moins élevé que la leur. Ils ont une littérature, deslivressacrés, et d'autres documents qu'ils regardent comme appuyés sur des bases satisfaisantes; par conséquent, on ne peut les tirer de leurs croyances qu'en leur présentant la vérité même, la vérité dans les conditions de sa force et de sa puissance, c'est-à-dire évidemment

' Des écrivains plus récents disent que rien n'a été changé à cette situation. Consultei : The personnal narrative of a tour in the soutk of India, de Hoole. (Relation personnelle d'un voyage dans le midi de l'Inde par Hoole.)

préférable aux opinions dans lesquelles ils ont été nourris. Mais lorsqu'on pénètre chez des tribus sauvages, lorsqu'on leur apporte nonseulement une religion, mais les arts de la vie, lorsque le missionnaire qui se présente tient d'une main la Bible et de l'autre le manche de la charrue, lorsqu'il leur communique tous les avantages qui peuvent les faire marcher de pair avec ceux qui les entourent, et dont ils sont obligés de reconnaître l'incontestable supériorité; alors le sentiment auquel obéissent ces sauvages est d'une nature tout à fait complexe, et il devient infiniment diflicile de décider si, en se convertissant, ils ont en vue les doctrines elles-mêmes, ou les résultats terrestres et matériels de ces doctrines, qui améliorent la condition de l'homme ici-bas. Il faut ajouter à cela que c'est plutôt à un reste de peuple qu'à un peuple que Ton s'adresse. Ces misérables débris des populations américaines se voient, de tous les côtés, entourés et incorporés, contre leur gré, à des nations dont les mœurs et le caractère n'ont aucune analogie avec les leurs, et qui ont cependant réussi à les subjuguer. Lors donc qu'ils voient que cette civilisation, qui assure la supériorité à leurs vainqueurs, compte au nombre de ses principaux éléments un nouveau système d'opinions religieuses, nous ne saurions nous étonner qu'après avoir lutté- pendant quelques années contre son influence, ils se lassent enfin et abandonnent leurs coutumes nationales, et, en même temps, le culte religieux qu'ils ne peuvent conserver plus longtemps. Ces réflexions sont d'une grande importanc<' quand il s'agit d'estimer à leur juste valeur les travaux du protestantisme dans les deux seules contrées où l'on puisse dire que ses missions aient obtenu du succès : en suivant l'esquisse historique que je vais tracer, on pourra se convaincre de la justesse de cette remarque.

Aussitôt après son établissement dans ce pays, la Société pour la propagation de l'Évangile résolut de fonder une mission parmi les indigènes de l'Amérique du Sud. Le premier essai fut fait parmi les Yamosses de la Caroline du Nord, et il échoua complètement. On le renouvela quelques années après, et l'archevêque Ternisson, par l'ordre de la reine Anne, commença cette œuvre en envoyant des missionnaires. L'un, qui portait le nom de Moore, partit pour celte destination en 1704; mais, au bout d'un laps de temps assez court, voyant ses efforts demeurer stériles, il se rembarqua pour l'Angleterre, dont il ne revit pas les rivages, car il périt dans la traversée. Ce défaut de succès est attribué à l'influence des missionnaires catho-

liques, qui, comme s'en plaint le Christian Remembrancer, s'étaient emparés de toute la confiance des Indiens.

En 1709, on employa un missionnaire du nom d'Andrews, homme qui était dans les meilleures conditions possibles pour bien remplir cette tâche parce qu'il parlait l'idiome des indigènes; on lui donna, pour laider dans ses travaux, une traduction du Nouveau Testament faite par M. Freeman, ecclésiastique hollandais, résidant à Scheneclady, et qui possédait toutes les connaissances nécessaires pour un pareil travail. Cette mission fut fondée en 1709, et en 1819 on l'abandonna encore. Cet abandon fut causé par l'impossibilité où se trouvait la société de soutenir une mission si coûteuse. Cependant elle avait été entreprise à la requête de quatre chefs qui étaient venus en Angleterre pour ratifier un traité. Quelque temps après, on la reprit de nouveau, et, depuis cette époque, elle sembla couronnée de quelque succès. Mais ici il faut faire mention de certaines circonstances qui se rattachent à l'histoire de ces tribus.

Les missionnaires dont j'ai parlé furent envoyés à la tribu des 3Iohawks, alors établie dans le voisinage de New- York, et qui faisait partie de la ligue des six nations, connue sous le nom des Iroquois. Pendant le temps de la guerre d'Amérique, cette confédération, à l'exception de deux des tribus, prit parti pour l'Angleterre, et en 1770 éprouva une sanglante défaite en combattant contre les troupes des États-Unis. La conséquence de cette défaite fut la destruction de la confédération : les Mohawks, avec une partie d'une autre tribu, émigrèrent, en 1776, du territoire de New- York, sous la conduite de sir John Johnson, et George III leur assigna un territoire de cent milles de longueur sur la Ouse ou Grande Rivière. J'ai donné ces détails pour qu'on pût savoir comment les missions qui sont établies dans ces localités ont succédé directement à celles qui furent fondées dans le voisinage de New- York, de sorte que leurs travaux remontent à plus d'un siècle. Il est un fait qu'on peut citer comme une preuve péremptoire de l'identité des deux missions, malgré le changement de territoire, c'est que les Mohawks conservent encore un vase sacré qui leur avait été envoyé par la reine Anne lorsqu'ils étaient dans leur premier établissement.

