DÉBAT AVEC LE COMTE DE BLANS-DRAS
XXI, Débat de Timpératrice et du comte de Blans-Dras; il renonce
à la régence.
606. Nos gens alors croyaient avoir ainsi ferme paix et bon accord^ mais c^est alors que d^abord commence la guerre ; car le comte garnit Christople et la Serre^ et de telles gens qui n^avaient pas bien grande volonté d'accroître l'honneur de Tenfant, comme on le sut depuis par preuve certaine.
607. Il advint un jour que le comte vint à un parlement au château de Salonique. Là étaient Tempereur, Conon de Béthune, Pierre de Douai et assez d^autres barons. Alors le comte commença à parler^ et il parla assez follement; et Conon de Béthune lui dit quil prît conseil^ sMl voulait parler devant tel prud'homme que l'empereur. Et il dit qu'il le ferait volontiers^ mais il ne le fit pas; puis il dit une chose dont rimpératrice le prit au mot, ainsi que vous entendrez.
608. « Sire comte, dit l'impératrice, écoutez-moi un peu, s'il vous « plaît. On m'a fait savoir que vous avez garni mes châteaux, comme <c la Serre et Christople; et vous les avez garnis de telles gens qui n'ai- <c ment pas beaucoup notre honneur, et jamais ne me firent proa messe ni serment de par mon fils ; mais ils l'ont fait à vous de telle c( manière que si le marquis Guillaume de Montferrat (que vous et les « vôtres avez mandé il y a longtemps) était passé par deçà, vous dece vez, pour déshériter moi et mon enfant, lui rendre mes deux « châteaux. Et parce qu'on m'a fait entendre cette chose pour vraie, (c je veux que vous me rendiez mes deux châteaux. »
609. Et le comte dit qu'il le ferait volontiers. Et l'impératrice dit qu'il lui en donnât des sûretés. Et il dit qu'il lui en donnerait de bonnes. Et en cela il dit une folie pour lui ; car toute la cour jugea en commun et dit, pour faire droit , que le comte devait demeurer pardevers l'impératrice jusques à tant qu'il lui eût livré ses châteaux, et .qu'elle eût mis ses garnisons dedans. Et le comte dit à l'impératrice que tout comme ils l'ont jugé, il l'octroie bien.
609. — » c, /« dame dist qu'elle en voloit avoir, — » C omet et disi por droit, — » D, f/. — ♦ D, tempereonr.
372 HISTOIRE DE l'eMPEREUR HENRI.
610. « Et jou pri, fait remperreis, à monsegneur Tempereour, â <c comme à mon droit avoué, ke il me tiegne à droit, — Dame^ jou « voel volentiers, failli cuens, ke il à droit vousti^ne; et le vostrc « baillie poés vous ravoir à moi por assés petit. — Et jou, fait Tem- « perreis, le reprendrai volentiers, se vous volés. » Et li cuens, com fols et mal ensegnlés, trait un anelet de son doit, et rent à Pemperreis le baillie de toute le roiaume de Salenyke, dont il estoit saisis par cel anelet. Et puis est demourés par deviers lui en prison por tant d^afaire comme * vos avés oï*.
611. Dont fist tant Pemperreis ke ele ot chevali^^ aparelliés, dont cascuns estoit ses hom * et fievés de son fill; et lor commanda ke il alassent prendre les saisines des castiaus '. Et avoec aus ala, de par Tempereour, Guiliaumes de Sains ki marescaus estoit de nostre ost, et Guillaumes de Blenduel, et Hervius de Garet, Guis de Dant Ruel et pluiseur autre chevalier. Tout chist -se sont%mis au cheniin por aler à le Serre.
612. Et li cuens apiela endementiers Vivien, ki castelains estoit de Salenyke, et Rube, un trahitour, et Engelier un autre. <c Aies moi, (c dist li cuens, bientost à le Serre; et dites au castelain de par moi, ke <c por nulle ensegne ke je li mange *, ne pour nulle lettre, ke il ne c< renge' lecastiel. »
6r3. A tant se metent li trahitour à le voie apriès nos chevaliers, et font tant ke il les ataignent * : « Segnor, font li troi trahitour à nos <c chevaliers, or nous atendés un poi ichi, et nous irons laiens au caste telain, et li dirons • por quele cose vous iestes chi venu. » Dont entrèrent li trahitour el castel ', et fisent lor message au castelain. Et li castelains Hues lor dist c^onkes de chou ne fussent en doutanche, ke
610. — * c pour par/aire ce que; E, pour tant affaire comme. — ' G résume ainsi les paragraphes 609 et 610 : li quens, qui estoit orguilleus et outrecuidiés, respondi que il li renderoit voulentiers, et mesme la baillie dou roiaume se elle voloit. Elle dist que elle la penroit volentiert. Dont traist li quens /. anel de son doit et le tendi à la marchise, et li quita le bail, voiant rem" pereour, La marchist demanda seurtédes chastiaus ravoir; il dist que il leferoit par regart de
LE COMTE DE BLANS-DRAS EMPRISONNÉ. 3y3
6io. <c Et je prie, fait l'impératrice, monseigneur l'empereur, comme (c mon légitime avoué, qu'il me soutienne dans mon droit. — Dame, a je consens volontiers, fait le comte, qu'il vous soutienne dans votre a droit; et votre régence, vous la pouvez ravoir de moi pour assez « peu. — Et moi, fait l'impératrice, je la reprendrai volontiers, si « vous voulez. » Et le comte, en fol et en mal-appris, tire un anneau de son doigt, et rend à l'impératrice la régence de tout le royaume de Salonique, dont il était saisi par cet anneau. Et puis il est demeuré par-devers elle en prison pour toute TafTaire que vous avez ouïe.
