‹ Conquête de ConstantinopleChapitre 5 sur 326 · VJ PREFACE · texte numérisé non relu

VJ PREFACE

leur politique et raconté la véritable histoire de cette croisade aventureuse.

Il est un autre chroniqueur moins original que Robert de Clari, et qui a mérité pourtant d'être associé à Geoff'roi de Ville-Hardouin, depuis que dom Brial en a fait connaître , il y a près de cinquante ans, le nom et les récits. Henri de Valenciennes, si Ion en croyait son premier éditeur, ne serait pas contemporain de celui dont il a continué l'histoire. Et pourtant, comment ne pas ajouter foi à sa parole , quand il affirme avoir vu tous les faits de ses propres yeux , avoir su tous les conseils des hauts hommes et des barons? Loin d'adopter les doutes de dont Brial , M. Buchon s'est demandé si Henri de Valenciennes ne serait pas l'empereur Henri de Constantinople , qui aurait entrepris de raconter ses propres exploits. Sans s'arrêter plus que lui à cette supposition , peu vraisemblable, il faut du moins F approuver quand il accorde toute confiance aux faits contenus dans cette chronique. M. Paulin Paris n'hésite pas non plus à en garantir la parfaite authenticité ; seulement , pour en expliquer la forme romanesque , il ne serait pas éloigné d'admettre qu'elle dut être d'abord écrite en vers, et faire partie de quelque chanson de geste. Je n'ose pas aller jusque-là , et je me contente d'y reconnaître , avec le savant académicien , les longs discours et les minutieuses descriptions qui retardent trop souvent la marche de ces vieux poèmes. Mais de tels défauts ne sauraient autoriser à contester l'exactitude et la sincérité de Henri de Valenciennes; ils doivent seulement nous faire apprécier d'autant plus la noble simplicité qui règne dans l'histoire de Geoffroi de Ville- Hardouin.

Puisse-t-il en subsister quelque chose dans la demi-traduction que j'offre aujourd'hui aux lecteurs bienveillants qui ont accueilli celle de Joinville! De telles tentatives ont pour excuse le désir de propager des livres excellents, mais trop peu lus, et qui seraient depuis longtemps populaires si tous ceux qu'ils doivent intéresser les avaient pu comprendre. Je ne promets pas de vous rendre ici le

PRÉFACE. vij

Ville-Hardouin véritable, mais un calque asse, fidèle pour que sa grande figure n'y soit pas méconnaissable.

La difficulté de ce travail est telle qu'on doit s'attendre ày trouver bien des imperfections; mais on s'étonnera peut-être qu'ayant entrepris de rapprocher ce vieux langage du français moderne , faie respecté la forme ancienne d'un grand nombre de noms de lieux. Deux motifs principaux m'ont engagé à le faire. La plupart de ces noms de lieux sont restés trop peu usités pour que les organes populaires aient pris la peine de les modifier et de les assimiler à des mots français : je ne pouvais donc pas leur trouver dans notre langue un équivalent qui les fit mieux comprendre. J'aurais pu en chercher tantôt en grec , tantôt en turc , puisque la scène de ce récit historique se passe dans la Thrace, la Thessalie , le Péloponnèse , la Bithynie, la Mysie ; ou, si on le préfère, dans la Turquie d'Europe et la Turquie d'Asie. Mais de tels rapprochements ne seraient pas toujours exempts d'erreur; car les noms grecs étaient déjà bien altérés du temps de Ville-Hardouin, et les noms turcs n'existaient pas encore. Comme il y avait un égal inconvénient à remonter jusqu'à l'antiquité ou à descendre jusqu'aux temps modernes, il a paru préférable de s'en tenir à la langue même de l'auteur.

Mais il fallait expliquer cette langue, et j'ai transporté ces explications dans la table alphabétique des matières, où les noms employés par Ville-Hardouin se trouvent précédés le plus souvent d'un nom ancien ou moderne qui en détermine le sens véritable, et qui permet de les rechercher dans les cartes et les dictionnaires géographiques. Pour résoudre ces difficultés, j'ai profité à la fois des excellents travaux de Du Cange, et des indications d'un jeune savant français , M. Albert Dumont , qui a bien voulu me faire part des résultats de son voyage scientifique en Thrace, où il a recueilli des observations propres à éclairer les récits de l 'ille- Hardouin comme ceux des historiens de l'antiquité classique. Afin que le lecteur eût sous les yeux toutes les données de ces problèmes de géographie comparée , j'ai ajouté à chaque nom ancien ou mo-

Vil) PREFACE.

dénie, non seulement la forme régulière du nom correspondant employé par Ville-Hardouin, mais encore les variantes souvent nombreuses et fautives que m'a fournies la collation complète des manuscrits.

Ce qui n'importait pas moins ait lecteur, c'était d'avoir sous les yeux une carte oit il pût suivre les opérations de la guerre et rechercher les lieux ci lés par Ville-Hardouin. Ce travail, que l'état de ma vue ne me permettait pas d'entreprendre, a été confié à M. Auguste Longnon ; je n'apprendrai rien à ceux qui le connaissent en me félicitant d'avoir trouvé en lui un collaborateur plein de dévouement , d'exactitude et d'intelligence. Je lui laisse le soin d'exposer le résultat de ses recherches , et je me contente d'avertir que la nomenclature de sa carte est en harmonie avec celle de la table alphabétique.

La même table contient, outre les variantes d'un caractère purement géographique , d'autres variantes qui se rattachent aux surnoms de certaines personnes , surtout à ceux qui sont tirés de quelque nom de lieu. On y trouvera d'ailleurs la liste complète des personnages nommés dans le livre, et, pour quelques-uns d'entre eux , de courts renseignements biographiques.

La division du texte en chapitres, celle des chapitres en paragraphes, l'explication des dates placée entre parenthèses dans la traduction , sont autant de moyens qui concourent avec les notes , le vocabulaire , la carte et la table alphabétique , à éclaircir les difficultés. Sans viser à tout expliquer, je devais au moins/dire eu sorte que le récit dans son ensemble ne présentât pas d'obscurité. Pour peu que j'y aie réussi, Ville-Hardouin fera le reste, et si j'ai pu le faire comprendre, il saura bien se faire admirer.

Puisse-t-il surtout trouver des lecteurs qui V étudient dans son vieux langage! Il leur faudra sans doute prendre quelque peine : mais qu'ils en seront bien récompensés ! J'ose leur prédire une des plus grandes jouissances littéraires qu'ils aient encore éprouvées. Le temps n'est plus où les premiers chefs-d'œuvre de notre langue

Page 1