‹ Confidences d'un prestidigitateur (volume 2)Chapitre 11 sur 25 · SÉANCE DE MAGIE PAR M. LE COMTE DE GRISY · texte numérisé non relu

SÉANCE DE MAGIE PAR M. LE COMTE DE GRISY

Suivait rénumération des expériences que je devais présenter.

Comme nous terminions, les habitués de la maison de Pinetti entrèrent en alléguant quelques excuses, plus ou moins spécieuses, pour justifier leur retard.

Leur tardive arrivée ne m'inspira aucun soupçon, car on entrait chez Pinetti à toute heure de la nuit, sa porte n*étant fermée que depuis la pointe du jour jusqu'à deux heures de l'après-midi, temps qu'il consacrait au sommeil et à sa toilette.

1 ii) ROBËRT-HOUDIIS

Dès que les nouveaux venus eurent connaissance de ma résolution, ils m'en félicitèrent bruyamment et me promirent de m'appuyer de leurs chauds applaudissements. Mais ce concours sera superflu, ajoutèrent-ils , en raison de Tenthousiasme^ que doit indubitablement exciter votre représentation.

Pinetti remit à Tun de ses domestiques raffiche, en lui donnant Tordre de recommander à l'imprimeur de la faire placarder par toute la ville avant le Jour.

Un pressentiment me fit faire un geste pour reprendre le papier, mais Pinetti m'arrêta en riant :

— Allons, cher ami, me dit-il, ne cherchez pas à fuir un bonheur assuré, et demain à pareille heure nous célébrerons tous ici votre triomphe.

La galerie fit chorus et, par anticipation, on but en l'honneur de mes prochains succès, quelques verres de Champagne qui achevèrent de dissiper mes hésitations et mes scrupules.

Je rentrai chez moi fort avant dans la nuit, et Je me couchai sans trop me rendre compte de ce qui s'était passé.

A deux heures de l'après-midi, je dormais encore, lorsque Je fus réveillé par la voix de Pinetti :

Alerte ! Edmond, me criait-il à travers la porte. Alerte ! nous n'avons pas de temps à perdre ; c'est

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aujourd'hui le grand jour , ouvrez-moi , j'ai mille choses à vous dire.

Je me hâtai de lui ouvrir.

— Ah 1 cher comte, me dit-il, laissez-moi vous féliciter sur votre bonheur. On ne parle que de vous dans la ville. La salle est entièrement louée; on s'arrache les derniers billets ; le roi lui-même , accompagné de sa famille, vous fait Thonneur d'assister à votre représentation; nous venons d'en recevoir l'avis.

A ces mots, des souvenirs précis me reviennent; une sueur froide couvre mon front; la terreur qui saisit tout débutant me donne le vertige. Epouvanté, je m'asseois sur le pied de mon lit. — N'y comptez pas, chevalier, m'écriai-je avec fermeté, n'y comptez pas, et, quelque chose (fui puisse en arriver, je ne veux pas jouer.

— Comment, vous ne voulez pas jouer? me dit mon perfide ami, en affectant la tranquillité la plus parfaite ; mais mon cher, vous ne songez pas à ce que vous dites ; il n'y a plus maintenant possibilité de reculer; les affiches sont posées, et c'est un devoir pour vous de tenir les engagements que vous avez pris. Du reste, pensez-y bien, cette représentation est pour les pauvres, qui vous bénissent déjà et que vous ne pouvez abandonner; un refus serait pour le ro une insulte.

Mi aOBERT^HOUDIN.

Allons ! allons ! ajouta-t-il , du courage, mon ami ; à quatre heures venez me trouver au théâtre; nous ferons ensemble une répétition que je crois du reste inutile, mais qui vous donnera de la coniiance. Au revoir!

Une fois livré à moi-même, je restai près d'une lieure absorbé dans mes réflexions , cherchant en vain un moyen d'éluder la représentation. A chaque instant une barrière insurmontable se dressait devant moi : le roi, les pauvres, la ville entière, tout enfin semblait me faire un impérieux devoir de tenir ma promesse inconsidérée.

