M. DE FLAVIGNY A M. DE CHATEAUBRIAND
Burgos,leUmaH823.
Vous avez bien voulu m 'autoriser à vous écrire : je vais de nouveau profiter de cette permission, pour vous soumettre, avec une juste défiance, quelques observations que j'ai faites depuis que je suis en Espagne.
Il paraît aujourd'hui démontré que la révolution n'a point de racines; on peut déjà la regarder comme vaincue : ainsi le but principal de la guerre , celui de nous préserver des dangers de cette révolution, va être atteint. Comment ferons-nous maintenant, pour nous assurer de cette juste influence qui doit être aussi le prix de nos efforts? — Laisserons-nous se rétablir le pouvoir absolu , ou imposerons-nous à l'Espagne un gouvernement mixte?
La grande masse de la population ne veut pas de constitution; le roi non plus. Le peuple, par sa propre force, reconquerra le despotisme, et se tournera contre nous si nous lui parlons liberté. Déjà l'on murmure sourdement contre notre système de modération : que ne sera-ce pas à Madrid, dans cet éternel foyer d'intrigues, lorsque tant d'ambitions seront désappointées!
11 est très-probable qu'à Madrid , on trouvera
des instructions royales, dans le sens du pouvoir absolu ; nouvel embarras : ces instructions seront cbez Odgarte, l'homme qui a la confiance intime du roi, et on va commencer par l'éloigner.
Est-ce pour donner plus de poids au nouveau gouvernement, qu'on recourrait à une sorte d'élection ? Les Espagnols ne font point cas de l'élection; ils aiment ce qui vient d'en haut, et méprisent ce qui s'élève d'en bas. — Choisissez des hommes sans tache, considérables, justes et fermes ; ils gouverneront : le peuple obéira sans s'inquiéter pourquoi.
Mais, dit-on, les classes éclairées veulent des institutions : c'est possible. Mais où est la force? où est l'action ? dans le clergé et dans le peuple. Sous Joseph, les riches avaient fléchi : le peuple seul a secoué le joug : aujourd'hui encore, c'est lui qui doit gagner la partie. Il n'y a pas de mitoyen parti.
Rougirons-nous de laisser se rétablir en Espagne le seul gouvernement qui paraisse convenir à ses habitants? Et pour échapper aux sarcasmes de M. G. . . . et compagnie, forcerons-nous le peuple Espagnol d'accepter des institutions qu'il repousse?
Ne s'agit-il que d'un simulacre d'institutions? ceux que nous voulons réconcilier ne prendront pas le change, et il faudra bien peu de chose pour nous aliéner nos amis. De cette manière, nous pouvons être bien sûrs d'être aussi froidement
Ib GUERRE
accueillis à notre départ que nous l'avons été chaudement à notre entrée.
Personne, monsieur le Vicomte, n'est plus zélé partisan que moi du gouvernement représentatif en France, niais j'avoue qu'en Espagne, j'y trouve de graves inconvénients.
Une autre observation qu'on ne saurait trop reproduire , c'est l'importance de terminer promptement.
Si vous voulez que votre ambassadeur, monsieur le Vicomte, influe aussi par l'argent (et dans une foule de cas ce sera le seul moyen), ouvrez-lui un crédit séparé et indépendant.
En voilà déjà trop , monsieur le Vicomte, pour votre patience , si vous avez celle de me lire. Je vous écris avec franchise et avec liberté. Votre vieille indulgence pour moi, mon dévouement sans bornes pour vous, voilà mes titres. J'espère que vous les admettrez.
Agréez, etc.
Le Vicomte de Flavïgny.
M. DE LA FERRONNAIS A M. DE CHATEAUBRIAND
Saint-Pétersbourg, 19 mai 1825.
Je devrais avoir peu de choses intéressantes à ajouter au long résumé que je vous adresse au-
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jourd'hui, monsieur le Vicomte, mais il est des détails et des réflexions qui seraient peu convenables dans une dépèche officielle, et qui cependant, n'étant pas toujours sans utilité, peuvent et doivent trouver place dans une lettre.
Je vous dois, avant tout, les plus sincères remerciements pour les deux lettres particulières que vous aviez jointes à votre dernière expédition; plus je sais combien vos moments sont comptés, et plus je suis reconnaissant de ce qu'au milieu de vos occupations et de vos travaux, vous puissiez encore trouver le temps de causer aussi longuement avec nous; mais je dois vous avouer que vous avez trouvé par ce moyen celui d'èt*e le moins mal possible secondé par vos agents. J'ai trop reconnu l'avantage dont peut èlre ici cette double correspondance pour ne pas vous demander de la continuer , et de suivre la même marche toutes les fois que les circonstances en vaudrontla peine; je pourrais même demander qu'ainsi que vous venez de le faire , cette correspondance fût triple, c'est-à-dire une dépèche officielle destinée à rester dans les archives , et pouvant être lue par les secrétaires de l'ambassade; une lettre toute confidentielle, dans laquelle vous faites connaître vos véritables intentions et la manière dont vous entendez qu'elles soient comprises et suivies; enfin une lettre particulière ostensible , qui puisse être mise sous les yeux de l'empereur. Vous n'imaginez pas tout le parti et l'avantage que nous roME il. 2
pourrons tirer de ce dernier moyen. Une lettre confidentielle que je fais ainsi remettre produit plus d'effet et de meilleurs résultats que ne pourraient le faire dix conversations, d'abord parce que vous avez une manière de dire qui vaut mieux, et de plus, parce que c'est une preuve de confiance et d'abandon qui manque rarement son effet. Vous ne pouvez, par exemple, vous faire une idée de celui qu'a produit ici une lettre particulière de vous, écrite à M. de Caraman, sous la date du i3 avril, la copie en a été envoyée à l'empereur; elle a été lue, relue, admirée. On m'a communiqué, monsieur le Vicomte, cette lettre véritablement excellente et surtout remarquable par un caractère de franchise et de loyauté, si propre à déjouer les petites noirceurs et perfidies politiques. Nesseb ode ne me rencontre plus sans me parler de cette lettre; elle vous a acquis la confiance entière de l'empereur , et la plus extrême considération. Aussi, monsieur le Vicomte, il faut bien que je vous avoue ce que je ne pourrais faire lire à la table du conseil, c'est que vous êtes réellement bien regardé, sous le rapport politique, comme celui qui dirige et doit diriger le ministère.
