‹ Confidences d'un prestidigitateurChapitre 14 sur 36 · LE · texte numérisé non relu

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pacte et animée aux portes du balcon, et l’on peut juger à la vivacité des mouvements el au trouble des grands dignitaires qu'ils sont les premiers à vouloir quitter la salle.

Vainement l’un d'eux, le Caïd des Beni-Salah, plus courageux que ses collègues, cherche à les retenir par ces paroles.

— Arrêtez! arrêtez! nous ne pouvons laisser perdre ainsi l’un de nos coreligionnaires ; il faut absolument savoir ce qu’il est devenu et ce qu’on en a fait. Arrêtez |... arrêtez!

Bast! les coreligionnaires n’en fuient que de plus belle, et bientôt le courageux Caïd, entraîné luimême par l'exemple, suit le torrent des fuyards.

Ils ignoraient ce qui les attendait à la porte du théâtre. A peine avaient-ils descendu les degrés du péristyle qu’ils se trouvèrent face à face avec le Maure ressuscité.

Le premier mouvement d’effroi passé, on entoure notre homme, on le tâte, on l’interroge ; mais, ennuyé de ces questions mutipliées, il ne trouve rien de mieux à faire que de se sauver à toutes jambes.

Le lendemain, la deuxième représentation eut lieu et produisit à peu de chose près les mêmes effets que la première.

Le coup était porté; dès lors les interprètes et

MYSTÈRES ET CONFIDENUES. 275

tous ceux qui approchèrent les Arabes reçurent l'ordre de travailler à leur faire comprendre que mes prétendus miracles n'étaient que le résultat d’une adresse, inspirée et guidée par un art qu’on nomme prestidigitation, et auquel la sorcellerie est tout à fait étrangère.

Les Arabes se rendirent sans doute à ce raisonnement, car je n’eus par la suite qu’à me louer des relations amicales qui s’établirent entre eux et moi. Chaque fois qu'un chef me rencontrait, il ne manquait pas de venir au-devant de moi et de me serrer la main. Et, ainsi qu'on va le voir, ces hommes que j'avais tant effrayés, devenus mes amis, me donnèrent un précieux témoignage de leur estime, et je puis le dire aussi, de leur admiration, car c’est leur propre expression.

Trois jours s’étaient écoulés depuis ma dernière représentation, lorsque je reçus dans la matinée une missive du Gouverneur, qui me recommandait de me rendre au palais, à midi précis, heure militaire.

Je n’eus garde de manquer à ce rendez-vous formel, et le dernier coup de midi sonnait encore à l'horloge de la mosquée voisine, que je me faisais annoncer au Palais. Un officier d'état-major se présenta aussitôt.

— Venez avec moi, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il d’un air quasi-mystérieux , je suis chargé de vous conduire.

Je suivis mon conducteur, et au bout d'une galerie que nous venions de traverser, la porte d’un magnifique salon s'étant ouverte, un étrange tableau s’offrit à mes regards. Une trentaine des plus importants chefs arabes étaient debout et symétriquement rangés en cercle dans l'appartement, de sorte qu'en entrant je me trouvai naturellement au milieu d'eux.

— Salam alikoum (que le salut soit sur toi)!

firent-ils tous d’une voix grave et presque solennelle, en portant la main sur leur cœur, selon l'usage arabe.

Je répondis d’abord à ce salut par une légère inclinaison de tête et de corps, ainsi que nous le pratiquons, nous autres Français, et ensuite par quelques poignées de main, en commençant par ceux des chefs avec lesquels j'avais eu l’occasion de faire connaissance.

En tête se trouvait le Bach-Agha Bou-Allem, le Rotschild africain, dans la tente duquel j'étais allé prendre le café, dans le camp que les Arabes avaient formé près de l’hippodrome pour le temps des courses.

Venait ensuite le Caïd Assa, à la jambe de bois, qui m'avait également offert le chibouk et le café, au

même campement. Ce chef n'entend pas un mot de français, si bien que lors de la visite que je lui fis avec mon ami Boukandoura, autre Arabe de distinction avec lequel j'avais lié connaissance, ce dernier put me raconter en sa présence, sans qu’il se doutât qu'on parlait de lui, l’histoire de sa jambe de bois.

— Assa, me dit mon ami, ayant eu la jambe fracassée dans une affaire contre les Français, dut à l’agilité de son cheval d'échapper à l'ennemi vainqueur; une fois en lieu de sûreté, il s’était lui-même coupé la jambe au-dessus du genou, et dans sa sauvage énergie, il avait ensuite plongé dans un vase rempli de poix bouillante l'extrémité de ce membre ainsi mutilé, afin d’en arrêter l’hémorrhagie.

Voulant rendre les salutations que j'avais reçues, je fis le tour du groupe, adressant à chacun un bonjour de forme variée. Mais ma besogne, car c'en était une de serrer toutes ces mains rudes et nerveuses, fut considérablement abrégée; les rangs s'étaient éclaircis à mon approche; bon nombre des assistants ne s'étaient pas senti le courage de toucher la main de celui qu'ils avaient pris sérieusement pour un sorcier ou pour le Diable en personne.

Quoi qu'il en fût, cet incident ne troubla en aucune façon la cérémonie; on rit un peu de la pusillanimité des fuyards, puis chacun reprit cette gra-

vité, qui est l’état normal de la physionomie arabe.

Alors le plus âgé de l'assemblée s’avança vers moi et déroula une énorme pancarte. C'était une adresse écrite en vers, vrai chef-d'œuvre de calligraphie indigène, qui était enrichie de gracieuses arabesques exécutées à la main.

Le digne Arabe, qui avait bien au moins soixantedix ans, lut sans lunettes, à haute, mais mintelligible voix, pour moi du moins qui ne connaissais que trois mots de la langue arabe, le morceau de poésie musulmane.

Sa lecture terminée, l’orateur tira de sa ceinturele cachet de sa tribu et l’apposa solennellement au bas de la page. Les principaux chefs et dignitaires Arabes suivirent son exemple. Quand tous les sceaux eurent été apposés, mon vieil interlocuteur prit le papier, s’assura si les empreintes ‘étaient parfaitement séchées, fit un rouleau, et, me le présentant, me dit en français et d’un ton profondément pénétré :

— A un marchand on donne de l'or; à un guerrier on offre des armes ; à toi, Robert-Houdin, nous te présentons un témoignage de notre admiration que tu pourras léguer à tes ‘enfants. Et traduisant un vers qu'il venait de me lire en langue arabe, il ajouta :

— Pardonne-nous de te présenter si peu, mais

convient-il d'offrir la nacre à celui qui possède la perle?

J'avoue bien franchement que de ma vie je n'éprouvai une aussi douce émotion; jamais aucun bravo, aucune marque d'approbation ne me ports si vivement au cœur. Emu plus que je ne puis le dire, je me retournai pour essuyer furtivement une larme d’attendrissement. |

Ces détails et ceux qui vont suivre blessent bien un peu ma modestie, mais je n’ai pu me résigner à les passer sous silence; que le lecteur veuille bien ne les accepter que comme un simple tableau de mœurs.

Je déclare, du reste, qu’il ne m'est jamais entré dans l’esprit de me trouver digne d’éloges aussi vivement poétisés. Et pourtant je ne puis m'empêcher d’être aussi flatté que reconnaissant de cet hommage, et de le regarder comme le plus précieux souvenir de ma vie d'artiste.

Cette déclaration terminée, je vais donner la traduction de l'adresse, telle qu’elle a été faite par le calligraphe arabe lui-même :

« Hommage offert à Robert-Houdin par les chefs de tribus arabes, à la suite de ses scances données à Alger, les 28 et 29 octobre 1856.

r GLOIRE A DIEU

qui enseigne ce que l’on ignore, qui rend sensibles les trésors de la pensée par les fleurs de l’éloquence et les signes de l'écriture.

