P. ROBERT
Horloger, bijowtier^ raccommodeur de soufflets, étameur de casserolles , fondeur de cuillers d*étain^ fait le conh' merce des peaux ds lapin et tout ce qui concerne son état,
DOIT MADAME De B . . .
Pour la réparation d'un soufflet, , .
Nota. M. Robert espère que M'"* de B. . . appréciera Je soufflet quMl lui renvoie.
L'aventure fut connue et l'on en rit beaucoup ; du
reste, M"*' de B n'avait pas tardé à reconnaître
son étourderie ; elle vint elle-même payer la facture et fit sa paix avec mon père de la façon la plus aimable.
Ce fut dans cet intérieur, pour ainsi dire d'artiste, au milieu des outils et des instruments auxquels je devais prendre un goût si vif, que je naquis et que je fus élevé.
J'ai bonne mémoire; pourtant, si loin que remontent mes souvenirs, ils ne vont pas jusqu'au jour de ma naissance : j'ai su depuis que ce jour était le 6 décembre 1 805,
Je serais tente de croire que je vins au monde une lime , un compas ou un marteau à la main , car dès ma plus tendre enfance, ces instruments furent mes hochets, mes joujoux ; j'appris à m'en servir comme les enfants apprennent à marcher et à parler. Inutile de dire que bien souvent mon excellente mère eut à essuyer les larmes du jeune mécanicien, quand le marteau, mal dirigé, s'égarait sur ses doigts. Pour mon père, il riait de ces petits accidents, et disait en plaisantant que l'état m'entrerait ainsi dans le corps, et qu'après avoir été un enfant prodige, je finirais par devenir un mécanicien hors ligne.
Je n*ai pas la prétention d'avoir réalisé cet horoscope paternel ; mais il est certain que de tout temps je me suis senti un penchant, une vocation prononcée, une passion irrésistible pour la mécanique.
Que de fois n'ai-je pas vu, dans mes rêves d'enfant, une fée bienfaisante me conduire par la main et m'ouvrir la porte d'un Eldorado mystérieux où se trouvaient entassés des outils de toute sorte. Le ravissement dans lequel me plongeaient ces songes était le même que celui qu'éprouve un autre enfant, lorsque son imagination lui retrace des pays fantastiques où les maisons sont en chocolat , les pierres en sucre candi et les hommes en pain d'épice.
Il faut avoir été possédé de cette fièvre des outils pour la concevoir. Le mécanicien, l'artiste les adore
6 BOBERT-HOUDIN.
véritablement; il se ruinerait même pour en acquérir. Les outils, du reste, sont pour lui ce qu'est un manuscrit pour le savant, une médaille pour l'antiquaire, un jeu de cartes pour le joueur; en un mot, ce^ sont des instruments qui favorisent une passion dominante.
A huit ans, j'avais déjà fait mes preuves, grâce à la complaisance d'un excellent voisin et aussi à une dangereuse maladie, dont la longue convalescence me donna le loisir d'exercer ma dextérité naturelle.
Ce voisin, nommé M. Bernard, était un colonel en retraite. Longtemps prisonnier, il avait appris, dans sa captivité, mille petits travaux qu'il consentit à m'enseigner pour me distraire. Je profitai si bien de ses leçons , qu'en assez peu de temps j'arrivai à égaler mon maître.
Il me semble encore voir et entendre ce vieux soldat, lorsque, passant sa main sur son épaisse moustache grise pour la rabaisser sur ses lèvres ( geste qui lui était très familier) , il s'écriait , dans son énergique satisfaction : « 11 fait tout ce qu'il
veut, ce petit b là » Ce compliment du colonel
flattait au plus haut point mon amour-propre enfantin, et je redoublais d'efforts pour le mériter.
Avec ma maladie finirent mes travaux; on me mit en pension , et dès lors les occasions me manquèrent pour me livrer à mes attrayantes distrac-
tions; mais aux jours de congé, c'était avec un véritable bonheur que je venais me retremper^ si j'ose le dire, à l'atelier paternel.
Que de fois aussi j'ai fôché ce bon père par de nombreux méfaits! Je n'étais pas «toujours assez exercé ou assez habile , et souvent je brisais les outils dont je me servais. C'était une lime^ un foret y un équarrissoir , J'avais beau me cacher, on ne manquait pas , cda va sans dire , de mettre sur mon compte ces accidents mystérieux; et, pour me punir, on m'interdisait l'entrée de l'atelier. Mais toute défense était inutile, toute précaution superflue; c'était toujours à recommencer. Aussi reconnut-on la nécessité de couper le mal dans sa racine, et l'on résolut de m'éloigner.
Si mon père aimait son état , il savait par expérience que dans une petite ville, l'art de l'horlogerie mène rarement à la fortune; malgré toute son habileté, et quelques ressources qu'il eût trouvées en dehors de sa profession, par son esprit industrieux, il n'y avait gagné qu'une bien modeste aisance.
Dans son ambition paternelle, il rêvait pour moi un destin plus brillant ; il prit donc une détermination dont je lui ai conservé la plus vive reconnaissance : ce fut de me donner une éducation libérale. Il m'envoya au collège d'Orléans.
J'avais onze ans à cette époque.
Chante qui voudra les plaisirs de la vie de coUlége ; quant à moi , j'avoue franchement que bien que je n'eusse aucune répulsion pour Tétude , l'existence claustrale derétablissement ne m'offrit jamais de plus grand plaisir que celui que j'éprouvai lorsque je le quittai pour n'y plus revenir. Quoiqu'il en soit, une fois entré , suivant l'exemple de mes camarades, je pris mon mal en patience et je devins en peu de temps un collégien parfait.
En dehors de l'étude, mon temps était bien employé : poussé par mon irrésistible penchant, je passais la plus grande partie de mes récréations à m'occuper de mécanique. J'exécutais par exemple des pièges, des trébuchets et des souricières, dont les heureuses dispositions et les perfides amorces me livraient un grand nombre de prisonniers.
J'avais construit pour eux une charmante petite demeure à claire-voie, dans laquelle se trouvaient réunis des jeux gymnastiques en miniature. Mes pensionnaires, en prenant leurs ébats, faisaient mouvoir et basculer des machines destinées à procurer les plus agréables surprises.
