‹ Confidences d'un prestidigitateurChapitre 8 sur 36 · PHYSIONOMIE DU BANQUISTE-ESCAMOTEUR · texte numérisé non relu

PHYSIONOMIE DU BANQUISTE-ESCAMOTEUR

Le Directeur de théâtre et l'escamoteur. — Le plus rusé n'est pas celui qu'on pense. — Comment on amorce le public. — Baraque. — Parade. -— Brillant discours. — Entrée. — Les allumeurs. — Séance. — Intermèdes du pitre. — Les calembours. — La manche. — Scène d'intérieur. — Apologie de l'eau d’aff. — Un tour d'Outre-Manche. — Un diner de séduction. — Bons mots. — Jngeniosité du | pitre. — Un sac plein de pièces d'or.

Je connais toutes les banques excepté la Banque de France.

(Bilboquer, les Saltimbanques\,

Je ne puis me dispenser, au commencement de ce chapitre, de donner l’étymologie du mot Banquiste et sa véritable signification, car ce serait en vain qu'on les chercherait dans le dictionnaire de l’Académie. Je vais humblement suppléer à cette omission.

Le mot saltimbanque vient de trois mots italiens, saltare in banco, sauter sur un banc. Cette dénomination qui s’appliqua d’abord aux sauteurs, s’étendit ensuite aux bateleurs ou faiseurs de tours de force, et enfin, par assimiliation, à tous ceux qui abusaient

de la crédulité publique.

Le fréquent usage que l'on faisait de ce mot, ayant fait comprendre la nécessité d’en abréger la longueur, on se contenta des deux dernières syllabes, et dé banque dériva tout naturellement le mot banquiste, qui signifie à la fois l'individu qui fait sa profession de la banque, et celui qui cherche à faire des dupes à l’aide de promesses mensongères. Le premier se trouve sur la place publique, le second s’épanouit dans la réclame.

La grande variété des banquistes et les moyens divers dont ils font usage, ont dû nécessairement amener la création d’une hiérarchie ; aussi dit-on, la haute banque, la banque, et la basse banque, comme on dit l'aristocratie, la bourgeoisie et le prolétariat.

Du reste, il y a des banquistes dans toutes les positions sociales, tous membres de la même famille, exploitant avec plus ou moins d’habileté la crédulité publique, sur un des nombreux échelons du charlatanisme. Quelques-uns arrivent à la fortune et quelquefois même à la gloire; quelques autres, et c’est

MYSTÈRES ET CONFIDENUES. 4103

le plus grand nombre, ne parviennent qu’à la médiocrité, sorte de vestibule d’un vaste hôtel, où s'éteint l'auréole des talents incompris et des capacités malheureuses.

Cette explication donnée, j’entre en matière, en prenant le banquiste au moment, où, arrivant dans une ville, ilse prépare à donner ses représentations.

Le premier soin du banquiste, après les informations indispensables sur l'emplacement de sa salle de spectacle, est d’aller demander la permission à Monsieur le Maire. C’est d’ailleurs une pure formalité ; pourvu qu'il possède des papiers en règle et que dans la nature du spectacle il n’y ait rien qni puisse offenser les mœurs ou troubler la tranquillité publique , la permission lui est toujours accordée. Aussi n'est-ce pas le Maire qui l'inquiète, mais bien plutôt le directeur du théâtre et le percepteur du droit des indigents. « Voilà l’objet de ses plus vives préoccupations. » |

En effet, il ne s’agit pour lui de rien moins que de voir-prélever sur la recette brute vingt-cinq pour cent pour le Directeur, et douze et demi pour cent pour les pauvres; total, trente-sept et demi pour cent. Il est vrai que ces deux pouvoirs, dans le but d'économiser le contrôleur qui, d'ordinaire est placé par eux à la porte du spectacle, ont cou-

tume de traiter à forfait avec les artistes de second ordre, auxquels ils font ce qu'on appelle une cote mal taillée. Notre homme sait cela ; aussi que de finesses, que de ruses n’apporte-t-1il pas dans cette transaction |

« Monsieur, me disait un jour un de ces banquistes, j'ai entendu parler des diplomates ; je veux croire qu’ils ont quelques moyens, mais je voudrais voir comment le plus fin d’entre eux se tirerait de la petite comédie qu’il nous faut jouer pour obtenir des concessions de nos deux suzerains. Voyez-vous, ce n’est pas pour faire mon propre éloge, ce qui est le fait d’un petit esprit, mais vous payeriez pour me voir jouer mon rôle de pauvre diable.

« Il est bon de vous dire que j'ai un costume complet et spécial pour la circonstance : habit vert-pomme d’une coupe fabuleuse ; gilet jaune enjolivé de boutons, moitié de livrée, moitié d’habillement militaire ; pantalon écourté ; sous-pieds démesurés ; escarpins un peu éculés, mais bien cirés, et bas blancs ; plus, un large morceau de mérinos bleu croisé sur ma poitrine'en guise de cravate, et fixé par une épingle noire enrichie d’une petite boule rouge en cire à cacheter. Enfin, pour compléter l’accoutrement, mon chef est orné, été comme hiver, d’un feutre gris tirant

fortement au jaune, et duquel s'échappe une énorme mèche de cheveux qui me retombe négligemment sur le front. |

« Vous comprenez qu'il serait maladroit de porter piteusement un pareil costume. J'affecte donc des airs de modeste fierté, qui doivent laisser croire que J'ai sur le dos la fine fleur de ma toilette. Différent en cela de mes confrères inintelligents, qui se présentent en habit noir pour pleurer misère, moi, je fais un grand étalage de mon talent et de l'effet que je dois produire; je parle en style relevé de l'intérêt qu’inspire ma séance, ayant soin seulement de lâcher au milieu de mes plus belles phrases des cuirs à faire rougir un maçon; enfin, comme preuve de ma dextérité, je tire une muscade du nez de mon directeur. » — Mais, dis-je, il me semble que vous gâtez

votre affaire en vous faisant ainsi valoir !

« C’est ce qui vous trompe, mon cher Monsieur ; le directeur ne voit en moi qu’un vantard maladroit, négligeant ses intérêts pour satisfaire son amour-propre, et il a hâte de se débarrasser d’un hâbleur importun.

« — Allons, mon brave, me dit-il, assez comme cela, vous me donnerez cinquante francs par soirée.

« Ace mot de cinquante francs, je recule d’un

pas, les veux effarés, la bouche béante : Plaît-il Monsieur ? cinquante francs ? et pourquoi faire ? «a — Comment, pourquoi faire? mais comme perception à forfait, et en vous demandant cette bagatelle, je crois être très raisonnable.

« C'est alors l'instant pour moi de prendre le ton piteux et de renouveler le fameux dialogue entre Robert-Macaire et Bertrand ; vous le connaissez peut-être ? en tous cas, je vais vous le rappeler.

« Robert-Macaire a besoin d'argent : il s’adresse à son fidèle compagnon.

«a — Bertrand, prête-moi soixante francs cinquante centimes ?

« — Hélas ! vous savez bien, Monsieur, que je ne les ai pas.

« — Hé bien ! alors, prête-moi vingt francs et tu me devras le reste.

« — Malheureusement, vous me couperiez en quatre, que je pourrais encore moins vous les donner.

« — Tu le fais donc exprès, misérable ? il faut cependant en finir. Voyons, je veux bien me contenter de dix francs.

« — Et moi aussi, je m'en contenterais bien; mais je n’ai pas d'argent ce qui m'en tiendrait dans l'œil.

« — Allons, tiens, je suis bon prince, .puisque tu ne peux pas me prêter d'argent, prête-moi tes bottes.

« Continuant donc ma séance d’ébahissement : Cinquante francs par soirée! Monsieur ; cinquante francs! Mais vous n’y pensez pas ; cinquante francs ! mais si je les avais, je ne jouerais que dans une quinzaine , et pendant tout ce temps je ferais la noce à mort. Allons, Monsieur, c'est sans doute une plaisanterie; moi, je vais vous faire une proposition sérieuse; assurez-moi dix francs par soirée et je vous abandonne le reste. « Le coup porte presque toujours, et, après quelques débats dans ce genre, il est rare que je sorte de la conférence sans emporter une autorisation signée, timbrée et paraphée, qui m'autorise à donner des séances, à raison de cinq francs de droits par représentation pour le directeur, et de deux francs pour les pauvres. Je pars en gémissant, et le Directeur a presque regret de sa dureté envers moi.

