I. - It
doute!,.. Que la fièvre quarte étrangle le faiseur de pronostics !
Je repris, tout émue, après lia iastant de silence :
— Au fait, cet homme a raison.
— Comment?...
— 11 a raison, vous dis-je. Ce qui me restera suffira-t-il pour retenir mes amis près de moi ? Rien, en vérité, ne me semble moins sijr.
— Là ! li ! quelle folie, ma chère !
— Oh ! ce que je vous dis, je le pense.
— Allons donc ! Pourquoi, lorsque le présent vous offre tant de délices, aller chercher du chagrin dans l'avenir ?
— Parce que, pour nous autres femmes, la vieillesse est terrible. Chez l'homme, elle a quelque chose de digne, d'imposant ; chez nous, elle est désespérante et dénui'je de poésie. Nous sommes des ruines sans grandeur et sans majesté. Il faudrait être femme, et jolie femme, depuis treize ans jusqu'à vingt-deux ans, et, après cet âge, passer dans l'autre sexe.
— Oui; mais, comme c'est tout bonnement impossible, autant vaut n'en point former le désir.
— N'importe, je serais bien aise de revoir cet homme.
— Votre prophète de malheur? fi donc !... Si jamais ce hibou se présente à vos regards, chassez-le sans miséricorde. Il vous rendrait mélancohque et vous ôterait votre plus grand charme.
Rambouillet ne me persuada pas. J'eus toute la nuitées idées fort déplaisantes : je me vis en rêve avec des cheveux blancs et des rides. Le lendemain était jou^ de réunion
NINON DE LENCL05 283
chez moi. Ma tristesse durait encore, et la vieille baronne Panât, l'une de mes habituées lidèles, croyant m'égayer sans doute, amena la conversation sur les sorciers. Si j'ai bon souvenir, c'était à propos du procès de Loudun, dont tout Paris s'occupait alors. Le comte de Lude, une de mes nouvelles connaissances, prit à parti la baronne et se moqua d'elle. Marguerite de Saint-Évremond ne la ménagea poiQt à son tour. Aussitôt on se mit de tous côtés à défendre madame de Panât.
— Qu'est-ce à dire, messieurs? avez-vous perdu la mémoire? dit un président au Grand-Ghâtelet. Ne vous souvient-il plus de l'an 1609?
— Je n'étais pas né, dit en riant Saint-Évremond. S'il m'en souvient, il ne m'en souvient guère.
— Ni moi non plus, dit le comte, j'étais en nourrice.
— Eh bien, cette année-là, messieurs, le diable étrangla, avec grand tintamarre, deux fameux magiciens, César, et Ruggieri, abbé de Saint-Mahé. Ces mécréants façonnaient des images de cire et faisaient à volonté mourir en langueur la personne qu'on leur désignait.
— Bon ! Et pourquoi le diable les étrangla- t-il? demandai-je. Il devait plutôt les récompenser, car ils le servaient, ce me semble, de bonne manière.
— Il paraît, mademoiselle, répondit le président, que l'heure de ces maudits était venue. Le pacte touchait à son terme, et Satan venait chercher leur âme.
— C'est clair, dit la baronne; mais autre chose...
— Une nouvelle histoire de sorciers ?
— Oui.
— Écoutons.
— Pourvu qu'elle ne remonte pas à l'an 1609.
— Non, messieurs, elle est toute récente. Voulez-vous savoir comment la Rochelle a été prise?
— Oh ! pour cela,, répondit le comte de Lude, personne ne l'ignore : c'est grâce à la digue jetée dans l'Océan par Son Érainence.
— Allons donc ! fit madame de Panât.
— Parbleu ! dit Saint-Évremond, la ville a cédé à la valeur des troupes du roi.
— Fadaises ! vous n'y êtes point.
— Eh bien, contez-nous cela, baronne ! cria-t-on de tous les coins du cercle.
— Voici. Un nommé Fontenay alla trouver Louis XUI, et lui dit qu'il consentait à subir le supplice de la roue si la ville n'était pas à Sa Majesté avant deux jours. Le roi lui laissa le champ libre. Fontenay distribua aux soldats des chapelets de deux sous, en fils de corde de boyau, et la ville fut prise.
