‹ ConfiteorChapitre 105 sur 105 · LA ASTON PR · texte numérisé non relu

LA ASTON PR

M. Edmond Picard est un excellent artifirier. Toute sa carrière (qui n'est d'ailleurs pas close) a été un long feu d'artifice qu'il a tiré, uvec la collaboration de ses amis autour de sa, Personne: au moment où nous écrivons, éclate, le bouquet. Dans une des salles du Palais de Justice de Bruxelles, M. Picard est l’objet d’une espèce d'apothéose : des orateurs qui sont censés repré- | senter de magnifiques entités -— Je Droit, les! Sciences sociaies, les Letires, VArt — défilent devant lui æt le célèbrent. 11 manque M. Hector Deuis pour le saluer au, nom de l'Humanité.

Malgré cette omission, nous nous permettons, de trotver que cette manifestation est un peu excessive. % ÿ |

Nous ne méconnaïssons en rien, qu'on en soil. bien convaincu, léggrandes qualités de M. Pi-! card,— ni celles, eXééptionnellement brillantes, de son esprit, ni celles de:son âme, oùily a beaucoup d'élévation, de générosité et de noblesse, Sa personnalité à facettes est attirante, excerce facilement une fascination; c'est une. raison poar l’observer avec d'autant plus de. sang-frid avant de se précipiter vers elle avec. des cri d’enthonsiasme.

"+ | Nous ne trouverions rien à redire à une mani- | festation en l'honneur deM.Picardrenfermée dans | les limites du monde judiciaire. M. Picard, outre | la place qu'il ytient par son talent oratoire et sa | “Cience juridique, a rendu de grands services au barreau belge : il a beaucoup fait pour « l'intel-| leciualiser » davantage, pour en élever le niveau au point de vue de la culture littéraire et aussi | pour ennoblir, chez ses membres, la conscience | professionnelle.

Mais du barreau dans quel domaine n’a pas débordé son activité! Celle-ci a oujours étéfébrile. Etant tout jeune, M. Picafd s’est échappé du

Colège pour courir le monde comme marin.

Cètait une préfiguration de ce que deviendraii Sa vie intellectuello. 11 a vagabondé, en effet, à Wavers le monde des idées. Et le malheur est qu’il a tropsouvent voulu prendre,au cours de ce vagabondage, des airs de conquérant. Le hasard de sa course haletante l'avait à peine amené dans une région nouvelle pour lui, qu’il | y faisait le maitre, prétendait la mieux connaître et être plus capable de la gouverner que ceux qui s’y trouvaient installés depuis longtemps.

Par exemple, ne s'improvisa-t-il pas un beau jour docteur en sciences sémitiques et ne voulutil pas renouveler en partie l'exégèse? On se rappelle la polémique où le conduisirent ses prétentions à cet égard et où il fut si joliment sifflé par un simple jésuite, le P, Delattre. « M. Pi- Card, concluait celui-ci, se vante d’être un esprit primesautier, et je crois qu'il a raison. Mais cette qualité ne saurait suppléer le défaut de tonnaissances rudimentaires en quelque genre que ce soit. »

* En beaucoup de genres, où il voulut briller, M. Picard n'avait que des connaissances plus, ou moins rudimentaires, mais entendait néanmoins yÿ apparaitre en apporteur de neuf. Il invectivait très fort ceux qui y représentaient la tradition, les idées admises et les connaissances | laborieusement acquises, et entonnait de superbes fanfares autour des découvertes qu'it| assurait avoir faites. Il terrorisait les uns, donnait le change aux autres, et on l'acclamait | come maître. Vite Ainsi en a-t-il été dans le domaine littéraire et artistique. On semble parfois faire de M. Picard le père du mouvement de rénovation littéraire et artistique inauguré vers 4880.

Celui-ci fut commencé, sans lui, hors de lui, par un groupe de jeunes gens qui le connaissaient à peine de nom et alors que lui-même n'avait jusque-là manifesté aucune ferveur spé- Ciale dans le culte des lettres pures et de l'art. Sa carrière littéraire ne s’ouyre proprement qu’à partir du moment où il se mit en tête de « patroner » le mouvement littéraire qui naissait. IL est hors de donte que ce patronage fut d’abord profitable au mouvement dont il s’agit : ‘il contribua à lui donner du retentissement et à l'élargir. Mais ce fut pour lui devenir ensuite plutôt funeste en le divisant et l’émiettant. | Tandis qu'une partie de la « Jeune-Begique »

se Séparait de M. Picard devenu trop absorbant, demeurait fidèle au principe, mauvais d’aitleurs, de «l'art pour l'art » et au principe excellent de lordre et de la tradition dans l’art, — M. Picard entrainait le reste du groupe, suivi d'une foule de nouveaux venus, dans la voie détestable de l'art socialiste et dans tous les Champs où croissent les herbes folles des extravagances de la pensée et de la forme.