« La farce est jouée ; je rentre au plus vite chez moi; je quitte mon costume de circonstance pour des vêtements plus convenables ; je me décore de ma chaine d’or, de mes breloques et de mes bijoux ; puis je vais faire disposer mon théâtre, commander mes affiches, mes circulaires, etc.

« Enfn ma première représentation est annoncée; il ne me reste plus qu’à stimuler la curiosité publique.

« Les grands artistes, pour qui tout est rose dans la vie, n’ont qu’à se présenter pour être sûrs de voir la foule accourir à l'envi. Leur réputation a devancé leur arrivée; mais le malheureux banquiste est obligé de faire chaque fois son nom dans toutes les villes où il s'arrête, et ce n'est pas une petite affaire, je vous assure. Il nous faut encore employer bien des petites ficelles pour obtenir ce résultat. Moi qui vous parle, je me rends par exemple dans le meilleur café de la ville, je prends un verre d’absinthe ou d’eaude vie, souvent l’un et l’autre, et je remets au garçon pour se payer une pièce de deux francs, que j'escamote en la faisant habilement glisser entre ses doigts.

« Le garçon se récrie, assurant qu’il n’a rien reçu; je soutiens le contraire ; on fait cercle autour de nous ; je recommence la mystification ; on rit; enfin je lui remets réellement la pièce, et lorsqu'il me rapporte la monnaie : c’est bon, lui dis-je, gardez cela pour boire.

« L’attention est attirée par cette genérosité. Quittant alors l’incognito, j'annonce que je suis le célèbre prestidigitateur M... et qu'à la de-

mande de quelques familles, j'ai bien voulu consentir à m'arrêter dans la ville, mais que je ne pourrai donner qu’un petit nombre de représentations, parce que je suis attendu avec impatience dans plusieurs villes importantes. Ensuite, je saisis un jeu de cartes et je donne un échantillon de mon savoir-faire. Le plus souvent, ces tours sont meilleurs que ceux de ma séance, mais qu’importe? le plus difficile (et je le sais par expérience) ce n'est pas d’amuser le public quand une fois ik est entré au spectacle, c’est de l'y faire venir. « Ma petite séance terminée, je vais la renouveler dans un café voisin, puis dans un autre, jusqu'au dernier, sans autre variante que celle d’omettre la libéralité au garçon, qui finirait par devenir onéreuse. »

Le banquiste nes’en tient pas là. Les démarches,

les ruses, les petits moyens qu'il emploie pour attirer sur lui l’attention du public et le faire sortir de son apathie et de son indifférence, fourniraient matière à un gros volume qui ne serait pas des moins intéressants. Il suffira de citer l’une des manœuvres les plus usitées de notre mdustriel, pour donner une idée de son habileté.

Il débite et fait circuler par tous les moyens de

publicité dont il peut disposer, une ou plusieurs de ces fables qui s'appliquent aisément à quiconque

veut se les approprier. Il y a au moins un siècle que chaque escamoteur s’en sert sans les user, tant est simple et facile la crédulité publique. Depuis Pinetti, qui a créé ce genre, ce sont les mêmes couleurs, les mêmes histoires sans additions ni retouches. Elles sont absurdes, imcroyables,

Mais on trouve pourtant, quoi qu'on en puisse dire, Des badauds pour y croire et des sots pour en rire.

C’est d’abord l’histoire si rebattue du commissaire de police ou du gendarme, selon la localité. Une montre est volée : grande rumeur ; la justice arrive pour saisir le coupable. On cherche, on ne découvre rien ; enfin, après mille investigations infructueuses, et au grand ébahissement de l’assemblée, la montre se retrouve dans la poche de l’autorité.

Une autre fois, c’est une autre mystification. Des couteaux et des fourchettes sont avalés, à table d'hôte, en présence d’un Anglais possédé d’un spleen qui doit le conduire au tombeau, et l'Anglais se trouve parfaitement guéri, tant est grande sa stupéfaction devant le repas métallique de l’escamoteur.

Un autré jour, c'est un moine devant lequel le banquiste se coupe la tête, qui roule ensanglantée sur le carreau et qui poursuit le religieux jusqu’à ce qu'il ait déserté la chambre qu'il partageait avec le sorcier.

Et l’histoire des œufs que j'allais oublier et qui est certainement une des plus populaires! Bosco n'oublie jamais d’en faire précéder son arrivée. L’escamoteur, dit le conte, s'approche d'une marchande d'œufs, lui demande s'ils sont frais, en casse un pour s’en assurer, et y trouve une pièce d’or. La marchande crédule, persuadée que ses œufs ont été pondus par une poule aux œufs d’or, refuse de vendre sa marchandise, qu’elle se hâte d'aller casser en cachette. On comprend le reste de l'aventure : les œufs n’ont produit qu’une gigantesque omelette.

Ces histoires sont toujours supposées véritables ; et pourtant, outre que certaines d’entre elles présenteraient des moyens d'exécution fort difficiles, pour ne pas dire impossibles, il faudrait chaque fois pour la mise en scène trouver des personnages complaisants et crédules : commissaires sans malice, Anglais attaqués de spleen, moines superstitieux, etc. Le banquiste ne s'inquiète pas de ce détail.

Aureste, ce n’est pas seulement en France que ces contes trouvent accès à la crédulité publique. En voici pour preuve une petite histoire que m'a racontée un journaliste de Berlin, qui la tenait du héros même de l’aventure, un nommé Philadelphie, autrefois fort habile dans ce genre de publications.

Philadelphie se trouvant à Berlin, me dit

l’homme de lettres, fut mandé par le grand Frédéric, qui l’interrogea sur le pouvoir surnaturel qu'on lui attribuait.

L'escamoteur eut la hardiesse de se poser en sorcier. |

— Quelle audace et quelle imposture ! s’écria le Roi.

— Sire, que Votre Majesté daigne m’éprouver ; je suis à ses ordres.

— Monsieur, répondit le Roi, comme je n’aime pas les sorciers et que je ne crois pas à leur pouvoir surnaturel, je les envoie abuser ailleurs la crédulité publique. En conséquence, je vous donne l’ordre de sortir de mon royaume dans les vingtquatre heures. Voyons, ajouta-t-il, comme se parlant à lui-même, quelle heure est-il ?

— Il ne peut être que l'heure qu’il plaira à Votre Majesté, répondit Philadelphie avec une respectueuse assurance, rappelant ainsi le mot célèbre d’un courtisan.

— En vérité, Monsieur ! Faites donc alors qu'il soit deux heures en ce moment.

Ces mots étaient à peine achevés, que la pendule de l'appartement où cette scène se passait, sonna deux heures.

Le Roi se retourna vivement, et, saisissant le cordon d’une sonnette, 1l l’agita violemment. Un domestique parut,

— Qu'on prenne note de l'heure exacte de toutes les pendules du château, dit le monarque, et qu’on me la fasse connaître immédiatement.

Quelques instants après, le domestique revint: il était deux heures partout.

Le Roi philosophe devait se reconnaître vaincu. Néanmoins il confirma son arrêt, et congédia Philadelphie avec ordre de sortir de Berlin dans les vingt-quatre heures.

Pour s'assurer que cet ordre serait ponctuellement exécuté, Frédéric fit placer à chacune des portes de la ville un agent pour noter l'heure où l’escamoteur partirait.

Le lendemain, les différents rapports constatèrent que Philadelphie était passé, à la même heure, par toutes les portes de la capitale.

Voici, pour terminer, un conte du même auteur, que je me décide encore à raconter, en raison de son originalité.

Le fait est censé se passer à Dantzig.