Ainsi voilà une mission bien anciennement établie parmi ces Indiens; voyons ses résultats : la première autorité que je citerai, c'est celle de Brown, qui a écrit une histoire des missions parmi les Indo- Américains ; et, pour qu'on ne dise point que ce sont mes propres

expressions que je donne au sujet de cet ouvrage, je me servirai des paroles d'un autre écrivain protestant : « Cette histoire est la relation » d'une suite d'échecs et de revers auxquels on ne devait pas s'at- )) tendre; car, en raison de circonstances toutes particulières, ces » nations semblaient être dans des conditions très-favorables pour » recevoir l'Evangile. Elles croyaient généralement à l'unité et à » l'immatérialité d'un être suprême ; elles n'étaient pas idolâtres ; » leur religion était demeurée pure de ces rites sanglants et obscènes » qui sont, dans presque tous les cultes, la suite inséparable des su- » perstitions; et parmi tous les vices que l'ignorance et des passions » sans frein produisent, elles avaient pour caractère un bon sens » plein de gravité et un sentiment moral qui aurait pu servir de » leçon et d'exemple à des nations plus civilisées. Il semblait que )) le christianisme dût être le bienvenu chez un pareil peuple ; et, en » effet, les missionnaires furent presque partout reçus avec bien- » veillance, et trouvèrent attention et respect pour leurs instructions, » de sorte que, dans plusieurs localités, les premières apparences )) semblèrent promettre aux doctrines de l'Evangile un établissement » permanent; mais, sans aucune exception, ces espérances furent » déçues, et ces premières apparences ne tinrent pas ' »

Voilà le résultat obtenu, suivant l'histoire de Horne, par ces missions jusqu'à la première partie du siècle où nous sommes. Entrons cependant dans quelques détails : en 1826, une lettre fut publiée dans le rapport de la Société pour la propagation de l'Evangile ; elle était de M. Leeming, qui était alors missionnaire résident chez les Mohawks sur la Grande Rivière. Dans cette lettre, il disait : « Qu'il » éprouvait un vif plaisir à pouvoir dire que ses ouailles étaient » très-attentives pendant le temps du service divin, que vingt-deux » personnes avaient reçu la communion, et que cinquante enfants » avaient été baptisés dans l'année ; que le maître d'école, nommé » Hess, était un homme excellent qui se rendait fort utile, et comptait » dans sa classe rarement moins de vingt-six écoliers. » Ainsi voilà le résultat de tant d'années d'efforts : vingt-deux communiants, et vingt-six écoliers!

Dans la même année ; le révérend M. Stewart, depuis mis à la tête de l'église de Québec, se rendit là sous le prétexte d'une visite pastorale, et il rapporte qu'il trouva un nouveau village occupé par

' Monihly Revicw, vol. lxxxiv, p. 143.

une population anglaise, et que, vers le 5 juin, il baptisa douze enfants , et qu'il administra le sacrement de la Gène à vingt-quatre communiants, nombre qui correspond au chiffre déjà cité '. Dans un autre village, habité par la tribu de Tuscarora, dont une partie, comme je l'ai dit plus haut, avait émigré avec les Mohawks, il baptisa cinq adultes et huit enfants. Après avoir rapporté ce fait, il avoue : (( Que cette tribu a rétrogradé dans la connaissance et dans l'exercice » du christianisme : autrefois c'était, après les Mohawks, celle de » toutes les tribus qui mettait le plus de solennité dans son culte, le » plus de sollicitude dans sa liturgie, le plus de zèle dans l'instruction » des enfants ; tandis qu'aujourd'hui la lumière de l'Évangile s'y est » obscurcie, quoiqu'elle ne soit pas entièrement éteinte. Il espère » cependant que des secours spirituels , devenus nécessaires , la » feront reparaître dans son ancien éclat *. » Ainsi les missions les plus anciennes sont aujourd'hui dans un état de décadence, le christianisme y languit, et la lumière de l'Évangile y est presque éteinte.

Dans un autre rapport de M, Hough, daté du village des Mohawks, le 27 septembre 1827, il est question de villages où il a fait un séjour de quelques mois, et sur lesquels il s'exprime de la manière suivante : « J'ai observé avec soin le caractère des Indiens qui pro- » fessent le christianisme, j'espère que beaucoup d'entre eux sont )) réellement chrétiens; mais je suis dans la triste nécessité de l'a- » vouer, je crains qu'un beaucoup trop grand nombre de ces Indiens » ne soient indignes de ce nom, adonnés qu'ils sont à l'ivrognerie, » qui est leur plus grand vice, et qui les réduit à un état complet » d'abrutissement \ »

Ce rapport a pour objet des missions qui sont les plus anciennes de toutes celles qui aient été fondées, par les associations anglaises, parmi les tribus américaines. Quant à celle de ces tribus qui n'ont pas émigré, mais qui sont restées dans les Etats-Unis, et dont l'instruction religieuse a été continuée par la société des missions de New- York, je me contenterai du compte rendu qu'on trouvera dans un ouvrage publié aux États-Unis par le révérend docteur Morse. Il dit que : « Depuis cent ans la célébration du mariage n'existe plus

' Rapport de 1826, p. 131.

= Rapport de 1826, p. 124.

'■'• Rapport de 1828, p. 174.