» Le destin aux généreuses mains, du milieu des éclairs et du tonnerre, a fait tomber d’en haut, comme une pluie forte et bienfaisante, la merveille du moment et du siècle, celui qui cultive des arts surprenants et des sciences merveilleuses, le sid Robert-Houdin.

» Notre temps n’a vu personne qui lui soit comparable. L’éclat de son talent surpasse ce que les âges passés ont produit de plus brillant. Parce qu'il l'a possédé, son siècle est le plus illustre.

» [Il a su remuer nos cœurs, étonner nos esprits, en nous montrant les faits surprenants de sa science merveilleuse. Nos yeux n'avaient jamais été fascinés par de tels prodiges. Ce qu’il accomplit ne saurait se décrire, nous lui devons notre reconnaissance pour tout ce dont il a délecté nos regards et nos esprits; aussi notre amitié pour lui s’est-elle enracinée dans nos cœurs comme une pluie parfumée, et nos poitrines l’enveloppent-elles précieusement.

» Nousessayerions vainement d’élevernoslouanges à la hauteur de son mérite; nous devons abaisser nos fronts devant lui et lui rendre hommage, tant que la pluie bienfaisante fécondera la terre, tant que la

lune éclairera les nuits, tant que les nuages viendront tempérer l’ardeur du soleil.

» Ecrit par l’esclave de Dieu, > ALI-BEN-EL-HADJI MOUCA. »

« Pardonne-nous de te présenter si peu, etc... » Suivent les signatures et les cachets des chefs de tribus.

Au sortir de cette cérémonie et après que les Arabes nous eurent quittés, le Maréchal-Gouverneur, que je n'avais pas vu depuis mes représentations, voulant me donner une idée de l'effet qu'elles avaient produit sur l'esprit des indigènes, me citale trait suivant :

Un chef Kabyle, venu à Alger pour faire sa soumission, avait été conduit à ma première représentation.

Le lendemain, de très bonne heure, il se rend au palais et demande à parler au Gouverneur.

— Je viens, dit-il au Maréchal, te demander l’autorisation de retourner tout desuite dans ma tribu.

— Tu dois savoir, répond le Gouverneur, que les formalités ne sont pas encore remplies, et que tes papiers ne seront en règle que dans trois jours; tu resteras donc jusqu’à cette époque.

— Allah est grand, dit l’Arabe, et s’il lui plaît, je partirai avant; tu ne me retiendras pas.

— Tune partiras pas si je le défends, j'en suis certain; mais, dis-moi, pourquoi es-tu si pressé de t'en aller? |

— Après ce que j'ai vu hier, je ne veux pas rester à Alger; il m'arriverait malheur.

— Est-ce que tu as pris ces miracles au sérieux ?

Le Kabyle regarda le Maréchal d’un air d’étonnement, et sans répondre directement à la question qui lui était faite :

— Au lieu de faire tuer tes (soldats pour soumettre les Kabyles, dit-il, envoie ton marabout français chez les plus rebelles, etavant quinze jours, il te les amènera tous ici.

Le Kabyle ne partit pas, on parvint à calmer ses craintes ; toutefois il fut un de ceux qui, dans la cérémonie qui venait d’avoir lieu, s'étaient éloignés le plus à mon approche.

Un autre Arabe disait encore en sortant d’une de mes séances :

— Il faudra maintenant que nos marabouts fassent des miracles bien forts pour nous étonner.

Ces renseignements, dans la bouche du Gouverneur, me furent très agréables. Jusqu’alors je n’avais pas été sans inquiétude, et, bien que je fusse certain d’avoir produit une vive impression dans mes séances, j'étais enchanté de savoir que le but de ma mission avait été rempli selon les vues du

Gouvernement. Du reste, avant de partir pour la France, le Maréchal voulut bien m'’assurer encore que mes représentations en Algérie avaient produit les plus heureux résultats sur l'esprit des indigènes.

Quoique mes réprésentations fussent terminées, je ne me pressai pas cependant derentrer en France. J'étais curieux d'assister, à mon tour, à quelque scène d’escamotage exécutée par des Marabouts ou par d’autres jongleurs indigènes. J'avais promis en outre à plusieurs chefs Arabes d’aller les visiter dans leur douars. Je voulais me procurer ce double plaisir.

Il est peu de Français qui, après un court séjour en Algérie, n'aient entendu parler des Aissaoua ct de leurs merveilles. Les récits qui m’avaient été faits des exercices des sectaires de Sidi-Aïssa m’avaient inspiré le plus vif désir de les voir exécuter, et j’étais persuadé que tous leurs miracles ne devaient être que des trucs plus ou moins ingénieux, dont il me serait sans doute possible de donner le mot.

Or, M. le colonel de Neveu m'avait promis de me faire assister à ce spectacle ; il me tint parole.

A un jour indiqué par le Mokaddem, président habituel de ces sortes de réunions, nous nous rendimes, en compagnie de quelques officiers d'étatmajor et de leurs femmes, dans une maison arabe, et

nous pénétrâmes par une porte basse dans la cour intérieure du bâtiment, où devait avoir lieu la cérémonie. Des lumières artistement collées sur les parois des murs et des tapis étendus sur les dalles attendaient l’arrivée des frères. Un coussin était destiné au Mokaddem.

Chacun de nous se plaça de manière à ne pas gêner les exécutants. Nos dames montèrent aux galeries du premier étage, de sorte quelles se trouvaient par ce fait, comme nous disons en France, aux premières loges.

Mais je vais laisser le Colonel de Neveu raconter lui-même cette séance, en la copiant textuellement dans son intéressant ouvrage sur les Ordres religieux chez les Musulmans de l'Algérie :

« Les Aissaoua entrent, se placent en cercle dans la cour et bientôt commencent leurs chants. Ce sont d’abord des prières lentes et graves qui durent assez longtemps ; viennent ensuite les louanges en l’honneur de Sidi-Mohammet-Ben-Aïssa, le fondateur de l'ordre ; puis les frères et le Mokaddem, prenant des üimballes et des tambours de basque, animent successivement la cadence, en s’exaltant mutuellement d’une manière toujours croissante.

» Après deux heures environ, les chants étaient devenus des cris sauvages ct les gestes des frères avaient suivi la même progression Tout-à-coup;

quelques-uns se lèvent et se placent sur une même ligne en dansant et prononçant aussi gutturalement que possible, avec toute la vigueur de leurs énergiques poumons, le nom sacré d’Allah. Ce mot qui désigne la Divinité, sortant de la bouche des Aïssaoua, semblait être plutôt un rugissement féroce qu’une invocation adressée à l’Étre suprême. Bientôt le bruit augmente, les gestes les plus extravagants commencent, les turbans tombent, laissent parraître à nu ces têtes rasées qui ressemblent à celles des vautours; les longs plis des ceintures rouges se déroulent, embarrassent les gestes et augmentent le désordre.

» Alors les Aïssaoua marchent sur les mains et les genoux, imitent les mouvements de la bête. On dirait qu'ils n’agissent uniquement que par l'effet d’une force musculaire que ne dirige plus la raison, et qu'ils oublient qu’ils sont hommes.