Philadelphie donnant, un jour, une représentation dans cette ville, demande, dans le courant de la séance, à emprunter un jeune enfant pour un tour qu'il se propose d'exécuter. Une mère lui confie le sien. |

Philadelphie n’a pas plus tôt l'enfant entre les mains que, s’armant d’un long coutelas, il coupe

en mille pièces l’innocente créature, la hache bien menu, en fait des boulettes, qu'il offre au public et quisont trouvées excellentes ; tout cela bienentendu, à la grande désolation de la pauvre mère.

De toutes ces boulettes il n’en reste plus que deux, tant les spectateurs se sont montrés friands de ce mets d’antropophage. L'escamoteur les prend dans ses mains, les réchauffe, et tout aussitôt paraissent entre ses bras deux enfants identiquement semblables. |

Grand est l'embarras de la mère. De ces deux enfants lequel est le sien? Est-ce celui de droite ? est-ce celui de gauche? elle ne saurait le dire. ‘La voix du sang parle à son cœur avec les mêmes accents. N’écoutant plus alors que cet infaillible guide, la tendre mère, ivre de joie et de bonheur, se précipite vers sa double progéniture et étreint les deux enfants dans ses bras.

L'histoire ajoute que la police voyant dans ce tour un moyen anti-naturel de reproduction de l’espèce humaine, fit défense à l’escamoteur de le res commencer.

Quelque absurdes que soient ces fables, il n’en est pas moins vrai que, toutes, elles ont trouvé des auditeurs naïfs et crédules qui, ne se contentant pas d’y ajouter foi, s’en sont faits les chauds propagateurs, sans se douter que, pendant ce temps, l'es-

<amoteur se frottait les mains, riait dans sa barbe, et s’applaudissait de la réussite de sa mystification.

Cette publicité préparatoire a eu un double but : le banquiste s'est fait connaitre, et il a pu juger déjà par quelques renseignements pris auprès: de ses admirateurs, de l'importance qu'il doit donner à sa baraque.

Il s'adresse alors à un entrepreneur spécial pour la construction de ces monuments éphémères, et fait avec lui un marché, soit à forfait, soit à participation. Si c’est à forfait, le banquiste peut avoir une belle et grande loge pour douze ou quinze cents francs. Dans l’autre cas, l'entrepreneur se paye par une participation à la recette. Ce dernier moyen s'emploie le plus souvent pour les baraques d’un prix modique, et est fort chanceux pour le spéculateur.

Le temple de magie une fois terminé, on voit se prélasser sur les murs de la ville des affiches gigantesques, où l’emphase du style le dispute à l'éclat des couleurs ; le banquiste s’y intitule le premier physicien de France, d'Angleterre ou de tout autre pays, la contrée ne faisant rien à l'affaire. Il prend le titre de membre correspondant de plusieurs Sociétés savantes, ce qui ne l'empêche pas de se servir agréablement des liaisons les plus pittoresques et de cultiver en grand le pataquès. Dans son appel à la curio-

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sité publique, il donne une longue nomenclature des prodiges qu’il doit opérer, et ne manque jamais de terminer par cette phrase aussi philanthropique que sacramentelle : Malgré l'attrait de cette brillante représentation, le prix des places ne sera pas augmené.

Enfin le jour dela représentation est arrivé; les musiciens ont revêtu les défroques de hussards, de lanciers ou de cuirassiers; le pître a peigné sa perruque de filasse, rapproprié sa grosse tête de carton, passé le tripoli sur le porte-voix ; le magicien, drapé dans - sa magnifique robe de velours noir, brillantée d’or et d'argent sous forme de caractères cabalistiques, se promène gravement de long en large sur lestrade de la parade, pour éblouir les spectateurs de l’éclat de son costume, dont nul détail n'échappe à leurs yeux étonnés. Tout le personnel est à son poste; chacun vient faire acte de présence: femmes, enfants, domestiques, tous sont rangés sur la balustrade, suivant leur taille et la richesse de leur costume.

Les musiciens attaquent vigoureusement un air de galop ou de polka, et soufflent de toute la force de leurs poumons. C’est là surtout leur grand mérite. De mesure, d'harmonie, ils n’en tiennent compte ; il faut, avant tout, que les vibrations de leurs instruments luttent avec succès contre les éclats du tam-tam et les mugissements de la grosse

caisse. Le bruit est assourdissant, mais qu'importe? le but que se propose ce genre d'orchestre n’est pas de charmer l'oreille, mais d'appeler les spectateurs, et plus le vacarme est grand, plus il vient de monde. Cependant le magicien fait un geste, et tous ces sons discordants cessent comme par enchantement. Le front ceint d’un bandeau de cuivre doré, la tête haute, le poing sur la hanche, il se campe fièrement devant la galerie. Il va parler.

La foule avide s'approche, se serre; c’est à qui sera le plus favorablement placé pour entendre. Enfin, le banquiste laisse tomber majestueusement de ses lèvres le boniment qui doit persuader, convaincre, entraîner. Ardente improvisation, préparée de longue main et souvent revue et corrigée par l’usage, le boniment doit atteindre les dernières limites de l’éloquence, éblouir le public par un étalage de phrases sonores et emphatiques'; on va en juger. — Messieurs, dit-il, la tête renversée de manière à laisser flotter ses longs cheveux, en vous pressant ainsi autour de moi, vous n’attendez pas sans doute un discours d'avocat. A quoi bon? Il ne servirait qu’à vous inspirer la crainte d’être trompés par un pompeux verbiage. Je viens au contraire vous parler le langage simple et naturel de la franchise. La simplicité, Messieurs, ne l'oubliez pas, la simplicité est la sœur jumelle de la modestie, et la modestie est le plus bel apanage du talent.

D'ailleurs, est-il besoin de tant de paroles pour vous rappeler que je suis le premier physicien de France, titre que m'ont accordé les différentes sociétés savantes dont je suis le représentant ; titre que le public a bien voulu sanctionner par une longue vogue ?.. [1 ne m’appartient pas de contredire l'opinion publique, je la respecte, et m'incline devant son jugement (Il salue respectueusement ).

— Messieurs (ici l’orateur, qui insensiblement a repris sa position verticale, se rejette brusquement en arrière, et relève les coins de sa bouche d’un air profondément dédaigneux), Messieurs, j'ai des confrères, on le sait; mais ce que l’on sait aussi, c’est que je n’ai point de rivaux. Je ne chercherai donc point à déprécier ces êtres disgraciés de la nature. Les infortunés souffrent assez déjà de ma supériorité qui les écrase. Respect au courage malheureux ! a dit le grand homme (Il fait de la main le salut militaire).

— Mais que verra-t-on chez vous? allez-vous me demander.

— Ce que vous verrez, Messieurs, c'est ce qui n’a pas de précédent et n'aura jamais d'imitation. Ce que vous verrez, ce sont des merveilles, des impossibilités, des miracles enfin ! Le détail en est indescriptible. Je vous dirai seulement : entrez, et vous serez ivres de joie, transportés d’admiration, abasourdis.

— Mais, Messieurs, si par impossible, entendezvous, par impossible? une personne, en sortant, pouvait dire qu'elle n’est pas dans le ravissement, dans l’extase; si vous ne l’entendiez pas s’écrier que rien n’est comparable à ma séance (larmes dans la voix) ; oh! alors, alors, vous me verriez me couvrir la tête de cendres, me courber en gémissant sous le poids de ce jugement souverain, et renoncer pour toujours à cet art merveilleux auquel je dois ma gloire.

(La figure du banquiste se rassérène). Mais non, Messieurs, non, mille fois non! cela ne peut pas être, cela ne sera pas! Et ceux qui n'auront pu trouver de place pour cette représentation, en entendant du dehors les bravos et les trépignements de mes spectateurs, jugeront de leur degré d’admiration.

(Puis d’un air paterne et bienveillant) : Je vous vois craintifs et inquiets. La cause de cette crainte, de cette inquiétude, je la connais, Messieurs. Quel peut être, dites-vous, le prix des places d’une pareille séance ?