— Ah ! ah ! la bonne histoire ! dirent les incrédules en éclatant de rire.
— Mais, baronne, objectai-je, ceci est de la superstition plutôt que de la sorcellerie.
— Sans doute, fit le comte.
— Ce sorcier était fort chrétien ! s'écria Marguerite.
— Gomment donc, répliqua la baronne, ne savez-vous pas qu'il y a les bons et les mauvais sorciers? Les uns sont voués au bien, les autres sont voués au mal,
•— Rien de plus juste, affirma le président. Ruggieri faisait tomber où il lui plaisait la grêle et le tonnerre.
— Voyez-vous, l'habile homme.
— Le Dieu des chrétiens est plus patient que le Jupiter antique.
— Oui certes'. Salmonée n'a pas eu de chance.
— Messieurs, messieurs, il ne faut point rire de ces choses. D'ailleurs, pourquoi chercher si loin des preuves? En 1631, il n'y a pas plus de trois ans, la chambre de justice de l'arsenal, où je siégeais alors, condamna au feu Adrien Bouchard, prêtre, et îsicolas Gorgan, parce qu'on avait trouvé chez eux trois livres de magie écrits à l'encre rouge sur parchemin, une étole noire et un petit calice de plomb, dont ils se servaient pour faire périr par sortilège le cardinal de Richelieu.
— Vraiment? s'écria Saint-Évremond : l'idée ne manquait pas d'un certaia mérite.
— C'est grand dommage qu'ils n'aient pas réussi, ajouta le comte de Lude.
— Silence, messieurs! m'écriai-je, vous savez que la politique est exclue de mon cercle. Revenons aux sorciers, de grâce. Il est fâcheux que, pour mieux établir ma conviction, madame de Panât ne m'en indique pas un que je puisse interroger et voir.
— Allons en Poitou ! dirent ensemble Marguerite et le comte : vous verrez Urbain Grandier.
— Bah ! c'est inutile de faire un si long voyage, cria la baronne.
— Auriez-vous mon affaire plus près d'ici ? lui demaudai-je.
— Sans nul doute, chère belle»
— Gela me convient mieux... Où donc?
— Allez à Gentilly, vous y trouverez Perditor,
— En effet, dit le président, c'est un sorcier du premier choix.
— Aussi fort que Gôsar et Ruggieri?
— Plus fort, mademoiselle, plus fort : il montre le diable à qui veut le voir et compose des filtres pour que les jeunes gens soient aimés des jeunes filles,
— Et aussi, s'empressa d'ajouter madame de Panât, pour conserver la beauté des femmes jusque dans l'extrême vieillesse.
— Qaelle plaisanterie! fîs-je en éclatant de rire.
— Je ne plaisante pas, ma chère.
— Mais alors pourquoi ne lui en avez-vous pas demandé un pour vous-même, baronne ?
— Parce qu'il faut s'y prendre très-jeune, à votre âge, par exemple.
— Ah!
— Moi, je suis arrivée trop tard.
Nos incrédules continuèrent de se moquer. Je ne les écoutais plus, je me laissais impressionner malgré moi par les sottes histoires du président et de la vieille dame. Je formai tout bas le projet d'aller voir Perdltor.
Le lendemain, je courais en voiture sur la route de Geutilly, et j'emmenai avec moi le comte de Lude, précisément parce qu'il ne croyait point aux sorciers. Je ne voulais pas être dupe. A l'entrée du village, nous demandâmes la demeure du célèbre nécromancien. On nous répondit qu'il restait aux carrières. Un guide se présenta pour nous y conduire, et bientôt nous arrivâmes en face d'une ouverture béante, nouveau Ténare enveloppé de fossés larges et profonds. Noire guide fit un signal. Aussitôt un homme
vêtu de rouge parut à l'autre bord et nous demanda ce que nous voulions.
— Je veux un philtre, répondis-je, qui fasse durer ma beauté autant que ma vie.
— Et moi, dit le comte, je veux voir le diable.
— Vous serez satisfaits Fun et l'autre, répondit l'homme rouge avec autant de calme que si nous demandions la chose du monde la plus naturelle.