» chez eux, et que, par conséquent, ils vivent plutôt en botes sau- » vages qu'en hommes civilisés *. »

Cependant je ne ferai pas difficulté de reconnaître que, depuis quatre ou cinq ans, un changement d'une grande importance a eu lieu dans ces missions ; l'œuvre en a été confiée à des métis, qui, aux avantages d'une éducation européenne, joignaient celui d'inspirer une confiance naturelle à leurs concitoyens. Parmi eux, on peut citer Jones, le missionnaire wesleyen ; et il est certain qu'il a réussi à convertir un grand nombre d'Indiens ; ce qui est probablement le premier exemple du succès d'un missionnaire protestant. Cependant il faut observer que ces pauvres sauvages vivent au milieu d'Européens, qu'ils ont perdu presque toutes leurs chasses, et que, par conséquent, ils sont presque forcés d'adopter le seul genre de vie qui conviennent à leur position nouvelle, et qui est celui de tout ce qui les entoure. On ne s'est donc pas borné à leur enseigner le christianisme, maison leur a offert l'exemple de la civilisation, et on leur a donné les moyens de le suivre. Le gouvernement leur a fait bâtir des maisons, leur a fourni des instruments de labourage et les a mis à môme de cultiver la terre. Ils ont ainsi adopté le christianisme comme faisant partie de la civilisation. Je ne dis point qu'il y ait là rien de blâmable, je n'attaque point le résultat; mais je soutiens qu'il n'y a pas épreuve suffisante des principes enseignés, lorsque ces principes ont, non-seulement, pour corollaires, des avantages matériels, mais la force impérieuse des circonstances, qui plaçaient ces hommes dans l'alternative d'accepter le christianisme ou de repousser la civilisation.

D'ailleurs je ne dois pas omettre ici une observation qu'ont faite des hommes d'expérience : c'est qu'on a déjà appliqué le même système, et qu'on ne peut s'attendre ici à des résultats plus durables et meilleurs que ceux qu'on a déjà obtenus ! Or, un voyageur qui revient d'Amérique, et dont le zèle est grand pour la religion protestante, est allé visiter ces établissements, et tout en exprimant ce qu'il appelle sa satisfaction de ce qu'il a vu, il regrette d'avoir à dire que, d'après l'opinion de personnes expérimentées et parfaitement à même de connaître le caractère indien, cette satisfaction n'était pas bien justifiée. La raison en est que des individus, par leur influence particulière, avaient déjà produit les mêmes effets qui durèrent peu,

' Géographie universelle américaine. Boston, 1S12, vol. !"■, p. 367.

les Indiens étant retombés dans leur premier état, dès qu'ils n'avaient plus senti la main qui les dirigeait '.

Ce n'est donc là qu'une expérience, le temps seul montrera si ces nouveaux convertis resteront fidèles à la religion qu'ils ont embrassée, et continueront à professer le christianisme, lorsque l'influence des individus qui les ont faits chrétiens n'agira plus sur eux \

11 y a un assez grand nombre de missions secondaires mais d'une médiocre importance, dont l'histoire est la môme. Dans l'année 1765, une mission fut fondée par les Moraves, parmi les Kalraouks du Wolga, à Sarepta, sous les auspices et la protection de l'impératrice Catherine de Russie. M. Hendcrson, missionnaire anglais, qui, en 1821, a visité cette mission, nous apprend qu'au bout de cinquante-six ans on n'y comptait pas une seule conversion. Il n'y avait qu'un petit nombre de jeunes fdles qui donnassent quelques espérances aux missionnaires protestants; mais parmi les habitants plus âgés, aucun ne s'était converti \ Je pourrais en dire autant de bien d'autres missions protestantes, qu'il faudrait plutôt appeler des colonies agricoles et manufacturières que des missions apostoliques. Les Moraves ont fondé beaucoup de missions dans le dernier siècle; en Saxe, dans l'année 1735; sur la côte de Guiné, en 1737; en Géorgie, en 1738; à Alger, en 1739; à Ceylan, en 1740; en Perse, en 1747 ; en Egypte, en 1750 : or, de toutes ces missions, il ne reste pas trace aujourd'hui.

Avant de quitter celles des Moraves, je rappellerai une observation générale de plusieurs voyageurs , et entre autres de M. Klaproth , c'est que l'établissement de Sarepta et toutes les autres missions de ce genre, finissent par devenir de simples établissements commerciaux *; le chevalier Gamba, consul français à Astrakhan, parlant des missions moraves, dit aussi qu'elles n'ont fondé que des villages industriels où l'on ne trouve aucune trace de religion *.

' Voyages dans le nord de l'Anidrique, en 1827 cl 1828; par le capitaine B. Hall. Edimbourg, 1829. vol. I", p. 260.

2 Je regrette la nécessité où je me trouve, jiour ne point fatiguer le lecteur, de supprimer ici l'histoire d'un grand nombre de tentatives inutiles de conversion dans les Indes occidentales, échecs non moins remarquables que ceux dont nous avons déjà parUdans les autres parties du monde.

•'' Recherches bibliques et voyages en Russie. Londres, 1826, p. 411.

* Voyages au mont Caucase et en Géorgie. Paris 1823, t.I^p. 261,

^ Voyage dans la Russie méridionale. Paris, 1826, t. ii, p. 370.

En 1802, MM. Brunton et Patcrson ouvrirent une mission chez les Tartares de Karass, sous une escorte de Cosaques ; Henderson dit aussi que cette mission a échoué ' de même qu'une autre, tentée pour la conversion du même peuple, par M. Blythe. Feu l'empereur Alexandre mit un terme à toutes ces missions en les prohibant ; mais, même avant l'intervcntiou impériale, il était constaté qu'elles n'avaient produit aucun résultat.

