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ée ton avantageux que la prospérité lai donna dans la suite. Le lendemain à dîné Ton parla de musique ; il en parla bien. Je fus transporté d'aise en apprenant qu'il accompagnoit du cla* vecin. Après le dîné on fît apporter de la musique italienne. Nous musicâmes tout le jour au clavecin du prince; et ainsi commença cette amitié qui d'abord me fut si douce , enfin si funeste, et dont j'aurai tant à parler désormais.
En revenant à Paris j'y appris Pagréable nouvelle que Diderot étoit sorti du donjon , et qu'on lui avoit donné le cbâteau et le parcde Vincennes pour prison sur sa parole, avec permission de voir ses amis. Qu'il me fut dur de n'y pouvoir courir à l'instant même ! Mais, retenu deux ou trois jours chez madame Dupin par des soins indispensables, après trois ou quatre siècles d'impatience, je volai dans les bras de mon ami. Moment inexprimable ! Il n'étoit pas seul. D'Alembert et le trésorier de la sainte Chapelle étaient avec lui. En entrant je ne vis que lui , je ne fis qu'un saut , un cri , je collai mon visage sur le sien , je le serrai étroitement sans lui parler autrement que par mes pleurs et par mes sanglots $ j'étouffois de tendresse et de joie. Son premier mouvement, après ce transport,
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fut de se Xcmtner vers ïecclés iast*f»e et de loi dire :■ Vous voye*, saonaietst ^comment m'aiment me» amis. Tout entier a mdn émotion , je ne réfléchi* pas alors à Cette Manière d'en: tirer avantage* Mai* en y pensant qUelque/ois depuis ce temps-là , j'ai toujours jugé <sp?h la place de Diderot ee n'eût pas été la la première idée qui me seront venue.
Je trouvai Diderot très*aiiecté àé sa pris*». Le donjon lui avoit fait une impression terrible j et , cjuokfu'il fût fort agréaWeraent au château , et maître de ses promenades dans mm parc qui n'est pas même fermé de murs^ilavoit besoin de la société de ses amis , pour ne pas se livrer à. son humeur noire. Comme j'étois assurément celui qui compatisseit le plu* à sa peine , je crus être aussi celui cVmt la voe lui seroit la plus consolante j et tons Les deux jours a w plus tard * malgré des occupations très-ex^ géantes , j'allois » Soit seul f sok avec sa femme, passer avec lur les après-midi.
Cette année i^fan Pété fut d'une chaleur excessive. On compte deux lieues de Paris à Vincennesv Peu en état de paver, des fiacres, à deux heures après midi / J'allois à piéd quand j'étois seul , et j'allois vite pour arriver plutôt.
PARTIE H, LIYRE VIII. i5, Les arbre» de la route , toujours élagués , » ht mode du pays, ne donnoient presque aucune ombre) et souvent, rendu de chaleur et de' fatigue , je m'é)endois par terre , n'en pouvant ptasv Je m'avisai, pour modérée mou. pas, de prendre quelque livre. Je pris un jour le Mercure de France , et tout en marchant et le parcourant , je tombai sur cette question proposée par l'académie de Dijon pour le prix de Tannée suivante : Si le progrès de» sciences et des mrts a contribué à corrompre ou à épurtries mœurs?
A l'instant de cette lecture? je vie un autre univers , et je devius un autre homme. Quoique }'aie un souvenir vif de l'impression que j'en reçus , les détails m'en sont échappée depuis que ye les ai déposée sur le papier dans une demes quatre lettres kM. de Malesherbes. C'est une des singularités de ma mémoire , qui meV rke d'être dite. Quand elle me sert, ce n'est qu'autant que je me suie reposé sur elle; sitôt que j'en confie le dépôt an papier y ette m'a* bandenne , et des* qu'une fois jTai écrit une chose , je ne m'en souviens plu» du tout» Cette singularité me soit jrame dans le musique.