Le croiriez vous? Ce prix, pour lequel la philanthropie m'a inspiré; ce prix, mis à la portée de tout le monde; ce prixenfin, qui n’estpas la centième partie de ce qu'il devrait être ; est-ce vingt francs ? non; dix francs? non; cinq francs? non; deux

“francs ? non. Ce n’est pas même un franc; tenez, c’est la simple bagatelle, le faible déboursé, la modidique rétribution de soixante-quinze centimes (quinze sous) les premières, et trente centimes (six sous) les secondes. Messieurs les militaires et les enfants non gradés ne paient que demi-place, et tout le monde est commodément assis.

A ces mots, le magicien saisit vivement le portevoix que lui présente le pître, et, mettant à profit la force de ses poumons de stentor, il vocifère dans son immense cornet cet invariable refrain : Entrez | Entrez ! Entrez ! Les veines de sa figure se gonflent sous ces efforts prolongés ; les veux lui sortent de la tête: ce n’est plus le grand Cophte, c’est le marchand d’orviétan qui a déposé sa dignité temporaire pour appeler les gros sous. La grosse caisse et les musiciens luttent de tapage, sur un air guerrier qui doit stimuler les spectateurs.

Cependant la foule reste en suspens et hésite à gravir l’estrade ; personne n'ose donner l'exemple.

Le fait est prévu. Aux derniers mots du boniment, six ou huit allumeurs' saisissent la réplique, et, se précipitant vers le bureau, entraînent la foule sur leurs pas. A peine entrés, ils s’esquivent par

! Compères.

une porte de derrière pratiquée à cet usage, et reviennent faire une seconde fournée, poussant, coudoyant les retardataires indécis ; ils recommencent ce fatiguant manége trois fois, quatre fois, jusqu’à ce qu'enfin ils en soient réduits à n’avoir plus à bousculer qu’eux-mêmes.

La salle est comble, le public y est pressé, foulé, entassé, On a bien un peu maugréé contre les derniers venus, qu'un plaçeur intelligent à fait entrer comme des coins sur les bancs déjà beaucoup trop pleins, mais les récriminations cessent, lorsque s’allument les quinquets de la rampe et que les musiciens, rentrant de la parade, viennent se ranger près de la scène, et font le simulacre d'accorder leurs instruments.

Après quelques minutes d'attente, on entend un coup de sonnette et le rideau se lève. Tous les re gards se portent vers la scène et sont un instant aveuglés par la luxuriante prodigalité de lumières, accompagnement obligé de ces sortes de séances. Que les temps sont changés! Autrefois, c'était par son adresse que l’escamoteur cherchait à éblouir, aujourd'hui, c’est avec des rayons lumineux qu’il produit ce résultat. La raison en est toute simple : plus il y a de lumières, moins on y voit.

Pourtant la vue se familiarise peu à peu avec cette magnifique illumination et parvient à distinguer les

différents accessoires et instruments du magicien. Sur le devant, se dressent des tables couvertes de tapis en velours... de coton garnis de riches ornements en papier doré. C'est là que doivent se passer les opérations de la magie. Au fond, s'élève un énorme gradin, où sont rangés symétriquement une multitude d'appareils en fer-blanc verni , et séparés par des flambeaux garnis de bougies.

L'escamoteur n'a pas encore paru. II laisse le public contempler à loisir son brillant pallas ‘, et ce n’est que quelques minutes après le lever du rideau, qu'il se décide à paraître, afin de ne pas perdre l'effet de son entrée par une admiration partagée.

Il'entre gravement, comme doit faire un homme constamment absorbé dans les abstractions d’une science occulte. Son costume est le même que celui qui a déjà fasciné les yeux du public de la parade; mais, comme une fois sur la scène il se trouve chez lui, il use de la liberté que l’on prend généralement dans son cabinet de travail : il dépouille le cothurne pailleté, qu’il remplace par de simples pantoufles brodées. Sans en être pour cela moins majestueux, ils’avance vers le publie, et lui fait un digne et respectueux salut. |

Il règne dans l'assemblée un silence si profond,

* Exposition.

qu'on entendrait aisément une araignée ourdir la trame de sa toile; on respire à peine. Que de jolies choses n’a-t-on pas le droit d'attendre d’un homme qui manie si habilement la parole! Mais, à désenchantement! tout-à-l'heure le brillant orateur débitait un boniment appris de longue date ; maintenant que son réservoir d’éloquence est épuisé, il se trainera dans le terre-à-terre d’une conversation improvisée selon les exigences du moment.

— Messieurs et Dames, dit-il avec un curieux mélange de bonhomie et d'assurance, je vais commencer ma séance sans phrases et sans manières. Tenez, ajoute-t-il en saisissant un lapin par les oreilles et le tenant suspendu au-dessus de sa table, vous n'avez peut-être jamais vu pondre des œufs par un lapin. Ce n’est pas ordinairement son état. Mais le lapin que je vous présente est un lapin savant, qui non-seulement pond des œufs, mais encore sait reconnaître la personne la plus sentimentale de la société. Si c’est un Monsieur, je lui ferai dire (à mon lapin bien entendu) combien de fois il a engagé son cœur. Oh! mais il ne faut pas rougir pour cela, Monsieur. Ce n’est pas à vous que je m'adresse (l'escamoteur, avec la main qui lui reste libre, montre un Monsieur dont la tête est radicalement dégarnie de ses cheveux). Je ferai dire encore à mon lapin le nom et l’âge des personnes auxquel-

les il a donné son affection, etc., etc... Je continuerai par le sac aux œufs et par le jeu des gobelets ; j'exécuterai ensuite le voyage de papa Lapin et de cousin Pigeon ; et 'l’escamoteur d’énumérer emphatiquement son programme.

Cependant, le malheureux la pin, fatigué de la barbare suspension à laquelle il est condamné, cherche vainement un point d'appui pour mettre un terme à son supplice. Enfin son maître commence l'opération sur le corps amaigri de ce pauvre souffre-douleur ; ille manipule, le refoule, le presse, l’étire dans toute sa longueur, et parvient à en sortir un œuf qu'il présente triomphalement, et dont il fait remarquer la grosseur. Cela terminé, il s'incline pour recevoir le tribut d’éloges que mérite un si beau tour.

Les allumeurs de la parade ont changé d'emploi ; leur rôle consiste actuellement à provoquer, à entrainer les applaudissements ; mais le public reste froid, se tait et se réserve pour une meilleure occasion.

Le piître prend la parole et, faisant le geste d’applaudir :

— Voyons, Messieurs, dit-il, un peu de courage, cela coûte si peu; et puis, voyez-vous, ça fait bon effet pour le dehors. Nous vous en saurons bon gré.

— Maintenant un autre exercice, dit l’escamoteur, en présentant un petit sac en toile à matelas. Nous allons passer au tour du sac au œufs, que l’on appelle aussi la poule invisible. Cot, cot, cot, codek ! Entendez-vous, Messieurs? la voilà déjà qui commence à pondre. Cot, cot, cot, codek! continue incessamment le banquiste, en froissant, tordant et foulant aux pieds son sac, d’où cependant il finit par tirer un œuf. Cette opération se recommence une douzaine de fois, avec les mêmes imitations du cri de la poule et le même boniment. Le public applaudit, car le tour, bien que disgracieux, est très étonnant.

L’escamoteur laisse ensuite son piître débiter quelques fariboles sous forme d’intermède, tandis que luimême exhibe les accessoires du tour suivant. Il pose sur une table trois gobelets de cuivre, une baguette, des muscades, relève ses manches et met ses bras à nu. Ces préparatifs achevés, il s'avance sournoisement derrière son artiste, et, d’un geste usité en pareille circonstance, il lui coupe impérieusement la parole.

— Messieurs et Dames, dit-il alors, vous avez vu peut-être bien des escamoteurs ; eh bien! je puis dire sans vanité comme sans crainte d’être démenti, que le plus fort d’entre eux ne me va pas au tendon d'Achille.

— Tenez, Messieurs, voici trois gobelets : le premier s'appelle passe; le second, surpasse; le troisième, contrepasse. . ... Le voilà.

L’escamoteur, par une habile manipulation, feint de faire passer ses gobelets à travers l’un l’autre; après quoi, saisissant un de ces instruments de chaque main, il les fait choquer ensemble tout en frappant la table à coups redoublés. Cela produit une musique ou plutôt un roulement des plus discordants, mais on sait que le joueur de gobelets n’est sobre ni de bruit ni de gestes ; il appelle cela jeter de la poudre aux yeux.