Après m'être bien désespéré, j'en vins à réfléchir qu'aucune difficulté sérieuse ne pouvait se présenter dans cette séance, puisque grand nombre de tours, comme je Tai dit, éfcmt faits avec l'aide de compères, la plus grande partie du travail revenait à ces collaborateurs.

Fort de cette idée je repris courage , et, à quatre heures, j'arrivai au théâtre avec une assurance qui surprit Pinetti lui-même.

La représentation ne devant commencer qu'à huit heures, j'avais tout le temps nécessaire pour faire mes préparatifs. Je l'employai si bien, que, lorsque vint le moment d'entrer en scène, mes folles appréhensions s'étaient complètement évanouies, et je me présentai devant le public avec assez d'aplomb pour un débutant.

La salle était comble. Le roi et sa famille , in* stalles dans une loge d'avant-scène, semblaient porter sur moi des regards pleins d'une sympathique indulgence. Sa Majesté devait savoir que j'étais un émigré français.

J'attaquai hardiment mon programme par un tour (jui devait vivement frapper l'imagination des spectateurs.

Il s'agissait d'emprunter une bague, de la mettre dans un pistolet, de faire feu par une fenêtre donnant sur la scène, et de l'envoyer dans la mer qui baignait le pied du théâtre. Ceci terminé, j'ouvrais une boîte qui avait été préalablement examinée, fermée et cachetée par les spectateurs, et l'on y trouvait un énorme poisson, qui rapportait la bague dans sa bouche.

Plein de confiance dans la réussite de ce tour, je m'avance vers le parterre en priant qu'on veuille bien me confier une bague. Sur vingt qui me sont présentées j'accepte celle d'un compère que Pinetti m'a désigné à l'avance, et je le prie de la mettre luimême dans le canon du pistolet que je lui présente.

Pinetti m'avait prévenu que le compère prendrait pour cela une bague en cuivre qui serait sacrifiée, et qu'on lui en rendrait une en or. Le spectateur fait ce que je lui demande ; aussitôt j'ouvre la fenêtre, et je décharge le pistolet.

I 44 ROfiERT-HOUDlN .

Comme un soldat sur le champ de bataille, l'odeur de la poudre m'exalte; je me sens plein d'entrain et de gaîté, et je me permets quelques heureuses plaisanteries qui sont goûtées du public.

Profitant de ces heureuses dispositions pour donner ce qui, en terme de théâtre, s'appelle le coup de fouet j je saisis ma baguette magique, et je trace au-dessus de la boîte des cercles plus ou moins cabalistiques. Enfin je brise les cachets, et triomphant, je sors le poisson que je porte au propriétaire de la bague, afin qu'il la retire lui-même de la bouche de mon fidèle messager.

Si le compère joue bien son rôle, il doit témoigner la plus grande stupéfaction. En effet, le

monsieur, en recevant sa bague, se met à l'exami-

ner sur toutes les faces, et je vois sur sa physionomie une surprise extrême. Fier d'une aussi belle réussite, je remonte la scène où je m'incline pour remercier le putlic des applaudissements qu'il me prodigue. Hélas! mon cher Robert, ce triomphe fut de courte durée et devint pour moi le prélude d'une terrible mystification.

J'allais passer à une autre expérience, lorsque je vois mon spectateur s'agiter vivement en s'adressant à ses voisins, et me regarder comme pour m'adresser la parole. Je crois que pour écarter touJ soupçon mon compère poursuit son rôle; seulement,

je trouve qu'il abuse de cet etTet. Mais quel n'est pas mon saisissen^ent , lorsque mon homme se levant :

— Pardon , Monsieur, me dit-il , il me semble que votre tour n'est pas terminé, puisqu'à la place d'une bague en or ornée de diamants que je vous ai confiée, vous m'en avez rendu une en cuivre garnie de verroterie ?

Une erreur me paraissait impossible , aussi tournant le dos, je commence les préparatifs de l'expérience qui doit suivre.

