XI. Esclas épouse la tille de l'empereur
555. Alors que le maréchal revenait de la Pamphile, il rencontra Esclas, et lui demanda où il allait. Et il répondit qu'il allait à l'empereur pour faire ses noces, en homme qui se voulait acquitter de son serment. « Certes, sire, dit le maréchal, j'en suis bien content. Et sa- « chez bien que vous aurez un très bon père en monseigneur l'empe- « reur, si vous prenez la peine de conserver son amour; et je vous « dis qu'en ce moment vous le trouverez en Constantinople. Et ce « que je vous puis bien en vérité dire de mademoiselle votre femme, « c'est qu'elle est belle, sage, courtoise et débonnaire, et patiente, et « douée de toutes les bonnes qualités qu'une demoiselle doit avoir en « soi; et on m'a dit qu'elle est à Salembrie. »
556. Et quand Esclas l'entendit, il en eut bien grande joie. A quoi bon allonger encore? Esclas s'en vint droit à Salembrie pour voir sa femme : il l'y trouva, et lui dit qu'il veut qu'elle s'en vienne en Cons-
555. — 1 D omet repairoil. — - D, et li mareschaus li. — 3 C omet et si vous di, etc. -*C,e tant dijou. — s CF omettent et soufrons. — 6 C omet ke demoisiele, etc.
556. — 1 C,oî cou adonques. — - C. dont Va prise far la main; E, dont le prentpar la main; F, et il la salua et ele lui.
VILLE-HARDOLIN. UI. — 48
elle dist k'ele est preste d'aler ent. Et Esclas, ki est aussi comme"' toz embrasés de l'amour à le damoisiele dès lors k'il le vit 4, fist tant k'il renmenaen Constantinoble; car molt désire lejor ke ilTait espousée; si li samble bien ke uns seus jors en dure "' quarante.
557. Et quant li empereres entent le nouviele d'Esclas ', il vint contre lui; et puis s'en revienent ensamble en Constantinoble, et li fait li empereres se feme espouser. Et se il i ot assés joie et solas, che ne fait mie à demander. Il i ot si grant plenté de toz biens comme on poroit soushaitier por cors d'ome aaisier. et tout ausi comme - on les puisast en une fontaine ù il soursissent 3. Ensi demoura Esclas en Constantinoble toute celé semaine, et puis se parti de Tempereour à toute se feme. Li empereres li fist toute l'ounour ke il faire li pot, et le convoia grant pieche atout grant gent ; et anchois k'il s'en partesist, dist il tout privéement à se fille :
558. « Biele fille, or soiiés sage et courtoise1. Vous avésun home « pris avoec lequel vous vos en aies, ki est auques sauvages ; car vous « n'entendes son langage, ne il ne reset point - dou vostre. Pour Diu, « gardés ke vous jà pour chou ne soiiés ombrage vers lui, ne chanta gans de vostre talent ", ne vilaine. Car molt est grans hontes à jen- « till feme quant elle desdaigne son mari, et si en est trop durement « blasmée à Diu et au siècle. Sour toute rien '', por Diu, gardés ke vos « ne lassiés vo boin usage pour Tautrui mauvais. Si soiiés simple 5, « douche, deboinaire, et soufrans tant0 comme vostre maris vaudra; « et si honnerés toute se gent por s'ounor7.
559. « .Mais deseur tout, gardés toutes voies ke vous jà por lor « amour ne por lor acointance, quele ke il l'aient à vous ne vous à « eus, retraiiés ' vostre cuer de nostre gent amer-, dont vous iestes es- <• traite. — Sire, fait-elle, or saciés de voir ke vous jà de moi, « se Diu plaist, vos n'orés mauvaise noviele. Mais, biaus dous sire, « nos sommes au départir, che m'est avis. Or proi-jou Diu ke, se il
. — 8 <; omet . — ' C, lorsk'ilpot. — s C. désirait... eust... sambloit... duras! .
la nouvele que Esclas venait. — - C. car ausi grjnt plenté i ot il de tous biens jtte se, — 3 C omel u il soursissent. 558. — ï C omet or soiiés. etc. — - C. ?; non — 3C omet ne changans de rostre tJ-
ESCLAS ÉPOUSE LA FILLE DE L'EMPEREUR. 33g
tantinople; et elle dit qu'elle est prête à s'en aller. Et Esclas, qui est comme tout embrasé d'amour pour la demoiselle depuis l'instant où il la vit, fit tant qu'il l'emmena en Constantinople; car il désire bien le jour où il l'aura épousée -, et bien lui semble qu'un seul jour en dure quarante.