Pour compléter ce préambule l’escamoteur fait l'historique de la baguette magique, dite bâton de Jacob, et 1] commence les tours de passe-passe.

Les muscades sortent de la baguette, passent à travers les gobelets, montent dessus, redescendent dessous, vont à droite, à gauche, grossissent, changent de couleur et finissent par se multiplier à l'infini. L'escamoteur produit toutes ces illusions en faisant vingt fois remarquer que ses manches sont retroussées, comme si l'on ignorait que les manches n’ont rien à faire avec les tours de gobelets.

Nouvel intermède du piître, nouvelle interruption de son discours par le même geste de son maître.

On passe au tour de papa Lapin et cousin Pigeon. Ceci est une affaire de boîtes à double fond.

Le premier des deux acteurs se met dans une boîte, le second dans une autre, et, lorsqu’après avoir fermé les boîtes, on les ouvre de nouveau, les deux animaux ont pris la place l’un de l’autre. Honneur au ferblantier |

On ne peut pas toujours faire des tours de cette force: à papa Lapin et à cousin Pigeon succèdent donc des tours de moindre importance, tels que la tabatière, dans laquelle des pièces de monnaie entrent invisiblement et d’où elles sortent également sans qu’on ait besoin d'ouvrir la boîte; le gros dé, qui disparaît à commandement; le chapeau rempli de perruques, etc., etc.

Mais la soirée s’avance. L'opérateur a besoin de repos; il suspend le cours de ses expériences, et fait une annonce ainsi CONÇue :

— Messieurs et Dames, vu la longueur du spectacle, nous allons le diviser en deux parties, & seule fin que vous et moi nous puissions nous reposer un instant. Ceci dit, il salue et se retire.

Tout aussitôt l’on entend la voix criarde de la marchande de croquets, d’oranges et de sucre d’orgé. Ce commerce est presque toujours le bénéfice de la femme d’un employé de l'administration. Le vin, la limonade, la bière sont également proposés sur un

autre diapason, et viennent étancher la soif des spectateurs que la chaleur altère.

Cependant le pître, en l’absence de son maitre, monte sur la scène. Il prend un air niais, affecte un mauvais langage, et expose ainsi sa condition et ses affaires de famille.

— Il faut vous dire, Messieurs et Dames, que j'vas me marier à l’encontre d’une épouse que mon p’pa m'a choisie. Dieu de Dieu! j'va-t-i être heureux! j'en frémis de plaisir (il fait le geste de frissonner).

— Cascaret, que m'a dit l’auteur de mes jours,

puisque tu te matrimonises, 1l te faut z'une dot ; or, c'te dot, je ne la z’ai pas. Je la z'aurais, qu'aussi vrai que j'suis ton père, je t’assure que je la garderais pour moi. Malheureusement mon coffre-fort est à sec ; j'ai dépensé pour ton instruction jusqu’à mon dernier rouge liard ; va donc utiliser tes connaissances et en tirer tout le profit que tu pourras, et quand tu auras gagné un bon lopin d’écus, tu reviendras au conjungo. Avant de partir, j'te donne tout ce dont je puis disposer pour le moment : c’est... ma bénédiction.

+ — Et moi j'm'en suis en allé avec une larme à l'œil. J'ai z'eu ben d’la peine à la faire sécher, allez. Ah! oui, que j'en ai evu d'la peine.

Il fait semblant de pleurer, ce qui lui donne l’oc-

casion de s’essuyer les yeux, en se frottant sur sa manche à partir du poignet jusqu’au coude.

- — Me v'là pour le moment engagé ici, comme domestique, inventeur d'esprit et diseur de farces. C’est pas que j'gagne beaucoup chez mon maître, allez; je m’passerais ben de ses générosités ; ça part toujours du pied et ça s'arrête toujours. .... queuque part (il se frotte la partie endolorie).

Le public rit ou ne rit pas ; le pître pour terminer l'effet de son exorde, gonfle l’une de ses joues, sur laquelle il applique un coup de poing, ce qui produit le son d’une vessie que l’on crève, se met à rire bêtement, puis prend subitement un air sérieux :

— Tenez, Messieurs et Dames, dit-il en portant ses doigts à sa bouche pour les mouiller et les faire claquer ensuite (geste qu'il a copié sur son maitre, qui s’en sert chaque fois qu'il s’agit de prendre un objet pour le montrer au public); j'aime mieux m'adresser à vous pour ma dot. J'ai bon espoir en votre . générosité, et puis, voyez-vous, je n’suis pas difficile ; je reçois toutes les pièces, les monacos comme celles de cinq francs ; j'vous dispense seulement des ronds d’ardoise : ça fait une fausse joie, ét ça tient de la place dans ma tirelire.

— J'ai donc à vous dire, Messieurs et Dames, que tous ceux qui me donneront, auront beaucoup de bonheur dans l’année; ils feront tout plein d'héri-

Tu 9

tages ; ils perdront leurs pères et mères et tous leurs oncles à succession, s’ils en ont; les garçons deviendront aussi jolis que moi (il se caresse le menton); les fils se marieront dans l’année; les hommes mariés se remarieront aussi et auront beaucoup d'enfants. Enfin, pour tous mes généreux protecteurs (il parle avec volubité), la probité et la prodigalité de leur parenté en paternité, chassera la perplexité de leur pauvreté, et, selon probabilité, laissera sans prolixité la priorité et la propriété d’une principauté dans sa primauté qui fera leur prospérité à perpétuité. Ainsi-soit-il.

Alors commence l'exercice de la manche‘ .C’estun appel à la bourse du public. Le pitre quitte son ton badin et stimule la générosité, en lançant à droite et à gauche de petites phrases du goût de celles-ci :

— Voyons, Messieurs et Dames, ce sont mes petits profits; ce que vous me donnerez sera très peu pour vous et beaucoup pour moi ; montrez que vous êtes contents de Cascaret. Le moindre cadeau. me fera plaisir. Et la tirelire agitée accompagne ces provocations d’un son plus bruyant qu'argentin.

La récolte est terminée, personne n’a été oublié. Le pitre remonte sur la scène, et après avoir fait ses remerciments au publie :

! Quête,

— Si vous saviez, dit-il, quelle drôle de réflexion que j’faisais tout-à-l'heure, pendant qu'on m'forçait d'accepter de tous côtés. Je réfléchissais que j'suis plus habile que mon maître; oui, plus habile, et.la preuve, c'est que j'viens de faire un tour beaucoup plus agréable qu'aucun de ceux qu'il vous: présentés jusqu'à présent. Vous ne devinez pas ?. …. Non ?..….. Eh bien! le tour que je viens de faire et que je trouve si agréable, c'est le tour de la société. Hein ?..… qu’en dites-vous? en v'Ià un qui est agréable, si j'en juge par moi-même. Il me sernble que Je le ferais bien toute la journée avec le même plaisir,

— Avant de vous quitter, Messieurs et Dames, je veux vous montrer que je n'suis pas ingrat, et, pour vous remercier des petits cadeaux que vous m'avez faits, j'vas vous confier un secret que mon p’pa m'avait confié en me recommandant de ne le dire à personne. Mais comme vous n'êtes pas personne, puisque vous êtes queuqu'un, alors j'vas vous ledire en vous faisant la même recommandation. Voilà :

—Cascaret, que m'a dit mon p’pa, si je ne te donne pas d’argent, j'vas te confier un secret qui fera ta fortune. Ça vaut un million, pas plus que çà. C’est le moyen de faire da linge magnifique avec des vieux chiffons. Ecoute-moi ben, et ne perds pas un mot de mes précieuses paroles.

— J'suis tout ouïe, mon p’pa, que j'dis.

— Comment, tout ouïe ?

— Oui,toutouïe, toutoreille ; je vous écoute, enfin.