Il serait facile de démontrer, par des documents plus nombreux, par des preuves plus générales, l'insuccès de cesmissions envoyées dans toutes les parties du monde. Ainsi le révérend 31. Bickersteth, secrétaire de la Société des missions de l'église épiscopale, a déclaré dans un discours public, prononcé, à York, en 1823, que, dans le cours des dix premières années, la Société n'avait pas eu connaissance d'une seule conversion qui eût ramené un indigène de l'idolâtrie au christianisme ^. Le registre des missions, après vingt années de travaux, contient cet aveu qu'un succès présent et visible n'est pas, pour ceux qui les ont accomplis, le critérium de la sanction divine. La Société des missions épiscopales reconnaît, après une même période d'efforts impuissants, qu'elle ne peut parler de ses succès, et que peu d'idolâtres abandonnent leurs erreurs. Un missionnaire, parlant, dans le même journal, d'un jeune homme qui avait montré des dispositions à se convertir, dispositions non suivies d'effets, explique la joie qu'il a ressentie , par une comparaison qu'il fait de lui-même avec un malheureux qui , errant dans les ténèbres, découvrirait une apparence lointaine de lumière. Il voit là un espoir, et comme un indice prophétique, que les enfants de nos enfants recueilleront peut-être le fruit de ces travaux ^! Je terminerai en citant les paroles d'un recueil périodique dont je me suis déjà servi. « Ce serait av ce douleur » et découragement que nous achèverions l'histoire de la propagation » du christianisme parmi les idolâtres si nos espérances n'avaient » pour garants que les résultats consignés dans les volumes que » nous venons de parcourir *; » c'est-à-dire les essais de conversion tentés parmi les Indiens de l'Amérique.

Il y a encore une autre mission, qui, au premier abord, présen-

Comme ci-dessus, p. 420.

York Herald (Héraut d'York), 31 mai 1823.

Ces paroles sont citées dans les Mélanges catholiques de janvier 1823.

Monlly Review (Revue mensuelle), vol. lxxsiv, p. 152.

tera de grandes apparences de succès ; je veux parler de celle des îles de la mer Pacifique, entreprise sous des auspices bien plus favorables que les missions américaines. C'est un fait tout particulier qu'on trouve ici, peut-être le seul exemple d'une nation qui d'elle-même ait voulu embrasser le christianisme, et qui, par conséquent fut disposée à l'adopter, sous quelque forme qu'il lui fut offert. C'est un fait connu que ces insulaires, frappés de la supériorité intellectuelle des négociants étrangers, et surtout des Américains, finirent par demander des missionnaires qui vinssent leur enseigner le christianisme. Cela empêche qu'on ne voie, dans l'établissement du christianisme parmi eux, la conséquence d'aucun principe de foi présenté et accepté. Ce peuple se bornait à regarder le christianisme comme un sjstème de société préférable au sien, en raison de cette supériorité d'intelligence qui à ses yeux en était le résultat, et sans doute il faisait preuve d'un rare bon sens en embrassant un tel culte. Mais ce n'est point là une véritable preuve du succès des doctrines protestantes prêchées aux nations païennes et non civilisées. Il est un autre motif qui me rendrait pénible le devoir de tracer l'historique de cette mission. Je n'ai pas nié qu'elle eût obtenu, ce que je pourrais appeler le succès extérieur, c'est-à-dire que j'ai reconnuqu'un nombre immense d'habitants avait embrassé le christianisme; et, du moment que la question principale dont je m'occupe, celle de l'influence comparative des systèmes enseignés, est ici pour moi sans application, je serais fâché de rapporter des faits qui semblent offrir l'exemple le plus déplorable d'un zèle mal entendu. J'ai à ma disposition des extraits tirés d'écrivains, qui parlent de la situation de ces îles, après qu'elles eurent été, non pas converties, mais conquises par les missionnaires. Ceux-ci, après s'être rendus maîtres de tout le pouvoir temporel, après avoir soumis à leur despotisme le roi et la nation, après avoir fait perdre aux habitants une simplicité de caractère vraiment remarquable, ce qui est inouï de la part de missionnaires chrétiens, ont réduit le pays à un état si déplorable, que des personnes qui l'ont visité depuis déclarent que la nouvelle religion, au lieu d'être un bienfait, n'y a été qu'une cause de ruine. Ces personnes ajoutent que le système de christianisme, importé par les missionnaires protestants, n'a fait que pervertir les habitants; qu'au lieu d'une race d'hommes, franche et active, elle en a fait un peuple rusé, indolent et perfide; que des plaines immenses autrefois couvertes des plus belles moissons, sont maintenant tout à fait stériles, et que la culture si impor-

tante de l'arbre à pain a été si négligée, qu'elle est menacée de périr dans l'île entière. Les divisions, les querelles sont devenues si générales, qu'un prince, un des hommes les plus intelligents du pays, cl qui a été un des premiers à embrasser le christianisme, à l'arrivée des missionnaires, a formé une expédition, pour s'expatrier, ne pouvant supporter la pesanteur d'un tel joug. Ces faits ont été publiés en Angleterre ', et peut-être en ferai-je usage et reparlerai-je de ces îles quand j'aurai à traiter des missions que les catholiques y ont fondées dans ces dernières années.

Tel est, en résumé, le résultat de toutes les missions prolestantes, et je crois n'avoir rien caché, rienomisdes témoignages qui pouvaient m être contraires. J'ai eu soin de n'emprunter mes citations qu'à des auteurs originaux ; mais je ne me suis pas servi de la moitié des matériaux que j'avais rassemblés. Néanmoins, il en résulte la preuve la plus concluante, que jusqu'ici toutes les tentatives qui ont eu lieu pour enseigner l'Évangile aux idolâtres d'après le principe protestant, que la Bible seule est suffisante, qu'il n'y a point d'autre sanction, d'autre autorité dans la religion; il en résulte la preuve, à peu près générale, que ce principe a partout échoué. Il reste une objection à résoudre. 3Ialgré tout ce que j'ai dit, nous voyons qu'il est toujours question, dans les rapports des sociétés protestantes, du grand nombre des conversions opérées. Or, j'ai été à même de découvrir combien sont fausses les bases sur lesquelles on s'appuie pour faire le dénombrement des conversions protestantes.