Un de mes ouvrages excitait surtout l'admiration de mes camarades : c'était un petit manège faisant monter de Tcau à l'aide d'un corps de pompe confectionné presque entièrement avec des tuyaux de plume. Une souris, harnachée comme le sont ordi-
nairement les chevaux , devait , par la force musculaire de ses jarrets, mettre en action ce machinisme lilliputien. Malheureusement, mon docile animal, quelque bonne volonté qu'il y mît, ne pouvait vaincre à lui seul la résistance que lui opposait le jeu des engrenages et, à mon grand regret, j'étais forcé de lui prêter assistance.
Ah! si j'avais un rat! me disais-je dans mon désappointement, comme tout cela marcherait! Un rat ! mais comment me le procurer? Là était la difficulté, et elle me paraissait insurmontable; pourtant elle l'était pas, comme on va le voir.
Un jour, surpris par un surveillant dans une escapade d'écolier, aggravée d'escalade et d'effraction, je fus condamné à douze heures de prison.
Douze heures de prison pour le vol d'une friandise ! et quelle friandise ! du raisiné qu'à nos repas nous ne mangions que du bout des lèvres. Je n'avais pu résister, hélas! à l'attrait du fruit défendu.
Cette punition, que je subissais pour la première fois, m'affecta vivement; mais bientôt au milieu des tristes réflexions que m'inspirait ma solitude, une idée vint dissiper mes pensées mélancoliques en m'apportant un heureux espoir.
Je savais que chaque soir, à la tombée de la nuit^ des rats descendaient des combles d'une église voisine pour ramasser les miettes de pain laissées par
les prisonniers. C'était une excellente occasion de me procurer un de ces animaux que je désirais si vivement pour mon manège; je ne la laissai pas s'échapper et me mis immédiatement à chercher les moyens de construire une ratière.
Je n'avais pour tout mobilier qu'une cruche contenant l'eau qui devait remplacer pour moil'aéondance du collège ; ce vase était donc le seul objet autour duquel je pusse grouper mes combinaisons. Voici la disposition à laquelle je m'arrêtai :
Je commençai par mettre mon cruchon à sec, puis, après avoir placé un morceau de pain dans le fond, je le couchai de manière que l'orifice fût au niveau du sol. Mon but, on le comprendra, était d'allécher mon gibier par cet appât et de l'attirer dans le piège. Un carreau, que je descellai , devait en fermer subitement l'ouverture, mais comme dans l'obscurité où j'allais me trouver il me serait impossible de connaître le moment de couper la retraite au prisonnier, je mis près du morceau de pain un peu de papier sur lequel le rat en passant devait produire un frôlement qu'il me serait possible d'apprécier dans le silence de ma prison.
La nuit venue, je me blottis près de mon cruchon, lie bras étendu vers lui, et, la main placée sous le carreau, j'attendis avec une anxiété fiévreuse l'ar-^ ]rivée de mes convives.
Il fallait que le plaisir que je me promettais de ma capture fût bien vif pour que je ne cédasse pas à la frayeur qui me saisit lorsque j'entendis les premiers soubresauts de mes enragés visiteurs. Je l'avoue : les évolutions qu'ils exécutèrent autour de mes jambes m'inspiraient une Cruelle inquiétude ; j'ignorais jusqu'où pouvait aller la voracité de ces intrépides rongeurs. Toutefois , je tins bon , je ne fis pas le moindre mouvement dans la crainte de compromettre le succès de ma chasse , et je me tins prêt, en cas d'attaque, à opposer aux assaillants une énergique résistance .
Plus d'une heure s'était écoulée dans une vaine attente, heure pleine d'émotion et d'inquiétudes, et je commençais à désespérer de mon piège, lorsque je crus entendre le petit bruit qui devait me servir de signal. Je pousse alors vivement le carreau sur l'ouverture du cruchon et le redresse aussitôt.
Aux cris aigus que j'entends pousser à l'intérieur, j'acquiers l'assurance d'un succès complet et, dans ma satisfaction, j'entonne une fanfare, autant pour célébrer ma victoire que pour effrayer les compagnons de mon prisonnier et les congédier au plus vite.
Le concierge, en venant me délivrer, m'aida à me rendre maître de mon rat en l'attachant avec unç ficelle par l'une des pattes de derrière*
Chargé de mon précieux butin, je me rends au dortoir, où maître et élèves dorment depuis longtemps. Je vais me reposer à mon tour, mais un embarras vient se présenter : comment loger mon prisonnier ?
A force de chercher, une idée surgit tout à coup dans mon esprit, idée bizarre et bien digne du cerveau d'un écolier : ce fut de Tenfoncer la tête la première dans un de mes souliers, en ayant soin d'attacher au pied de mon lit la ficelle qui le retenait, puis de fourrer le soulier dans un de mes bas et de placer le tout dans une des jambes de mon pantalon. Cela fait, je crus pouvoir me coucher sans la moindre inquiétude.
Le lendemain, à cinq heures précises, le surveillant, selon son habitude, fit sa tournée dans le dortoir en stimulant les dormeurs pour les faire lever.
— Habillez-vous tout de suite, me dit-il de ce ton aimable qui caractérise cet emploi.
Je me mis en devoir d'obéir; mais ici cruelle disgrâce: mon rat, que j'avais si bien empaqueté, que j'avais si soigneusement emprisonné, ne trouvant pas sans doute son logement assez aéré, avait jugé à propos de percer mon soulier, mon bas et mon pantalon et prenait l'air par cette fenêtre improvisée. . . Heureusement, il n'avait pu couper la
MYSTÈRES ET CONFIDENCES. i%
ficelle qui le retenait. Peu m'importait le reste.
Mais le surveillant ne vit pas la chose du même œil que moi. La capture d'un rat, le dégât fait à ma toilette, furent jugés par lui comme autant de nouveaux griefs qui se joignirent à celui de la veille dans un rapport volumineux qu'il adressa au proviseur. Je dus me rendre chez celui-ci, revêtu des pièces qui portaient les ti^ces de mon dernier délit. Par une coïncidence fâcheuse, le soulier, le bas et le pantalon étaient troués sur la même jambe.
