‹ Conquête de Constantinople (volume 2)Chapitre 209 sur 309 · XIII. Rigueur de Thiver ; fleuve passé sur la glace · texte numérisé non relu

XIII. Rigueur de Thiver ; fleuve passé sur la glace

563. L'empereur vint à Rodestoc, et assembla là ses gens. Et sachez qu'il neigeait et gelait au moment où il partit de la ville, si âprement qu'à peine la langue ne gelait-elle pas dans la bouche des gens. A Tun gelaient les pieds, à l'autre les mains, au troisième les doigts, et le nez au quatrième; et au cinquième la bouche crevait de douleur. A quoi bon ce discours ? Il y en eut assez de morts. Or Dieu veuille que la peine de chacun profite comme il sait que besoin leur est, et que l'empereur en soit honoré tout autant qu'il doit l'être. Mais avant que ce soit, il aura enduré maint grand travail, et ses hommes avec lui ; car les fleuves étaient si roides, si grands, si profonds et si dangereux, que si on ne les passait par des miracles de Dieu, nul homme n'en eût pu venir à bout.

564. Tout le monde qui voyait l'empereur en marche par un tel temps, s'étonnait où il allait et ce qu'il cherchait, et quelle chose il pensait faire; car, sachez- le bien, nul ne le savait, sinon ceux qui étaient de son conseil. A quoi bon ce discours ? Qui vous raconterait ses gîtes jusqu'à Salonique, ce serait un grand ennui. Mais cette nuit qu'il fit aussi grand froid que je vous ai dit, il coucha à Naples. Le lendemain au matin, il partit de Naples ; mais ceux qui devaient prendre les logements partirent avant (par exemple je ne sais quels écuyers, qui se levèrent plus matin). Ils chevauchèrent tout désarmés, comme gens qui ne craignaient pas que nul encombre leur dût advenir.

565. Alors ils regardèrent outre Megecharée, et virent bien jusqu'à trois cents Blaques venir à leur rencontre, qui les enfermèrent de toutes parts. Les Blaques en prirent quelques-uns, et en occirent d'autres; et les autres s'enfuirent vers notre seigneur l'empereur, et

564. — < C, «f Are tous U mondes. — * C,/or« que, ^*C,se doutoient.

565. <—*€,«» ttfie vielge charée. «*€,«/ prisent de no gens JeiJ autre ochisent, mais ne sai quant.

344 HISTOIRE DE l'eMPEREUR HENRI.

reres en fu molt courechiés, et dist k'il ramendera s'il puet. Dont s'arma de tout, fors ke de hyaume *, et monta sor un . cheval, et les prist à encaucier; et chil, ki cure n'a voient de lui atendre, s'en prendent à fuir *. Et quant li empereres voit ke il n'en pora nul ataindre^ por chou ne remaint mie ke il par traches ne les face sivir juskes au sQir; mais toutes voies en le fin n'en pot il nul ataindre.

566. Celé nuit se herbrega à le Rousse, et i sejorna l'endemain toute jor por atendre chels ki venoient derrer. Au tier jor, s'est li empereres meus de le Rousse, et vint à TEskipesale *, et i fist logier se gent. Dont envoia savoir, à un flun ki là estoit, se il i poroit passer sans encbmbrier. Et Nostre Sires demonstra bien ke il voloit aidier à nostre gent ; car on trova l'aighe si durement * engielée ke on pooit bien cariier sus. Dont passèrent tout outre sans damage rechevoir.

567. Et de chou furent Grifon * molt dolent; car ilavoient sorti ke chil ki passeroit cel flun sans moillier, seroit trente-deus ans sires de le tierre ; ne i l ne cuidoient mie ke che peust estre se vérités non. Et d'autre part, il n'avoient onkes oï dire ke chil grans fluns fust engielés au montant de l'espesse d'un seul denier; car à mervelles estoit grans et parfons, et couroit trop radement *, et si avoit bien une grant archie de lé. Et por chou disoient li Grifon entre els ke Nostre Sires amoit * cest empereour, et ke che ne fust mie legiere cose * de lui cachier hors de le tierre, ains le dévoient siervir si conurie il disoient •. Et d'autre part, il ne lor faisoit * cose ki lor anuiast.

568. Toutes voies erra tant li empereres ke il vint à Machré et puis à Trahinople; et de là vint à Miessynople; et de là fist tant par ses jornées ke il vint à Cristople. Dont cuida entrer ou castiel à se volenté,

365. — > C omet de tout, etc. —*C ajoute de grant ravine, 566. ^ t C, /â Qvipesale, — * C omet durement.

