LE GÉNÉRAL BOURMONT A M. DE CHATEAUBRIAND
Madrid, le 29 janvier \ 824.
Monsieur le Vicomte ,
Si on suivait à Madrid les idées exprimées par la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur
COLONIES ESPAGNOLES. Ml
de m'écrire le 17 de ce mois, je suis convaincu que la monarchie se relèverait promptement en Espagne, et rendrait à ce pays une assez grande prospérité ; que toutes les réclamations ou affaires particulières à la France pourraient être terminées dans huit jours, et que de bien longtemps l'Espagne ne pourrait causer aucune espèce d'inquiétude à la France, mais qu'au contraire laFrance en pourrait tirer des ressources utiles avant deux ans, si elle en avait besoin.
Je crains qu'il ne soit difficile d'obtenir quoi que ce soit de bon par les ministres actuels de S. M. C. qui ont été l'oeuvre de la camarilla, qui sont dans sa dépendance, et contre lesquels l'opposition va devenir plus forte encore.
Je m'affligerais aussi de voir appuyer par la France des gens qui ont cherché à mettre la dissension dans la famille royale, et qui ont osé même accuser l'infant Don Carlos d'intentions coupables envers le roi son frère.
La réunion des anciennes Cortès du royaume serait impossible avec les ministres actuels , qui n'y voudraient pas consentir à cause de l'influence énorme que le parti qui leur est opposé aurait sur les Cortès.
Cette assemblée me paraîtrait aussi dangereuse en ce moment , où le pouvoir royal est sans force. Je serais donc d'opinion qu'il faudrait établir en Espagne une dictature dirigée par la France pendant une année au moins, puis assembler les
anciennes Cortès, dans un ou deux ans, après que le pouvoir royal aurait repris de la force, se serait rendu populaire par le bien qu'il aurait fait , en réformant et régularisant toutes ses administrations, et en faisant payer au courant ses dépenses.
J'ai l'honneur d'être avec respect, monsieur le Vicomte, de Votre Excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur.
Le lieutenant-général commandant en chef,
Comte de Botirmont.
Af. DE CHATEAUBRIAND A M. DE TAL4RT7
Paris le 29 janvier 1824.
D'après votre lettre et dépêche du 11 de ce mois, mon cher ami, vous étiez en grande espérance pour la reconnaissance des 34, 000,000 fr. Dieu veuille que le conseil d'état n'ait pas fait de nouvelles chicanes.
Marcellus peut donc vous être arrivé au moment d'une amélioration dans les affaires françaises, et peut-être après la signature de la reconnaissance et même du traité d'occupation. Alors vous aurez fait valoir surtout son arrivée pour
COLOÏN1ES ESPAGNOLES. ôil
deux points : le décret pour la liberté du commerce, et l'amnistie.
Pour la liberté du commerce, il ne suffit pas, comme vous l'a dit M. Heredia, de venir dire tout bas à la France et à l'Angleterre que l'on donnerait aux étrangers toute facilité aux colonies : c'est un décret patent qu'il nous faut, et pour toutes les nations de l'Europe. En voici les raisons :
Ce décret peut faire un nombre de partisans infini aux Espagnols, dans les colonies ;
Il embarrasse les projets de l'Angleterre et retarde, du moins s'il n'empêche, la reconnaissance que cette puissance veut faire de l'indépendance des colonies. Or, gagner du temps sur ce point est tout pour l'Espagne ;
Enfin il sera du plus grand effet en France, et fermera la bouche aux détracteurs de la guerre d'Espagne. Nous aurons fait par cette guerre, ce que personne n'avait fait avant nous, nous aurons amené l'Espagne à ouvrir légalement ses colonies à l'Europe; il ne s'agit pas de l'effet réel, de l'effet physique, mais de l'effet d'illusion, de l'effet moral, qui est aussi une force immense. Nous savons bien que ce décret n'empêchera peut-être pas l'Angleterre de déclarer l'indépendance, et il ne fera pas qu'un port de plus soit ouvert à nos vaisseaux au Mexique et au Pérou. Mais il nous place sur un excellent terrain ; il met au contraire l'Angleterre dans une position glissante , nous ren-
force il est surtout de la plus grande utilité à
l'Espagne.
Les emprunts que ce malheureux pays fait ou veut faire achèvent sa ruine. S'il engage partout ses revenus, comment vivra-t-il? C'est le clergé qui devrait payer l'intérêt d'un emprunt et adopter le plan très-raisonnable des Rothschild. Vous direz que ce clergé veut régner et qu'il ne fera rien avec ce ministère ; je vous répondrai : Eh bien ! qu'il règne et qu'il renverse ce ministère, pourvu qu'un ministère nouveau soit dans les intérêts communs de l'Espagne et de la France; mais voilà la difficulté : Saez était-il à nous ? Erro, que nous avons comblé ici, est-il à nous ? Ce peuple est ingrat avant tout, et le clergé l'est encore davantage. Au reste, peu nous importe qui gouverne, pourvu qu'on gouverne. Le despotisme le plus aveugle vaut encore mieux que l'anarchie ; mais en Espagne, il n'y a que de l'arbitraire, ce qui est bien différent du despotisme; et avec l'arbitraire on ne fait rien.
Voici donc en résumé votre conduite en ce moment :
Signez la reconnaissance et le traité d'occupation ; obtenez l'amnistie et le décret pour la liberté du commerce, et ne pensez pas que vous puissiez revenir avant d'avoir obtenu ces deux derniers actes.
Le front du roi commence à s'éclaircir; tout s'arrangera par mon amitié et mon dévouement
pour vous. Puisque vous avez payé pour la Toison, que je ne perde pas mon argent, et faites-moi délivrer le diplôme. Villèle a payé aussi des paperasses et ne reçoit rien.
Les nouvelles des provinces dont vous me parlez ne sont pas aussi mauvaises qu'on le dit, à Madrid du moins, sur nos frontières. La Catalogne, au contraire, s'organise, et le baron d'Éroles prouve qu'on peut faire quelque chose et trouver même de l'argent en Espagne ; mais vous verrez que, parce qu'il va bien en Catalogne, on le retirera.
Tout à vous, mon cher ami.
Chateaubriand.