Il abaissa sur le fossé une sorte de pont-levis et nous fit pénétrer dans la carrière, où bientôt nous fûmes dans l'obscurité la plus complète. Je n'étais rien moins que rassurée.
— Soyez sans crainte, me dit le comte. J'ai mon épée, un poignard et deux pistolets : avec cela je défie tous les sorciers du monde.
Après cinq minutes de marche au milieu des galeries souterraines, nous nous trouvâmes dans une sorte de salie circulaire creusée dans le roc vif. Quelques torches de résine jetaient sous les voûtes une clarté vacillante et sinistre. Tout au fond de la salle, sur une haute estrade tendue de noir, un personnage assis, en costume de magicien, paraissait nous attendre.
— Voilà le maître ! nous dit solennellement l'homme rouge.
Et il nous laissa. Nous étions effectivement en présence du sorcier lui-même (1).
(i) Ninon n'a rien inventé dé tout ce qui Va suivre sur le fameux nécromancien des carrières de Gentilly. On peut s'en convaincre en lisant les Chroniqu&s de la cour 6t M la ville, ainsi que les autres Mémoires du temps. {îiotw des Éditeurs.)
— Approchez ! nous cria Perditor d'une voix terrible. Que voulez-vous?
— Je désire, œurraurai-je toute frémissante, un philtre pour conserver ma jeunesse et ma beauté.
— C'est quarante écus. Payez d'abord.
Tirant aussitôt ma bourse, je donnai cinq louis sans faire la moindre réflexion sur l'espèce de défiance qu'on me témoignait. Le comte n'attendit pas les questions de l'homme de l'estrade.
— Quant à moi, seigneur sorcier, dit-il, je suis curieux de voir le diable. Combien prenez-vous pour le montrer?
— Cent livres.
— Peste I à ce prix-là, vous devez faire d'assez beaux bénéfices.
Le maître de la caverne ne daigna pas répondre. 11 prit l'argent du comte, qu'il serra dans son escarcelle avec mes louis. Cela fait, il appuya la main sur un large timbre, qui me parut résonner aussi fort qu'un coup de bourdon de Notre-Dame. A ce signal, qui faillit nous rendre sourds, deux espèces de nymphes médiocrement jolies, mais habillées de blanc et couronnées de fleurs, sortirent de terre à ses côtés. Perditor me désigna siler -leusement à elles, leur tendit une fiole de cristal vide et fit de nouveau retentir son effroyable timbre. Les nymphes disparurent. Je compris qu'elles allaient fabriquer mon philtre.
— Ainsi donc, reprit le sorcier, qui se tourna vers nous, vous êtes décidés l'un et l'autre à voir le diable?
— Très-décidés, dit le comte.
~ Votre nom ?
— Mais est-il donc si nécessaire de vous le donner, monsieur le magicien ? balbutiai-je.
— C'est indispensable.
— Je m'appelle Anne de Lenclos.
— Et moi, s'empressa d'ajouter mon compagnon, je me nomme Georges des Landrilles, comte d-e Lude.
— Vous jurez de ne rien révéler de ce qui va se passer sous vos yeux?
— Nous le jurons.
— Vous promettez d'être sans peur et de n'invoquer ni Dieu ni les saints?
— Nous le promettons.
Le sorcier se leva. Il prit une longue baguette d'ébène, vint à nous, traça sur le sable un grand cercle avec nombre de figures cabalistiques et nous dit :
— Vous pouvez encore sortir... Avez-vous peur? ]'avais envie de répondre allirmativement. Mais le comte
s'écria d'un ton résolu.
— Peur du diable?... fi donc!... Pour qui nous prenezvous ?... allez toujours.
Au même instant nous entendîmes comme des éclats de tonnerre. La voix du magicien dominait le tumulte. Il gesticulait, criait et se livrait dans une langue inconnue à une foule d'invocations diaboliques. C'était à faire dresser les cheveux. La frayeur s'empara de moi. Je me cramponnai convulsivement au bras du comte et je le suppliai de quitter ces lieux effroyables.
— Il n'est plus temps ! cria le sorcier : ne franchissez pas le cercle, ou vous êtes morts.