» Lorsque l'exaltation est à son comble, que la sueur ruissèle de tous leurs corps, les Aïssaoua com. mencent leurs jongleries. Ils appellent le Mokaddem leur père, et lui demandent à manger ; celuici distribue aux uns des morceaux de verre qu'ils broient entre leurs dents ; à d’autres, il met des clous dans la bouche ; mais au lieu de les avaler, ils ont soin de se cacher la tête sous les plis du burnous du Mokaddem, afin de ne pas laisser voir aux

assistants qu'ils les rejettent. Ceux-ci mangent des épines et des chardons ; ceux-là passent leur langue sur un fer rouge ou le prennent entre leurs mains sans se brûler. L'un se frappe le bras gauche avec la main droite; les chairs paraissent s'ouvrir, le sang coule en abondance; il repasse la main sur son bras, la blessure se ferme, le sang a disparu. L'autre saute sur le tranchant d’un sabre que deux hommes tiennent par les extrémités et ne se coupe pas les pieds. Quelques-uns tirent de petits sacs en peau, des scorpions, des serpents, qu'ils mettent intrépidement dans leur bouche. »

Je m'étais blotti derrière une colonne d’où je

pouvais tout voir de très près sans être aperçu. J'avais à cœur de n'être point la dupe de ces tours mystérieux ; j'y prêtai donc une attention très soutenue.

. Autant par les remarques que je fis sur le lieu même de la scène que par les recherches ultérieures auxquelles je me suis livré, je suis maintenant en mesure de donner une explication satisfaisante des miracles des Aïssaoua. Seulement, pour ne pas interrompre trop longuement mon récit, je renverrai le lecteur, curieux de ces détails, à la fin de cet ouvrage, au chapitre spécial que j'ai intitulé : UN COURS DE MIRACLES.

Je crois être d'autant plus compétent pour don-

ner ces explications, que quelques-uns de ces tours rentrent dans le domaine de l’escamotage, et que les autres ont pour base des phénomènes tirés des sciences physiques.

Une fois instruit du secret des jongleries exécutées par les Aïssaoua, je pouvais me mettre en route pour l’intérieur de l'Afrique. Je partis donc, muni de lettres du Colonel de Neveu pour plusieurs chefs de bureaux arabes, ses subordonnés, et j'emmenai avec moi M"° Robert-Houdin, qui se montrait tout heureuse de faire cette excursion.

Nous allions voir l’Arabe sous sa tente ou dans sa maison ; goûter à Son COusCOussou, que nous ne connaissions que de nom ; étudier par nous-mêmes les mœurs, les habitudes domestiques de l’Afrique; il y avait là certes de quoi enflammer notre imagination. Et c’est à peine si Je songeais par moments, moi qui redoutais tant le mauvais temps sur mer, que le mois où nous nous rembarquerions pour la France, serait précisément un de ceux où la Méditerranée est le plus agitée !

Parmi les Arabes qui m'’avaient engagé à les visiter, Bou-Allem - Ben -Cherifa, Bach-Agha du D'jendel, m'avait fait des instances si vives, que je me décidai à commencer mes visites par lui.

Notre voyage d'Alger à Médéah fut tout prosaïque ;

une diligence nous y conduisit en deux jours.

A cela près de l'intérêt que nous inspira la végétation toute particulière du sol de l’Algérie, ainsi que le fameux col de la Mouzaïa, que nous traversâmes au galop, les incidents du voyage furent les mêmes que sur les grandes routes de France. Les hôtels étaient tenus par des Français ; on y dinait à table d'hôte avec le même menu, le même prix, le même service. Cette existence de commis-voyageur n’était pas ce que nous rêvions en quittant Alger. Aussi fûmes-nous enchantés de mettre pied à terre à Médéah; au-delà, la diligence ne suivait plus la même direction que nous. |

Le capitaine Ritter, chef du bureau arabe de Médéab, chez lequel je me rendis, avait assisté à mes représentations à Alger; je n’eus donc pas besoin de lui présenter la lettre de recommandation qui lui était adressée par M. de Neveu. Il me reçut avec une affabilité qui, du reste, est le propre deson caractère, et M" Ritter, femme également gracieuse, voulut bien se joindre à son mari pour nous faire visiter la ville. J'eus vraiment un grand regret d’être forcé de quitter dès le lendemain matin des personnes ‘aussi aimables ; mais il fallait me hâter de faire mon voyage avant de voir arriver les pluies d'automne, qui rendent les routes impraticables, et souvent même très dangereuses.

Le capitaine se rendit à mes désirs. Il nous prêta deux chevaux de son écurie, et nous donna pour guide jusque chez Bou-Allem un Caïd qui parlait très bien le français.

Cet Arabe avait été pris tout jeune dans une tente, qu’Abdel-Kader avait été forcé d'abandonner dans une de ses nombreuses défaites. Le gouvernement avait mis l'enfant au collége Louis-le-Grand, où il avait fait d’assez bonnes études. Mais toujours poursuivi par le souvenir du ciel d'Afrique et du couscoussou national, notre bachelier ès-sciences avait demandé comme une grâce la faveur de rentrer en Algérie. Par égard pour son éducation, on l'avait nommé Caïd d’une petite tribu dont j'ai oublié le nom, mais qui se trouvait sur la route que nous devions parcourir.

Mon guide, que j'appellerai Mohammed, parce que son nom ne me revient pas non plus à la mémoire (ces noms arabes sont difficiles à retenir pour quiconque n’a pas un peu vécu en Algérie), Mohammed, donc, était accompagné de quatre Arabes de sa tribu; deux d’entre eux étaient chargés du transport de nos bagages, et les deux autres devaient nous servir de domestiques, Tous étaient à cheval, marchaient derrière nous.

Nous partimes à huit heures du matin. Notre

première étape ne devait pas être longue, car Mo- AE A A

hammed m'avait assuré que, s’il plaisait à Dieu (formule sans laquelle un vrai croyant ne parle jamais de l’avenir), nous arriverions chez lui pour déjeüner. En effet, environ trois heures après notre départ, notre petite caravane arriva dans le modeste douar ' de Mohammed. Nous mimes pied à terre devant une maisonnette entièrement construite en branches d'arbres et dont la toiture était à peine de hauteur d'homme. C'était le salon de réception du Caïd.

La porte en était ouverte ; mon guide nous donna l'exemple en entrant le premier et nous le suivimes. Un seul meuble ornait l’intérieur de ce réduit : c'était un petit escabeau de bois. M"* Robert-Houdin s’en fit un siége. Mohammed et moi, nous nous assimes sur un tapis qu’un Arabe venait d'étendre à nos pieds, et l’on ne tarda pas à servir le déjeüner. Mohammed, qui voulait sans doute se faire pardonner une faute grave qu'il méditait, nous traita somptueusement et presque à la française. Un potage au gras, des rôtis de volaille, quelques ragoûts excellents que je ne saurais décrire, parce que je n'ai jamais fait de grandes études dans l’art culinaire, et de la pâtisserie que n’eût certes pas désavouée

Félix, furent successivement apportés devant nous.

{ Village arabe.

On nous avait donné, à ma femme et à moi, chose inouïe chez un Arabe, un couteau, une cuillère et: une fourchette de fer.

Le repas avait été apporté d’un gourbi ‘ voisin où demeurait la mère du Caïd. Cette femme avait habité longtemps Alger, et elle y avait puisé les connaissances dont elle venait de nous donner un échantillon.

Quant à Mohammed, en reprenant le costume musulman, il avait repris également les usages de ses ancêtres ; pour toute nourriture, il s'était remis aux dattes et au couscoussou, à moins qu'il n'eût quelque convive, ce qui était fort rare.

Notre déjeüner terminé, notre hôte nous conseilla de nous remettre en route, si nous voulions arriver chez Bou-Allem avant la fin du jour. Nous suivimes son avis.