Avant de l'avoir apprise » je savais par ostur des multitudes de chansons : sitôt que jfai sn
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chanter des airs notés , je n'en ai pu retenir aucun , et je doute que de ceux que j'ai le plus aimés j'en susse' aujourd'hui redire un seul tout entier.
Ce que je me rappelle bien distinctement dans cette occasion, c'est qu'arrivant a Yincennes, j'étois dans une agitation qui tenoit du délire. Diderot l'aperçut 5 je lui en dis la cause , et je lui lus là prosopopée de Fabricius, écrite en crayon sous un arbre. Il m'exhorta de donner l'essor a mes. idées , et de concourir au prix. Je le fis, et dès cet instant je fus perdu. Tout le reste de ma vie et de mes malheurs fut l'effet et la suite inévitable de ce moment d'égarement.
Mes sentiments se montèrent avec la plas inconcevable rapidité an ton de mes idées.
Toutes mes petites passions furent étouffées par l'enthousiasme de la vérité , de la liberté , de la vertu; et ce qu'il y a de plus étonnant , est que cette effervescence se soutint dans mon cœur durant plus de quatre ou cinq ans , à un si haut degré peut-être qu'elle ait jamais été dans le cœur d'aucun autre homme.
Je travaillai ce discours d'une façon bien singulière, et que j'ai presque toujours suivie
PARTIE II, LIVRE VIIL i53 dans mes autres ouvrages. Je lui consacrois les insomnies de mes nuits. Je méditais dans mon lit à yeux fermés , et je tournois et retournois dans ma tête mes périodes avec des peines incroyables; puis, quand j'étois parvenu à en être content, je les déposois dans ma mémoire jusqu'à ce que je pusse les mettre sur le papier : mais le temps de me lever et de m'habiller me faisoit tout perdre , et quand je m'étois mis à mon papier, il ne me venoit presque plus rien de ce que j'avois composé. Je m'avisai de prendre pour secrétaire madame le Vasseur. Je Pavois logée avec sa fille et son mari plus près de moi , et c'était elle qui , pour m'épargnerun domestique , venoit tous les matins allumer mon feu et faire mon petit service. A son arrivée, je lui dictais, de mon lit, mon travail de la nuit; et cette pratique, que j'ai long-temps suivie , m'a sauvé bien des oublis.
Quand ce discours fut fait , je le montrai à Diderot , qui en fut content, et m'indiqua quelques corrections. Cependant cet ouvrage, plein de chaleur et de force , manque absolument d'ordre et de logique : de tous ceux qui sont sortis de ma plume , c'est le plus foible de raisonnement, et le plus pauvre de nombre et
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d'harmonie; mais , avec quelque talent qu'on puisse être né ; Fart d'écrire ne s'apprend pas tout d'un coup.
Je fié partit cette pièce sans en parler à personne autre, si ce n'est, je pense, à Gfimm, avec lequel i depuis son entrée chez le comte de Friese , je comraençois a vivre dans la plus grande intimité. Il a voit un clavecin qui nous servoit de point de réunion , et autour duquel je passois avee lui tous les moments que pavois de libres, a chanter des sirs italiens et des barcarolles Sans trêve et sans relâche du matin au soir, ou plutôt du soir au matin; et sitôt qu'on ne me trouvoit pas chez madame Dupin, on étoit sûr de me trouver chez M. Grimm , ou du moins avec lui f soit à la promenade , aritau spectacle. Je cessai d'aller à la comédie italienne où j'avois mes entrées, mais qu'il n'ajunoit pas, pour aller avec lui, en pavant , à la comédie frtinçoîse, dont il étoit passionné. Enfin un attrait sr puissant me lioit a ce jeune homme , et j'en devins tellement inséparable , que la pauvre tante elle-même étoit négligée, c'e«t-a-dire que je la voyois moins; car jamais un moment de ma vie mon attachement pour elle ne s'est affaibli.