Tout à coup au bruit de la foudre succéda comme ua I. 17
bruit de chaînes qu'on traînait dans les profondeurs du souterrain. Nous entendîmes des hurlements lugubres. Le magicien gesticulait toujours et redoublait ses cris. Il prononçait des mots barbares et semblait entrer en fureur. En un clin d'oeil -nous fûmes environnés de flammes.
— Regardez ! cria Perditor.
Je jetai un cri d'épouvante, en voyant paraître au milieu de ce tourbillon de feu un grand bouc noir chargé de grosses chaînes rougies. Les hurlements devinrent plus sinistres; les flammes prirent une intensité elTrayante, et une troupe d'affreux démons, également chargésTie chaînes, se mirent à danser autour du bouc, en agitant des torches et en poussant des clameurs furibondes. Le bouc se dressait, branlant ses cornes et semblait présider cette ronde infernale.
— Ah ! pardieu ! s'écria le comte de Lude, la comédie est habile, je l'avoue; mais je suis curieux de voir les coulisses et d'examiner de près le costume des acteurs.
Il prit en main ses pistolets et se mit en devoir de franchir le cercle. Mais, sur un signe rapide du magicien, toutes les flammes s'éteignirent. Le bouc et le démon disparurent. Nous étions plongés dans les ténèbres les plus profondes. En même temps nous nous sentîmes saisir par des bras vigoureux. On nous entraîna violemment et l'on nous jeta hors de la caverne.
Je me trouvais trop heureuse de ce dénoûment imprévu, et je ne demandai pas à rentrer pour prendre mon ])hilire ; j'abandonnais volontiers mes quarante écus au magicien.
Le comte n'était pas de cette humeur. Il voulait ù toute loïce a^oir le mot de l'énigme. J'eus des peines iuimagi-
NINO\ DE LEXCLOS 29t
nabic? à le décider à la retraite. Nous avions élu, à l'entendre, vintimes d'un charlatanisme odieux. Je n'en étais pas aussi sûre que lui, et l'abominable spectacle ne pouvait |):is quitter mon imagination. Pendant le reste du jour et toute la nuit suivante, je ne vis que diables dansant et hurlant au milieu des flammes. Le lendemain j'avais la fièvre, et je défendis ma porte. J'avais réussi à sommeiller un peu, lorsque tout à coup je fus réveillée en sursaut. J'entendis une querelle dans mon antichambre.
— Vous n'entrerez pas! criait Perrote.
— J'entrerai, vous dis-je, répondait une voix impérieuse»
— Eh! monsieur...
— Silence! Qu'on me laisse le passage libre.
— Mais, je vous le proteste, madame est sortie...
— Tu mens.
— Ah ! fit Perrote, interloqué de cet aplomb.
— Je sais qu'elle est chez elle.
— Comment le savez vous !
— Je sais qu'elle est seule.
— Voilà qui est bizarre!
— C'est ainsi. Va lui dire que j'ai à lui parler de choses de la plus haute importance. ,
— Entin de la part de qui venez-vous ?
— De ma part.
— Au moins dites votre nom.
— Je n'ai point de nom.
— Quel homme ! cria mon domestique.
Il céda de guerre lasse et vint me répéter tout ce que j'avais entendu. La curiosité m'avait prise. Je passjn vivement une robe de chambre et je donnai l'ordre d'intro-
duire le visiteur. Quelques secondes après , il parut au seuil de ma porte. Je jetai un cri de saisissement mêlé d'effroi, en reconnaissant l'homme noir du Louvre. 11 me salua jusqu'à terre, et s'approcha de mon fauteuil.
Je l'examinai curieusement.
Il était vieux, mais non cassé, vêtu de velours noir des pieds à la tête, sans épée, portant calotte sur des cheveux blancs, ayant à la main une petite canne d'ébène fort légère et une grande mouche sur le front. Du reste, des yeux pleins de feu et une physionomie spirituelle.
— Que voulez-vous, monsieur, lui dis-je, et que demandpz-vous?
Sans me répondre d'abord, il prit un siège et me regarda fixement.
— Ilvous plaira, j'espère, murmurai-je, presque intimidée par son œil scrutateur, de m'expliquer le motif de votre visite et de l'insistance au moins bizarre, pour ne rien dire de plus, que vous avez déployée vis-à-vis de mes gens?