De Médéah à la tribu de Mohammed, nous avions suivi une route assez praticable ; en sortant de chez lui, nous entràmes dans un pays inculte et désert, où l'on ne voyait d’autres traces de passage que celles que nous laissions nous-mêmes. Le soleil dardait ses plus brülants rayons sur nos têtes, et nous ne trouvions sur notre chemin aucun ombrage pour nous en garantir. Souvent aussi notre marche devenait très pénible ; nous rencontrions des ravins

* Maisonnette construite en branches d'arbre.

dans lesquels il nous fallait descendre au risque de briser les jambes de nos chevaux et de nous rompre le cou. Pour, nous faire prendre patience, notre guide nous annonçait que nous ne tarderions pas à gagner un terrain moins accidenté, et nous continuions notre route.

Il y avait environ deux heures que nous avions quitté notre première halte, lorsque Mohammed, qui avait lancé son cheval au galop, nous quitta en nous criant qu'il allait revenir, et disparut derrière une colline.

Nous ne revimes plus notre Caïd.

J'ai su depuis que, jaloux de la richesse de Bou- Allem, il avait préféré encourir une punition plutôt que de rendre visite à son rival.

Cette fuite nous mit, M°° Robert-Houdin et moi, dans une grande inquiétude, que nous nous communiquâmes, sans crainte d’être compris par nos guides. Nous avions à redouter le mauvais exemple donné par Mohammed; les quatre Arabes ne pouvaientils pas imiter leur chef et nous abandonner à leur tour? Que deviendrions-nous dans un pays, où lors même que nous rencontrerions quelqu'un, nous ne pourrions parvenir à nous en faire comprendre ?

Mais nous en fûmes quittes pour la peur; nos braves conducteurs nous restèrent fidèles, et furent même très polis et très complaisants pendant toute

la route. Du reste, ainsi que nous l’avait annoncé Mohammed, nous gagnämes bientôt un chemin qui : nous conduisit directement à la demeure de Bou- Allem.

Comparativement à la maison du caïd, celle du Bach-Agha pouvait passer pour une habitation princière, moins pourtant par l'aspect architectural des bâtiments que pour leur étendue. Comme dans toutes les maisons arabes, on n’y voyait extérieurement que des murs; toutes les fenêtres donnaient sur les cours ou sur les jardins.

Bou-Allem et son fils, Agha lui-même, avertis de notre arrivée, vinrent à notre rencontre et nous adressèrent en arabe des compliments que je ne compris pas, mais que je supposai être dans la formule des salamalecs usités chez eux en pareil cas, c'est-à-dire :

Soyez les bienvenus, à les invités de Dieu!

Telle était du reste ma confiance, que quelques choses qu'ils nous eussent dites, je les aurais accueillies comme des politesses.

Nous descendimes de cheval, et, sur l'invitation qui nous en fut faite, nous nous assimes sur un banc de pierre où l'on ne tarda pas à nous servir le café. En Algérie, on fume et l’on prend du café toute la journée. Il est vrai que cette liqueur ne se fait pas aussi forte qu’en France, et que les tasses sont très petites.

Bou-Allem qui avait allumé une pipe me l'offrit. C'était un honneur qu’il me faisait de fumer après lui; je n’eus garde de refuser, bien que j’eusse autant aimé qu’il en fût autrement... |

Comme je l’ai dit, je ne savais de la langue arabe que trois ou quatre mots. Avec un aussi pauvre vocabulaire, il nyétait difficile de causer avec mes hôtes. Néanmoins ils se montrèrent extrêmement joyeux de ma visite ; car, à chaque instant, ils me faisaient grand nombfe de protestations, en mettant chaque fois la main sur leur cœur. Je répondais par les mêmes signes, et je n'avais ainsi aucuns frais d'imagination à faire pour soutenir la conversation.

Plus tard, cependant, poussé par un appétit dont je ne prévoyais pas la prompte satisfaction, je risquai une nouvelle pantomime. Mettant la main sur le creux de mon estomac et prenant un air de souffrance, je cherchai à faire comprendre à Bou-Allem que nous avions besoin d’une nourriture plus substantielle que ses compliments de civilité. L’intelligent Arabe me comprit, et donna des ordres pour qu'on hâtat le repas.

En attendant, et pour nous faire patienter, 1l nous offrit par gestes de nous faire visiter ses appartements.

Nous montâmes un petit escalier en pierre. Arrivés au premier étage, notre conducteur ouvrit une

porte dont l'entrée offrait cette particularité, que pour y passer, il fallait à la fois baisser la tête et lever le pied. En d’autres termes, cette porte était si basse, qu’un homme d’une taille ordinaire ne pouvait la franchir sans se courber, et, comme le seuil en était élevé, il fallait enjamber pardessus.

Cette chambre devait être le salon de réception du Bach-Agha. Les murailles en étfient couvertes d'arabesques rouges rehaussées d’or, et le plancher couvert de magnifiques tapis de Turquie. Quatre divans, revêtus de riches étoffes de soie, en formaient tout l’ameublement avec une petite table en acajou, sur laquelle étaient étalés des pipes, des tasses à café en porcelaine, et quelques autres objets à l'usage particulier des Musulmans.

Bou-Allem y prit un flacon rempli d’eau de rose, et nous en versa dans les mains. Le parfum était délicat. Malheureusement notre hôte tenait à faire grandement les choses, et pour nous montrer le cas qu’il faisait de nous, il usa le reste du flacon à nous asperger littéralement de la tête jusqu'aux pieds.

Me tournant vers M"° Robert-Houdin, je lui dis, en faisant une imperceptible grimace : J'aime le parfum, mais jusqu’àun certain point; car nous empestions à force de sentir bon.

Nous visitâmes encore deux autres grandes chambres, plus simplement décorées que la première, ct

dans l’une desquelles se trouvait un énorme divan, Bon-Allem nous fit comprendre que c'était là qu’il couchait.

ces détails eussent été très intéressants dans tout autre moment, mais nous mourions de faim et, comme dit le proverbe : Ventre affamé n'a ni yeux ni oreilles. J'étais tout prêt à recommencer ma fameuse phrase mimée, lorsqu'en passant dans une petite pièce qui n'avait pour tout ameublement qu’un tapis de pied, notre cicerone ouvrit la bouche, indiqua avec le doigt qu'on allait y mettre quelque chose, et nous fit ainsi comprendre que nous étions dans la salle à manger. Je mis la main sur mon cœur pour exprimer le plaisir que j'en éprouvais.

Sur l'invitation de Bou-Allem, nous nous assimes sur le tapis, autour d’un large plateau qu’on y avait déposé en guise de table.

Une fois installés, deux Arabes se présentèrent pour nous servir.

En France, les domestiques servent la tête découverte; en Algérie, ils gardent leur coiffure, mais en revanche, comme marque de respect, ils laissent leurs chaussures à la porte de l'appartement et servent nu-pieds; entre nos serviteurs et ceux des Arabes, il n’y a de différence que des pieds à la tête.

Nous étions seuls attablés avec Bou-Allem. Le fils

n'avait pas l'honneur de diner avec son père, qui mangeait toujours seul.

On apporta sur le plateau une sorte de saladier rempli de quelque chose qui ressemblait à du potage à la citrouille. J'aime assez ce mets.

— Quelle heureuse idée, dis-je à ma femme! Bou- Allem a deviné mes goûts; comme je vais faire honneur à son cuisinier |

Notre hôte comprit sans doute le sens de mon exclamation, car nous présentant à chacun une rustique cuillère de bois, il nous engagea à suivre son exemple, et plongea son arme jusqu’au manche dans la gamelle. Nous l’imitàämes.