L'abbé Larivière (ainsi s'appelait notre proviseur) dirigeait le collège avec une sollicitude toute paternellC; Toujours juste et porté par sa nature à l'indulgence, il avait su se faire adorer, et encourir sa disgrâce était pour les élèves le plus sévère des châtiments.
— Eh biep! Robert, me dit-il, en me regardant doucement pardessus les lunettes qui lui pinçaient le bout du nez, nous avons donc commis de grandes fautes? Voyons, dites-moi toute la vérité.
Je possédais alors une qualité que je me flatte de n'avoir pas perdue depuis : c'était une extrême franchise. Je lis au proviseur le récit exact et fidèle de mes méfaits, sans omettre un seul détail ; ma sincérité me porta bonheur. L 'abbé Larivière , après s'être contenu quelques- instants , finit par rire aux éclats des burlesques péripéties de mes aventures ;
toutefois, après m'avoirfait comprendre tout ce qu'il y avait de repréhensible dans Faction que j'avais commise, en m'emparant d'un bien qui ne m'appartenait pas, le bon abbé termina ainsi sa petite allocution.
— Je ne vous sermonnerai pas plus longtemps, Robert, je crois à votre repentir ; douze heures de prison doivent suffire pour votre punition; je vous, rends votre liberté. Je ferai plus : quoique vous soyez bien jeune encore , je veux vous traiter en homme, mais en homme d'honneur, entendez-vous? Vous allez me donner votre parole que non seulement vous ne retomberez plus dans une faute .semblable, mais encore , comme votre passion pour la mécanique vous fait trop souvent négliger vos devoirs, que vous renoncerez à vos outils et vous livrerez désormais exclusivement à l'étude.
— Ah! oui, Monsieur, je vous la donne, m'écriai-je, ému jusqu'aux larmes d'une indulgence aussi inattendue, et je puis vous assurer que vous ne vous repentirez pas d'avoir eu foi en mon serment.
J'avais à cœur de tenir cet engagement, mais je ne me dissimulais pas les difficultés qui s'opposeraient à ma bonne résolution ; il y avait tant d'occasions de faillir dans cette voie de sagesse où je voulais consciencieusement m'engagerl D'ailleurs, comment résister aux railleries, aux quolibets, aux sarcasmes
MTSTÈBES ET CONFIDENCES. 15
des mauvais élèves, qui, pour cacher leurs folies, entraînent les caractères faibles à devenir leurs complices? Aussi mes serments eussent-ils couru de grands dangers, si je n'avais eu le courage de mes opinions: je rompis brusquement avec quelques étourdis dont les études classiques se ressentaient du travers de leur esprit.
Cependant, quelque chose de plus difficile encore restait à accomplir pour compléter ma conversion, et si douloureux que fût le sacrifice, j'eus la force de me l'imposer. Refoulant au fond de mon cœur ma passion pour la mécanique, je brûlai mes vaisseaux , c'est-à-dire que je mis de côté mon manège, mes cages et leur contenu ; j'oubliai jusqu'à mes outils, et, dégagé de toute distraction extérieure, je me Hvrai entièrement à l'étude du grec et du latin.
Les éloges de l'excellent abbé Larivière, qui se vantait d'avoir su reconnaître en moi l'étoffe d'un bon élève, me récompensèrent de ce suprême effort, et je puis dire que je devins dès-lors un des écoliers les plus studieux et les plus assidus. Ce n'est pas que je ne regrettasse parfois mes outils et mes chères mécaniques ; mais , me rappelant ma promesse au proviseur, je tins toujours ferme contre la tentation. Tout ce que je me permettais, c'était de jeter furtivement sur le papier quelques
idées qui me passaient par Tesprit, ne sachant pas si un jour je pourrais les mettre à exécution.
Enfin, le moment arriva où je dus quitter le collège; mes études étaient terminées.
J'avais dix-huit ans.
cHAPrnŒ II
Un badaml dts proviDce. — Le docteur Carlo^bacbr ('scaoïoteur et professeur de mystification. — Le sac au sable ^ le coup de l^étrier. — Je suis clerc de notiùre, les minutes me paraiâfient bien longues. — Un petit automate. — Prolestatioo respeetteuse. — Je ni(Hite en grade dans la basoche. — Une ■achine de la fisrce. . . d^un portier. -- Les canaris aciobaies. ^ Aonûiitraiiees de M* RogiBr. — Mon père se décide à me laisser suivre ma vocutioa.
Dans le récit que je viens de faire^ od n'a trouvé que des événements simples et peu dignes peutêtre d'un homme qoi, souvrat, a passé pour un sor* cier ; mais patirace^ lecteur, encore quelques pages d'introduction à ma vie d'artiste, et bientôt ce que vous cherchez dans ce livre va se dérouler à vos yeux ; vous saurez comment se fait un magicien et vous apprendrez que Tarbre où se cueille cette baguette magique qui enfantait mes prétendus
prodiges, n'est autre qa'un travail opiniâtre , persévérant et longtemps arrosé de mes sueurs ; bientôt aussi, en vous rendant témoin de mes travaux et de mes veilles, vous pourrez apprécier ce que coûte une réputation dans mon art mystérieux.
Au sortir du collège, je savourai d'abord toutes les joies d'une liberté dont j'avais été privé depuis tant d'années. Pouvoir aller à droite ou à gauche, parler ou se taire au gré de ses désirs, se levei; tôt ou tard selon ses inspirations, n'est-ce pas pour un écolier le paradis sur terre ?
J'usais largement de ces ineffables plaisirs ; ainsi, le matin, quoique j'eusse conservé l'habitude de m'éveiller à cinq heures, dès que la pendule m'indiquait ce moment, autrefois si terrible, je me mettais à rire aux éclats, en accompagnant cet
accès de gaîté maligne d'un monologue animé, sorte de défi jeté à d'invisibles surveillants ; puis, satisfait de cette petite vengeance rétroactive, je me rendormais jusqu'à l'heure du déjeuner. Après le repas, je sortais sans autre but que celui de faire ce que j'appelais une bonne flânerie.
