CHAPITRE V
DES PERSONNAGES DANS LES RÉCITS ET DANS LES DL4L0GUE8 : INVENTION ET DÉVELOPPEMENT DES CARACTÈRES.
A-t-on à faire agir ou parler des personnages, soit dans une narration, soit dans le cadre d'un discours ou d'un dialogue? L'essentiel est de les bien caractériser. Quel est l'homme? Quel est le trait dominant de sa physionomie morale ou de son aspect physique? Dans quelle situation se trouve-t-il? Quelle en est la nécessité fatale? Voyez comment Voltaire, en traitant des questions politiques, sociales, religieuses, enlève vivement, avec un vigoureux relief, les silhouettes de ces Européens, Chinois, Turcs et sauvages, gentilshommes, paysans, moines et bramines, à la bouche desquels il confie les vérités et les sottises. Etudiez Pascal, et la vie intense des acteurs de la comédie théologique qu'il dénonce à l'opinion des mondains ; observez le père jésuite de la Quatrième Provinciale, doux et accueillant, ami des gens curieux, expert en logique, à cheval sur les textes et les autorités, n'ouvrant qu'avec révérence la Somyne des péchés du père Bauny, « et de la cinquième édition encore, pour vous montrer que c'est unbon livre », et les écrits du P. Annat, et ceux du P. Lemoine; habile à glisser en douceur à côté des conséquences fâcheuses, et à esquiver sans se fâcher les objections troublantes; se raccrochant à Aristote quand les casuistes lui manquent, et l'Écriture; et quand il est à bout, délivré par l'heure qui l'appelle à visiter Mme la maréchale de *'* et Mme la marquise de '**, soumises à son aimable direction. Qu'il est vrai, vivant, ce bon Père, si profondément candide et jésuite à la fois! Et pour Pascal, comme pour Voltaire, acteurs et caracières ne sont que des cadres : ce n'est pas l'intérêt drama-
tique qu'ils cherchent, c'est la démonstration forte d'une vérité thcologique ou philosophique. Mais ils marquent le personnage, en passant, d'un trait juste et inelTaçable.
L'invention consiste ici à trouver ce qu'en telle circonstance un homme de tel caractère doit dire ou faire. Il faut donc se représenter : 1° le caractère; 2° les circonstances: 3° l'impulsion que les circonstances doivent donner ac caractère.
Lo premier point est d'avoir une idée du caractère comment imaginer autrement les actes et les paroles du personnage avec un peu de justesse et de précision? Le pl:ysique a son importance comme le moral. D'abord le portrait physique détermine une image qui sert comme de point d'appui à la conception de la nature morale. Un personnage qu'on se figure est plus qu'à demi connu. Puis le physique manifeste le moral. La Bruyère peint les caractères dans leur dernière profondeur par l'indication minutieuse du vêtement, du geste, de la démarche, des mouvements accoutumés. Saint-Simon voit l'Ame à travers le visage : mais c'est le visage qui lui révèle l'àmc, et il fait tenir un caractère dans un portrait.
S'il s'agit d'un personnage réel, vous l'étudiercz dans ce qu'on a écrit sur lui et dans ce qu'il a pu écrire lui-même. Vous tûcherez encore ici que la mémoire ne fasse point l'office de l'intelligence et du sentiment. La moindre impression personnelle, qui nous fait sentir l'ùmc il'un homme du passé comme nous sentons celle d'un vivant de notre con- :iaissance, fût-ce de la mémo imparfaite et faible façon, vaut mieux que la aervile répétition des plus com[)lets jugements qu'on a portés sur lui. « Dans les portraits lillérairrs que j'cpquissc, dit un critique contemporain ', je ne chcrchi- (ju'à reproduire l'image que je me forme involontairement