Tirant de sa poche une tabatière de vermeil enrichie de pierres précieuses, il huma cinq ou six prises de tabac d'Espagne en me regardant toujours. Puis il me dit avec un sourire ironique :
— Vous avez été hier à Gentilly, belle dame.
— C'est vrai, répondis-je.
— Et vous vous imaginez avoir vu le diable?
— Mais, monsieur, qui a pu vous apprendre?...
— Oh ! que cela ne vous inquiète point. Vous vous figurez, dis-je, avoir vu Satan... Detrompez-vous, mademoiselle : vous avez été dupe de la fantasmagorie la plus sotte et du plus impudent charlatanisme.
— Il serait bon de m'en donner la preuve.
— Je suis venu pour cela.
— Vraiment?
— Le diable , soyez- en bien convaincue, est de trop bonne compagnie, trop bien élevé, trop rempli de tact et de convenance pour se présenter à n'importe qui, mais surtout à une jolie femme, sous des dehors aussi ridicules.
— Vous croyez, monsieur? lui dis-je toute frémissante.
— J'en suis positivement certain.
— Comment cela?
— Perditor est un fourbe; son bouc est un bouc véritable, dressé à remuer les cornes €t à manœuvrer au milieu des flammes.
— Est-ce possible?
— Vous pouvez me croire. Les chaînes que cet animal porte sont tout simplement peintes en rouge ; les flammes qui l'entourent sont des flammes de poix de résine, jetées par des hommes cachés dans les détours du souterrain, et qui jouent ensuite le rôle de diables subalternes.
— Le comte s'en doutait.
— Vous auriez dû vous en douter vous-même. Au lieu du bruit du tonnerre, vous avez entendu le bruit d'une voiture qu'on fait rouler sur des plaques d'airain. Quant aux hurlements, ils sont poussés par de gros bouledogues à qui l'on a fourré la tête dans de longs instruments de bois, sonores, larges par le haut, étroits par le bas. On pique ces malheureuses bêtes avec des aiguillons. Vous avez, à présent, tous les secrets du sorcier.
— Mais, encore une fois, monsieur, d'où tenez-vous ces détails?
— Je sais tout, me répondit-il, riea ne m'échappe ; il n'est point de mystère que je ne pénètre.
— Alors vous êtes le diable! m'écriai-je. Si je ne l'ai pas vu hier, je le vois aujourd'hui.
— Croyez ce qu'il vous plaira, me répondit-il.
— Quoi ! vous ne me dépersuadez point ?
— Non, vraiment, cela n'est en aucune sorte nécessaire. Je ne viens, au reste, que pour vous être agréable, et ma visite ne doit pas vous effrayer, quoique je ne fasse cet honneur qu'à fort peu de gens. Rassurez-vous et veuillez m'entendre.
Somme toute, il me paraissait assez bon homme ; je repris quelque assurance et je lui dis :
— Qui que vous soyez, je vous écoute.
Il rapprocha son siège du mien.
— Vous m'intéressez beaucoup, continua-t-il. Je dispose à mon gré du sort de l'espèce humaine, et je viens savoir de quelle façon vous voulez que je dispose du vôtre.
— Mais qui me prouvera que vous ayez réellemeut cette puissance?
— Oh ! pour cela, mademoiselle, les preuves sont inutiles, ma parole suffit. Vos beaux jours ne sont qu'à leur aurore ; vous entrez dans l'âge où les portes du monde s'ouvrent toutes grandes pour vous recevoir, et il dépend de vous d'être la femme la plus heureuse et la plus illustre de votre siècle.
— En vérité?... Quelle brillante perspective !... J'en suis éblouie, je vous le jure.
Je cherchais à me donner un peu de hardiesse et à paraître calme, car je tremblais de tous mes membres.
— Ne raillez pas, me dit-il d'une voix grave et sentencieuse. Je vous apporte la grandeur suprême, des richesses immenses, ou une beauté éternelle. Ces biens divers peuvent également flatter la vanité d'une jeune personne : choisissez des trois celui qui vous touche le plus. Nul au monde ne peut vous en olMr autant.
— J'en suis persuadée, lui dis-je, et la magnificence de vos dons m'enchante.