Je fréquentais de préférence les promenades pubUques, car j'avais plus de chances que partout ailleurs d'y trouver quelques distractions pour occuper mes loisirs ; aussi ne se passait-il aucun événement dont je ne fusse le témoin. J'étais en un
mot le badaud personnifié, la gazette vivante de ma ville natale.
La plupart de ces événements présentaient en eux-mêmes un bien faible intérêt ; pourtant un jour j'assistai à une petite scène qui laissa dans mon esprit de profonds souvenirs.
Une après dînée, comme j'étais à me promener sur le mail qui borde la Loire, plongé dans les réflexions, que me suggéraient la chute des feuilles et leurs tourbillons soulevés par une bise d'automne, je fus tiré de cette douce rêverie par le son éclatant d'une trompette très habilement embouchée.
Je laisse à penser si je fus le dernier à me rendre à l'appel de cette éclatante mélodie.
Quelques promeneurs, affriandés comme moi par le talent de Tartiste mélomane, vinrent également former cercle autour de lui.
C'était un grand gaillard, à l'œil vif, au teint basané, aux cheveux longs et crépus, portant le poing sur la hanche et la tête élevée. Son costume, quoique d'une composition assez burlesque, était néanmoins propre et annonçait un homme pouvant avoir, comme diraient les gens de sa profession, du foin dans ses bottes. Il portait une redingote marron, surmontée d'un petit collet de même couleur et garnie de larges brandebourgs en argent ; autour de son cou, négligemment posée, s'enroulait une cravate
' de soie noire. Les deux extrémités en étaient réunies par une bague ornée d'un diamant qui eût pu enrichir un millionnaire, si cette pierre n'eût eu le malheur de s'appeler strass. Son pantalon noir était largement étoffé ; il n'avait point de gilet, mais en revanche, un linge très blanc, sur lequel s'étalait une énorme chaîne en chrysocale, avec une collection de breloques dont le son métallique se faisait entendre à chaque mouvement du musicien.
J'eus tout le temps de faire ces observations, car mon homme ne trouvant pa^ sans doute son assistance assez nombreuse pour mériter l'honneur d'une séance, fit durer son prélude musical au moins un quart-d'heure ; enfin le cercle s'étant insensiblement agrandi, la trompette cessa de se faire entendre.
L'artiste posa son instrument à terre, fit gravement le tour de l'assemblée, en exhortant chacun à reculer un peu ; puis, s'arrêtant, il passa la main dans ses longs cheveux et sembla se recueillir dans une inspiration toute de poésie.
Peu habitué au charlatanisme de cette mise en scène de la place publique, je regardais cet homme avec une confiante admiration et me préparais à ne pas perdre un mot de ce que j'allais entendre.
— Messieurs, s'écria-il d'une voix assurée et sonore :
— Écoutez-moi :
— Je ne suis point ce que je parais être. Je dirai plus, je suis ce que je parais n'être pas. Oui, Messieurs, oui, avouez-le, vous me prenez pour un de ces pauvres diables venant implorer quelques gros sous de votre générosité. Eh bien ! détrompez-vous ; si vous me voyez aujourd'hui sur cette place, sachez que je n'y suis descendu que pour le soulagement de l'humanité souffrante, en général, pour votre bien en particulier , comme aussi pour votre agréiïient.
Ici , l'orateur , qu'à son accent on pouvait aisément reconnaître pour un des riverains de la Garonne , passa une seconde fois la main dans sa chevelure, releva la tête, humecta ses lèvres, et prenant un air de dignité majestueuse, il continua:
— Je vous apprendrai tout à l'heure qui je suis, et vous pourrez m'apprécier à ma juste valeur; en attendant, permettez-moi de vous présenter, pour vous distraire, un faible échantillon de mon savoir-faire.
L'artiste, après avoir régularisé le cercle de ses auditeurs, dressa devant lui une table à X, sur laquelle il déposa trois gobelets de fer-blanc, si bien polis, qu'on les eût pris pour de l'argent; puis il se ceignit d'une gibecière en velours d'Utrecht rouge, dans laquelle il plongea ses mains pendant quelques instants, sans doute pour préparer les
prestiges qu'il allait présenter • et la séance commença .
Dans une longue série de tours, les muscades, d'abord invisibles, parurent au bout des doigts de l'escamoteur, passèrent successivement d'un gobelet sous un autre, à travers la table, même jusque dans la poche .d'un spectateur, pour sortir ensuite, à la grande joie du public, du nez d'un jeune badaud. Celui-ci prit le fait au sérieux, et il se tua à se moucher pour s'assurer qu'il ne lui restait plus de ces petites boules dans le cerveau.
L'adresse avec laquelle ces tours furent faits, la bonhomie apparente de l'opérateur dans l'exécution de ces ingénieux artifices, me produisirent la plus complète illusion.
C'était la première fois que j'assistais à un semblable spectacle : j'en fus émerveillé , stupéfait, ébahi. Cet homme pouvant produire à son gré de telles merveilles, me semblait un être surhumain ; ce fut donc avec un vif regret que je lui vis mettre de côté ses gobelets et plier sa gibecière. L'assemblée paraissait également charmée; l'artiste s'en aperçut et mita profit ces excellentes dispositions en faisant signe qu'il avait encore quelque chose à dire. Posant alors ses deux mains sur la table comme sur l'appui d'une tribune:
— Messieurs et Dames, dit-il avec une feinte
MYSTÈRES BT CONFIDENCES. 23
modestie et dans le but de ménager certains effets oratoires, Messieurs et Dames, j'ai été assez heureux pour vous voir prêter à mes tours d'adresse une bienveillante attention, je vous en remercie — l'escamoteur s'inclina jusqu'à terre — et comme je tiens à vous prouver que vous n'avez point affaire à un ingrat, je veux essayer de vous rendre toute la satisfaction que vous m'avez fait éprouver.