:— Ahben!.. voilà donc mon secret. Tu t'-mets d'abord sur le dos une hotte de chiffonnier, et, muni d’un crochet, tu vas ramasser dans tout Paris les vieux linges jetés au coin des bornes. Quand ta hotte est pleine, tu vas la vider dans ta chambre, mais en ayant soin de détourner les yeux. Tout çà, c'est ben simple, comme tu vois. Tu continues ce manége pendant un an, deux ans, trois ans, enfin aussi longtemps que tu le juges à propos, mais toujours sans regarder, car il est de la plus haute importance que tu ignores la quantité de tes loques. Enfin, un beau jour tu ouvres la porte de ta chambre, tu regardes pour la première fois ton lot de vieux linges, et quelle n'est pas ta surprise de voir alors beaucoup de linge d’amassé.

— Ah!...v'là donc du linge damassé pour monter ta maison. Mais, dit-i, que m'dit encore mon p'pa; c'est pas tout. Quand on est marié et à son à-part, on dépense énormément de chandelle et de savon. Eh ben! j’vas te donner aussi le moyen de faire de fameuses provisions de ces comestibles, sans qu'il t'en coûte un monaco. Ecoute-moi ben.

— Une fois dans ton ménage, tu choisis pour aller te promener un soir qu'il fait ben noir, et, note ben ceci, tu as ben soin de laisser toutes les

portes de la maison ouvertes. Quand t'es las de trainer tes chausses, tu reviens chez toi; tu entres tout doucement, tout doucement, pour surprendre ta femme, qui n'a pas encore de chandelle; t’entends ben ?

— Oui, mon p'pa, allez toujours, que j'dis.

— Une fois entré, tu metstes deux mains devant toi pour ne pas te cogner; mais tu sais comment qu’çà arrive dans ce cas là ; la porte qui est ouverte et que tu ne vois pas, passe juste entre tes deux bras, et v'lan, te flanque un coup sur l'œil, mais un coup si rude, que tu en vois trente-six chandelles.

—De suite, sans perdre de tèmps, tu empaquettes tes trois douzaines de chandelles ; après quoi, lu vas vite à la cuisine où se trouve ta femme, et avant de rien lui dire, entends-tu ben, pour la punir d'avoir laissé les portes ouvertes, tu lui flanques . . là.... un savon... première qualité.

— De suite encore tu empaquettes ton savon ; ta femme t'aide pour que çà aille plus vite, et après çà tu te trouves avoir des provisions au moins pour un mois. Quand elles sont épuisées, comme tu connais le moyen de t’en procurer d’autres, tu recommences. Tu vois, c’est pas plus difficile que çà.

Ces jeux de mots, ou tout autres ainsi tirés de longueur, servent de préambule à la présentation d’un recueil de calembours débités, dit le pitre,

par les premiers comiques des théâtres de Paris. Les demandes ne se font pas longtemps attendre,

et pour affriander la pratique, Eascaret fait de temps

en temps quelques citations tirées de son recueil.

Mais que fait le banquiste pendant l’intermède de son pitre? Nous l’avons laissé au moment où il quittait la scène avec la majestueuse gravité d’un augure allant consulter les entrailles des victimes.

Le publie le suit en imagination, et se représente le magicien dans son laboratoire, cherchant dans le travail et la méditation de nouvelles inspirations pour la fin de sa séance. Erreur ! grande erreur ! L'escamoteur a bien d’autres idées. Suivez-mmoi dans la chambre, ou plutôt dans le réduit où il vient de se retirer ; nous y assisterons à une petite scène qui ne manque ni de pittoresque ni d'originalité.

Sur l’un des côtés du théâtre est généralement réservé un espace de quelques mètres entouré de toiles. C’est l'appartement particulier du maitre. La terre, et quelquefois le gazon, quand la nature permet ce luxe, en forment le parquet. Des malles vides, des paquets ‘de vêtements, des accessoires de théâtre, des ustensiles de ménage sont entassés pêle-mêle et composent tout le mobilier : chaises, tables, commode, garde-manger seraient d’un luxe inutile et génant. La saine philosophie du banquiste

sait se passer de ces superfluités et y supplée avec une rare intelligence.

Une femme assise sur le rebord d’un tambour défoncé, un enfant couché sur un sac de vieux linge, un caniche, gardien fidèle de l'établissement, attendent impatiemment la fin de la séance.

Le Daron ‘ entre, et son premier soin est de se dépouiller de son costume de magicien, son premier mot de se plaindre de la chaleur.

— Sacrédié, dit-il à sa femme, en s’essuyant le front avec la manche de sa chemise; quel étouffoir ! J'ai la gorge sèche comme cette peau de tambour. T'as pas quéque chose de rafraichissant? de l'eau d’aff” par exemple ?

L'eau-de-vie est la panacée universelle du banquiste. A-t-il chaud ? de l’eau-de-vie. A-t-il froid? de l'eau-de-vie, Faut-il de la force, du ton, de la gaité? de l’eau-de-vie, toujours de l’eau-de-vie. Elle le rafraichit, le réchauffe, l’exalte, le console de ses peines, lui donne l’aplomb, l’éloquence, l'esprit, les bons mots. Un petit verre de ce baume précieux

! Patron. —[l y a une quarantaine d'années, tous lesescamoteurs, grands etpetits, avaient, pour s'entendre entre eux, un langage qu'ils appelaient le jargue de la banque. L'escamoteur forain a seul conservé cette pittoresqua manière de causer.

3 Eau-de-vie.

ouvre l'appétit, fait faire la digestion; une compresse imbibée de ce remède souverain; guérit la migraine, cicatrise une blessure ; quelques gouttes de cette merveilleuse liqueur ravivent le poli des instruments de cuivre, font friser la moustache, dou: blent le brillant du cirage, et donnent une bonne odeur au linge et à la bouche. L'eau d’aff représente donc tout à la fois les produits les plus divers, comme aussi elle répond aux exigences les plus opposées : pharmacie, parfumerie hygiénique, gastronomie , haute économie domestique et philosophie, tout enfin se trouve dans une bouteille de cette essence divine. Aussi le banquiste veille-t-il avec une sollicitude toute particulière à entretenir sa provision de cet elixir incomparable.

Mais d’impérieux besoins, à chaque instant répétés, ont bientôt épuisé le précieux flacon, et nécessitent de fréquentes visites au marchand de vin. C’est ce qui arrive en ce moment.

— Niberte', répond la femme du Daron à son mari, en mirant la bouteille.

—Comment, plus d'eau d'aff ! Qu'est-ce que cela veut dire? s’écrie le banquiste en fronçant le sourcil ; la rouillarde * était pleine! |

! Iln'y en a plus. — Négation très étendue.

? Bouteille.

— Pardié! tà sais bien que situ Vas laissé trainer, les uns et les autres en passant ne s'en font pas faute: Mais c’est pas la peine de crier si haut; Toto va en aller ablotir ‘ un litre.

Toto est l'enfant couché sur le sac de chiffons. Il a sept ou huit ans et montre de grandes dispositions pour la profession paternelle. Toutes les friandises, solides ou liquides, qui tombent sous sa main, disparaissent aveé une merveilleuse dextérité. Malheureusement pour lui, ses tours n'obtiennent pas le même résultat que ceux de son père, et la même main qui pourrait applaudir, fustige vertement l'apprenti magicien, moins pour le fait dont le papa rit en lui-même, que pour les conséquences qui ne lui permettent plus de compter sur la moindre satisfaction gastronomique. Néanmoins, cet enfant, le septième et le plus jeune de la famille du banquiste, est encore le préféré. On lui a fait espérer que dans un an, s’il était sage, il paraîtrait à la parader avec la grosse tête de carton sur les épaules.

Toto est doncenvoyé chez le marchand de vin, avec la recommandation de ne pas commettre de lichonnerie. 11 revient au bout d’un instant. On examine la bouteille ; il n’y a rien à dire. C’est à peme

* Acheter.

s’il manque un petit verre, que l'enfant prétend avoir renversé en courant.

Notre malade se fait un gargarisme sur la partie souffrante ; il se trouve mieux, et ses idées prennent une couleur de rose.

— Tiens, femme, dit-il, passe-moi ma bouffarde!, j'ai encore le temps d'en fumer une pendant que Cascaret fait rigoler le treps *.

