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l'éditeur semble l'avoir couvert à dessein de cette demiobscurité qui ajoute à l'objet qu'elle voile un attrait de plus '. Il a été question de deux manuscrits qu'il aurait détruits après les avoir conférés , ou qu'il eût ensuite laissés périr, dans les accès de misanthropie qui signalèrent ses dernières années. L'un, a-t-on dit, était caché dans l'intérieur de la couverture d'un vieux livre; l'autre, à moitié moisi, gisait au fond d'un antique monastère. On a raconté aussi que les Pays-Bas avaient fourni quelques-unes des odes. De ces assertions peu justifiées sont résultés des doutes honorables pour Henri Estienne : on a prétendu, en effet, que la version latine publiée était un original de son invention , qu'il avait traduit en grec. Par une de ces fraudes ingénieuses dont le xvi e siècle offrit plus d'un exemple, il aurait voulu , en vieillissant son œuvre à sa naissance, lui concilier plus sûrement des admirateurs. De nouveaux manuscrits, ultérieurement découverts , ont réfuté cette supposition que le texte seul , regardé de près , permettait de démentir : par lui-même , il témoigne assez de son origine. Un moderne, fût-ce un lettré du xvi« siècle, ne pouvait tout à fait imaginer ainsi. Il y a, dans la plupart des pièces, et surtout dans des vers isolés, qui ne manquent à aucune d'elles , cette pureté de traits, cette précision de contours , cette naïveté , cette vigueur d'enthousiasme que la contrefaçon ne saurait atteindre : ce cachet antique est inimitable.
Quelles que fussent, au reste, les objections ou les chicanes des savants , lorsque parut en 1554 l'Ànacréon
1. « Anacreontem, qui toi annos latuerat, vetustis notis in libro eiaratum secum attolit, » se contente de dire Sainte-Marthe, dans son éloge de H. Estienne.
de Henri Estienne (ainsi l'appelait-on de son temps 1 ), accompagné de la traduction en vers latins qui reproduisaient le mètre de l'original, et suivi de fragments d'Alcée et de Sapho , une singulière faveur accueillit cette publication. La grande raison de son succès était dans son à-propos. Plus tôt, elle eût été peu sentie; plus tard , moins nécessaire. Mais le goût et l'esprit français étaient prêts alors à l'apprécier : elle allait à merveille au siècle érudit de la renaissance, épris des douces gaietés de la poésie 1 . Aussi Ronsard et ses rivaux saluèrent avec empressement ce vieil ami retrouvé. En charmant l'humeur enjouée de nos pères, le livre, toujours jeune, ne leur offrait pas seulement un passe-temps agréable : il devait exercer une influence réelle et décisive sur les imaginations déjà émues 1 . En 1531 une édition de l'Anthologie , que H. Estienne réimprima à son tour en l'enrichissant, leur avait donné un premier éveil. L'Anacréon acheva de les toucher et de les initier à la facilité et à la grâce. Clément Marot, si voisin de notre langue , et Mellin de Saint-Gelais, Villon même avant eux, avaient sans doute pressenti Anacréon : mais après l'ancienne grossièreté, et au milieu de l'ardeur d'une génération aventureuse qui voulait tout réformer, il fut le bienvenu pour épurer la joie et ramener au naturel ceux que leur effort tendait à égarer. Dans ce sol rempli de généreuses semences il fit renaître quelques fleurs du terroir gaulois, « Reparaissant , a dit