Pour mon compte, je sortis bientôt une énorme cuillerée, que je portai avec empressement à ma bouche ; mais à peine l’eus-je goûté:

— Pouah! m'écriai-je en faisant une horrible grimace, qu'est-ce que cela? J'ai la bouche en feu !

M"° Robert-Houdin arrêta une cuillerée qu’elle tenait près de ses lèvres, puis, soit appétit, soit curiosité, elle voulut s'assurer par elle-même du goût de notre potage; elle en essaya, mais elle ne tarda pas à joindre son concert au mien en toussant à perdre haleine. C'était une soupe au piment.

Tout en paraissant contrarié de ce contre-temps, notre hôte avalait sans sourciller d'énormes cuillerées du potage, et chaque fois il étendait les bras

d’un air de béatitude qui semblait nous dire: C’est pourtant bien bon !

On desservit la soupière presque vide.

— Bueno! bueno! exclama Bou-Allem, en nous montrant un plat qu'on venait de mettre devant nous.

Bueno est espagnol. Le brave Bach-Agha qui savait deux ou trois mots de cette langue, n’était pas fâché de nous montrer son érudition.

Ce fameux plat était une sorte de ragoût qui semblait avoir quelque analogie avec un haricot de mouton. Quand j'etais à Belleville, c'était le plat chefd'œuvre de M°*° Auguste, et je lui faisais toujours un très bon accueil. Aussi en souvenir de ma bonne cuisinière, je me préparai à fondre sur le ragoût; mais je cherchai vainement autour de moi une fourchette, un couteau, ou même la cuillère de bois qu'on nous avait donnée pour le potage.

Bou-Allem me sortit d'embarras. Il me montra, en puisant lui-même dans le plat avec ses doigts, que la fourchette était un instrument tout à fait inutile.

Comme la faim nous pressait, nous passimes pardessus certaine répugnance, et ma femme, à mon exemple, pêcha délicatement un petit morceau de mouton. La sauce en était encore fortement épicée. Toutefois, en mangeant très peu de viande et beau-

coup d'un mauvais petit pain sans levain qu’on nous avait servi,

Nous pûmes adoucir la force du poison.

Pour être agréable à notre hôte, j’eus le malheur de lui répéter le mot espagnol qu’il m'avait appris. Ce compliment, qu'il croyait sincère, lui fit un grand plaisir, et pour le mieux justifier encore, : il retira du plat un os garni de viande, en arracha quelques morceaux avec ses ongles et les offrit galamment à M°*° Robert-Houdin.

Je prévins une seconde édition de cette politesse en puisant moi-même dans le ragoût.

Je me demandais comment ma femme arriverait à se débarrasser de ce singulier cadeau : elle le fit beaucoup plus adroitement que je ne l’eusse pensé. Bou-Allem ayant tourné la tête pour donner des ordres, le morceau de viande fut remis dans le plat avec une étonnante subtilité, et nous eùmes bien envie de rire, lorsque notre hôte, qui ne se doutait de rien, reprit ce fragment de mouton pour son propre compte.

Nous accueillimes avec une grande satisfaction un poulet rôti que l’on nous servit après le ragoût; je me chargeai de le découper, autrement dit, de le dépecer avec mes doigts, et je le fis assez délicatement.

Nous le trouvâmes tellement de notre goût qu’ n’en resta pas la moindre bribe.

Vinrent successivement d’autres mets, auxquels nous goûtàmes avec précaution, et dans le nombre, le fameux couscoussou, que je trouvai détestable. Enfin, des friandises terminèrent le repas.

Nous avions les mains dans un triste état. Un Arabe nous apporta à chacun une cuvette et du savon pour nous laver.

Bou-Allem, après avoir également terminé cette opération et s'être de plus lavé la barbe avec beaucoup de soin, fit mousser son eau de savon, en prit plein sa main et s’en rinça la bouche. C’est du reste la seule liqueur qui fut présentée sur la table ".

Après le diner, nous nous dirigeñmes vers un autre corps de logis, et, chemin faisant, nous fûmes rejoints-par un Arabe que Bou-Allem avait envoyé chercher. |

Cet homme avait été longtemps domestique à Alger ; il parlait très bien le français, et devait nous servir d’interprète.

Nous entrâmes dans une petite pièce fort proprement décorée, dans laquelle il y avait deux divans.

— Voici, nous dit notre hôte, la chambre réser-

1! L’Arabe ne boit jamais pendant son repas ; il attend pour cela qu'il soit fini.

vée pour les étrangers de distinction; tu peux te coucher quand tu voudras, mais si tu n’es pas fatigué, je te demanderai la permission de te présenter quelques notables de ma tribu, qui, ayant entendu parler de toi, veulent te voir.

— Fais-les venir, dis-je, après avoir consulté M°° Robert-Houdin, nous les recevrons avec plaisir.

L'interprète sortit et ramena bientôt une douzaine de vieillards, parmi lesquels se trouvaient un marabout et plusieurs talebs (savants).

Le Bach-Agha semblait avoir pour eux une grande déférence.

On s’assit en rond sur le tapis et l'on entama sur mes séances d'Alger une conversation très animée. Cette sorte de Société savante discutait sur la possibilité des prodiges racontés par le chef de la tribu, qui prenait un plaisir extrême à dépeindre ses impressions et celles de ses coreligionnaires à la vue des miracles que j'avais exécutés.

Chacun prêtait une grande attention à ces récits et me regardait avec une sorte de vénération. Le Marabout seul se montrait très sceptique, et prétendait que les spectateurs avaient été dupes de ce qu'il appelait une vision.

Dans l'intérêt de ma réputation de sorcier français, je dus faire devant l’incrédule quelques tours d'adresse çomme spécimen de ceux de ma séance.

J'eus le plaisir d'émerveiller mon auditoire; mais le Marabout continuait de me faire une opposition systématique dont ses voisins étaient visiblement ennuyés. Le pauvre homme ne s'attendait guère au tour que je lui ménageais.

Mon antagoniste portait dans sa ceinture une montre dont la chaîne pendait au dehors.

Je crois avoir déjà fait part au lecteur d’un certain talent de société que je possède, et qui consiste à enlever une montre, une épingle, un portefeuille, etc., avec une adresse dont plusieurs de mes amis ont été maintes fois les victimes.

Je suis heureusement né avec un cœur droit et honnête, sans cela ce genre de talent eût pu me conduire fort loin. Lorsque dans l'intimité la fantaisie me poussait à cette espiéglerie, je la faisais tourner au profit d’un tour d’escamotage, ou bien encore j'attendais que mon ami eût pris congé de moi et je le rappelais : « Tenez, lui disais-je en lui présentant l'objet dérobé, que ceci vous serve de leçon pour vous mettre en garde contre l'adresse de gens moins honnêtes que moi. »

Mais revenons à notre Marabout. Je lui avais enlevé sa montre en passant près de lui, et j'avais fait glisser à sa place une pièce de cinq francs.

Pour détourner les soupçons, et en attendant que j'utilisasse mon larcin, j'improvisai un tour. Après

avoir escamoté le chapelet de Bou-Allem, qu'il portait sur lui, je le fis passer dans une des nombreuses babouches laissées, selon l'usage, au seuil de la porte, par tous les assistants. Cette chaussure se trouva ensuite remplie de pièces de monnaie, et, pour terminer cette petite scène d’une manière comique, je fis sortir des pièces de cinq francs du nez de tous les spectateurs. Chacun d’eux prenait tant de plaisir à cet exercice que c'était à n’en plus finir : Douros, douros ‘ me disaient-ils en se tirant le nez. Je me prêtais volontiers à leurs désirs et les douros sortaient à commandement.

