SCÈNE XV
PAGEVIN, PAULINE
PAULINE
Eh bien, mon cher monsieur Pagevin, je viens toucher ma petite pension.
PAGEVIN
Petite pension... petite pension !... Du train dont vous allez, elle ne fera pas long feu, votre petite pension !
PAULINE
Qu’est-ce qu’il y a?
Me voilà encore obligé de vous gronder.
PAULINE
Et pourquoi?...
PAGEVIN
Un bouquet de violettes de vingt francs !... Voyons! Est-ce raisonnable ?
PAULINE
Mais, dans cette saison, la violette de Parme est très chère !
PAGEVIN
Alors, on n’en achète pas !
PAULINE
C’est pour vous que je l’ai achetée 1 Ah !
PAGE VIN, très flatté.
H» Vraiment?... Pour moi ?... Ahî je... Hum!... c’est différent !... Pour moi!... (nie respire.) Ah! C’est donc vrai ce que vous disiez tout à l’heure ?... Vous vous ennuyez?...
PAULINE
Oh ! oui !
^ Hé bien... Il faut vous amuser... vous distraire... Venez me voir tous les jours...
PAULINE, souriant.
Je craindrais d’abuser...
PAGEVIN
Alors... Acceptez la proposition de madame de ^ Strade... Allez à Royat...
PAULINE
J’en ai grande envie, je l’avoue... et surtout grand besoin... Je suis très nerveuse, très agitée, depuis quelque temps ; je ne me sens pas bien...
PAGEVIN
Alors il n’y a pas à hésiter... Il faut aller aux eaux.
PAULINE
Seule... sans mon mari ?
PAGEVIN
Puisqu’il n’est pas là...
PAULINE
Non... Ce ne serait pas convenable...
PAGEVIN
Mais votre père...
PAULINE
Oh I mon père !... Il est bien jeune ( (soupirant.) Je resterai à Paris, voilà tout...
PAGEVIN
Et si vous tombez malade ?...
PAULINE
Bah! qu’importe ?... Je vous demande un peu qui s’inquiète de ma santé?...
PAGEVIN
Mais moi, je m’en inquiète...
PAULINE
Ah! si vous pouviez m’y accompagner, vous,àRoyat . PAGEVIN.
Vous y viendriez ?
PAULINE
Certes... N’est-ce pas vous qui, légalement, remplacez mon mari? Mais je ne vous le demande pas... Cela vous est impossible, mon pauvre monsieur Pagevin...
PAGEVIN
Je vais voir... je vais essayer... Voyons, nous disons que je vous dois trois mille trois cent trente-trois francs trente-trois. Si vous désirez une petite avance, ce n’est pas dans mes habitudes, mais...
Non, merci.
PAGEVIN
Vous aurez pas mal de frais là-bas... de dépenses forcées et je ne voudrais pas...
PAULINE
Je suis très touchée de votre offre... très touchée» mais j’ai ce qu’il me faut.
PAGEVIN
Vraiment, vous ne voulez pas que?...
PAULINE, simplement.
Non, merci, je n’ai besoin de rien !... J’ai emprunté dix mille francs.
PA GE Y IN, bondissant.
Hein? Quoi?... Dix mille francs ? Mais vous n’avez pas le droit d emprunter ! Vous n’avez pas le droit, entendez-vous ! Dix mille!... L’article 513 du code civil vous defend d emprunter sans l’assistance de votre conseil judiciaire...
PAULINE, jouant la surprise.
Vous êtes sûr ?
Dix mille francs J Et sur quoi vous a-t on prêté ? Sur quelles garanties ? r
PAULINE
Sur les valeurs déposées chez mon notaire !
PAGEVIN
Elle me dit ça tout tranquillement I
PAULINE
Est-ce que ces valeurs ne sont pas à moi ?
PAGEVIN
Mais vous ne pouviez pas en disposer... Je les ai toutes signées, comme conseil judiciaire...
PAULINE
Mais je n’en ai pas disposé non plus...
PAGEVIN
Alors, sur quoi vous a-t-on prêté ?
PAULINE
Sur le reçu de ces valeurs, que le notaire m’avait donné.
PAGEVIN
Et pourquoi ne me l’avez-vous pas remis, le reçu ?...
PAULINE
Vous ne me l’avez pas demandé!
P AGE VIN
Eh ! je n’y ai pas pensé ! Mais, malheureuse enfant, 0^ vous me mettez dans une situation des plus critiques!... Ce reçu .. j’aurais dû vous le réclamer... Je suis dans mon tort !... Je suis responsable de ces dix mille francs...
PAULINE
Mais je ne vous demande pas de les payer...
pagevin .
Et moi, qui vous admirais... qui chantais vos .louanges... Ah ! vous venez de perdre toute ma confiance! Reprenez votre bouquet... Je n’en veux pas !...
PAULINE
C’est bien, monsieur, je me retire. Je viendrai tous les mois, comme vosautresprodigues... Ouplutôt,non, je ne viendrai plus... J’enverrai ma femme de chambre... Adieu!
PAGEVIN, se radoucissant.
Il n’est pas question de ça...
PAULINE
jH Ah ! vousjvenez de me faire bien de la peine 1... Jamais je ne vous aurais cru capable...
Je n’ai pas eu l’intention de...
PAULINE, pleurant.
Qu’est-ce que je vais devenir maintenant, abandonnée par mon mari, par vous, dont les conseils et l’amitié m’étaient si précieux?...
PAGEVIN
Mais non... je ne vous abandonne pas ! D’abord, ne ^pleurez plus ! Voyons '... Je ne veux pas que vous pleuriez...
PAULINE
Quant à ma dette, soyez tranquille, monsieur! Je la paierai jusqu’au dernier sou... Je n’achèterai plus rien... ni une fleur... ni un ruban !
Calmez-vous l
PAGEVIN
PAULINE
Je me coucherai de bonne heure pour ne pas brûler de bougie. r
Voyons !
PAULINE
Et je me nourrirai de pain sec !
PAGEVIN
Je vous le défends !
PAULINE
Eh bien ! Je mangerai mes poissons rouges. J’en ai huit cents... -
PAGEVIN
Ne faites pas cela...
PAULINE
Je veux payer mes dettes 1
PAGEVIN
Hé ! parbleu ! je sais bien qu'au fond, vos intentions
sont excellentes.
PAULINE
Vous avoir plongé dans un pareil embarras, vous si bon, si dévoué...
Il ne faut rien exagérer I En somme, ce n’est pas réparable...