PARTIE II , UYRE VHL i55 Celle impossibilité de partager a mes inclinations le peu de. temps que j'avois de libre renouvela pins vivement que jamais le désir que i'avois depuis long-temps de ne faire qu'un ménage avec Thérèse : mais l'embarras de sa nombreuse fouille, et surtout le défaut d'argent pour acheter des meubles , nVavoit jus-' qu'alors retenu. L'occasion se présenta de faire un effort, et j'en profitai. M. de Francueil et madame Dupin, sentant bien que huit a neuf cents francs par an ne pouvoient me suffire , portèrent de leur propre mouvement mon be- *noraire annuel à cinquante loflk j et, de plus, madame Dupin apprenant que je cberchois a me mettre dans mes meubles , m'aida de quelques secours pour cela : avec les meubles qu'avoit déjàThérèse y nous mimes tout en commun, et ayant loué un petit appartement a l'hôtel de Languedoc , rue Grenelle Su-Honoré , chez de très-bonnes gens, nous nous y arrangeâmes comme nous pâmes , et nous j avons demeuré paisiblement et agréablement pendant sept ans, jusqu'à mon délogèrent pour l'Hermi»
tage.
Le père de Thérèse étoit un vieux bonhomme , très-doux , qui craignoit extrêmement
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sa femme , et qui lui avoit donné pour cela le surnom de lieutenant criminel , que Grimm par plaisanterie transmit dans la suite à la fille. Madame le Vasseur ne manquoit pas d'esprit ; elle se piquoit même de politesse et d'airs du grand monde j mais elle avoit un patelinage mystérieux qui m'étoit insupportable , donnant d'assez mauvais conseils a sa fille , cherchant a la rendre dissimulée avec moi , et cajolant séparément mes amis aux dépens les uns des autres et aux miens : du reste assez bonne mère parce qu'elle trouvoit son compte à l'être , et couvrant les fautes de sa fille parce qu'elle en profitoit. Cette femme , que je corn* Mois d'attentions , de soins , de petits cadeaux , et dont j 'a vois extrêmement a cœur de me faire aimer, étoit, par l'impossibilité que j'éprouvois d'y parvenir , la seule cause de peine que j'eusse dans mon petit ménage; et, du reste , je puis dire avoir goûté durant ces six ou sept ans le plus parfait bonheur domestique que la faiblesse humaine puisse comporter. Le cœur de ma Thérèse étoit celui d'un ange :
notre attachement croissoit avec notre intimité, et nous sentions davantage de jour en jour combien nous étions faits l'un pour l'autre. Si
PARTIE II, LlVElÉ VIII. i5* nos plaisirs pouvoient se décrire , ils feroient, rire par leur simplicité : nos promenades tête à téte hors de la ville ou je dépensois magnifiquement huit ou dix sous à quelque guinguette ? nos petits soupers a la croisée de ma fenêtre, assis en vis-à-vis sur deux petites chaises posées sur une malle qui tenoit la largeur de l'embrasure. Dans cette situation , la fenêtre nous servoit de table , nous respirions l'air , nous pouvions voir les environs , les passants f et , quoique nous fussions au quatrième étage , plonger dans la rue tout en mangeant.
Qui décrira , qui sentira les charmes de ces repas composés pour tout mets d'un quartier de gros pain , de quelques cerises , d'un petit morceau de fromage , et d'un demi-septier de vin que nous buvions à nous deux? Amitié, confiance , intimité , douceur d'âme , que vos assaisonnements sont délicieux ! Quelquefois nous restions là jusqu'à minuit sans y songer, et sans nous douter de l'heure , si la vieille maman né nous eût averti. Mais laissons ces détails qui paraîtront insipides ou risibles; je l'ai toujours dit et senti, la véritable jouissance ne se décrit point.