33y. Et quand l'empereur apprend ces nouvelles d'Esclas, il vient au-devant de lui; et puis ils s'en reviennent ensemble en Constantinople, et l'empereur lui fait épouser sa femme. Et s'il y eut assez de joie et de divertissements, cela n'est pas à demander. Il y eut abondance de tous biens aussi grande qu'on pourrait souhaiter pour satisfaire des hommes, et tout comme si on les eût puisés en une fontaine d'où ils eussent jailli. Esclas demeura ainsi en Constantinople toute cette semaine, et puis il quitta l'empereur avec sa femme. L'empereur lui fit honneur autant qu'il put, et le conduisit bien loin avec nombre de gens; et avant qu'il s'en séparât, il dit en particulier à sa fille :
558. « Belle fille, soyez sage et courtoise. Vous avez pris un mari « avec lequel vous vous en allez, qui est un peu sauvage; car vous « n'entendez pas son langage, et lui ne sait rien du vôtre. Pour Dieu, « gardez-vous d'être pour cela cachée envers lui, ni changeante en vos a volontés, ni vilaine. Car c'est une bien grande honte à une noble « femme quand elle dédaigne son mari, et elle en est bien durement « blâmée de Dieu et du monde. Sur toute chose, pour Dieu, gardez- « vous de quitter vos bonnes habitudes pour les mauvaises d'autrui. « Soyez donc simple, douce, débonnaire, et patiente autant que votre « mari voudra ; et honorez tous les siens pour l'honneur de lui.
55g. « Mais, par-dessus tout, gardez-vous toutefois que pour leur <(. amour et leur commerce, quel qu'il puisse être d'eux à vous ou de « vous à eux, vous ne désaccoutumiez votre cœur d'aimer notre na- « tion, d'où vous êtes extraite. — Sire, fait-elle, sachez en vérité que « de moi, s'il plaît à Dieu, vous n'apprendrez pas de mauvaise nou- « velle. Mais, beau doux sire, nous en sommes à nous séparer, ce me
lent ; 1) omet ne vilaine. — i C, toutes coses. — '■'< C omet simple. — 6 C. tant et ossi avant. — ' C , pour lui.
5?9- — 'C, vous gardés que jà pour amour que vous aiies à iaus ne h' il aient à l'nus ne retraités, — - C omet amer.
« li plaist, il :! vos doinst forche de sormonter vos anemis, et acrois- « sanche de vostre hounour4. » A tant s'entrebaisent, et puisse départent li uns de l'autre.
560. Li empereres retorneen Constantinoble, et mande ses barons, et lor prie ke il li doinsent consel se il sejornera u chevaucera ' cest yvier. Ke vostenroie-jou paralonges- ? Si baron li loerentke il alastà Salenyke por conseiller le tierre et por secourra :! et por chou ke li Lombart, ki gardien en estoient, li feissent bornage et feuté por le fil dou marchis '', et por chou k'il ne peust estre mis arrière de son droit par defaute de segnor, et por chou ke li baron, ki sevent les atiranches de le terre et comment elle doit aler, en rengent5 à l'empercour son droit et à l'enfant aussi.