XXII. Le comte de Blans-Dras agit en secret pour que le château de la Serre
reste fermé à Tempcreur.
6 1 1 • Alors l'impératrice fit tant 'qu'elle eut des chevaliers préparés, dont chacun était son homme et fiefie de son fils; et elle leur commanda qu'ils allassent prendre possession des châteaux. Et avec eux alla, de par l'empereur, Guillaume de Sains qui était maréchal de notre armée, et Guillaume de Blendel, et Hervée de Garet, Gui de Dant Ruel et plusieurs autres chevaliers. Tous ceux-là se sont mis en chemin pour aller à la Serre.
6 12. Et le comte appela cependant Vivien, qui était châtelain de Salonique, et Rube, un traître, et Angelier qui en était un autre. <c Allez-moi bien vite, dit le comte, à la Serre; et dites au châtelain « de par moi, que pour nul avis que je lui mande, ni pour nulle lettre, <c il ne rende le château, d
6i3r Alors les traîtres se mettent en route après nos chevaliers, et font tant qu'ils les rejoignent. <c Seigneurs, font les trois traîtres à nos ce chevaliers, attendez-nous un peu ici, et nous irons là dedans au <c châtelain, et lui dirons pourquoi vous êtes venus ici. » Les traîtres entrèrent donc au château, et firent leur message au châtelain. Et le châtelain Hugues leur dit que jamais de cela ils ne fussent en crainte,
ia court. Après molt de paroles fut dit que li quens demouroit (demourroit) devers la marchise tant que li chastel li fussent délivré,
6i I. — I C ajoute liges, — ^D^les castiaus et les saisines.
6i2, — *CEy mande; F^numt.^*CFt rende.
6i3. — » CE ont ataint. ~- > C, ak chastelain dire, — > C, entrèrent ens.
374 HISTOIRE DE i/eMPEREUR HENRI.
jà n'i meteroient le pie. Et lors li disent li trahitour ke 11 cuens estoit en prison. Tout ensi fu li trahisons ordenée *.
614. Dont montèrent amont en le tour li troi trahitour, et disent à nos messages, ki defors le castiel les atendoient *, ke il alassent à Cristople; et s'on lor rendoit Cristople, on leur renderoit le Serre; mais autrement il n'i meteroient les pies '. Et nostre message disent ke il iroient *. Dont vinrent à le Gyge; si prisent là un message ke il envolèrent à Pempereour, et 11 mandèrent tout Tafaire, comment li troi trahitour ierent el castiel demouré.
61 5. Quant li empereres oï ces nouvieles, mervelles li anuiierent *. Dont dist à le emperreis k'ele fust tout à seur, car il les iroit * revider, et ke jà ne Tenboiseroient '. « Dame *, et vous meismes venrés avoec* ; c< et s'il ne vous lassent ens, il me samble ke il mesprenderont trop. — « Sire •, jou ferai vo commandement ; ri vous pri, pour Diu ! ke vous « m'aidiés de mon droit ; et se che non ' jou sai bien • ke il feront c< toz lor pooirs de moi honnir. » Et li cuens, ki ces paroles ot, en est molt joians en son cuer; car bien se cuide toutes voies délivrer, et faire tant ke li castiel li remaignent.
616. Et quant li empereres voit ke il ne puet les castiaus avoir par messages, molt li desplaist ^ Dont dist ke il meismes ira pour savoir ke chou est, et menra avoec lui le roine, pour savoir se on le laira en son castiel entrer. Et tant i menra gent, ke se on ne Vi laist entrer volentiers *, ke il i enterra, che dist, par forche : « Sire, dist li cuens, or « ne vous caut. Jà mar por chou. vous mouverés, ne me dame ausi ; « car jou irai se vous volés, et saurai porcoi il ont chou fait. Et s'il « vous plaisoit ke jou reusse me tierre et me pardonnissiés vostre ire •, (c je vous renderoie les castiaus sans faille; car jou i.menrai Pieron « Vent, par cui jou les bé bien à ravoir.
617. « Dame, or ne vous esmaiés mie, fait li cuens, ke vous ne (( raiiés vos castiaus. Laissiés m'i aler, et entre vous et monsegneur i
6i3. — * C ajoute comme vous ois,
614. — I CEF omettent ki defors le castiel les atendoient, — > C, autrement non, — ' C ajoute molt polentiers,
61 5. — » C, «I /m dolans et couronchiés, — » C ajoute par tans. — » C, /« boiseroient, — • C
LA SERRE FERMÉE PAR TRAHISON. 3y5
que nos gens n^y mettraient pas le pied. Et alors les traîtres lui dirent que le comte était en prison. Ainsi fut la trahison arrangée.