D'abord il ne faut pas se laisser prendre aux rapports, qui parlent du nombre immense de Bibles et d'Évangiles distribués aux peuples idolâtres; il importe de ne pas supposer qu'il y ait là aucun indice de conversion, ou que, parce que les missionnaires ont demandé des Bibles en si grand nombre, il faille admettre un nombre de conversions proportionnel. En effet, on envoie des cargaisons de ces Bibles, qui restent entassées dans des magasins, ou sont distribuées à des personnes qui n'en font aucun usage, ou en fontun usage fortpeu religieux, comme on le verra par un petit nombre d'exemples que je vais citer. Le général Hislop, entre autres, dit, dans son Histoire de la

' Consultez le Voyage de H. M. S. Blonde aux îles Sandwich. Londres, 1827. Le Quarterly Review, vol. xxxv, p. 400, et vol. lxx, p. 609. Le second Voyage de Kotsebue autour du monde; et le Récit d'un Journal de neuf mois de résidence à la Nouvelle-Zélande, par Auguste Toole.

campagne contre les Mahrattes et les Pindarris, que, dans l'opinion des missionnaires, la distribution des Evangiles traduits en chinois et en sanscrit suffît à l'accomplissement de leur tâche, et que se contentant d'expédier ces livres à des agents et à des magistrats anglais, dans différentes parties du pays, ils établissent une proportion entre le nombre des conversions supposées et celui des exemplaires distribués. Il ajoute qu'il connaît plusieurs ports oii jamais un vaisseau n'arrive sans une caisse ou un ballot de Bibles. De là on les envoie de tout côtés, par centaines. Les Chinois les parcourent, et disent qu'ils ont de plus belles histoires dans leur propre littérature, sans comprendre si ces livres sont destinés à leur amusement ou à leur instruction. Après les avoir lus, ils les mettent de côté; aussi avait-on cessé de leur en distribuer : mais le zèle ardent du missionnaire de Malacca continuait à en expédier par tous les vaisseaux, en si grand nombre, qu'on fut obligé de les emmagasiner. Le général rapporte que c'est ce missionnaire qui a écrit à la Société biblique qu'elle pouvait lui envoyer un million de Bibles; et, au fait, il lui eût été facile d'en disposer ainsi '.

,)'ai eu aussi sous les yeux une lettre que je citerai, quoiqu'elle vienne d'une autorité catholique, lettre écrite, il y a quelques années, par le vicaire apostolique de Siam, et qui articule précisément le même fait. « Deux émissaires anglais étaient arrivés, et distribuaient )) des Bibles de tous côtés; on s'en servait pour envelopper les mar- » chandises dans les boutiques; on les apportait même au clergé » catholique comme n'étant d'aucune utilité. » Le vicaire apostolique fait, ensuite, cette observation, qu'on envoie des rapports en Angleterre, où le nombre supposé des convertis est établi en prenant pour base le nombre des Bibles distribuées, et qu'à sa connaissance, il n'y a pas eu une seule conversion d'opérée par ce moyen *.

' Voyez la Revue mensuelle [Monihly Review], n° 94, p. 369.

- Lalellrc esl datée du 20 juin 1829, et m'a été communiquée par le cardinal Cuppellari, à qui elle était adressée. Je citerai les propres paroles de l'évêque, qui offrent des détails curieux. « Duo emissarii societatis biblislarum hue venerunt a decem circiler œensibus : immenses libres Bibiiorum linguà sinicà scriptos sparserunt inler Sinenses. Alii illis ulunlur ad fumandum tabacum, alii ad involvenda dulciaria quœvendunt, alii denique tradiderunt nostris, qui ad me detuleriïnt lanquam inutiles. Numerant isti biblislœ libros sparsos et postea scribunl in Europam, dicentes tôt esse gentiles christianos quoi sunt libri sparsi : at ego, qui sum testis ocularis, dico ne unum quidem fact^im christianum. Volait ab initio rex Siam expellere eos; significalumest illis nomine régis ut abirent; petierunt ut simul

Une feuille française, le Journal asiatique, assure, d'après une lettre de Macao, que des exemplaires de la Bible du docteur Morrison, qu'on avait apportés à la Chine, y ont été vendus à l'encan, et que la plus grande partie de ces livres a été achetée par des fabricants pour différents objets, surtout par les marchands de pantoufles, qui s'en servaient pour leur commerce. Il est pénible, il est humiliant, il est presque indigne de la majesté de ces lieux d'avoir à mentionner de tels détails ; mais ils ont de l'importance en cela qu'ils peuvent détromper ceux qui pensent que toutes ces Bibles ont un emploi utile, au lieu d'être employées à ces usages honteux, indignes de la parole divine, dont la représentation devient ainsi l'auxiliaire d'une industrie mécanique '.