M. Picard s'était improvisé professeur d’esthétique, quand il n'avait aucun principe d'esthétique, et était, de par même son tempérament, incapable d'en avoir : aussi prècha-t-il qu'il n'en fallait point, ce qui lui permit d’en changer fréquemment. La collection de l'Art Moderne est amusante à relire à cause des contradictions où l'on y voit se jeter l'esprit un peu falot de notre

esibète. On peut dire que le mouvementlitiéraire € artistique belge a été en partie, dévoyé par ul Picard. Ses conseils, ses critiques, son influence ont à {out jamais perdu beauconp d'artistes ct de litérateurs; is en ont troub'é inutilement, pendant des années, d'autres, qui ne se sont ressaisis, d'ailleurs, qu'incomnplèlement dans la suite. de Faut-il parler de la néfaste iufluence excrcte par M. Picard au point de ‘vüe politique, du prestige ct, par conséquent, de la force que le concours de son talent:a contribué à donner au mouvement d'idées socialistes? C'est.inutile ; la [nuisance de M. Picard sous cê rapport éclate. : |

l M. Picard n'a aucune idée « métaphysique »:! Les convictions qu'il affiche sont sans fonde- | ment solide, et l'on dirait presque qu'il a évité! d'approfondir le mystère de la vie et des choses, | comme s’il eût craint d'y trouver une règle précise et impérieuse de pensée et de conduite au joug de laquelle il eût été amené à se plier. C'est un indiscipliné par nature, mais aussi, qu'on ne s'y trompe point, par goût de la vie libre, entendue dans le sens élevé, mais tout de mêmefpaien, du mot, À sine

S il joue volontiers les Pic de la Mirandole, il joue volontiers aussi les Faust, mais en rappelant souvent le Petit Faust. La vie sous tous ses aspects le sollicite violemment et il court de l’un à l’autre en ne s’y arrêtant souvent que le temps de s'y mirer. Avocat, juriste, littérateur, sociologue, agitateur révolutionnaire, Mécène, critique d’art et littéraire, poète (car il a fait des vers, mauvais d’ailleurs), fondateur d’université, professeur, voyageur, sénateur, que n’estil pas encore? C’est un artiste culinaire, dit-on; il a taté de l'archéologie et de l'anthropologie; il a monté en ballon; on l'a vu présider un concours de beauté féminine, etc.

Tout cela, remarquez-le, avec l'ambition d'être un novateur, un révélateur, un «maître». L'orgueil de l'esprit est considérable chez M. Picard; il s'échappe parfois en manifestations que leur inconsciente franchise rend can: dides, comme ce jour où, parlant au Sénat et mécontent d’un léger brouhaba de conversations, il dit textuellement : « Quand un orateur comme moi parle, on l'écoute!»

Nous disions tantôt que M. Picard n’a pas de croyance, c'est-à-dire de croyance fondamentale,qui puisse lui servir de fil conducteur dans le dédale des complications de la vie, de la vie morale comme de la vie intellectuelle. Si cepen- | dant, on peut lui en découvrir un : c'est que le. plus nouveau est toujours le meilleur; sa grande. crainte, en toute chose, paraît être de se trouver devancé dans le nouveau. Aussi a-t-il revendiqué, maintes fois, le droit de « changer d'idées comme on Change de maîtresses ».

Dès qu’une de ses idées se trouve partagée par un grand nombre de ses contemporains, ele lui devient moins plaisante, et il est poussé à lui chercher une étape plus en avant. Sous cc rapport, ilcroit d'une croyance fanatique, supers- | ticieuse au « progrès ». C’est ce qui lui permet. d'affirmer à l'occasion que son idéal, en matière sociale, n’est pas le collectivisme, mais l'anarchisme. On voit poindre, d'ailleurs, ses Sympathies pour l'anarchisme dans certain passige Vgon sermon sur la Monlagne où il semble reprôcher à l’homme de lutter contre la Nature « au lieu de s’y soumettre et de la sor- VIr ),

ILest vrai —et ceci nous est encore une occasion de montrer l’état de désiquilibre où vit per pétuellement la pensée de M. Picard — il est vrai, disons nous, que. dans sa Forge Roussel, il soutient une thèse diamétralement opposé: à celle des J.-J. Rousseau, des Bakounine et des Reclus : il y donne comme fondement et comme mission au Droit la lutte contre les instincts et les passions mauvaises dont notre nature est la source; C’est ainsi, selon lui, que le Droit assure ie progrès et la civilisation.

En définitive, vou'ez-vous examiner de près le bagage des connaissances de M. Picard? En dehors de la matière juridique, vous verrez qu'ilest mince. Voulez-vous faire avec soin le tour de sa pensée, pour autant que ce soit pos-f sible, car elle tourne en même temps que celui | qui va à côté d'elle?Vous verrez qu'elle n'a rien de neuf ni de puissant en elle-même. Mais} M. Picard remplace, et l'absence de connaissances (en beaucoup de matières)et l'absence de profondeur, de solidité, de logique dans la pensée par une faconde aussi brillante qu'audacieuse, Sur les trous de sa science et de sa pensée, son verbe souvent « flou », mais toujours coloré et brillant, jelte des falbalas qui les dissimulent aux yeux des naïfs en les éblouissant. Ils font, d’ailleurs, souvent illusion à M. Picard lui-même, qui est facilement naïf visà-vis de M. Picard. ÿ Ainsi, depuis quelques années, il a trouvé moyen de se passer fort bien de clartés sur le mystère sublime du gouvernement dü monde, il les a remplacées par un mot : « les forces cosmiques », qu’il n'entend pas dans le sens littéral, comme tout le monde le ferait; les mots ne peuvent, évidemment, avoir la même signi-

fication pour M. Picard que pour Le comœun des mortels. A: vrai dire. d’ailleurs, M. Piesrd n'a

M. Picard joueainsi agmirablement AG mots.

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fait un discours plein de ae raisonne-

avec sa puissance de pronagande si sen ai est un ferment d'anarchie intellectuelle et-morale redoutable dans une nation. Le bien nesaurait

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