614. Les trois traîtres montèrent donc en haut de la tour^ et dirent à nos messagers^ qui les attendaient en dehors du château, quMls allassent à Christople ; et si on leur rendait Christople^ on leur rendrait la Serre; mais autrement ils n^y mettraient pas les pieds. Et nos messagers dirent qu^ils iraient. Ils vinrent alors à la Gige^ et prirent là un messager qu'ils envoyèrent à Tempereur, et lui mandèrent toute l'affaire^ et comment les trois traîtres étaient demeurés au château.
61 5. Quand l'empereur ouït ces nouvelles, elles l'ennuyèrent merveilleusement. Il dit alors à l'impératrice qu'elle fût bien tranquille, car il les irait voir, et qu'ils ne l'attraperaient pas. « Dame, et vous- <c même viendrez avec moi ; et s'ils ne vous laissent entrer , il me <c semble qu'ils se fourvoieront fort. — Sire, je ferai votre commandece ment; et je vous prie, pour Dieu ! que vous m'aidiez dans ipon « droit; sinon je sais bien qu'ils feront tout leur possible pour me « déshonorer. » Et le comte, qui entend ces paroles, en est bien joyeux en son coeur; car il pense bien toutefois se délivrer, et tant faire que les châteaux lui restent.
616. Et quand l'empereur voit qu'il ne peut avoir les châteaux par des messages, cela lui déplaît fort. Il dit alors qu'il ira lui-même pour savoir ce que c'est, et qu'il mènera avec lui la reine, pour savoir si pn la laissera entrer en son château. Et il y mènera tant de gens, que si on ne l'y laisse entrer de gré, il y entrera, dit-il, de force. Sire, <c dit le comte, que cela ne vous inquiète pas. A tort pour cela vous (( vous dérangerez, et ma dame aussi ; car j'irai si vous voulez, et saurai « pourquoi ils ont fait cela. Et s'il vous plaisait de me laisser ravoir ma « terre et d'oublier votre colère, je vous rendrais les châteaux sans faute ; « car j'y mènerai Pierre Vent, par qui je les espère bien ravoir.
617. ce Dame, ne craignez pas, dit le comte, de ne pas ravoir vos tt châteaux. Laissez-moi y aller, et envoyez-y, vous et monseigneur.
ajoute li empererei, — & C, i venrés» — < C BÎoutt fait la dame, — ' C, ctfr au lieu de se ehe non, — • C ajoute par vérité,
616. — I C, pour nul mesage quHl i envoit, se li anoia molt durement. — ' Q par amours, — > C ajoute et vostre mautalent.
« envoies teus gens por moi garder *, dont vous en remeignez * sans « souspechon ; mais ke jou raie me tierre, et ke vous me pardonnes « vostre mautalent. — Et jou vbel bien, fait li empereres, ke vous et (c tout li autre raiiés chou ke vous avoir * devés, par si ke vous à Tem- « perreis rendes ses castiaus ^. »
XXHL
618. Et lors fu li afaires ensi ordenés ke li cuens meismes devoit aler à le Serre por chou ke vous avés oï. Si fu commandé à Quenon de Biethune, à Ansiel de Chaeu, à Bauduin de Soriel et à Mahiu Bliaut, ke il alassent avoec le conte por lui garder. Et il i alerent *, et tant menèrent avoec aus de chevaliers ke il furent juskes à trente.
^619. Entre ces adevales, à tant es vous venir* un message à Tempereour ki le salua de par ses messages ke il premièrement avoit envoies à le Serre, et li dist ke li castiaus fu contre aus tenus en tel menière ke il n'i porent entrer. Dont s'en alerent de là à le Gyge, et là se reposèrent et herbregierent au mius ke il porent. Et chil dou castid avoient envoies messages au baillru' Burille, ki molt estoit outrageus; si manoit à Menelic. Et disent au bailliu k'il venist à le Serre, et ' se il i amenoit forche de gens, li castiaus li seroit rendus et délivrés ; car il amoient mius ke il Peust * ke li empereres.
620. (c Sire, or oiiés comme li afaires vint à point; car ensi comme (( il devoit entrer ou castiel à toute se gent, et ke il commenchoit durece ment à aprocier, li Griphon * de le Serre avoient mandé de plain jor, « par le commun assentement, à vostres messages, ki estoient à le « Gyge, ke il venissent à le Serre lorske il seroit anuitié, et il les me- « teroient ou bourc. Ke vous diroie-jou ? Nostre message i vinrent, et
617. — * Dj nt'i garder; F, avec moi tele gent, en omettant por moi garder, — * C, par eoi vous en soiiét; D, dont vous me raiiés, — ^ de omettent avoir, — * F, rendrés ses chastiaus tout quitement,