Conclusion. Existence de deux
modes d'acquisition des idées :
l'observation, et les formes de l'intelligence.
49. Vous ouvrez ce livre. Toutes les idées, simples ou complexes, générales ou particulières» distinctes ou confuses, qui passent dans votre esprit à Toccasion de ce fait, se divisent d'abord, par leur caractère le plus essentiel, en deux gi*andes classes, savoir : les idées contingentes et les idées nécessaires.
a On appelle idées contingentes celles qui se rapportent à des objets dont nous pouvons supposer la non-existence. Telles sont les idées des corps et de leurs propriétés ^ »
« Les idées nécessaires sont celles qui correspon-
Bénard, Précis de philosophie (Psychologie, chap. m).
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dent à des objets dont la non-existence ne peut être admise sans contradiction. Telles, sont les idées de Yespace infini, du temps éternel, de Vêtre ou de la sub$t€mcet de la cause absolue» etc ^
BO. Toutes les idées viennent-elles, lecteur, d'une source commune? Oui, mais gardons-nous de nous tromper sur le nom de cette source.
Des philosophes l'ont nommée la sensation, c'est-àdire la modification indéfinissable de l'âme, à l'occasion de toute impression faite sur les organes dans leur rencontre avectout ce qui se présente à eux. On a traduit cette doctrine en métaphore, en disant : L'homme est une statue que la sensation seule anime successivement; l'esprit est la tabula rasa^ que la sensation seule couvre de caractères. On a calomnié Aristote en lui prêtant une doctrine résumée dans cette formule consacrée : Nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu. Les uns ont fait de toute idée une image qui se détache des objets et pénètre dans l'esprit par les organes : «quelque chose de semblable à la marque d'un cachet gravée sur de la cire*. » Les autres ont fait de toute idée une sensation transformée. On répond aux premiers, comme le fait bien remarquer M. Bénard ', que l'idée, acte de l'esprit, est tout autre chose que le reflet d'un corps ; aux seconds, qu'il est impossible de
* hén&Td, Précis de philosophie (Psychologie, chap. iii).
« Je sens, dit Pascal, que je peux n'avoir point été, car le moi consiste dans ma pensée; donc moi qui pense n'aurais point été, si ma mère eût été tuée avant que J'eusse été animé. Donc je ne suis pas un être nécessaire. »
{Pensées.)
s Bossuet, Connaissance de Dieu, chap . iv.
5 Précis de philosophie (Psychologie, chap. ni).
PARTIB I. — JDta DU DEVOIR. ^ UVRE OU 47
concevoir que la sensation, efiPet purement passif , se transforme, par une force propre qu'elle n'a pas, en un fait actif d'intelligence. On conclut que l'unique source des idées, même des idées des objets sensibles, est, non pas la sensation, mais l'activité de l'esprit.
51 • Mais cette activité acquiert-elle les idées d'une seule manière, ou de deux manières différentes? Voilà une autre question. — Or, il faut répondre qu'elle acquiert différemment les idées contingentes et les idées nécessaires.
62. Les idées contingentes (appelées aussi empiriques) sont acquises et limitées par l'expérience employant l'observation ; soit que cette expérience étudie les faits extérieurs par les sens, au moyen de la faculté qu'on appelle perception externe, soit que cette expérience regarde au dedans de nous, au moyen du sens intime, les faits intérieurs.
63. Les idées nécessaires sont le produit direct de Fintelligence. Platon les a-t-il représentées comme innées? en a-t-il fait, pour ainsi dire, un dépôt d'images intrinsèques^ placées de toute éternité dans l'âme, et aperçues par elle avant toute sensation, indépendant ment de toute sensation? De telle sorte que ce qu'on appelle apprendre ^ ne soit autre chose que se ressouvenir? On l'en a accusé, à tort ou justement.
Des philosophes modernes ont fait à cette doctrine le reproche de signaler des idées susceptibles d'être aperçues indépendamment de l'exercice des sens : phénomène impossible en présence de l'observation, qui crie opiniâtrement que la sensation est toujours
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Tantécédent de toute idée. — Maïs, d'autre part, en accordant que la sensation est Tantécédent de toute idée, ils n'ont pas reconnu qu'elle fût la cause unique d'acquisition de toute idée. Ils ont admis à côté d'elle une autre cause d'acquisition, décrite plus exactement ou plus nettement que dans la théorie attribuée à Platon. — La gloire doit d'abord en être rapportée à Leibnitz. A l'axiome « nihil est in intellectu quod non fuerit prius in sensuel» il répondit par cette profonde restriction, mentionnée dans l'épigraphe en tête de ce titre, nisi ipse intellectus. Cette formule fut développée en Angleterre, en Allemagne, en France, produisant partout, dans la science philosophique, un progrès qui ne parait pas devoir être abandonné.
D'après cette formule, l'esprit a une propriété spéciale, celle d'adjoindre spontanément certaines idées nécessaires à celles qu'apporte l'expérience.
Donnons un corps k ces abstractions par des images. — Comme la corde du piano, mise en vibration par le marteau, fait résonner, avec la note frappée, les notes qui font accord avec elle, de même, du clavier organisé de l'esprit, dès que le doigt de la sensation se pose sur une des touches, sortent simultanément des sons qui font accord avec les touches attaquées par la sensation. — Comme le fer, en résonnant sur la pierre, en fait sortir en même temps l'étincelle, la sensation, en rencontrant nos organes, fait briller au dedans de nous des traits lumineux *. Ces ac-
* ZoTCupa, fenx vivants, suivant l'expression de Jules Scaliger, citée par Leibnitz.