Il est vrai que ces Bibles sont favorablement accueillies par les habitants, dans des circonstances particulières ; je citerai, à cet égard, le journal de Martyn : « Ce matin, de bonne heure, » dit-il, « on » m'a mis à terre pour aller voir une source d'eau chaude. 11 y » avait là un grand nombre de brames et de fakirs. Ne pouvant les » comprendre, je leur donnai des traités sur la religion ; beaucoup » me suivirent plus loin, et je leur remis des traités et des Bibles. » J'arrivai à Monghir vers midi. Dans la soirée, quelques-uns vin- » rent me demander des livres, et, entre autres, ceux qui étaient » partis de la source, lorsqu'ils avaient appris que je donnais des » exemplaires du Ramayuna. Ils ne voulurent pas me croire, lorsque » je leur dis que ce n'était poit le Ramayuna. Je leur donnai encore )) six ou huit exemplaires. » Il faut faire observer ici que Ramayuna signifie les aventures du dieu Ramah, que ces pauvres gens croient racontées dans la Bible; de sorte que des missionnaires qui n'auraient pas su la langue auraient pu dire que les habitants désiraient tant étudier la Bible, qu'ils les avaient suivis pendant des lieues, pour en obtenir des exemplaires. Le même Martyn dit encore : « Un homme trouva le moyen de venir à bord, avec un de ses com- » patriotes, et fit la demande d'un livre, croyant que c'était le » Ramayuna ^ » Dans un autre endroit, il ajoute qu'il a envoyé

expellerenlur missionarii apostolici. Respondit Barcalo , primus regni minister, sacerdotes gallos habere confidentiam régis ab inilio, etc. Videtur mihi rex timuisse ne nationem illorum offenderet, et mediante pecunia, ut pulo , usque modo rémanent. »

' Nouveau journal asiatique, 1828, t. ii, p. 40.

^ Utisup., p.260.

un exemplaire de la Bible à une des princesses du pays ; or, l'on va juger du résultat et de la faible chance de conversion qui était attachée à un semblable moyen. La Rani de Daudnagar, à laquelle il l'avait envoyé, remercia, et demanda « ce qu'il fallait faire pour » tirer quelque avantage de ce livre, s'il convenait de dire une prière, » de faire un salam, ou de le saluer. » Ainsi, toute l'idée qu'elle avait du li>Te, c'est qu'il devait être l'objet de quelque hommage superstitieux. A ces exemples, je pourrais en ajouter un grand nombre d'autres de même nature. L'abbé Dubois a raconté une anecdote amusante sur la version en, langue Telinga de l'Évangile de saint Matthieu, qu'une députation de catholiques du pays mit silencieusement et gravement à ses pieds. On l'avait reçue d'un missionnaire protestant; et, à la grande perplexité de plusieurs bourgades, les lecteurs de l'endroit, assemblés en conseil, n'avaient pu en comprendre un mot! On avait fini par porter le livre chez un célèbre astrologue du pays, qui Tayaut étudié en vain , et ne voulant pas avouer son ignorance, les assura sérieusement que cet ouvrage était un traité complet de magie, et qu'il fallait le détruire, de peur qu'il ne leur en arrivât malheur. Ils l'avaient donc apporté dans un sac à leur prêtre, pour savoir ce qu'ils en devaient faire \

Il nous est aussi assuré, par de bonnes autorités, qu'une version de la Bible fut envoyée aux Tartares du Caucase, écrite, on le croyait, dans leur propre langue, croyance qui se trouva si éloignée de la vérité, qu'ils ne purent comprendre un mot de ce livre; d'où il résulta (ju'ils le mirent en pièces pour en faire des bourres qu'ils employèrent à charger leurs fusils. Le chevalier Gamba fait observer qu'un grand nombre de Bibles furent expédiées à Astrakhan, pour convertir les indigènes, mais que la plupart de ceux-ci ne sachant pas lire ne purent en faire aucun usage ; de sorte que ce présent fut complètement perdu ^ J'ai choisi ce petit nombre d'exemples parmi un nombre immense de faits que j'aurais pu vous citer, pour vous prouver que ce serait prendre de toutes les bases de calculs la plus fausse, que de prétendre estimer l'étendue des progrès du christianisme dans un pays idolâtre d'après le nombre de Bibles qui y ont été distribuées.

C'est encore une méthode pleine de déception que de rechercher,

■ Annales de la propagation de la foi. t. i, p. 159; 1829. ^ Journal asiatique, ihid.

pour s'éclairer à cet égard, quel est le nombre des écoles établies par les missionnaires et celui des écoliers qui fréquentent ces écoles. J'en dirai la raison. C'est que, d'abord, un grand nombre de peuples idolâtres, et particulièrement les Indous, n'ont aucune répugnance à fréquenter nos écoles et à y envoyer les enfants, et que cependant ils n'embrassent pas pour cela le christianisme. M. Lushington, dans un ouvrage publié à Calcutla, en 1824, entre dans de longs détails à ce sujet. 11 dit « qu'il est maintenant prouvé que, jusqu'à un certain )) point, ils ne sont pas détournés des écoles par la perspective d'y » recevoir, au moyen de nos livres sacrés, l'enseignement qu'ils vien- » nent chercher, mais que, de ce qu'ils consentent à lire le Nouveau » Testament, il ne faut pas conclure que leurs préjugés contre le » christianisme soient en rien diminués. Qu'importe leur alïluence » dans les écoles? ceux qui les fréquentent n'y demeurent que le » temps nécessaire pour apprendre à lire, à écrire, à compter et » acquérir ainsi les moyens de gagner leur vie. Dans l'état actuel de )) leur intelligence, on ne peut espérer de meilleurs résultats ; si les » livres dont on se sert dans les écoles ont fait une impression passa- » gère sur leur âme, faute d'être renouvelée, cette impression s'efface bientôt '. »

Le docteur Héber confirme cette assertion en citant le fait suivant à l'appui. Un missionnaire anabaptiste avait établi à Decca vingt-siv écoles fréquentées par plus de cent enfants qui tous lisaient le Nouveau Testament sans aucune répugnance pour cette lecture \ « Il est » vrai, )) ajoute-t-il, « qu'un bien petit nombre d'entre eux se con- » vertirent. » Le missionnaire américain Gordon Hall convient aussi qu'il ne faut pas conclure du nombre des élèves des écoles des missions au nombre des convertis ^ Un agent de la Société des missions de l'Église écrit « que les enfants ont continué à réciter leur leçons ^) tant qu'il a eu une bouchée de pain à leur donner *. »

' The history, design and présent slate oflhe religious, benevolent and cbarilable inslitulions founded ihy ihe Brilish in Calcutta and ils vicinity, p. 217.