— Daignez m'écouter un instant :
— Je vous ai promis de vous dire qui j'étais, je vais vous satisfaire — changement subit de physionomie, sentiment de haute estime de soi-même : — vous voyez en moi le célèbre docteur Carlosbach ; la consonnance de mon nom vous indique assez que je suis d'origine Anglo^Fraficisco^ertnanique, pays où l'on vient au monde avec une couronne de laurier sur la tête.
— Faire mon éloge ne serait qu'être l'interprète de la renommée aux ce^it bouches d'or et d'azur ; je me contenterai de vous dire que j'ai un immense talent et que mon incommensurable réputation ne peut être égalée que par ma modestie. Couronné par les plus illustres sociétés savantes du monde entier, je m'incline devant leur jugement, qui proclame la supériorité de mes connaissances dans le grand art de guérir le genre humain.
Cet exorde, aussi bizarre qu'emphatique, fut dé-
bité avec une imperturbable assurance; cependant, je crus remarquer sur la figure du célèbre docteur quelques légères crispations des lèvres qui trahis* saient comme une envie de rire contenue. Je ne m'y arrêtai pas ; et, séduit par la faconde de Torateur, je ne cessai de lui prêter une oreille attentive.
— Mais, Messieurs, ajouta-t-il, c'est assez vous entretenir de ma personne ; il est temps que je vous parle de mes œuvres.
— Apprenez donc que je suis l'inventeur du baume Vermi-fugo-panacéti, dont refficacité souveraine est incontestable.
— Oui, Messieui's, oui, le ver, cet ennemi de l'espèce humaine ; le ver, ce destructeur de tout ce qui porte existence ; le ver, ce rongeur acharné des morts et des vivants, est enfin vaincu par ma science ; une goutte, un atome de cette précieuse liqueur, suffit pour chasser à tout jamais cet affreux parasite.
— Avez-vous des vers longs, des vers plats, des vers ronds ? peu m'importe la forme, je vous en délivrerai.
— Avez-vous encore le ver macaque^ qui se place entre cuir et chair, le ver coquin^ qui s'engendre dans la tête de l'homme, le tenta , vulgairement appelé le ver solitaire, venez à moi, sans crainte, je vous les extirperai sans douleur.
MYSTÈRES ET GONFIMMGES . 25
— Et, Messieurs, telle est la vertu de mon baume merveilleux, que non-seulement il délivre Thomme de cette affreuse calamité pendant sa vie, mais que son corps n'a plus rien à craindre après sa mort; prendre mon baume, c'est s'embaumer par anticipation; l'homme alors devient immortel. Ah! Messieurs, si vous connaissiez toutes les vertus de ma sublime découverte, mais, vous vous précipiteriez sur moi pqpr me l'arracher, en me jetant des poignées d'or; ce ne serait plus une distribution, ce serait un pillage, aussi je m'arrête. ...»
L'orateur s'arrêta en effet un instant et essuya son front d'une main, tandis que de l'autre il indiquait à la foule qu'il n'avait pas fini. Déjà un grand nombre d'auditeurs cherchaient à s'approcher du savant docteur ; Carlosbach sembla ne pas s'en apercevoir, et reprenant la pose dramatique qu'il avait un instant quittée, il continua ainsi:
— Mais, me direz-vous, quel peut être le prix d'un tel trésor ? Serons-nous jamais assez riches pour l'acquérir? Eh! Messieurs, c'est ici le moment de vous faire connaître toute l'étendue de mon désintéressement.
Ce baume, pour la découverte duquel j'ai séché ma vie ; ce baume, que des souverains ont acheté au prix de leur couronne, ce baume enfin que l'on ne saurait payer Je vous le donne.
A ces mots inattendus, la foule, frémissante d*émotion, reste un instant interdite, puis, comme s'ils eussent été sous l'impression du fluide électrique, tous les bras se lèvent suppliants et implorent la générosité du docteur.
Mais, ô surprise 1 ô déception! Garlosbach, ce doc-leur célèbre^ Garlosbach, ce bienfaiteur de 'rhumanitéy quitte soudainement son rôle de charlatan et se prend d'un rire homérique.
Ainsi que dans un changement à vue la scène est transformée, tous les bras levés retombent en même temps; on se regarde, on s'interroge, on murmure, puis l'on s'apaise, et bientôt la contagion du rire gagnant de proche en proche, la foule éclate en chœur.
L'escamoteur s'arrête le premier et réclame le silence.
— Messieurs, dit-il alors d'un ton de parfaite convenance, ne m'en veuillez point de la petite scène que je viens de jouer ; j'ai voulu par cette comédie vous prémunir contre les charlatans qui chaque jour vous trompent, ainsi que je viens de le faire moi-même. Je ne suis point docteur, mais tout simplement escamoteur, professeur de mystifications et auteur d'un recueil dans lequel vous trouverez, outre le discours que je viens de vous débiter, la description d'un grand nombre de tours d'escamotage.
— Voulez-vous connaître Tart de vous amuser en société? pour dix sous, vous pouvez vous satisfaire.
L'escamoteur sort alors d'une boîte un énorme paquet de livres, fait le tour de Ta^istance, et grâce à l'intérêt que son talent a su inspirer, il ne tarde pas à débiter toute sa marchandise.
La séance était terminée : je rentrai à la maison la tête pleine de tout un monde de sensations inconnues.
Comme on le pense bien, je m'étais procuré un des précieux volumes; je me hâtai d'en prendre connaissance, mais le faux docteur y continuait son système de mystification et, malgré toute ma bonne volonté, je ne pus parvenir à comprendre aucun des tours dont il semblait donner l'explication. J'eus, du reste, pour me consoler, le plaisant discours que je viens de rapporter ici.
Je m'étais promis de mettre le livre de côté et de n'y plus songer, mais les merveilles qui y étaient annoncées venaient à chaque instant se retracer à mon esprit. 0 Carlorsbach, dîsais-je dans ma modeste ambition, si j'avais ton talent, comme je me trouverais heureux ! et plein de cette idée, je me décidai à aller prendre des leçons du savant professeur. Malheureusement cette détermination fut trop tardivement prise ; lorsque je me présentai, j'appris que l'escamoteur mettant à profit les ressources de sa
28 ROBBftT-HOUDlN.
profession avait, dès la veille, quitté son auberge, oubliant de payer les dépenses princières qu'il y avait faites.