L'empereur se flatte encore que vous conserverez la supériorité que vous avez acquise; que cette grande entreprise, que seul vous avez déterminée, ne sera achevée que par vous, et que vous en saurez rendre les conséquences et les
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résultats clignes du but qu'elle doit se proposer. Je ne sais ce qu'il y a de vrai et d'exagéré dans cette opinion de l'empereur sur M. de Villèle ; mais je devais vous la faire connaître; vous y trouverez l'explication de toutes ses méfiances et de ses soupçons.
Tout ceci , monsieur le Vicomte, ressemble un peu à un hors-d'œuvre, j'en conviens; mais il m'importait cependant de vous faire bien connaître la cause véritable des difficultés que je puis et dois rencontrer ici. Je suis obligé de marcher avec d'autant plus de précautions que je suis seul , et que tout le monde diplomatique est contre
moi.
Cette situation n'est point commode ni facile, et je n'ai de moyens de m'en tirer que de profiter de mes conversations avec l'empereur pour lui parler avec autant de franchise que je le fais. Tant qu'il croira à ma loyauté, cela ira bien; mais si on parvient à lui inspirer de la méfiance, alors, monsieur le Vicomte, ce moment devra être celui de mon rappel et de mon remplacement; je serai usé et ne pourrai plus être ici bon à rien ; or, vous voyez que déjà il m'accuse de chercher le défaut de la cuirasse. C'est me soupçonner de finesse; de là à me croire trompeur il n'y a qu'un pas. Si l'empereur le franchit, j'aurai soin de vous en avertir.
Il ne faut pas , monsieur le Vicomte , savoir au cabinet russe un trop grand gré de la preuve de
condescendance qu'il croit nous avoir donnée en renonçant à faire insérer dans les journaux l'article relatif à l'armée de l'alliance. Vous aviez remarqué dans ma dernière dépêche que l'empereur semblait attacher à cette mesure beaucoup moins d'importance que le général Pozzo ; votre observation était juste, et je vous avoue que je ne vous en ai parlé que comme Nesselrode m'en avait parlé lui-même, comme d'une simple proposition. Je ne suis point allé sur les lieux ; mais j'ai de fortes raisons pour ne pas croire à la force effective de l'armée que l'on voulait mettre à votre disposition. Je sais d'ailleurs que l'état des finances ne permettrait pas de mobiliser cette armée ; car enfin ce n'est pas chose facile ni peu chère que d'envoyer cent mille hommes à quinze cents lieues de chez eux. Je crois donc, monsieur le Vicomte, que tout ce que nous avons de mieux à faire, c'est de déterminer seuls et largement notre grande entreprise, et non-seulement de ne pas nous effrayer de cette terrible intervention russe , dont au loin on s'épouvante si fort, mais même de ne jamais compter sur elle, si malheureusement elle nous devenait nécessaire, à moins d'avoir un grand nombre de millions à mettre à cette fantaisie. Telle est mon opinion, et je n'attache pas d'autre valeur au sacrifice que l'on a voulu me faire croire que j'avais obtenu.
Voilà, monsieur le Vicomte, un appendice bien long à une dépêche qui déjà n'est pas courte ; ne
voyez, je vous prie, dans toutes ces écritures , qu'une preuve de mon zèle et de la haute idée que j'ai de votre patience. J'aurais pu être beaucoup plus prolixe encore , mais il aurait fallu pour cela toucher une corde trop délicate pour moi , c'està-dire vous répéter les hommages que j'entends rendre à votre caractère et à vos talents. 11 n'y a personne d'aussi gauche que moi, pour dire ces sortes de choses, surtout quand elles s'adressent à quelqu'un , à l'estime de qui j'attache un prix véritable. Je serais moins embarrassé pour vous parler de vos fautes, si vous en pouviez commettre , que je ne le suis pour vous dire que le comte de Nesselrode me répétait hier ce que l'empereur me disait le jour d'avant. C'est que depuis la restauration, vous êtes le seul dont les actes et le langage aient donné lieu de croire qu'il existait encore des hommes d'état en France. On ajoute à cela beaucoup d'autres réflexions, je les supprime, et je me borne à vous dire qu'elles sont de nature à causer un indicible plaisir à ceux qui servent sous vos ordres, et qui, comme moi, joignent à la haute estime et à la considération qui vous sont dues l'attachement le plus sincère et le plus inviolable.
La Ferronnais,