— Une dernière fois, mademoiselle, point de raillerie. Vous avez trop de sens et trop de bon goût pour vous moquer d'une personne que vous ne connaissez pas. Choisissez, je le répète, ce que vous préférez, grandeur, richesse, ou beauté éternelle.
— Mais, balbutiai-je, il me faudrait au moins quelques heures pour réfléchir...
— Vite, et point d'hésitation ! Je ne vous donne qu'un instant.
— De grâce...
— Votre choix, dépêchons.,. Quel est votre choix?
— La beauté, répondis-je très-émue. Mais que faut-il faire pour cela ?
— Peu et beaucoup. Il faut écrire votre nom sur mes tablettes.
— Mon nom seulement ?
— Oui, mademoiselle.
A ces mots, il me présenta tout ouvertes de vieilles tablettes noires, à feuillets rouges.
— Ma foi, m'écpiai-je, advienne que pourra, je me risque! Pienant aussitôt les tablettes, j'y apposai intrépidement
ma signature.
— Fort bien, dit l'homme noir.
II remit les tablettes dans sa poche et en tira un assez gros paquet cacheté, qu'il déposa sur mes genoux.
— Vous trouverez là-dedans, me dit-il, quelques instructions et un philtre autrement efficace que celui de Perditor. Ne décachetez qu'après mon départ.
U se leva. Sa taille me parut avoir grandi; ses yeux brillèrent d'un éclat plus étrange, et il ajouta d'une voix vibrante :
— Maintenant, Ninon de Lenclos, tu es à moi! Compte sur une beauté éternelle et sur la conquête de tous les cœurs. Je te donne le pouvoir de tout charmer; c'est le plus beau privilège dont puisse jouir une créature humaine, et depuis six mille ans que je parcours l'univers d'un bout à l'autre...
— Six mille ans ! m'écriai-je avec un geste d'effroi.
— Oui, cela doit te surprendre. Depuis six mille ans je n'ai encore trouvé que quatre mortelles entièrement dignes de cette faveur.
— Qui donc ?
— Sémiramis, Hélène, Cléopâtre et Diane de Poitiers. L'épouvante glaçait la parole sur mes lèvres. Il ajouta :
— Tu es la cinquième et dernière que j'ai résolu de favoriser ainsi : tu paraîtras toujours jeune et toujours fraîche, tu seras toujours charmante et toujours adorable. Nul homme ne pourra te voir sans devenir amoureux de toi, et jamais tu n'auras à craindre de ne pas être aimée de ceux que tu aimeras. Tes amants ne te quitteront plus, tu les quitteras toujours la première... N'ai-je pas devmé le plus secret de tes désirs .'
— Oui, murixurai-je, baissant les yeux et n'osant l'envisager de nouveau.
— C'est bien! Je suis venu dans l'intention de t'être agréable en tout. Tu jouiras d'une santé parfaite, ou tes maladies seront si légères, qu'elles n'apporteront de changement ni au corps ni à l'esprit. Tu atteindras un âge fort avancé sans vieillir, et tu charmeras également par le cœur et par les yeux. Le temps t'épargnera ses outrages; tu seras belle, toujours belle, et tu feras des passions à un âge où les autres femmes sont environnées des horreurs de la caducité. Enfin, on parlera de toi tant que subsistera le monde !
Mon cœur battait avec une force extrême. Je voiims balbutier quelques mots. L'homme noir mit un doigt sur sa bouche pour m'inviter au silence.
— Oui, sans doute, continua-t-il, oui, tout cela doit te paraître fort extraordinaire. Mais point de questions, je n'y répondrais pas.
11 posa l'une de ses mains sur mon épaule, comme s'il eût voulu prendre possession de moi à tout jamais. Puis il ajouta d'une voix sinistre :
— Je t'annonce que tu me reverras une fois, une seule. Ce sera dans moins de quatre-vingts ans. Tremble alors, tremble quand tu recevras cette visite, car tu n'auras plus que trois jours à vivre I
A ces mots, il disparut, me laissant anéantie, pétrifiée, sans mouvement et presque sans souffle.
FIN DU PREMIER VOLUME W. AUBiwAU. — lMi>. OU LAQ^V.