L'aubergiste me donna des détails sur cette fugue, dernière mystification du professeur .
Carlôsbach était arrivé chez lui avec deux malles d'inégale grandeur et lourdement chargées; sur la plus grande étaient écrits ces mots : Instruments de physiqucy sur l'autre Vestiaire, Or, l'escamoteur, qui, disait-il, avait reçu de nombreuses invitations des châteaux voisins . pour y donner des séances , était parti la veille, afin de satisfaire à l'un de ces engagements. On ne l'avait vu emporter avec lui qu'une de ses malles, celle aux instruments, et l'on avait supposé que l'autre restait dans la chambre et servait tout naturellement à garantir ses frais d'auberge, qu'il devait payer à son retour.
Le lendemain , l'aubergiste rie voyant pas revenir son voyageur, pensa qu'il était prudent de mettre ses effets en lieu de sûreté. Il entre donc dans la chambre de l'escamoteur; mais les deux malles avaient disparu et à leur place était un énorme sac rempli de sable sur lequel on voyait en gros caractères :
SAC âlJl. MYSTlilCâTIOlVS.
Le coup de Céirier.
Voici ce que conjecturait le malheureux auber-
giste : La grande malle, lors de son arrivée, devait être remplie par le sable ; rescamoteur, en quittant l'auberge, avait remplacé celui-ci par la boîte au vestiaire, et muni de ces deux malles, n'en faisant plus qu'une, il était parti pour ne plus revenir.
Je continuai pendant quelque temps encore à jouir de la vie contemplative que je m'étais créée ; mais à force de flâneries et de promenades, la satiété ne tarda pas à venir et je me trouvai tout surpris, un jour , de me sentir fatigué de cette existence désœuvrée.
Mon père, en homme qui connaît le cœur humain, attendait ce moment pour me parler raison ; il me prit à part, un matin, et, sans autre préambule, me dit avec bonté :
— Voyons, mon ami, te voilà sorti du collège avec une instruction solide; je t'ai laissé jouir largement d'une liberté après laquelle tu semblais aspirer. Mais tu dois comprendre que cela ne suffit pas pour vivre ; il faut maintenant quitter l'habit d'écolier et entrer résolument dans le monde, où tu appliqueras tes connaissances à l'état que tu auras embrassé. Cet état, il est temps de le choisir; tu as sans doute un goût, une vocation, c'est à toi de me lesfeire connaître; parle donc et tu me trouveras
disposé à te seconder dans la carrière que tu auras choisie.
Bien que mon père eût souvent manifesté la crainte de me voir suivre sa profession, je pensai, d'après ces paroles, qu'il avait changé d'avis, et je m'écriai avec transport : « Sans doute, j'ai une vocation, et celle-là tu ne peux la méconnaître, car elle date de loin; tu le sais, je n'ai jamais eu d'autre désir que celui d'être.. '. »
Mon père devina ma pensée et, ne me laissa pas achever :
— Je vois, reprit-il, que tu ne m'as pas compris, je vais m'expliquer plus clairement. Sache donc que mon désir est de te voir choisir une profession plus lucrative que la mienne. Réfléchis qu'il serait peu raisonnable d'enterrer dans ma boutique dix années d'études, pour lesquelles j'ai fait de si grands sacrifices ; songe d'ailleurs au peu de fortune que m'a procuré mon état, puisque trente années d'un travail assidu ne m'ont donné pour mes vieux jours qu'une bien modeste aisance. Crois-moi, change de résolution et renonce à ta manie de faire de la limaille.
Mon père ne faisait en cela que suivre les idées de la plupart des parents qui ne voient que les désagréments attachés à leur profession. A ce préjugé se joignait, il faut le dire aussi, la louable ambition du
chef de famille qui désire élever son fils plus haut que lui.
Me prononcer pour un autre état que celui de mécanicien, était pour moi chose impossible; car ne connaissant les autres professions que de nom, j'étais incapable de les apprécier et conséquemment d'en choisir aucune ; je restai muet.
En vain, mon père, pour solliciter une réponse, essaya de fixer mon choix en me faisant valoir les avantages que je trouverais à être pharmacien, avoué ou notaire, etc.- Je ne pus que lui répéter que je m'en rapportais sur ce point à sa sagesse et à son expérience. Cette abnégation de mes volontés, cette soumission sans réserve parut le toucher; je m'en aperçus et voulant tenter un dernier effort sur sa détermination, je lui dis avec effusion : .
— Avant de prendre un parti dont dépend mon avenir, permets-moi, cher père, de te faire une observation. És-tu bien sûr que ce soit ton état qui manque de ressources et non la ville où tu l'as exercé? Je t'en supplie, laisse-moi faire, et lorsque , par tes conseils , je serai parvenu à avoir du talent, j'irai à Paris, centre des affaires et de l'industrie, et j'y ferai ma fortune; j'en ai, non pas le pressentiment, mais la conviction.
Craignant sans doute de faiblir, mon père voulut
3â ROBERT-BOUDIN.
couper court à cet entretien en évitant de répondre à mon objection.
— Puisque tu t'en rapportes à moi, me dit-ilj je te conseille de suivre le notariat ; avec ton intelligence, du travail et de la conduite, je ne doute pas que tu n'y fasses promptement ton chemin.
Deux jours après , j'étais installé dans une des meilleures études de Blois, et grâce à ma belle écriture, on me donna l'emploi d'expéditionnaire, lequel consiste, on le sait, à écrire du malin au soir des expéditions et des grosses sans trop savoir ce que l'on fait.
Je laisse à penser si ce travail d'automate pouvait longtemps convenir à la nature de mon esprit : des plumes, de l'encre, du papier, rien n'était moins propre à l'exécution des idées inventives qui ne cessaient de me poursuivre. Heureusement, à cette époque, les plumes d'acier n'étaient point encore inventées ; j'avais donc pour me distraire la ressource de tailler mes plumes, et, je l'avoue, j'en usais largement.