— Monsieur, me crie alors mon spectateur récalcitrant, voulez-vous me faire l'honneur de répondre à ma question ? Si la fin de votre tour est une plaisanterie, je l'accepte comme telle, et vous me rendrez ma bague en sortant. S'il n'en est pas ainsi, je ne puis me contenter de l'horrible bijou que vous m'avez remis.

Un silence profond régnait dans la salle; on ignorait les causes de cette réclamation, et l'on pouvait croire que c'était une mystification qui, comme d'ordinaire , finirait à la plus grande gloire de l'opérateur.

Le réclamant, le public et moi , nous nous trouvions dans le même embarras, dans la même incertitude; c'était une énigme dont seul je pouvais donner le mot, et ce mot, je l'ignorais.

ï 46 ROBEHT-HOIJDIN.

Voulant cependant sortir de cette position aussi critique que ridicule, je m'approche de mon impitoyable créancier, je jette un coup-d'œil sur la bague que je lui ai remise, et je demeure attéré en reconnaissant qu'elle est véritablement en cuivre grossièrement doré.

Le spectateur auquel je me suis adressé n'était donc point un compère ? pensai-je avec effroi. Pinetti aurait-il voulu me trahir? Cette supposition me semble tellement odieuse que je la repousse, préférant attribuer au hasard cette fatale méprise. Mais que faire ? que dire? ma tête était en feu.

En désespoir de cause, j'allais adresser au puWic quelques excuses sur ce malencontreux accident, lorsqu'une inspiration vint me tirer^ provisoirement d'embarras.

— Monsieur, dis-je au plaignant, en affectant une grande tranquillité d'esprit, continuez-vous à croire que votre bague en passant par mes mains s'est changée en cuivre?

— Oui , Monsieur, et déplus j'ai l'assurance que celle que vous m'avez remise n'a aucune ressemblance de forme avec celle que je vous ai confiée.

— Hé bien ! Monsieur, repris-je avec aplomb, voilà justement où est le merveilleux du tour : Cette bague va insensiblement reprendre sa première forme entre vos mains, et, demain matin, vous la trou-

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verez exactement telle qu'elle était lorsque vous me Tavez confiée. C'est ce que nous appelons en termes cabalistiques le changement imperceptible.

Cette réponse me faisait gagner du temps; je comptais à la fin de la séance voir le réclamant, lui payer le prix de sa bague, quel qu'il fût, et le prier de me garder le secret.

Assez heureusement sorti de ce mauvais pas, je saisis un jeu de cartes et je continuai ma séance. Les compères n'avaient rien à faire dans le tour suivant, je n'avais donc rien à craindre cette fois. Aussi m'approchant de la loge où se trouvait le roi, je le priai de me faire l'honneur de prendre une carte. II le fit de très bonne grâce. Mais, nouvelle fatalité ! Sa Majesté n'eut pas plus tôt regardé la carte choisie par elle, que fronçant, le sourcil, elle la rejeta sur la scène avec les marques du plus profond mécontentement.

Le coup qui me frappe cette fois est trop direct pour que j'essaie de le parer ou tout au moins de le dissimuler. Mais je veux connaître la cause d'un aussi humiliant affront. Je ramasse la carte, et figurez-vous^ mon enfant, toute l'étendue de mon désespoir, lorsque j'y vois tracée en caractères, dont il m'est facile de reconnaître la source, une grossière injure à l'adresse de Sa Majesté.

Je voulus balbutier quelques excuses ; de la

main , le roi m'imposa dédaigneusement silence.

Oh I alorSy je ne puis vous dire ce qui se passa en moi, carie vertige s'empara de mon cerveau, je crus que j'allais devenir fou.

J'avais enfin acquis la preuve de la perfidie de Pinetti, dont les batteries étaient dressées pour me couvrir de confusion et de ridicule; j'étais tombé dans rinfâme guet-apens qu'il m'avait si traîtreusement dressé.

Cette idée me rend une sauvage énergie ; je me sens saisi d'un affreux désir de vengeance; je me précipite vers la coulisse où doit se trouver mon ennemi ; je veux le saisir au collet, l'amener sur la scène comme un malfaiteur, et lui faire demander grâce et pardon .