La joie était si grande, que plusieurs Arabes se roulaient par terre; cette grosse joie de la part de mahométans valait pour moi des applaudissements frénétiques.

J'avais affecté de m'’éloigner du Marabout qui, comme je m'y attendais, était resté sérieux et impassible.

Quand le calme se fut rétabli, mon rival se mit à parler avec vivacité à ses voisins, sans doute pour chercher à détruire leur illusion, et, ne pouvant y parvenir, il s’adressa à moi par l'intermédiaire de l'interprète.

— Ce n'est pas moi que tu tromperais ainsi, me dit-il d’un air narquois.

1 Pièces de cinq francs.

— Pourquoi cela ?

— Parce que je ne crois pas à ton pouvoir.

— Ah! vraiment. Eh bien! si tu ne crois pas à mon pouvoir, je te forcerai bien de croire à mon adresse.

— Ni à l’un ni à l’autre.

J'étais à ce moment éloigné du Marabout de toute la longueur de la chambre.

— Tiens, lui dis-je, tu vois cette pièce de cinq francs.

— Oui.

— Ferme la main avec force, car la pièce va s’y rendre malgré toi.

— Je l’attends, dit l’Arabe d’un ton d’incrédulité, en avançant la main vigoureusement fermée.

Je pris la pièce au bout de mes doigts en la faisant bien remarquer par l'assemblée, puis feignant de l'envoyer vers le Marabout, je la fis disparaître en disant passe.

Mon homme ouvrit la main, et n'y trouvant rien, il se contenta de hausser les épaules comme pour me dire : « Tu vois, je te l'avais dit. »

Je savais bien que la pièce n’y était pas. Mais il importait de détourner pour un instant l'attention du Marabout de sa ceinture, et c’est pour cela que j'avais fait cette fente.

— Cela ne m'étonne pas, lui dis-je, car j'ai lancé

la pièce avec tant de force qu'elle a traversé ta main et qu'elle est tombée dans ta ceinture. Craignant de casser ta montre par le choc, je l'ai fait fait venir à moi; la voici. » Et je la lui montrai au bout de mes doigts.

Le marabout porta vivement la main à sa ceinture pour s'assurer de la vérité, et demeura stupéfait en m'y trouvant plus que la pièce de cinq francs annoncée.

Les assistants furent émerveillés; toutefois quelques-uns d’entre eux faisaient rouler les grains de leur chapelet avec une vivacité qui témoignait d'une certaine agitation de leur esprit; le marabout fronçait le sourcil sans mot dire; je vis qu’il machinait quelque mauvais tour.

— Je crois maintenant à ton pouvoir surnaturel, me dit-il, Lu es un véritable sorcier ; aussi j'espère que tu ne craindras pas de répéter ici un tour que tu as fait sur ton théâtre. » Et me présentant deux pistolets qu’il tenait cachés sous son burnous : « Tiens, choisis une de ces armes, nous allons la charger, et je tirerai sur toi. Tu n’as rien à craindre puisque tu sais parer les coups. »

J'avoue que je fus un instant interdit. Je cherchais un subterfuge et je n’en trouvais pas. Tous les yeux étaient fixés sur moi, et l’on attendait une réponse.

306 ROBERT-HOUDA,

Le marabout était triomphant.

Bou-Allem qui savait que mes tours n’étaient que le résultat de l'adresse, se montra mécontent qu’on osât ainsi tourmenter son hôte ; il en fit des reproches au Marabout.

Je l’arrêtai ; il m'était venu une idée qui pouvait me sortir d'embarras, du moins pour le moment. M'adressant alors à mon adversaire :

— Tu n'ignores pas, lui dis-je avec assurance, que pour être invulnérable, j'ai besoin d’un talisman. Malheureusement je l'ai laissé à Alger.

Le marabout se mit à rire d’un air d’incrédulité.

— Cependant, continuai-je, je puis, en restant six heures en prières, me passer de talisman et braver ton arme. Demain matin, à huit heures, je te permettrai de tirer sur moi en présence même des Arabes qui sont ici témoins de ton défi.

Bou-Allem étonné d’une telle promesse, s’assura encore près de moi si cette scène était sérieuse et s'il devait convoquer la société pour l'heure indiquée. Sur mon affirmation, on se donna rendezvous devant le banc de pierre dont j'ai parlé.

Je ne passai pas la nuit en prières, comme on doit le croire, mais j'employai deux heures environ à assurer mon invulnérabilité ; puis, satisfait de mon succès, je m'endormis de grand cœur, car j'étais horriblement fatigué.

A huit heures, le lendemain, nous avions déjà déjeûné, nos chevaux étaient sellés, notre escorte attendait le signal du départ qui devait avoir lieu après la fameuse expérience.

Non-seulement personne ne manqua au rendezvous, mais un grand nombre d’Arabes vinrent encore srossir le groupe des assistants.

On présenta les pistolets. Je fis remarquer que la lumière n'était point bouchée. Le marabout mit une bonne charge de poudre dans le canon et bourra. Parmi les balles apportées, j'en fis choisir une que je mis ostensiblement dans le pistolet, et qui fut également couverte de papier.

L'arabe contrôlait tous mes mouvements ; il y allait de son honneur.

On procéda pour le second pistolet comme pour le premier, puis vint enfin le moment solennel.

Solennel, en effet, peur tout le monde! Pour les assistants, incertains du résultat de l'expérience ; pour M" Robert-Houdin qui m'avait vainement supplié de renoncer à ce tour, dont elle redoutait l'exécution ; et solennel aussi pour moi, car mon nouveau truc ne reposant sur aucun des procédés employés dans pareille circonstance, à Alger, je craignais une erreur, une trahison, que sais-je?

Toutefois j'allai me placer à quinze pas sans témoigner la moindre émotion.

Le marabout se saisit aussitôt de l’un des deux pistolets, et au signal que je donne, il dirige sur moi son arme avec une attention toute particulière.

Le coup part, et la balle paraît entre mes dents.

Irrité plus que jamais, mon rival veut se précipiter sur l’autre pistolet ; plus leste que lui, je m'en em pare.

— Tu n'as pu parvenir à me blesser, lui dis-je; tu vas juger maintenant si mes coups sont plus redoutables que les tiens. Regarde ce mur.

Je làchai la détente, et, sur la muraille nouvellement blanchie, apparut une large tache de sang à l'endroit même où le coup avait porté.

Le Marabout s’approcha, trempa son doigt dans cette empreinte rouge, et, le portant à sa bouche, il s'assura en goûtant que c'était véritablement du sang. Quand il en-eut acquis la certitude, ses bras retombèrent et sa tête se pencha sur sa poitrine, comme s’il eût été anéanti.

Il était évident qu’en ce moment il doutait de tout, même du Prophète.

Les assistants levaient les mains au Ciel, marmotaient des prières et me regardaient avec une sorte d’effroie

Cette scène était le coup de fouet de ma séance de la veille ; je fis comme au théâtre, je me retirai, en laissant les spectateurs aux impressions qu'ils en

avaient reçues. Nous primes congé de Bou-Allem et de son fils, et nous partimes au galop.

Le tour dont je viens de donner les détails, si curieux qu'il soit, est assez facile à préparer. Je vais en donner la description, en racontant le travail qu'il m'avait nécessité.

Aussitôt que je fus seul dans ma chambre, je tirai de ma boîte à pistolets, qui ne me quitte jamais dans mes voyages, un moule à fondre des balles.

Je pris une carte, j'en relevai les quatre bords, et j'en fis une sorte de récipient, dans lequel je mis un morceau de stéarine pris sur une des bougies qu’on nous avait laissées. Quand la stéarine fut fondue, j'y mêlai un peu de noir de fumée que j'avais obtenu en mettant une lame de couteau au-dessus de la lumiére, puis Je coulai cette composition dans mon moule à balles.