(Histoire, but et état actuel des établissements de religion et de charité fondés par les Anglais à Calcutta, et dans les environs.)

- Narrative vol. m, p. 299.

' Memoirs of ihe Révérend Gordon Hall; 1825, p. 256. Il calcule que, pour convertir l'Inde seulement, il faudrait trente mille missionnaires.

^ Calh. miscell., ut supra.

Mais voici une considération d'un ordre plus important : c'est que le christianisme est actuellement banni de renseignement de ces écoles. Nous en trouvons la preuve dans un passage du livre de l'évêquc Héber. Il y avait à Benarès une école fréquentée par cent quarante Indous ; après l'avoir inspectée, l'évéque voulut visiter la plus célèbre des pagodes du voisinage ; il y trouva un des enfants qu'il avait vu montrer le plus de zèle à l'école des missions, employé au service du temple et déployant toute l'ardeur, tout l'empressement qu'aurait pu mettre le plus fervent des Indous, le serviteur de Brama le plus étranger aux enseignements que l'on reçoit dans une école chrétienne. Un tel spectacle était de nature à produire une vive impression sur l'évéque protestant, et voilà dans quels termes il commente ce fait : « Cette circonstance ouvrit mes yeux à la réalité d'un » danger dont la possibilité m'était déjà apparue : c'est qu'une partie )) des enfants élevés dans nos écoles ne tombassent dans une détes- )) table hyprocrisie en jouant devant nous le rôle de chrétiens zélés, » et en prenant devant leurs compatriotes tous les dehors de secta- » teurs enthousiastes de Brama; à moins encore qu'il ne se fît dans » leur intelligence une espèce de compromis entre les deux symboles, )) et qu'en consentant à reconnaître que le christianisme était pour » nous la meilleure des religions, ils continuassent à penser que » l'idolâtrie était un culte méritoire et tout à fait préférable pour » ceux de leur race. Je m'entretins sur ce sujet avec M. Frazer et )) M. Morris dans le courant de la matinée; ils me répondirent que )> M. Macleod avait été frappé du même danger, et qu'en conséquence )) de ses représentations ils avaient laissé tomber en désuétude l'u- » sage d'enseigner aux enfants le Credo et les dix commandements, » préférant attendre que la lumière se levât peu à peu sur eux, et )) lorsque leurs yeux seraient plus en état d'en supporter l'éclat '. » Vous le voyez, d'après un tel système, quand bien même l'aflluence des Indous dans les collèges serait immense, ils n'y apprendraient point le christianisme, parce que le christianisme n'y est point enseigné.

C'est encore une mauvaise base de calcul à prendre pour évaluer le nombre des chrétiens, que de partir du chiffre des auditoires qui se réunissent au pied de la chaire pour entendre des sermons. Plusieurs missionnaires ont reconnu que, quoiqu'ils comptassent leurs

' Tom. I, p. 379.

auditeurs par centaines, cependant ils ne pouvaient se flatter d'avoir enfanté une seule âme à la foi, sur cette multitude d'auditeurs. Martyn reconnaît qu'il avait un nombreux auditoire, et cependant le fruit de tant d'années consacrées à l'apostolat, et de ses longs et difficiles travaux dans l'Inde, fut la conversion de deux néophytes sur la conversion desquels il croyait pouvoir compter. Il est impossible de ne pas être frappé du sentiment de tristesse et d'amer désenchantement dont son journal porte à ce sujet l'empreinte. « Le service dans l'Indostan, » écrit-il, « était à deux heures. Le nombre des femmes s'élevait à cent. » Je leur expliquai le troisième chapitre de saint Matthieu. Malgré » l'extrême apathie avec laquelle elles recevaient toute chose, il y en » avait deux ou trois, j'en suis sûr, qui pouvaient avoir quelque » intelligence et quelque sentiment de ce qu'elles entendaient. Mais, » à l'exception de ces cent femmes, il n'y avait pas un seul auditeur, » soit Européen, soit indigène, qui fût présent *. »

Ceci se passait à Dinapour ; mais presque immédiatement le même missionnaire écrit à l'archidiacre Corrie que toutes ces femmes l'ont abandonné, parce qu'il avait reproché à l'une la manière peu convenable dont elle se conduisait pendant les offices ^

Dans un autre passage, il rapporte ([uc la congrégation qu'il avait réunie était assez nombreuse, mais qu'ayant prêché contre les erreurs du papisme, presque aucun de ceux qui l'avait entendu ne revint. « Je suppose, » ajoute-t-il, « que, dimanche prochain, je n'en aurai » pas un seul \ »

Nous en avons dit assez sur la nature et le caractère des congréga-

' Pag. 253.