J'en *us à peu près dans le même temps
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une plus grossière , la dernière de cette espèce que j'aie eue a me reprocher. J'ai dit que le ministre Klupfifell étoit aimable ; mes liaisons avec lui n'étotent guère «oins étroites qu'avec Grimm et devinrent aussi familières ; ils maugeoient quelquefois chez moi. Ces repas-, un peu plus que simples, étoient égayés par les fines et folles polissonneries de KlupfifeU et par les plaisants germanismes de Grimm , qui n'étoit pas encore devenu puriste.
La sensualité ne présidoit pas a nos petites orgies , mais la joie y suppiéoit , et nous nous trouvions si bien ensemble que nous ne pouvions plus nous quitter. Klupfiell a voit mis dans ses meubles une petite fille qui , par convention, ne laissoit pas d'être a tout le monde , parce qu'il ne pouvoit pas l'entretenir en entier. Un soir , en entrant au café , nous le trouvâmes qui en sortoit pour aller souper avec elle. Nous le raillâmes] il s'en tengea galamment en nous mettant du même souper, et puis nous raillant a son tour. Cette pauvre créature me parut d'un assez bon naturel , très-douce , et peu faite à son métier , auquel une sorcière , qu'elle avoit avec elle , la styloit de son mieux» Les propos et le vin
PARTIE II , LITRE VIII. i5$ nous égayèrent au point cfue nous nous oubliâmes* Le bon IQiipflell ne voulut pas faire ses honneurs à demi) et sons passâmes tous trois successivement dans la chambre voisine avec la pauvre petite , qtri ne savoit si elle devoit rire ou pleurer. Grirom a toujours affirmé qu'il ne Pavoh pas touchée : e'étoit donc pour s'ajriuser à nous impatienter qu'il resta si long* temps avec elle ; et, s'il s'en abstint, il est peu probable que ce fût par scrupule, puisqu'avant d'entrer chez le comte de Frieseil logeoît chez des filles au même quartier de Saint-Roch.
Je sortis de la rue des Moineaux, où logeoit cette fille , aussi honteux que Saint-f'reux soiv tit de la maison oh on l'avoît enivré ; et je me rappelai bien mon histoire en écrivant la sienne. Thérèse s'aperçut a quelque signe , et surtout à mon air confus, que j'avois quelque reproche è- me faire; f en allégeai té poifjj par ma franche et prompte confession. Je fis bien ; car , dès le lendemain , Grimm vint en triomphe lui raconter mon forfait en l'aggravant ; et depuis lors il n'a jamais manqué de lui en rappelér malignement le souvenir ; en cela d'autant plus coupable, que Payant mis pleinement et librement dans itaa confidence , j'a-
vois droit d'attendre 4e lui qu'il ne m'en ferait pas repentir. Jamais je ne sentis mieux qu'en cette occasion la bonté du naturel de ma Thérèse : car elle fut plus choquée du procédé de Grimm qu'offensée de mon infidélité ; et je n'essuyai de sa part que des reproches touchants et tendres dans lesquels je n'aperçus jamais la moindre trace de dépit.
La simplicité d'esprit de cette excellente fille égaloit sa bonté de cœur , c'est tout dire : mais un exemple qui se présente mérite cependant d'être ajouté. Je lui avois dit que Klupffell étoit ministre et chapelain du prince de Saxe-Gotha. Un ministre étoit polir elle un homme si extraordinaire , que confondant comiquement le» idées les plus disparates, elle s'avisa de prendre Klupffell pour le pape. Je la crus folle la première fois qu'elle me dit, comme je rentrois , que le pape m'étoit venu voirT^Te la fis expliquer , et je n'eus rien de plus pressé que d'aller conter cette histoire à Grimm et à Klupfifell , a qui: le nom de pape en resta parmi nous. Nous donnâmes à la fille de la rue des ( Moineaux le nom de papesse Jeanne. C'étoient des rires inextinguibles ; nous étouffions. Ceux qui, dans une lettre qu'il leur»
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