— Dis donc, gros père, si nous buvions ce soir un peu de Champagne ; il n’y a pas de pivois * que j'aime autant que celui-là.

— Tiens, l'as raison, c’estune bonne idée; d’autant plus que j'ai invité l'entrepreneur de ma baraque. Si je pouvais lui arracher quelque concession sur son bloc ‘ ! Je lui dirai que la recette est loff * ; que j'ai rempli mon flouant * avec des billets de faveur; un verre de pivois par là-dessus, et je réponds de l'affaire. — Mais je crois qu'il est temps que je m’affrusquine *, Cascaret a fini de solir su camelotte #. Allons, dépéchons-nous, et à présent du

1 Pipe.

3? Rire le public.

3 Vin.

# Marché.

5 Mauvaise.

6 Salle de spetacle.

* Habiller.

8 Vendre sa marchandise.

maintien, de l’aplomb. C’est étonnant comme je me trouve mieux maintenant ; tiens, passe-moi donc encore la rouillarde ; une larme avant de commencer, çà me rendra éloquent.

= Surce, le magicien vient de nouveau saluer son public, et d’un autre mouvement de tête Ssignificatif, il congédie Cascaret.

La seconde partie de la séance commence.

—Messieurs et Dames, dit l'escamoteur, vous avez sans doute entendu parler d’un fameux tour inventé par le célèbre Pinetti ; tour qui consiste à enlever la chemise de quelqu'un sans le déshabiller ‘ ! S'il y a

1 Ce tour étrange, moins la pittoresque addition faite par le banquiste, fut, malgré son peu de convenance, exécuté en présence de Louis XVI et de sa famille par le chevalier Pinetti. Ge physicien raconte lui-même, dans un traité d’escamotage qu'il publia en 178%, le moyen qu'il employait pour obtenir un si beau résultat.

— Ce tour, écrit-il, n’exige que de l’adresse, et cependant, lorsque je l'ai exécuté sur le théâtre des Menus-Plaisirs, tout le monde a été persuadé .que la personne à qui j'avais Ôté la chemise, était d'intelligence avec moi. Voici le moyen :

Il faut observer que la personne à qui l'on Ôtera la chemise soit largement habillée. Vous ferez déboutonner le col de la chemise, puis les manchettes, et vous attachierez un petit cordon à l'une des boutonnières de la manche gauche, ensuite, passant la main dans le dos de la personne, vous ürerez la chemise et vous la lui ferez passer par-dessus la tête, puis la tirant également pardevant, vous la laisserez sur l'estomac. Cela fait, vous passerez à la main droite; vous tirerez cette manche en avant de façon à en faire sortir le bras ; la chemise se trouvant ainsi en tampon,

parmi vous une personne de bonne volonté, qu’elle s'approche de moi; je me charge de lui faire l’escamotage de ce vêtement secret.

—Ce n’est pas malin, se met à dire un jeuneinterrupteur qui vise à la réputation d'esprit fort; il y a des compères pour cela.

Le banquiste a entendu. — Vous êtes dans l'erreur, jeune homme, dit-il à son interlocuteur, qu'il a avisé depuis quelque temps pour sa figure inintelligente et son incrédulité sottement orgueilleuse ; pour vous prouver que je n’ai point besoin de compères, vous n'avez qu’à venir près de moi, el, dans un tour de main, je mettrai votre chemise à vos pieds.

Le jeune homme, piqué au jeu et désirant surtout mettre l’escamoteur en défaut, saute sur l’estrade, et vient résolument se soumettre à l'épreuve, tout en regardant le public d’un air qui semble promettre la victoire.

L'opérateur a dit deux mots à l'oreille du pitre, qui se tient prêt à exécuter les ordres secrets de son maître. Mais avant la mystification finale, celui-ci veut s'amuser un peu de la victime qu'il tient entre ses mains.

tant dans la manche droite que sur le devant de l'estomac, vous ferez usage du petit cordon que vous avez attaché à la boutonnière de la manche gauche qui doit être remontée, pour tirer la totalité de ce côté,

— Monsieur, dit le banquiste, avant dé commencer, j'éprouve le désir de connaître votre nom. : — Je n'y vois aucun inconvénient ; je me nomme Richard.

— "Richard! mais c’est un très joli nom. Avec

un nom comme celui-là on n’est jamais dans la débine' et puis on peut vousdire (il chante) 6 Richard, 6. môn Roi! — Ne faites pas attention, Messieurs, je chantais passablement autrefois, mais maintenant, c’est fini.

- L'assurance commence à baisser chez monsieur Richard. Il n'avait pas pensé à tous ces détails ; son manque d'habitude de la scène lui fait regretter déjà sa démarche inconsidérée ; toutefois il cherche à se composer un maintien, et, voulant lutter avec le ton goguenard du banquiste :

— Voyons, Monsieur, je vous attends, lui dit-il.

— Je suis à vous ; le temps de relever mes manches, et vous allez être satisfait. Veuillez ôter votre cravate, et déboutonner le col et les manches de votre chemise.

L'opérateur fourre sa main dans le dos de monsieur Richard et lui retire sa chemise de ce côté; la bannière blanche flotte sur les épaules du patient.

1 Misère,

A cet. instant, un furtif coup-d'œil du maître indique à Cascaret ce qu'il doit faire,

L’escamoteur , après quelques plaisanteries en forme d'explications adressées au public, va pour continuer son travail, quand soudain feignant un profond étonnement, il recule et s'écrie :

— Ah! Monsieur, quand on porte une chemise aussi misérable, on la garde pour soi et on ne vient pas l’étaler en public. En même temps il fait faire vivement demi-tour à Pami Richard, et montre au public la chemise, que le malin pître a sournoisement coupée et déchirée, de manière qu’elle ne présente plus que des lambeaux frangés.

J'ai besoin de rappeler au lecteur que nous sommes dans une baraque; que le type dont nous avons entrepris l’étude est celui du bateleur, et que pour connaître un tel personnage, il faut pour un moment donner congé à bien des susceptibilités.

Une explosion de rires, de huées, de trépignements prouve que la plaisanterie plaît à la société. Le mystificateur mystifié se décide à descendre de l’estrade et parvient, non sans peine, à réintégrer en son lieu et place sa chemise fortement compromise.

Après un semblable intermède, les tours suivants ne peuvent plus présenter un grand attrait ; aussi la séance se termine-t-elle au milieu des éclats de gaité provoqués par le souvenir de la chemise, et le

public est dehors que l’on entend encoreles joyeux spectateurs rire à gorge déployée.

Le banquiste a promis du champagne pour le souper ; nous ne pouvons nous dispenser de faire acte de présence à ce repas, qui ne manquera pas de nous offrir quelques particularités curieuses.

L'entrepreneur a été exact au rendez-vous. Son arrivée est saluée par un hurrab qui exprime énergiquement l'appétit du banquiste et de sa famille. Les compliments sont supprimés, et l’on passe au plus vite dans la salle à manger, c’est-à-dire dans la baraque même, dont on a enlevé quelques bancs pour dresser le couvert.

Le banquiste, sa femme, son fils aîné et l'invité viennent.s’asseoir à la table. Quant au pitre et aux six autres enfants, selon leur habitude, ils doivent, comme on dit, manger sur le pouce et faire galerie.

Les repas du banquiste consistent presque toujous en viande froide, parce que cela ne nécessite pas de cuisine et que c'est plus expéditif.

Un pâté de lièvre occupe le milieu de la table; dans un com, la moitié d’un énorme saucisson de Bayonne fait pendant à une salade garnie d'œufs durs, de betteraves et de capucines. Aux deux autres angles , figurent du fromage de Gruyère et une assiette des quatre mendiants ; enfin une bou-

teille de vin, cachet rouge, est. placée! symétriquement devant chaque, convivre. Quatre verres dépareillés, des cuillères et des fourchettes en composition, et des couteaux de poche, complètent la'splendeur du service.

Pour s'ouvrir l'appétit, on commence par attaquer le saucisson, qui du reste fait merveille, . car quelques instants après, le pâté et son contenu disparaissent avec la promptitude de la muscade -sous les doigts de l'escamoteur. On arrive à la salade ; la maîtresse de la maison en fait les honneurs.