Si j'avais laissé refroidir entièrement le liquide, la balle eût été pleine et solide, mais après une dizaine de secondes environ, je renversai le moule, et la portion de la stéarine qui n’était pas encore solidifiée sortit et laissa dans l'instrument une balle creuse. Cette opération est du reste la même que celle employée pour faire les cierges; l'épaisseur des parois dépend du temps qu'on a laissé le liquide dans le moule.

J'avais besoin d’une seconde balle; je h fis un peu plus forte que la première. Je l’emplis de sang, et je bouchai l'ouverture avec une goutte de stéarine. Un frlandais m'avait autrefois montré un petit tour d’invulnérabilité qui consiste à faire sortir du sang du pouce sans éprouver de douleur; j'avais profité de ce procédé pour emplir ma balle.

On ne saurait croire combien ces projectiles, ainsi préparés, imitent le plomb; c’est à s'y méprendre, même de très près.

D'après cela, le tour doit facilement se comprendre. En montrant la balle de plomb aux spectateurs, je l’avais échangée contre ma balle creuse, et c’est cette dernière que j'avais mise ostensiblement dans le pistolet. En pressant fortement la bourre, la stéarine s'était cassée en petits moregaux qui ne pouvaient m'atteindre à la distance où je m'étais placé.

Au moment où le coup de pistolet s’était fait entendre, j'avais ouvert la bouche pour montrer la balle de plomb que je tenais entre mes dents. Le second pistolet contenait la balle remplie de sang qui, en s’aplatissant sur le mur, y avait laissé son empreinte, tandis que les morceaux avaient volé en éclats.

Après un assez heureux voyage, nous arrivàmes à Milianah, à quatre heures du soir. Le chef du

bureau Arabe de cette ville, le Capitaine Bourseret, nous accueillit, ainsi que l'avait fait son collègue de Médéah, avec un aimable empressement. 11 nous pria de regarder sa maison comme la nôtre, pendant tout le temps de notre séjour.

M. Bourseret vivait avec sa mére, et cette excellente dame eut pour M°"° Robert-Houdin toutes les attentions délicates, qu'’aurait eues une amie de longue date.

Notre excursion à travers le D’jendel nous avait fatigués ; nous passàmes la plus grande partie du lendemain à nous reposer.

Il y eut, le soir, chez le capitaine, un grand diner auquel assistaient le généralcommandant la place, un lieutenant-colonel ét quelques notabilités de la ville. Après le repas, je crus ne pouvoir mieux répondre aux politesses dont J'étais l’objet, qu’en donnant une petite séance de tours d'adresse où je déployai tout mon savoir-faire. J'avais annoncé, dans la journée, cette intention à M. Bourseret, qui avait en conséquence fait de nombreuses invitations pour le soir. Je dois croire que mes expériences furent goûtées, si j'en juge par l'accueil qu’elles reçurent. Du reste mon public était.dans des dispositions si favorables pour moi, qu'il applaudissait très souvent de confiance, car tout le monde n’était pas placé pour bien voir.

Milianah était le but de mon voyage ; je n’y devais rester que trois jours et retourner ensuite à Alger, pour l’époque où le bâtiment qui nous avait amenés devait partir pour la France.

M. Bourseret avait arrangé une partie pour le deuxième jour de mon séjour chez lui.

Il s'agissait d'uneexcursion chez les Beni-Menasser dont la tribu, vivant sous les tentes, était campée à quelques lieues de Milianah.

A six heures du matin, nous montâmes à cheval, en compagnie de quelques amis du capitaine, et nous descendimes la montagne sur laquelle est bâtie la ville.

Nous étions escortés d’une douzaine d'Arabes attachés au service du bureau, tous vêtus de manteaux rouges et munis de leurs fusils.

Des ordres avaient sans doute élé donnés à l’avance, car une fois dans la plaine; au premier goum que nous traversàmes, une dizaine d’Arabes sortant de leurs gourbis montèrent à cheval et se joignirent à notre escorte. Un peu plus loin, un autre peloton d'hommes s'unit au premier, et notre groupefaisant boule de neige sur son passage finit par devenir assez considérable ; le nombre des Arabes pouvait s'élever à deux cents environ.

Après deux heures de marche, nous laissâmes la grande route afin d’abréger le chemin, et nous en-

trâmes dans une immense plaine qui s’étendait au loin devant nous.

Tout-à-coup les Arabes qui nous accompagnaient, obéissant probablement à un signal de leur chef que je n'aperçus pas, partent au galop et nous devancent de cinq à six cents mêtres. Là, la troupe se divise, se met sur quatre rangs, et tout aussitôt les hommes du premier rang, s’élançant ventre à terre, se dirigent de notre: côté, en poussant des cris frénétiques, le fusil à l'épaule et prêts à faire feu.

Notre petite compagnie marchait de front, en ce moment.

Les Arabes fondent sur nous avec l’impétuosité d’une locomotive. Quelques secondes encore, et nos chevaux vont recevoir le choc de cette avalanche vivante; nul doute que nous ne soyons écrasés.

Mais une forte détonation se fait entendre. Tous les cavaliers, avec une admirable précision, ont fait feu d’un seul coup au-dessus de nos têtes ; leurs chevaux se cabrent, pivotent sur leurs pieds de derrière, font volte-face, et repartant à fond de train, vont rejoindre la troupe.

On eût pu prendre alors l’Arabe pour un véritable Centaure, en le voyant, pendant cette course effrénée, charger son fusil, le faire tourner et

sauter en l'air comme un tambour-major le ferait avec sa canne.

Le premier rang de cavaliers s'était à peine éloigné, que le second qui l'avait suivi d’une centaine de mètres, se présenta devant nous pour exécuter la même manœuvre. Cela se renouvela au moins une vingtaine de fois. On le voit, c'était une sorte de fantasia dont le capitaine nous avait ménagé la surprise.

Au bruit des coups de fusils, quelques-uns de nos chevaux s'étaient cabrés, mais le premier moment de surprise passé, ils s'étaient calmés, habitués qu'ils sont à ces sortes d'exercices. Celui de M*° Robert- Houdin était un animal d’une tranquillité à toute épreuve; aussi fut-il moins impressionné que sa maîtresse. Cependant chacun se plut à rendre à ma femme cette justice qu'après la première émotion passée, elle était devenue brave autant que le plus aguerri d’entre nous.

La fantasia terminée, chaque Arabe reprit sa place dans l’escorte, et une heure après nous arrivèmes à la tribu des Beni-Menasser.

L'Agha Ben-Amara nous attendait. A notre approche , il s'était avancé vers nous et avait baisé respectueusement la main du capitaine , tandis que quelques hommes de sa tribu, pour fêter notre bienvenue, déchargeaient leurs fusils presque

au nez de nos chevaux. Mais, hommes et bêtes étaient aguerris, et il n’y eut pas le‘plus petit mouvement dans nos rangs.

Ben-Amara nous fit entrer dans sa tente, où chacun s’assit à sa guise sur un large tapis.

Notre arrivée avait fait bruit dans la tribu. Pendant que nous fumions en prenant du café, un grand nombre d’Arabes, poussés par la curiosité, s'étaient rangés en cercle à quelque distance de nous, et par leur immobilité ressemblaient à une haie de statues de bronze.

Nous passàmes environ une heure à nous livrer aux plaisirs de la conversation, en attendant /a diffa (repas), que nous désirions tous avec une vive impatience. Nous commençions même à trouver le temps bien long, lorsque nous vimes dans le lointain s'approcher une sorte de procession, bannières en tête.