Ce seul détail suffira pour donner une idée du spleen profond qui pesait sur moi comme un manteau de plomb; j'en serais tombé malade infailliblement, si je n'eusse trouvé le moyen de me procurer, en dehors de l'étude, une occupation plus attrayante et surtout plus conforme à mes goûts.
Parmi les curiosités mécaniques que Ton confiait à mon père pour être réparées, j'avais pu voir une tabatière sur le dessus de laquelle était une petite scène automatique qui m'avait vivement intéressé. Le dessus de la boîte représentait un paysage. En pressant une détente, un lièvre paraissait sur le premier plan, et se dirigeait vers une touffe d'herbe, qu'il se mettait en devoir de brouter ; peu après on voyait déboucher d'un bois un chasseur, cheminant en compagnie de son chien .
Le Nemrod en miniature s'arrêtait à la vue du gibier, épaulait son fusil et mettait en joue ; un petit bruit simulant l'explosion de l'arme se faisait entendre, et tout aussitôt le lièvre blessé, il faut le croire, s'enfuyait, poursuivi par le chien, et disparaissait dans un fourré.
Cette jolie mécanique excitait au plus haut point mon envie, mais je ne pouvais que la convoiter, car son propriétaire^ outre l'importance qu'il y attachait, n'avait aucune raison pour consentir à s'en défaire, et d'ailleurs mes ressources pécuniaires ne pouvaient prétendre à une telle acquisition.
Puisque je ne pouvais posséder cette pièce, je voulus au moins en conserver le souvenir, et j'en fis un dessin exact à l'insu de mon père. Ce plan terminé, ma tête se monta à la vue de son ingénieuse disposition, et j'en vins à me demander s'il T I. 3
lie me sei^it pas possible de le mettre à exécution. Ma réponse fntalTirmative.
Pendant six mois, j'eus la persévérance de me lever avec le jour, et, descendant furtivement à Tatelier de mon père, qui, lui, n'était pas matinal, je travaillais jusqu'à l'heure à laquelle il avait l'habitude d'y venir. Ce moment arrivé^ je remettais les outils dans l'ordre où je les avais trouvés, je serrais soigneusement mon ouvrage et je îhe rendais à Tétude.
La joie que j'éprouvai en voyant fonctionner ma mécanique ne peut être égalée que par le plaisir que je ressentis en la présentant à mon père, comme protestation indirecte et respectueuse contre la détermination qu'il avait prise à l'égard de ma profession. J'eus de la peine à le convaincre que je n'avais point été aidé dans ce travail; quand enfin il n'en douta plus, il ne put s'empêcher de m'en faire €ompliment.
— C'est bien fâcheux, me dit-il d'un air pensif, qu'on ne puisse tirer parti de semblables dispositions; mais, mon ami, ajouta-t-il, comme pour chasser une idée qui l'importunait, crois-moi, méfie-toi de ton adresse; elle pourrait nuire à ton avancement.
Depuis plus (l'un an je remplissais les fonctions de clerc amateur, c'est-à-dire de clerc sans rétribution, quand l'offre me fut faite par un notaire de campagne d'entrer chez lui, en qualité de second clerc, avec de modiques appointements.
J'acceptai avec empressement cet avancement inattendu ; mais, une fois installé dans mes nouvelles fonctions, je ne fus pas longtemps à m'apercevoir que mon officier ministériel m'avait donné de Veav bénite de cour dans renonciation de mon emploi. La place que je remplissais chez lui était tout simplement celle de petit clerc, c'est-à-dire que je faisais les courses de Tétude, le premier et unique clerc suffisant à lui seul pour le reste de la besogne.
Il est vrai que je gagnais quelque argent ; c'était le premier que mon travail me procurait : cette considération rendit la pilule moins amère à mon amour-propre. D'ailleurs monsieur Roger (ainsi se nommait mon nouveau patron) était bien le meilleur des hommes ; son abord, plein de bienveillance el de bonté, m'avait séduit dès le premier jour, et je puis ajouter que je n'eus qu'à me louer de ses procédés envers moi, tout le temps que je passai dans son étude.
Cet homme, la probité même, avait la confiance du duc d'Avaray, dont il régissait le château, et, plein de zèle pour les affaires de son noble client, il
s'en occupait beaucoup plus que de celles de son étude. A Avaray, du reste, les affaires de notariat étaient peu nombreuses, et nous venions facilement ' à bout delà besogne qu'elles nous procuraient; pour mon compte j'avais bien dés loisirs que je ne savais comment occuper ; mon patron me vint en aide, en mettant sa bibliothèque à ma disposition. J'eus la bonne fortune d'y trouver le Traité de botanique de Linné, et j'acquis les premières notions de cette science.
L'étude de la botanique exigeait du temps, et je n'avais à lui consacrer que les moments qui précédaient l'ouverture du cabinet; or, sans savoir pourquoi, j'étais devenu un dormeur infatigable. Impossible de me réveiller avant huit heures. Je résolus de triompher de cette somnolence opiniâtre et j'inventai un réveil-matin dont l'originalité me Isemble mériter une mention toute particulière.
La chambre que j'occupais dépendait du château d'Avaray, et était située au-dessus d'ime voûte fermée par une lourde griFle. Ayant remarqué que, chaque matin, au petit jour, le portier Thomas venait ouvrir cette grille, qui donnait passage dans les jardins, l'idée me vint de profiter de ce'tte circonstance pour me faire un énergique réveil-matin.
Voici quelles étaient mes dispositions mécaniques : chaque soir, en me couchant, j'attachais
à Tune de mes jambes Textrémité d'une corde dont l'autre bout, passant par ma fenêtre entr'ouverte, allait se fixer à la partie supérieure de la porte grillée.
On comprendra facilement le jeu de cet appareil : le portier, en poussant la grille, m'entraînait sans s'en douter au beau milieu de la chambre. Ainsi violemment tiré de mon sommeil, je cherchais à m'accrocher à mes couvertures; mais, plus je résistais, plus l'impitoyable Thomas poussait de son côté, et je finissais par me réveiller en l'entendant, chaque fois, maugréer contre les gonds de la porte, auxquels il promettait de l'huile pour le lendemain. Je me dégageais alors la jambe, et, mon Linné à la main, j'allais demander à la nature ses admirables secrets, dont l'étude m'a fait passer de si doux instants.