Fleuve passé sur la glaCe. 345

lui contèrent ces nouvelles. Et Pempereur en fut très-courroucé , et dit qu^il en aura réparation sMl peut. Il s'arma donc de toutes pièces^ hors de son heaume, et monta sur un cheval, et se prit à les poursuivre; et eux, qui ne se souciaient pas de l'attendre, se prennent à s'enfuir. Et quand Pempereur voit qu'il n'en pourra atteindre aucun, il ne laisse pas pour cela de les faire suivre à la trace jusqu'au soir; mais enfin toutefois il n'en put atteindre aucun.

566. Cette nuit il se logea à la Rousse, et y séjourna le lendemain toute la journée pour attendre ceux qui venaient derrière. Au troisième jour, l'empereur partit de la Rousse, et vint à l'Esquipesale, et y fit loger ses gens. Alors il envoya savoir, à un fleuve qui était là, s'il y pourrait passer sans encombre. Et Notre-Seigneur montra bien qu'il voulait aider nos gens, car on trouva l'eau si fortement gelée qu'on pouvait bien charrier dessus. Ils passèrent .donc outre sans recevoir de dommage.

567. Et de cela les Grecs en furent très-chagrins; car ils avaient appris par un sort que celui qui passerait le fleuve sans se mouiller, serait trente-deux ans seigneur de la terre; et ils ne pensaient pas que ce pût être autre chose que la vérité. Et d'autre part, ils n'avaient jamais ouï dire que ce grand fleuve eût gelé seulement jusqu'à l'épaisseur d'un denier; car il était merveilleusement grand et profond, et courait bien roide, et il avait bien une grande portée d'arc de large. Et pour cela les Grecs disaient entre eux que Notre-Seigneur aimait cet empereur, et que ce ne serait pas chose facile de le chasser hors de la terre, mais qu'ils le devaient servir ainsi qu'ils disaient. Et d'autre part, il ne leur faisait rien qui leur nuisît.

XIV. L'entrée du château de Christople est refusée a Tempereur; il continue

sa marche.

568. Toutefois l'empereur marcha tant qu'il vint à Macré et puis à Trajanople ; et de là il vint à Messinople ; et de là il fit tant dans ses journées qu'il vintà Christople. Alors il pensait entrer au château à sa

567. — « C, aukun Griffon. — ' E, ravinousement î F, aniousement» — » C, paraime tant. — *C ajoute à /ère, — » C, doivent.*,, aient, — • C, carï/ ne lor fait,

comme chius ki nul malisse n'i pensoit. Mais 11 castelains ^ dist bien ke il n'i meteroit le pie ; ains fist commander à ses homes ke on n'aportast en Tost cose dont hom ne bieste peust vivre. Or poés oïr le commençaille de le trahison.

569. Et quant li empereres vit ke il tenoient contre lui son castiel, se il fu dolans et courechiés che ne fait pas à demander. Et nonpourquant * il fait deffendre ke on n'assaille mie le castel ; car s'il vit auques, il s'en bée bien à vengier *. Celé nuit jut li empereres à molt grantmeschief defors Cristople. . Et bien saciés ke il ne demoura mie ou castelain ne en cels dou castiel ke il ne moru celé nuit de fain et de froît et de maies aises '. Et il démenèrent toute le nuit dedens le castiel grant joie et grant déduit *.

570. Et au matin, se parti li empereres de devant Cristople, et chevauca viers Salenyke parmi le Val de Phelippe droitement. Et là sist Machedone, dont Phelippes fii rois; et là fu nés Alixandres, si comme on trueve ; et li rois Phelippes * fist apieler le Val, apriès son non *, le Val de Phelippe; et li chités de Machedone sist desus. Et en che val se combati Pompéus de Rome contre Julius César, et i fu Julius César desconfis. Ke vous diroie-jou plus? Li empereres vint en celé tierre si comme en celi ke il cuide de son droit avoir' ; mais li cuens des Blans-Dras l'ot faite garnir contre lui.

571. Li empereres li manda ke il venist parler à lui ; et il li remanda' ke il ni venroit pas, car Lombart s'ahatissoient bien ke il ne devoit " de riens partir à le terre ; ne jà n'i partira, si conmie il dient. Et quant li empereres Toï, si en fu molt dolans. Dont vint li fieste de le Nativité , si se joma li empereres ' à Vigneri. Et là vint Guillaumes de Blendel à l'empereour, com chil ki mie ne se voloit tenir deviers Lombars, ains voloit dou tout obéir à l'empereor comme à son droit * signor; car hon, che dist, ki son segneur faut à son besoing, ne doit avoir respons en court. Wistasses, li frères l'empereour, vint à Drag-

Page 1