M. Eug. Manuel
de l'attente, à l'empressement des préparatifs, aux folies des dépenses, on mesure l'amerlume mortelle de la déception. Les antécédents ainsi clendus suggèrent les conséquents sous-entendus.
L'esprit humain est toujours curieux des causes et des effets. Comprendre, c'est apercevoir une chose dans son o?igine et dans ses suites. Souvent les antécédents et les conséquents sont ce que nous appelons causes et eiïets : dans la rigueur du langage scientifique, la véritable causalité échappe à notre prise ; nous ne pouvons que lier des phénomènes par un rapport de succession constante et nécessaire. Mais tenons-nous-en à l'usage commun de la langue : sans prétendre mesurer à la rigueur à quel point ce que nous nommons cause est vraiment cause, il suffit, pour notre sujet, que notre raison n'est pas satisfaite, tant qu'elle n'a pas expliqué bien ou mal pourquoi les choses sont comme elles sont et ce qui en résulte. Cette recherche est toujours une partie importante de l'invention.
Nos tragédies classiques — je parle des chefs-d'œuvre — ne présentent guère que des séries de causes et d'efl"ets, qui sont à leur tour des causes, qui enfin aboutissent à un acte nécessaire, par où le drame est conclu. Dans Corneille, des faits de conscience produisent des actes, qui donnent naissance à de nouveaux faits de con>cience, jusqu'à ce qu'on atteigne par ces actions et réactions successives à l'événement final Dans Ilacine, des faits de conscience engendrent d'autres f.iils de conscience, pour n'aboutir en général qu'à un seul acte physique, qui est le dénouement. Chez les deux poètes, chaque série individuelle agit sur les séries voisines qui réagissent sur elle.
La liliérature contemporaine est, s'il se peut, plus décidément encore déterministe. Le roman sm't dans la vie d'un homme la trace de causes multiples, exlérieurosou intimes, imuicdialcs ou lointaines, et fait voir dans les passions, les
viees et les misères de l'individu les effets que doit donner, dans un certain milieu, un tempérament préparé de longue date par des ancêtres, qui furent eux-mêmes le produit fatal de la combinaison d'autres tempéraments avec d'autres milieux. L'histoire a répudié le ton oratoire et moralisant des anciens :elle n'admet l'évocation dramatique dotemps passés que si elle éclaire l'enchaînement des caust et des effets dont le tissu est vraiment l'hisloire, La critique ne vise plus qu'à expliquer l'œuvre artistique ou littéraire : analyser les éléments qui la composent, rapporter chacun d'ciix à son origine et ir ouv ev \e powquoi 6 > leur combinaison : faire exactement la part des circon stances biographiques, de l'esprit du siècle, des disposition de la race, isoler le plus possible ce résidu qui est plus grand dans les plus grandes œuvres, ce^e ne sais quoi où l'on aboutit toujours, et qui est le génie individuel et inexpliqué.
Qu'est-ce au fond que l'expérience, que la connaissance du cœur humain, sinon avoir établi un rapport de cause à effet entre les phénomènes observés? On ne peut décrira les sentiments daulrui ou les siens, sans en ordonner l'ex position selon une loi de succession constante qu'on découvre ou qu'on suppose. Un chrétien ne peut faire sou examen de conscience sans lier ses pensées entre elles, sans rapporter ses actes à leurs motifs et à leurs mobiles.
Vous n'omettrez donc jamais de chercher \c pourquoi dr» choses et leurs conséquences. Mais vous éviterez dans cell^ enquête les fameux écueils signalés dès longtemps par le faiseurs de logiques et de rhétoriqties : prendre pour oau > ce qui n'est pas cause, ou ce qui est effet do la chos même qu'il s'agit d'expliquer, ou un effet parallèle de la cause même qu'on cherche; prendre pour cllet un sim|)le conséquent, comme pour cause un simple antécédent; dans le» faits complexes, attribuer à unr -'^ qui vient
de l'action combinée de causes multiples; donner pour cause ce qui n'est que la condition, ou l'occasion; se contenter trop aisément des causes finales.
Voici quelques exemples de ces diverses erreurs.
On attribue par superstition des événements à des causes imaginaires :
Un corbeau Tout à l'heure annonçait la mort à quelque oiseau.
L'astrologie judiciaire n'est qu'un vaste enchaînement de causes qui ne sont pas causes et d'efïets qui ne sont pas effets. — Un général gagne une bataille parce qu'il a du génie : n'en voit-on pas qui ont du génie parce qu'ils ont gagné des batailles? En d'autres termes , le succès peut élre ou l'effet du mérite que possède un homme, ou la cause du mérite qu'on lui attribue. — Pourquoi l'opium fait-il dormir? demande Molière. Parce qu'il a une vertu dormitive. La comédie est détestable, dit le Marquis de la Critique. Pourquoi? parce qu'elle est détestable. — La philosophie de Descartes a-t-elle produit, comme on l'a soutenu, la littérature classique? n'est-ee point plutôt un produit parallèle de la même cause? et cette cause n'est-elle pas un certain esprit général formé vers le commencement du siècle, qui trouve des expressions différentes, mais également fidèles dans certaines doctrines philosophiques et dans certaines règles littéraires? — La duchesse d'Oiléans boit un verre d'eau et meurt : donc elle est morte de ce verre d'eau; donc elle a été empoisonnée. — Pourquoi François I", pourquoi Louis XIV ont-ils cà un certain moment changé leur politique, donné une direction imprévue aux affaires, commis des fautes qu'ils n'eussent pas dû commettre ?Michclet réduit toute la question au bulletin de leur santé : cause véritable, je le veux bien, mais non pas cause unique ni même cause dominante. — L'eau, pour le pois-
son, est une condition de l'existence : ce n'est pas la cause. — La biche que tue Ascagne au VII^ livre de Y Enéide est l'occasion, non la cause de la guerre entre les Troyens et les Rutules. — Endn on connaît les abus fameux qu'on a faits des causes finales : Pourquoi l'homme a-t-il un nez? pour porter des lunettes. Pourquoi le melon at-il des côtes? ce sont des paris marquées d'avance, parce qu'il doit être mangé en famille. Pourquoi la puce est-elle noire? pour qu'elle soit visible sur le linge blanc et qu'on puisse l'attraper.
Parmi les erreurs auxquelles on est exposé dans la recherche des causes, la moindre n'est pas la prclenlion de trouver la cause de toute chose. L'histoire, la vie, le monde présentent à chaque moment des problèmes qui, dans l'état actuel de nos connaissances, ne peuvent être résolus : il faut avoir le tact de le comprendre et la modestie de s'ab-tenir. L'orgueil de la raison s'arrogeant un droit de décision universelle, et prétendant réduire l'univers à sa mesure, est un dangereux tentateur. Rien n'est plus faux que certain rationalisme dans la critique religieuse, et c'est une puérile entreprise que de ramener les légendes merveilleuses des mvlhologics aux proportions des événements purement humains. C'est par trop simplifier les questions, et, sans pnrkr de Dieu, c'est par trop méconnaître l'infinie fécondité de la nature humaine, inépuisable source de phénomènes, subtile créatrice de merveilleux sans miracle, que de donner tous les fondateurs de religions et tous les prô* Ires pour des charlatans et pour des fous, tous les lidèles et dévols pour des dupes et pour des sols. Tile-Live amenant à la vraisemblance les fables des origines romaiii' Voltaire expliquant Mnhoniel el Jésus-Christ et la Bible, sont plus éloignés de la vérilé el de ia-'^aine criliipio. (juo l'àme simple qui croit et incline sa raison.