Autant pour plaire à mon père que pour remplir scrupuleusement les devoirs de mon emploi, je m'étais promis de ne plus m'occuper de la mécanique, dont je redoutais l'irrésistible attrait, et je m'étais religieusement tenu parole. 11 y avait donc tout lieu de croire qu'adoptant le notariat, je prendrais enfin mes grades dans la basoche et deviendrais un jour moi-même maître Robert, notaire dans telle ou telle localité. Mais la Providence, dans ses décrets,
38 BOBERT-HOUDIN .
tn*âvait tracé une toute autre route, et mes inébranlables résolutions vinrent échouer devant une tentation trop forte pour mon courage.
Dans rétude, il y avait, chose assez bizarre, une magnifique volière remplie d'une multitude de canaris, dont le chant et le plumage avaient pour destination de tromper l'impatience du client, quand par hasard il était forcé d'attendre.
Cette volière, étant considérée comme meuble de l'étude, j'étais, en ma qualité de petit clerc, chargé de la tenir en bon état de propreté et de veiller à l'alimentation de ses habitants.
Ce fut, sans contredit, parmi les travaux qui me furent confiés, celui dont je m'acquittai avec le plus de zèle ; j'apportai même tant de soins au bien-être et à l'amusement de mes pensionnaires, qu'ils absor bèrent bientôt presque tout mon temps.
Je commençai par organiser dans cette immense cage des mécaniques que j'avais inventées au collège dans de semblables circonstances; insensiblement, j'en ajoutai de nouvelles, et je finis par faire de la volière un objet d'art et de curiosité, auquel nos visiteurs trouvaient un véritable attrait.
Ici, c'était un bâton près duquel le sucre et Téchaude étalaient leurs séductions ; l'imprudent canari qui se laissait prendre à cette traîtreuse amorce avait à peine posé la patte sur le bâton fatal, qu'une
petite cage circulaire Tenveloppait vivement et le retenait prisonnier jusqu'à ce que, conduit par le hasard ou par sa fantaisie, un autre oiseau, en se perchant sur un bâton voisin, fît partir une détente qui déhvrait le captif. Là, c'étaient des bains et des douches forcés; plus loin, une petite mangeoire était disposée de telle sorte que plus l'oiseau semblait s'en approcher, plus il s en éloignait en réahté. Enfin, il fallait que chaque pensionnaire gagnât sa nourriture en la faisant venir à lui à l'aide de petits chariots qu'il tirait avec le bec.
Le plaisir que je trouvais à exécuter ces petits travaux me fit bientôt oublier que j'étais à Tétude pour tout autre chose que pour les menus-plaisirs des canaris. Le premier clerc m'en fit l'observation, en y ajoutant de justes remontrances ; mai^ j'avais toujours quelque prétexte pour me déranger, découvrant sans cesse des additions à faire au gymnase de mes volatiles.
Enfin, les choses en vinrent au point que l'autorité supérieure, c'est-à-dire le patron en personne, dut intervenir.
— Robert, me dit-il d'un ton sérieux qu'il prenait rarement avec ses clercs, lorsque vous êtes entré chez moi, c'était, vous le savez, pour vous occuper exclusivement des travaux de mon étude, et non pour satisfaire vos goûts et vos fantaisies ; des aver-
tissements vous ont été donnés pour vous rappeler à vos devoirs, et vous n'en avez tenu aucun compte; je viens donc vous dire aujourd'hui qu'il faut prendre une détermination bien arrêtée de cesser vos travaux de mécanique, où je me verrai dans la nécessité de vous renvoyer à votre père.
Ce bon monsieur Roger s'arrêta, comme pour reprendre haleine, après les reproches qu'il venait de me faire, j'en suis certain, bien à contre-cœur. Après un instant de silence, reprenant avec moi son ton paternel, il ajouta :
— Et tenez, mon ami, voulez-vous que je vous donne un conseil? Je vous ai étudié, et j'ai la conviction que vous ne ferez jamais qu'un clerc très médiocre, et par suite un notaire plus médiocre encore, tandis que vous pouvez devenir un bon mécanicien . Il serait donc très sage d'abandonner une carrière dans laquelle il y a pour vous si peu d'espoir de réussite, et de suivre celle pour laquelle vous montrez de si heureuses dispositions.
Le ton d'intérêt avec lequel M . Roger venait de me parler m'engagea à lui ouvrir mon cœur ; je lui fis part de la détermination qu'avait prise mon père de m éloigner de son état, et je lui dépeignis tout le chagrin que j'en avais ressenti.
— Votre père a cru bien faire, me répondit-il, en vous donnant une profession plus lucrative que la
sienne; il pensait sans doute n'avoir à vaincre en vous qu'une simple fantaisie de jeunesse; moi, je suis persuadé que c'est une vocation irrésistible, contre laquelle il ne faut pas essayer de lutter plus longtemps. Laissez-moi faire, je verrai vos parents dès demain et je ne doute pas que je ne les amène à partager mon avis et à changer leurs projets relativement à votre avenir.
Depuis que j'avais quitté la maison paternelle, mon père avait vendu son établisssement et vivait retiré dans une petite propriété près de Blois. Mon patron alla le trouver, comme il me l'avait promis. Une longue conversation s'en suivit, et, après de nombreuses objections dû part et d'autre, l'éloquence du notaire vainquit les scrupules de mon père, qui fc'e rendit enfin :
— Allons, dit-il, puisqu'il le veut absolument, qu'il prenne mon état. Et comme je ne puis plus le lui enseigner moi-même, mon neveu, qui est mon élève, fera pour mon fils ce que j'ai fait pour luimême.
Cette nouvelle me combla de joie; il me sembla que j'allais entrer dans une no!ivelle vie et je trouvai bien longs les quinze jours qu'en raison de divers arrangements, il me fallut encore passer à Avaray.
42 ItOBERT-HOUDIN .
Enfin je partis pour Blois, et dès le lendemain de mon arrivée je me trouvais installé devant un étau, la lime à la main et recevant de mon parent ma première leçon de mécanique.