Cesbannières m’'intriguaient et me semblaient tout étranges, car elles étaient repliées. Soudain, les rangs de nos paisibles spectateurs s’ouvrirent, et quel ne fut pas mon étonnement de voir que ce que je prenais pour des bannières, n’était autre chose que des moutons rôtis dans leur ‘entier, et embrochés au bout de longues perches.

Deux de ces porte-moutons marchaient en avant. Ils étaient suivis d’une vingtaine d'hommes, rangés

sur une même ligne, dont chacun portait un des plats qui devaient composer la diffa.

C'étaient des ragoûts et des rôtis de toutes sortes, le couscoussou, et enfin une douzaine de plats de dessert, ouvrages des femmes de Ben-Amara,.

Ce diner ambulant présentait un coup-d’œil ravissant, pour des gens surtout, dont le grand air et les émotions de la fantasia avaient singulièrement aiguisé l'appétit.

Le chef cuisinier marchait en tête, et, ainsi que l'officier de M. Malbroug, 1 ne portait rien; mais, dès qu'il fut près de nous, ilse mit activement à l'œuvre: saisissant à bras-le-corps un des deux moutons, il le débrocha et le posa devant nous sur un énorme plat.

Pour mes compagnons, presque tous vélérans d'Algérie, ce gigantesque rôti n'était point une nouveaulé; quant à ma femme et à moi, la vue d’une telle viande aurait suffi pour nous rassasier dan; toute autre circonstance ; mais nous nous empressames de nous joindre au cercle qui se forma autour de ce mets, digne de Gargantua. :

Il nous fallut, comme chez Bou-Allem, dépecer la bête avec nos doigts; chacun en arracha un morceau à sa guise, d'abord avec un peu de répugnance; puis, poussés par une faim de Cannibales, nous fimes sur le mouton une véritable curée. Je ne sais si ce

fut en raison des dispositions que nous apportämes à ce repas; mais tous les convives se récrièrent qu'ils n'avaient jamais rien mangé d'aussi bon que ce mouton rôti.

Lorsque nous eûmes pris sur l'animal les morceaux les plus délicats, le cuisinier nous offrit de nous présenter le second. Sur notre refus, il nous servit la volaille rôtie, à laquelle nous fimes encore beaucoup d'honneur, puis, délaissant les ragoûts au piment et le couscoussou, qui exhalait une forte odeur de beurre rance, nous nous dédommageàimes de la privation du pain pendant le repas, en savourant d'excellents petits gâteaux.

La réception del'Agha des Beni-Menasser avait vraiment quelque chose de princier. Pour l’en remercier, je lui proposai de donner une petite séance devant nos nombreux spectateurs. Ces admirateurs passionnés n'avaient pu se résoudre à quitter la place qu'ils occupaient à notre arrivée, et ils avaient assisté de loin à notre repas.

Sur l’ordre de leur chef, ils se rapprochèrent en resserrant leur cercle autour de moi. Le capitaine voulut bien me servir d’interprète, et grâce à lui, je pus exécuter une douzaine de mes meilleurs tours. L'effet produit sur ces imaginations superstitieuses fut tel qu'il me fut impossible de continuer; chacun s’enfuyait à mon approche. Ben-Amara, nous assura

qu'ils me prenaient paur le Diable, mais que si j'avais porté le costume mahométan, ils se seraient au contraire prosternés devant moi comme devant un envoyé de Dieu. ‘

En revenant à Milianah, le capitaine, pour couronner cette charmante journée de plaisirs, nous donna le spectacle d’une chasse dans laquelle les Arabes prirent à la course de leurs chevaux des lièvres et des perdrix, sans tirer un seul coup de fusil.

Le jour suivant, nous primes congé de M. Bourseret et de son excellente mère. Nous nous dirigeimes sur Alger, mais non plus par les chemins de traverse, Car nous avions assez d’une seule excursion à travers le D’jendel, et nous aspirions maintenant après une locomotion plus douce. Ces sortes de parties de plaisir, qui ne sont en réalité que des parties de fatigue, peuvent être agréables tout au plus une fois, et ne servent qu'à raviver dans notre esprit inconstant la jouissance du bien-être et du confortable que nous avons volontairement quittés. Nous primes la diligence qui nous conduisit. à la métropole de l'Algérie, et cette fois, nous appréciâmes tout l’avantage de ce mode de transport.

Le bateau l’Aleæandre, qui nous avait amenés de France, partait le surlendemain de notre arrivée. J'eus deux jours pour faire mes adieux et adresser

mes remerciements à toutes les personnes qui m'avaient montré de la bienveillance, et j'eus fort à faire. J'aurais infiniment de plaisir aujourd'hui à adresser encore à chacune d'elles mon bon souvenir, mais je suis retenu par la crainte de paraître ingrat en faisant quelque omission involontaire. Je ne puis résister, toutefois, au désir de témoigner au maire d'Alger, M. de Guiroye, toute ma reconnaissance pour son affable réception, ainsi que pour l’énergique et bienveillant appui qu'il m'a prêté lors de mes petites misères avec l'administration théâtrale.

En quittant Alger, j'eus la satisfaction d'être conduit à bord par deux officiers distingués, dont je ne saurais jamais assez reconnaitre les bontés. Le colonel, chef d'état-major de la marine, M. Pallu du Pare, et M. le colonel de Neveu ne me quittèrent que lorsque les premiers coups de la machine commencèrent à ébranler le steamer. Ces Messieurs furent les derniers dont je pressai la main sur le littoral africain.

Si j'écrivais mes impressions de voyage, j'aurais encore beaucoup à raconter avant d'arriver à mon ermitage de Saint-Gervais; mais je me rappelle que dans le titre de mon ouvrage j'ai promis des confidences ayant trait à ma vie d'artiste; je dois donc écarter de mon récit tout événement de la vie commune.

Un temps affreux sur mer, une tourmente à la hauteur des Pyrénées, la mort vingt fois devant nous seraient des événements aussi terribles qu'intéressants à raconter. Mais combien de fois ces émouvants épisodes qui, du reste, se ressemblent tous, n'ont-ils pas été déjà dépeints par des plumes beaucoup plus habiles que la mienne; la description que j'en pourrais faire n’aurait donc auçun caractère de nouveauté. Je me contenterai de donner un sommaire de ce malheureux voyage.

Une tempête nous surprend dans le golfe de Lyon; nos machines sont démontées. Notre bâtiment , ballotté par les vents pendant neuf Jours, est enfin jeté sur les côtes d'Espagne. Nous parvenons à nous diriger sur le port de Barcelone; mais les autorités nous en refusent l'entrée, parce que nous n'avons pas de passeports pour l'Espagne. Nous côtoyons, par un temps épouvantable, cette terre inhospitalière et nous gagnons enfin Rosas, petit port, dans lequel nous nous mettons à l'abri de la tourmente.

Je quitte alors le bateau , et je traverse les Pyrénées en tartane. Un ouragan, résultat de la tempête sur mer, menace à chaque instant de nous précipiter dans des fondrières. Nous atteignons heureuse. ment la France, puis Marseille, où je dois acquitter une promesse faite, lors mon premier passage, aux directeurs du Grand-Théâtre.

Je fus en vérité bien dédommagé des tourments et des fatigues de mon.voyage. Les Marseillais se montrèrent envers moi d'une bienveillance si grande, que ces dernières représentations resteront toujours dans mon souvenir comme les plus applaudies que j'aie jamais données. Je ne pouvais faire plus solennellement mes adieux d'artiste au public. Je me hâtai de retourner à Saint-Gervais.

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