L'escamoteur, n'y était plus! Je cours de tous côtés comme un insensé ; mais à quelque endroit que je me porte, les cris, les sifflets et les huées me poursuivent et bouleversent mes sens. Enfin, succombant sous le poids de tant d'émotions, je m'évanouis.

Pendant huit jours, je fus en proie à une fièvre ardente et au délire, criant sans cesse vengeance contre Pinetti. Et pourtant je ne savais pas tout encore !

J'appris plus tard que cet homme indigne, cet ami déloyal était sorti de sa cachette, après mon éva-

nouissement; qu'il était entré en scène, à la demande de quelques compères, et qu'il avait continué la séance aux grands applaudissements de la salle entière.

Ainsi donc, toute cette amitié, toutes ces protestations de dévouement n'étaient qu'une comédie, qu'un tour d'escamotage. Pinetti n'avait jamais eu pour moi la moindre affection ; ses caresses n'avaient eu d'autre but que de me faire tomber dans le piège qu'il tendait à mon amour-propre ; il voulait détruire par une humiliation publique une conrurrence qui le gênait.

. Il eut de ce côté un succès complet, car depuis ce jour, mes amis, même les plus intimes, craignant sans doute que le ridicule dont j'étais couvert ne rejaillît sur eux, me tournèrent subitement le dos.

Cet abandon m'affecta vivement, mais j'avais trop de fierté pour mendier le retour d'affections aussi frivoles, et, loin de chercher un rapprochement, je résolus de quitter immédiatement la ville. D'ailleurs , je méditais un projet de vengeance pour l'exécution duquel la solitude m'était nécessaire.

Pinetti avait fui lâchement après le sanglant affront qu'il m'avait infligé. Le provoquer en duel, c'eût été lui faire trop d'honneur. Je jurai de le battre avec ses propres armes et d'humilier à mon tour mon vil mystificateur.

Voici le plan que je me traçai :

Je devais me livrer avec ardeur à tous les exercices de la prestidigitation et approfondir cet art dont je n'avais fait qu'effleurer les principes. Puis, lorsque je serais bien sûr de moi-même, que j'aurais ajouté au répertoire de Pinetti des tours nouveaux, je poursuivrais mon ennemi dans ses voyages, je le devancerais dans chaque ville ou j'y jouerais concurremment avec lui, et je l'écraserais partout de ma supériorité

Plein de cette idée, je convertis en numéraire tout ce que je possédais, et je me réfugiai à la campagne. Là, complètement retiré du monde, je me livrai à l'exécution de mes projets de vengeance.

Je ne puis vous dire, mon ami, tout ce que je déployai de patience et combien je travaillai pendant les six mois que dura ma séquestration volontaire. J'en fus heureusement recompensé, car ma réussite fut complète.

J'acquis une adresse à laquelle je n'eusse jamais osé prétendre. Pinetti n'était plus un maître pour moi et je devenais son rival.

Non content de ces résultats, je voulus l'éclipser encore par la richesse de ma scène. Je fis donc exécuter des appareils avec un luxe inoui jusqu'alors, sacrifiant à l'organisation de mon cabinet tout ce que je possédais.

Avec quel bonheur je contemplai ces brillants instruments, dont chacun me représentait une arme capable de faire de mortelles blessures à la vanité de mon adversaire ! De quelle joie profonde mon cœur battit à la pensée de la lutte que j'allais engager avec lui !

C'était maintenant entre Pinetti et moi un duel d'amour-propre, mais un duel à mort; l'un de nous deux devait rester sur le terrain, et j'avais le droit d'espérer que je sortirais vainqueur de cette lutte.

Avant de commencer mes voyages, je pris des renseignements sur mon rival, et j'appris qu'après avoir parcouru l'Italie méridionale, en s'arrêtant dans les villes les plus importantes, il venait de quitter Lucques pour se rendre à Bologne. Je sus en outre qu'au sortir de cette ville^ il devait gagner successivement Modène, Parme, Plaisance, etc.

Sans perdre de temps, je partis pour Modène, atin de le précéder dans cette ville et de lui enlever ainsi la possibilité d'y donner des représentations. D'énormes affiches annoncèrent les représentations

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