— Femme, dit le banquiste, offre donc le chapon de la salade à Monsieur, çà donne bonne bouche. |

— Ma foil ça me va, reprend le charpentier ; ça servira également à me rafraichir, d'autant que le coquin de saucisson m'a mis le feu dans le corps.

—. Il y à un moyen plus sûr d'arrêter l'incendie, fait le banquiste, en débouchant la quatrième bouteille. Voyons, camarade, tendez votre verre et

Buvons, buvons, morguenne, buvons, cornme dit la chanson.

— Oui, oui, buvons, morguenne, buvons, chante aussi l'entrepreneur, dont la tête commence à tourner et qui, toujours pour éteindre l'incendie allumé par le saucisson, vide d’un seul trait son verre. Dieu ! que c’est bon un verre de vin, ajoute-t-il en

faisant claquer sa langue à plusieurs reprises. Je chanterais bien avec le poëte :

Vive le vin,

Vive ce jus divin,

Je veux jusqu'à la fin

Qu'il égaye ma vie.

— Savez-vous que vous avez une très jolie voix, interromptle banquiste,encore moins sobre que son convive, mais qui, vu la grande habitude, conserve assez deraison pour flatter son entrepreneur.

— Oh! ce n’est rien que cela ; si j'étais un peu plus en train, je vous chanterais mon grand air de la Dame Blanche ; vous savez (il chante),

Ah ! quel plaisir d’être soldat.

Hum ! hum, maudit saucisson… Ah ! quel plaisir. ...!

Impossible | |

— Quel dommage! dit la femme du banquiste, moi qui aime tant la chansonnette..….. si vous essayiez encore ?

— Je ne demande pas mieux, chère dame, mais tenez... , hum!.... c’est là queçà me tient.

— Voyons, dit le banquiste, la voix vous reviendra peut-être après le champagne. Attaquons-le. Cascaret, change les assiettes et passe le gruyère à Monsieur ; il n'y a rien de rafraichissant comme

cela. Voyez, il paye de mine, il a des yeux superbes.

— Ils sont bien beaux effectivement, dit l’entrepreneur ; mais, ajoute-t-1l en chignant del’œil comme pour se donner une prétention à l'esprit, ce ne sont pas les plus beaux qui soient à cette table.

— Sacredié ! c’est très spirituel et surtout très galant, ce que vous dites là, s’écrie le banquiste en frappant du poing sur la table. Voilà comme je voudrais trouver des compliments à dire aux dames pour animer ma séance et captiver mon public; c'est là ce qui s'appelle un à-propos. Cascaret, prends-moi ça en note, tu trouveras quelque jour à le placer. |

— Ma foi, Daron, répond Cascaret, qui voit avec regret le charpentier empiéter sur son emploi de faiseur d'esprit, j'en suis fâché pour Monsieur, mais je trouve que ce jeu de mots n’est pas juste. Il serait mieux de dire par exemple : le fromage et Madame ont de très beaux yeux ; de cette manière là, les deux parties seraient flattées et satisfaites.

— Très bien, Cascaret, très bien, crie le banquiste en riant aux éclats; pour la peine, je vas te donner un coup de champagne. Tiens, débouchemoi cette bouteille.

Les quatre convives emplissent leurs verres. On boit à la santé de l’Amphitryon, à la prospérité de

son établissement, à la félicité de la Daronne, enfin de verre en bouteille, on arrive à la troisième, lorsque le banquiste s'aperçoit qu’il a oublié Cascaret.

— Ce pauvre garçon ! moi qui le laisse en plan. Sois tranquille, tu n’y perdras rien. Donne-moi ton verre.

— Vous savez bien, Monsieur, que j'attends que vous ayez fini pour boire dans le vôtre.

— Alors, ce sera pour tout-à-l’heure.

Cascaret a ses motifs pour concevoir de véritables appréhensions sur ce champagne en perspective; il cherche de tous côtés une tasse, un tesson, quelque chose enfin qui puisse faire office de verre à boire ; son imagination inventive a bientôt surmonté la difficulté. Il s’'avance d'un air de triomphe, avec un verre à quinquet, dont il a bouché l'extrémité inférieure du plat de sa main. ‘

— Cascaret, dit l’escamoteur enchanté , tu es décidément un génie méconnu ; il n’y a que toi pour avoir des idées comme ça; tiens mon garçon, bois à la santé du fils de ton papa et à la nôtre.

— Bien, Monsieur ; alors à ce compte-là, ce sera deux santés à porter. Je bois à la première ;" nous boirons après à l'autre.

— J'en veux aussi, moi, crie Toto, l'enfant gâté ; pourquoi donc que je n’en aurais pas aussi bien que Cascaret?

148 ROPERT-HOUDIN .

— Tu sais bien qu’il n’y a plus de verre, dit la maman, croyant éluder ainsi la demande de l'enfant.

— Oh! que je saurai bien en trouver un, répond l’espiègle. Et prompt comme un écureuil, il saute sur un égrugeoir dont il renverse le sel, et se présente pour trinquer avec la compagnie.

A cette vue, le père tout ému verse une larme d’attendrissement et du Champagne dans l’égrugeoir, avec ordre formel à Toto de partager avec ses frères.

Aussitôt éclate un concert de cris, de plaintes, de récriminations.

— Maman, fais donc finir Dodolphe. V'là trois fois qu’il trempe sa main dedans, et qu’il la biche.

— C’est pas vrai, t’es-t-un rapporteur, c’était pour ravoir une bille que j'avais laissée tomber dedans.

La petite famille, on le voit, chasse de race, et l’escamotage est un talent inné chez elle. La mère est obligée d'intervenir pour mettre le holà, tandis que son mari circonvient l'entrepreneur au sujet de la concession qu’il espère ou plutôt qu'il tient déjà, car le charpentier a le vin tendre et il ne saurait rien refuser à un ami.

Huit jours après cette soirée, les représentations sont terminées. Elles ont épuisé tous les spectateurs de la ville, au grand préjudice du théâtre, dont le

directeur se mord les doigts, jurant de ne plus s’y laisser prendre, pour recommencer, néanmoins au premier jour.

Que va faire maintenant le banquiste de son argent? Le placer? se créer une réserve pour l'avenir? A quoi bon! Sacrifier l'avenir au présent! faiblesse d'esprit. La vraie philosophie de la bohème est de jouir du moment.

Néanmoins, par un reste de sagesse et pour se mettre en garde contre les tentations où pourrait l'entrainer une grosse somme d'argent, l’escamoteur va chez le bijoutier se garnir de chaines, de bagues, d’épingles, qu'il montre avec ostentation comme des témoignages de la munificence de quelque souverain.

Le reste de la somme est employé à lui donner un certain relef de capitaliste, grâce auquel il peut se faire passer pour le Rothschild de la banque. Pour cela, un petit stratagème lui vient en aide : il remplit un sac de jetons ou de menue monnaie de cuivre, fait au-dessus une séparation avec de la toile, et achève de combler le sac avec quelques pièces d’or qui ne peuvent se mêler au reste. Chaque fois qu'un ami, un confrère, une connaissance entre dans la baraque, le banquiste va chercher son sac en simulant une certaine peine pour le porter; il défait avec soin une corde qui, semblable au nœud gor-

dien, ferme le fragile coffre-fort par une combinaison secrète, plonge la main dans son trésor et en retire une poignée de pièces d’or, l’unique, hélas! de son espèce.

— Tenez, dit-il, d’un air de triomphe, rien que cela, et plein le sac encore! Voilà ce qui s’appelle faire des affaires.

Les confrères le complimentent du bout des lèvres; les amis, plus ou moins sincèrement.

Mais que quelques semaines s’écoulent, et l’on voit le prétendu millionnaire veuf de son or et de ses bijoux. Il ne lui reste plus de toutes ses richesses que le sac truquigé * pour une autre occasion ; ses trésors se sont fondus à la trop douce chaleur des noces et festins, et maintenant plus que jamais, il peut s’écrier avec le fameux Bilboquet :

Je connais toutes les banques, excepté la banque de France.

{ Préparé.

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