56 1. Et quant li empereres oï chou, il dist à ses homes ke bien lor otrioit ensi1. « Mais il convient, fait-il, ke nous atirons - liquel « de nos barons ramanront ichi por le terre garder ; car toutevoies jou « en voel remanoir sans souspeçon. » Dont esgarderent :; ke li marescaus remanroit, et Paiens d'Orliens, et Miles li Braibans-, et lassierent avoec eus chevaliers et siergans, por chou ke se aucuns lor vausist mesfaire par aventure, ke il s'en pevussent deffendre. Apriès a fait garnir Salembrie de chevaliers et de siergans, et toz ses autres castiaus aussi; et si envoia '' Lyenart à Verisse, et Herbiert al Visoi.
562. Et à tant est li empereres meus por aler de Constantinoble à Salenyque, por savoir se li Lombart feraient ' enviers lui chou ke il dévoient. Mais il ne sera pas 2 ensi comme il cuide ; car il dient ke il ont le tierre conquise, si le voelent garder avoec l'enfant au marchis. Mais
55q. — 3 C. si voelprierà Dieu k'il. - i Cette conversation un peu longue et d'autres détails relatifs au mariage d'Esclas peuvent bien avoir été imaginés pour embellir le récit. C'est là sans doute un des motifs qui engageaient Dom Brial à en contester le caractère historique. Le résumé du manuscrite ne donne pas prise h celte critique : Limarichaus qui estait demeurés à la l'an nie séjour::.! tant que li chastiausfut bien refais, et puis s'en .7/.; vers Constantinoble. Il trouva en la voie Esclas qui aussi i aloit. Quant il vinrent en Constantinoble, li empereres Jist grant joie à Esclas: et puis li Jist sa fille espouser à grant honnour. Ensi démolira Esclas en Constantinoble
l'empereur part pour salonique. 34]
« semble. Or je prie Dieu que, s'il lui plaît, il vous donne force pour « surmonter vos ennemis, et accroissement de votre honneur. » Alors ils s'entre-baisent, et puis se séparent l'un de l'autre.
XII. L'empereur part de Constantinople pour recevoir l'hommace du royaume
de Salonique.
56o. L'empereur retourne en Constantinople, et mande ses barons, et les prie de lui conseiller s'il doit séjourner ou chevaucher cet hiver. Pourquoi vous tiendrais-je par des longueurs? Ses barons furent d'avis qu'il allât à Salonique pour conseiller la terre et pour la secourir, et pour que les Lombards, qui en étaient gardiens, lui fissent hommage et foi pour le fils du marquis, et pour qu'il ne pût être mis hors de son droit par défaut de seigneur, et pour que les barons, qui savent les usages de la terre et comment elle doit aller, en rendent à l'empereur son droit et à l'enfant aussi.
56i. Et quand l'empereur ouït cela, il dit à ses hommes qu'il le leur octroyait bien ainsi. « Mais il convient, fait-il, que nous déci- « dions lesquels de nos barons resteront ici pour garder la terre; car « je veux toutefois en rester sans inquiétude. » Alors ils convinrent que le maréchal resterait, et Payen d'Orléans, etMilon le Brebanf, et ils laissèrent avec eux chevaliers et sergents, pour que si quelqu'un voulait par aventure leur nuire, ils s'en pussent défendre. Après il a fait garnir Salembrie de chevaliers et de sergents, et tous ses autres châteaux aussi; et puis il envoya Liénard à Verisse, et Herbert au Visoi.
5b2. Et alors l'empereur est parti pour aller de Constantinople à Salonique, pour savoir si les Lombards feraient envers lui ce qu'ils devaient. Mais il n'en sera pas ainsi qu'il pense; car ils disent qu'ils ont conquis la terre, et ils la veulent garder avec l'enfant du mar-
VIII jours, et puis s'en parti et mena sa femme avec lui. Li empereres les convola une pièce ; puis
revint reconforter le pais, et penre Vaumaige doujil le marchis qui mors estoit.
560. — 1 C, erra. — - C^diroie jou. — 3 DE, por sejorner iltuec. — '» Demetrius, fils de Bonifnce et de Marguerite de Hongrie. — 5 F. devisent.
56 1. — I C, si distk'il l'otroie bien. — - C, gardons. — 3 C, ordenerent. — ' C, me's k'il envola ossi.