^ Comme ii n'est personne parmi les missionnaires protestants de notre âge qui ait fait plus d'efforts que Martyn, et dont le caractère personnel ail mérité plus d'estime que le sien, il est bon de présenter ici l'historique de ses succès. Après un long espace de temps, une femme désirant se marier lui demanda le baptême; mais, ne la trouvant pas suffisamment disposée, il refusa de l'adme.ttre à recevoir ce sacrement (p. 255). Ce fut le seul fait de ce genre dont il fut témoin à Dinapour. Une autre, qui assistait à toutes ses instructions, et qui en était quelquefois émue jusqu'aux larmes, refusa de conférer avec lui (p. 279). De cette mission il passa à celle de Cawnpour, où son biographe nous apprend qu'en dépit de sa délicatesse il baptisa une vieille femme indoue qui, bien que très-ignorante, était très-humble (p. 314). Enfin une autre conversion forme, avec les deux faits qui viennent d'être relatés, la somme totale des résultats que son panégyriste lui-même lui attribue pendant sa mission dans la Perse et dans l'Inde (p. 483).

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lions que d'habiles missionnaires parvenaient à rassembler autour d'eux et dont ils captivaient, pour un temps, l'attention.

Ces remarques, qu'on veuille bien y faire attention, ne sont pas particulières, personnelles à l'Inde ; elles sont générales et s'étendent à toutes les missions protestantes. Le missionnaire envoyé à Kissey en Afrique écrit qu'il a réuni une congrégation de plus de trois cents personnes, mais que, jusqu'à ce moment, pas une seule d'entre elles n'a d'oreilles pour écouter et de cœur pour comprendre. Bientôt après, il nous révèle le mot de cette énigme, en nous informant qu'il a, sous son inspection, cinq cents individus qui ne vivent que d'une allocation quotidienne que leur a assignée le gouvernement, et qu'ayant ainsi ces hommes sous ses ordres, il espère humblement que le Seigneur bénira sa parole, bien qu'il soit probable qu'il ne verra pas les résultats qu'il appelle de tous ses désirs '. « Mes sermons, » écrit le missionnaire, de Digah, « ont été très-suivis et attentive- » ment écoutés, mais il n'en est pas un seul dont je puisse dire : » Voyez comme il prie ^. »

Après tant de détails, il faut conclure.

Vous avez du remarquer que je n'ai appelé en témoignage aucune autorité qui pût être regardée comme hostile aux sociétés des missions protestantes. Je ne veux pas dire seulement par là que je ne suis pas allé chercher mes autorités parmi les catholiques ; je veux dire qu'à une seule exception près, il n'est point, que je sache, un seul •les écrivains par moi cités qu'on ait le plus léger motif de croire opposé à ces idées de prosélytisme, origine commune de toutes les missions. Je me suis efforcé de choisir mes autorités parmi les missionnaires eux-mêmes, ou parmi leurs partisans reconnus. Or, si l'on compare les résultats obtenus avec les moyens employés, avec les immenses ressources morales et matérielles dont disposaient ceux qui s'étaient consacrés à cette œuvre, il faudra reconnaître que toutes mes assertions ont été justifiées, et que les propositions que j'ai énoncées au commencement de cette conférence sont maintenant changées en axiomes. Qu'il me soit permis de le répéter : si nous cherchons ici la bénédiction promise par Dieu au moyen qu'il avait lui-même établi pour propager la foi, et si cette bénédiction doit se manifester par le succès de ceux qui entreprennent cette œuvre, si la promesse

' Relatés ÙJins les Mélanges, ut sup. ' ■^ Missionary Recjistcr, 20'= rapport, p. 56.

de l'assistance divine a été faite à ceux qui hériteraient non-seulement du ministère et des doctrines des apôtres, mais aussi du mode de prédication et d'enseignement institué par le Christ, il est démontré que ce n'est pas le système qui vient d'être exposé qui a obtenu cette bénédiction et a été l'objet de ces promesses.

Si la distribution des Bibles traduites en langue vulgaire est la voie indiquée d'en haut pour convertir le monde, et si le principe qui comporte cette distribution est la règle de foi véritablement instituée par le Christ ; certes il est temps, après une dépense de quinze millions sterling, de voir queques résultats satisfai^nls sortis de cette œuvre-. L'or et le temps ne sont rien aux yeux de Dieu, sans doute ; mais, à voir les moyens pleins de simplicité qu'il employa dans l'enfance de sa primitive Église, nous ne saurions admettre une disproportion si étrange entre les mains employées et les résultats obtenus. Qui pourrait croire que l'ordre d'enseigner toutes les nations comprenne nonseulement l'ordre de faire imprimer la Bible, mais de l'imprimer à des millions d'exemplaires avant qu'elle produise aucun fruit. Un moyen impuissant est un moyen inefficace : nous avons donc le droit de conclure, après avoir vu cette immense distribution de Bibles demeurer stérile, que ce n'est point là le mode de conversion institué de Dieu; que, par conséquent, le principe d'après lequel l'Écriture sainte est une règle de foi suffisante est un principe animé. Il est vrai que « le laboureur, dans l'espérance de recueillir le fruit pré- » cieux de la terre, attend patiemment que Dieu envoie les pluies de )> la première et de l'arrièrc-saison ; » mais, si après avoir longtemps patienté, longtemps attendu, il voit la moisson tromper d'anné.' en année son espérance, il doit en conclure ou que la semence est mauvaise, ou qu'il n'entend rien à la culture de la terre : cette triste conclusion deviendra encore plus inévitable pour lui s'il voit d'autres laboureurs employer des moyens opposés et tirer du sein de la terre, stérile pour lui, de nouvelles ^richesses chaque année. Or, je prouverai, dans la prochaine conférence, que tel est, en effet, le résultat des efforts de ces autres laboureurs qui sont les missionnaires catholiques.

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